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FORUM Certains imaginèrent des républiques sans débat. Leurs émules sont aujourd'hui nombreux. Ce n'est pas la conception que nous avons d'une République démocratique et sociale. Aussi, au delà des discussions initiées dans le bulletin et lors de nos journées de rencontres, nous ouvrons sur ce site un forum destiné à échanger sur l'histoire mais aussi, plus largement, sur la République. Les contributions sont présentées dans leur ordre d'arrivée (les derniers seront les premiers...) Envoyez-nous vos contributions par courrier
électronique. Mémoire
républicaine et réforme des collectivités territoriales L’Association
1851 n’a pas vocation à s’engager dans le terrain politique, mais elle se
renierait si, dans la fidélité aux valeurs que défendaient les Républicains
de 1851, elle ne participait pas aux nécessaires prises de conscience
citoyennes d’aujourd’hui. Une de ces prises de conscience concerne directement le sort des Communes, ancestrales matrices de notre démocratie. Nous
avons souvent souligné ici combien l’insurrection de 1851 s’inscrivait dans
ce cadre communal, où le peuple, « reprenant ses droits », rétablissait
la démocratie violentée par le Président. Et
nous avons pu vérifier, à l’occasion du cent cinquantième anniversaire de
l’Insurrection, en 2001, combien ce cadre communal était le terreau de la
remise en circulation citoyenne des Valeurs des Insurgés. L’affirmation
des libertés communales fut un point majeur du programme des Démocrates
Socialistes de 1849-1851, comme de celui des Radicaux du Second Empire. Et la
sympathie à la Commune de Paris (1871), manifestée dans nombre de régions
insurgées en 1851, eut pour vecteur essentiel ce communalisme démocratique. Les
réformes municipales prises par les républicains des années 1880 en procèdent
partiellement. Comment
aujourd’hui ne pas dénoncer la très grave régression démocratique que
constitue l’actuelle réforme des collectivités territoriales : loin
d’être facteur de coopération volontaire et positive, l’intercommunalité
devient très clairement l’antichambre de la disparition des communes, et des
plus petites au premier chef. On
lira à ce sujet avec profit lira le très éclairant article de Pierre-Yves
Collombat, sénateur du Var, publié dans le numéro « Spécial réforme »
de 36000 communes, bulletin de l’Association
des Maires ruraux de France (n°271, décembre 2009-janvier 2010). (cliquez
sur ce lien pour y accéder) Notre
fidélité à la mémoire des résistances républicaines, et nos initiatives,
doivent, me semble-t-il, nourrir l’opposition aux projets de réforme tels
qu’ils sont actuellement présentés. René
Merle, Toulon, Var, 12 février 2010
1850-1852 :
la politique, c’est quoi ? Marx, et nous… (Je donne ici un point de vue personnel, qui n’engage en rien
l’Association 1851 pour la mémoire des résistances républicaines). C’est une banalité de pointer la désaffection, ou pire,
l’indifférence, à l’égard de la politique, (prise au sens traditionnel de
champ d’intervention des partis, dans le cadre fondateur de la dualité Droite
– Gauche). Un
récent sondage le confirme : après bientôt trente ans d’alternance,
67% des Français ne font confiance ni à la Droite ni à la Gauche pour
gouverner. Mais ce scepticisme se double de résignation puisque, si l’on ne
peut se passer de gouvernants, les nécessités économiques
imposent aux « décideurs » de Gauche comme de Droite des réponses
identiques… On commence à le constater à propos des retraites, de la santé
ou des collectivités territoriales. Pour une partie importante de l’électorat populaire, le candidat Sarkozy était apparu comme l’homme enfin capable de surmonter cette impuissance du politique. Et l’espérance placée en lui a fait accepter la mise en place d’un régime qui, pour s’inscrire dans la logique de la Cinquième République, n’en est pas moins radicalement nouveau. L’ombre de Napoléon Ier, et plus encore celle de Louis Napoléon, président (1848-1852) puis empereur, sont alors convoquées pour condamner, ou cautionner, cette situation à proprement parler consulaire (un président sans véritables contre-pouvoirs)... D’une certaine façon, ce passé nous concerne donc. Il serait
cependant assez vain d’établir un rapport homothétique entre les années
1848-1851 et notre présent. Les historiens, qui s’en tiennent à connaître
et expliquer les spécificités du passé, disent fort justement qu’en la matière,
