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Un
homme de 48 et de 71 : Joseph Chaussade Peu
nombreux sont les « vrais, les purs révolutionnaires, ceux qui ont fait
déjà avant la Commune, juin 1848 et le 2 décembre » écrit Jacques
Rougerie[i].
Tous manifestent une fidélité sans faille à un idéal républicain et
socialiste. Après Louis Mézirard présenté ans un précédent Bulletin-Lettre,
voici un autre « vieux de la vieille » modeste ouvrier tailleur :
Joseph Chaussade. Joseph
Chaussade est né à Saint-Léonard dans la Haute Vienne, le 12 septembre 1817,
de Jean-Baptiste Chaussade et Marie Denaud. Son père et son oncle exercent le métier
de tanneur. Il devient tailleur d’habits et est exempté du service militaire
par le conseil de révision de la classe 1837 « pour tumeur enkystée aux
jambes ». Ses « jambes arquées » ne l’empêchent pas de
monter à Paris avant 1843. Il est condamné en 1843 et 1846, pour outrage
public à la pudeur et pour abus de confiance. Il travaille pour divers patrons
tailleurs en particulier chez Félix Alfrette, 7, rue de Londres dans le
quartier des Batignolles. Il loge d’abord chez un des ses parents, Denaud,
pharmacien, 37, rue de la Grande-Truanderie puis 89, rue Saint-Lazare, chez un dénommé
Bras, partageant son logement avec un autre tailleur, collègue de travail et
limousin comme lui, Jean-Baptiste Dulac. Le
25 juin 1848, le général Cavaignac écrase l’insurrection au faubourg
Saint-Antoine. La répression commence avec le concours bénévole de dénonciateurs,
« honnêtes citoyens ». Ce même jour vers midi, cinq gardes
nationaux de l’ordre se présentent chez Félix Alfrette. Ils perquisitionnent
et trouvent deux fusils. Alfrette se disant malade, les gardes arrêtent les
trois ouvriers présents : Joseph Chaussade, Jean-Baptiste Dulac et Henri
Keuck. Ils sont incarcérés à la Conciergerie. Près de mille six cents hommes
« n’ont pu trouver place qu’assez difficilement dans cette vaste
prison ; ils encombrent les préaux… Le costume, l’air la condition
sociale des insurgés présentent les contrastes les plus variés : Auprès
de la blouse de l’ouvrier on trouve l’uniforme du garde républicain. Auprès
du frac de bourgeois, la tunique du gardien de Paris. »[ii] Les
prisonniers sont interrogés à partir du 1er juillet. : « -
Avez-vous travaillé aux Ateliers nationaux ? -
Non, répondent Chaussade et Dulac. -
Etes-vous à la Garde nationale ? -
Non, répond Dulac » (la réponse de Chaussade n’est pas connue). Interrogé
comme témoin, Alfrette précise ainsi l’emploi du temps de son ouvrier :
« Le 23 juin, Chaussade arrive à 8 heures du matin et part presque immédiatement
chez un autre patron ; il rentre vers 4 ou 5 heurs pour dîner avec nous.
Le samedi (24 juin), il est présent presque toute la journée. » Il
ajoute : « C’est moi que la garde nationale venait chercher. » Les
« honnêtes gens », témoins à peu près unanimes, accablent
Alfrette en l’accusant avec plus ou moins de précision, d’être « un
agitateur communiste ». Aucun ne connaît Chaussade et ses deux
compagnons. Joachim
Navet, boucher au n° 2 de la rue de Londres « Alfrette, communiste, est
venu lire le journal de Cabet au poste de la Garde. » Antoine
Albaret demeurant au n° 17 : « Le 25 juin vers 5 heures du matin, un
suspect, qui avait un air extraordinaire (sic), examinait la caserne en face de
chez moi ; il allait et venait puis il est rentré chez Alfrette, républicain
et socialiste qui a été battu aux élections de lieutenant de la Garde
nationale aux cris de "A bas les communistes !" ». Jean
Dehays, surveillant de voitures publiques au n° 3 : « Alfrette n’était
pas malade ; il guettait par la porte entrebâillée. Il s’est couché
pour faire croire à sa maladie ». Boiteux,
un voisin du dessus : « Alfrette a passé toute la nuit du samedi au
dimanche (24 au 25) à fondre des balles. » Après
deux mois de prison préventive, Joseph Chaussade et Jean-Baptiste Dulac sont
traduits devant un tribunal militaire. Ils sont relaxés et remis en liberté le