comparaison n’est pas raison, et se méfient des récupérations anachroniques
proposées par des non-spécialistes. Il n’en reste pas moins qu’un retour sur la Seconde République
peut s’avérer fort utile aux citoyens qui souhaitent que la République se dégage
de la nasse où sont noyés méthodiquement les acquis politiques et sociaux des
générations précédentes. De même qu’en nous parvenant, la lumière des étoiles éteintes
nous éclaire sur l’origine de l’Univers, la lumière et l’ombre venant de
ces années lointaines peuvent aider à mieux comprendre le présent, et donc à
mieux y agir. Car, à bien des égards, ces années sont fondatrices. Je ne ferai pas l’offense aux amis de l’Association 1851 de
penser qu’ils ignorent l’abondance, et la qualité, de l’historiographie
contemporaine sur la période de la Seconde République. Et je ne peux que les y
renvoyer, notamment à l’aide du site de l’Association (http://www.1851.fr). Mais je voudrais seulement ici m’en tenir aux articles que Marx a
publié, à chaud, sur l’événement, avec
Les luttes de classe en France (1850)
et Le 18 Brumaire de Louis Napoléon
(1852). Textes incontournables et passionnants, commodément accessibles sur le
Net [1], et qui continuent à interroger ceux pour lesquels la pensée de Marx
est toujours vivante. Je pense par exemple au tout récent article de Raymond
Huard, « Marx et l’histoire immédiate :
à propos du 18 brumaire » [2]. 1
– De l’atomisation Il
faut dire que, chez les « Bien pensants, avant que la crise financière
ne réhabilite quelque peu ses analyses, le pauvre Marx était oublié ou
ringardisé ; quand il n’était pas stigmatisé non seulement par les
publications de droite, ce qui n’était pas pour étonner, mais aussi par les
grands organes de presse qui « font » l’opinion de la petite
bourgeoisie du centre et « de gauche », et particulièrement de sa
fraction intellectuelle. Tout
au plus concédait-on quelque intérêt au regard porté par Marx sur la Seconde
République, intérêt grandement confirmé par l’Université : la
plupart des historiens de la période n’ont pas manqué de le citer en référence,
et ses textes sur 1848-1851 ont pu faire figurer à des programmes de CAPES et
d’agrégation[3]. Dans
les mouvances de la Gauche et de l’écologie politique, cette référence n’était
cependant pas toujours reçue en révérence. Marx ne privilégiait-il pas trop
les déterminations socio-économiques, au détriment des permanences ou des
mutations des phénomènes de mentalités ? N’était-il pas vraiment trop
implacable procureur devant l’excitation verbale et l’impuissance pratique
des Démocrates-socialistes petits bourgeois ? N’écrasait-il pas la
paysannerie de son mépris ? La fameuse comparaison des paysans français
à des pommes de terre dans un sac de pommes de terre ne pointait-elle pas une sècheresse
dédaigneuse, lourde de conséquences réductrices ? Récemment encore, un
professeur de philosophie soulignait combien une certaine vulgate marxiste
s’est obstinée « à opposer l’ouvrier citadin mobile et
ouvert au sens de l’histoire au lourd paysan dont l’attachement à la terre
manifeste l’essence conservatrice »[4]. Il
n’est pas question de multiplier ici les citations des « textes sacrés »,
mais on fera à propos de pommes de terre une exception, en donnant le
paragraphe entier du 18 Brumaire. « Les paysans parcellaires constituent une masse énorme dont
les membres vivent tous dans la même situation, mais sans
être unis les uns aux autres par des rapports variés. Leur mode de
production les isole les uns des autres, au lieu de les amener à des relations
réciproques. Cet isolement est encore aggravé par le mauvais état des moyens
de communication en France et par la pauvreté des paysans. L'exploitation de la
parcelle ne permet aucune division du travail, aucune utilisation des méthodes
scientifiques, par conséquent, aucune diversité de développement, aucune variété
de talents, aucune richesse de rapports sociaux. Chacune des familles paysannes
se suffit presque complètement à elle-même, produit directement elle- même
la plus grande partie de ce qu'elle consomme et se procure ainsi ses moyens de
subsistance bien plus par un échange avec la nature que par un échange avec la
société. La parcelle, le paysan et sa famille ; à côté, une autre parcelle,
un autre paysan et une autre famille. Un certain nombre de ces familles forment
un village et un certain nombre de villages un département. Ainsi, la grande