1er septembre 1848, « les dépositions ne chargeant que le nommé
Alfrette, non inculpé. » Joseph
Chaussade n’est pas un militant aux idées arrêtées mais « une sorte
d’engrenage s’est enclenché, et peut-être est-ce ainsi qu’on devient révolutionnaire. »[iii]
Quelques temps après on le retrouve tailleur à son compte, 13, rue de l’Ecluse
aux Batignolles, il est adhèrent à la Société des Droits de l’Homme. Le 4
décembre 1851 au surlendemain du Coup d’Etat, il est arrêté puis relâché
quelques heures plus tard, car on ne retient contre lui que de « mauvais
antécédents ».[iv] A
la suite de l’attentat de Felice Orsini contre Napoléon III et le cortège
impérial, le 14 janvier 1858, la loi de Sûreté générale du 19 février, débouche
sur de nombreuses arrestations et déportations d'opposants. Joseph Chaussade
est arrêté dans la nuit du 23 au 24 février et incarcéré à Mazas. Il est
alors assigné à résidence à Dellys, petite ville côtière située à 100 km
à l’est d’Alger. Une décision impériale du 17 juillet 1859 autorise son
retour en France. Il épouse Eugénie Dastot mais le couple n’aura pas
d’enfants. Il
est peut-être membre de l’Internationale et pendant le Siège de Paris, il
rentre dans la 6ème compagnie du 91e bataillon de la
Garde nationale. Il continue son métier de tailleur et est domicilié 85, rue
de Clichy aux Batignolles. Il prend partie pour la Commune, et, à partir du 26
avril, est employé à la mairie du XVIIe arrondissement au bureau de
l’armement, ce qui le conduit à procéder à des perquisitions pour
rechercher des armes cachées et signer des affiches de réquisition. On le voit
« portant un large ceinturant rouge avec un revolver. » Il fréquente
« journellement » le club de l’église Saint-Michel face à son
domicile et assiste régulièrement aux séances du club du théâtre des
Batignolles. Echappant à la répression versaillaise, il réussit à se cacher
chez son beau-frère, 112, rue des Boulets. En juillet 1871, sa femme emménage
à Montmartre, 33 rue des Acacias puis en février 1872, le couple s’installe
20, passage de l’Elysée-des Beaux-Arts près de la place Pigalle. Chaussade réussit
à trouver un emploi chez un tailleur militaire, rue de Richelieu. Il craint
pour sa liberté et, averti d’une arrestation imminente, dans les premiers
jours de juin 1872, il gagne la Suisse sous l’identité de Bernaudon,
fleuriste, 17, passage de la Santé. Il arrive à Genève le 17 juin. Il devient
membre de deux groupes d’aides aux proscrits « La Solidarité » et
la « Marmite sociale ». Pour des raisons inconnues, il regagne la
France et est arrêté le 17 décembre 1872 à la gare de Lyon puis déféré au
dépôt de la Préfecture de police. Il comparait le 8 mars 1873 devant le 5ème
Conseil de guerre qui le condamne à
la déportation en enceinte fortifiée, jugement confirmé en révision le 24
mars suivant[v].
Il est incarcéré à Saint-Martin-de-Ré en août 1873 et embarqué sur La
Sibylle le 1er février 1874. Après 112 jours de traversée, il
arrive à Nouméa le 9 août 1874. Installé à la presqu’île Ducos, il est
noté comme « bon ouvrier tailleur, tranquille et soumis, compris dans la
catégorie des bons travailleurs. Il est tailleur d’habits pour le chef-lieu
et il a presque constamment de l’ouvrage. Bonne moralité ».[vi]
Sa peine est commuée en déportation simple, le 11 août 1877, il passa
lors sur l’Ile des Pins et obtient le 19 novembre 1878 sa grâce sous
condition de résidence. Il est entièrement gracié par décret du 17 mai 1879.
Il est rapatrié par La Loire, puis demande son certificat d’amnistie
le 10 mai 1880. Il
s’installe 7, rue du Cambodge dans le XXe. Il obtient au titre de
la loi de réparation nationale du 30 juillet 1881 sur l’indemnisation des
victimes du coup d’Etat de 1851, 800 francs[vii].
Il revient à Saint-Léonard en 1884 et décède à une date inconnue. Pierre-Henri
Zaidman |
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Association 1851 pour la mémoire des résistances républicaines
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