masse de la nation française est constituée par une simple addition de
grandeurs de même nom, à peu près de la même façon qu'un sac rempli de
pommes de terre forme un sac de pommes de terre. Dans la mesure où des millions
de familles paysannes vivent dans des conditions économiques qui les séparent
les unes des autres et opposent leur genre de vie, leurs intérêts et leur
culture à ceux des autres classes de la société, elles constituent une
classe. Mais elles ne constituent pas une classe dans la mesure où il n'existe
entre les paysans parcellaires qu'un lien local et où la similitude de leurs
intérêts ne crée entre eux aucune communauté, aucune liaison nationale ni
aucune organisation politique. C'est pourquoi ils sont incapables de défendre
leurs intérêts de classe en leur propre nom, soit par l'intermédiaire d'un
Parlement, soit par l'intermédiaire d'une Assemblée. Ils ne peuvent se représenter
eux-mêmes, ils doivent être représentés. Leurs représentants doivent en même
temps leur apparaître comme leurs maîtres, comme une autorité supérieure,
comme une puissance gouvernementale absolue, qui les protège contre les autres
classes et leur envoie d'en haut la pluie et le beau temps. L'influence
politique des paysans parcellaires trouve, par conséquent, son ultime
expression dans la subordination de la société au pouvoir exécutif. » Cette
lecture montre l’inanité de la vision d’un Marx méprisant la paysannerie.
Ce n’est pas de mépris qu’il s’agit, mais d’une réflexion fort sensée
sur la réalité du concept de classe sociale. Dans cette atomisation du monde
des « paysans parcellaires », l’identité des intérêts ne suffit
pas à fonder un intérêt commun, qui serait mis en œuvre politiquement. Les
paysans, « la classe qui représente la barbarie au sein
de la civilisation »
comme l’écrit cruellement et ironiquement Marx [LdC], semblent camper à l’écart
de la vie politique institutionnelle de la Monarchie de Juillet, réservée aux
notables. Mais
si ce thème de l’atomisation du monde paysan peut toujours intéresser les
historiens de la paysannerie, quel intérêt peut-il avoir pour le citoyen d’aujourd’hui
? Pour un révolutionnaire de 1848, l’évidence d’une paysannerie largement
majoritaire démographiquement, mais atomisée, était stratégiquement
fondamentale. Il en va bien autrement dans la France d’aujourd’hui, où le
poids des paysans, pour être économiquement important, n’en est pas moins
devenu démographiquement très faible. En
1848, Marx le souligne lucidement, le prolétariat ouvrier était numériquement
très minoritaire et ne tenait sa force que de sa concentration dans quelques
lieux. Les revendications ouvrières du printemps et
l’affrontement tragique de juin 1848 avaient révélé, s’il en était
besoin, l’opposition du capital et du travail, et le rôle de l’État
dans cette opposition. Mais elles ne pouvaient fournir
le contenu national de la révolution. Il en ira tout autrement dans
l’avenir, pensait-il, quand le prolétariat verra ses rangs grossis par la révolution
industrielle, et que, désormais majoritaire démographiquement, il aura acquis
une vraie conscience de classe. On peut lire dans les derniers écrits de Marx,
qui meurt en 1883, sa confiance dans la possibilité d’une victoire du prolétariat
et d’un passage au socialisme par la voie électorale. Que
penserait-il de la situation française où les salariés, hyper majoritaires,
ne semblent guère, dans leur masse, enclins à « passer au socialisme » Il
faut dire que, paradoxalement à première vue, la grille de lecture appliquée
par Marx au monde paysan de son temps demeure pertinente si on l’applique à
la réalité actuelle du monde ouvrier. En dépit des idées reçues sur sa
disparition, ce monde ouvrier est toujours aujourd’hui très important démographiquement.
Mais il est de plus en plus atomisé professionnellement, sociologiquement et géographiquement,
et la conscience d’un intérêt de classe commun ne subsiste que dans les
ultimes luttes collectives défensives (droit à l’emploi, à la santé, à la
retraite). Je renvoie sur ce thème aux analyses décisives de Denis Collin[5]. Ces réactions défensives du « mouvement social »,
(suivant l’expression désormais curieusement consacrée depuis la disparition
de « la lutte des classes »), n’ont jamais pu s’articuler sur
une perspective politique. Les grèves de 1995 et de 2003 en ont témoigné.
Comme en témoigne la tragi-comédie des comités anti-libéraux de 2007, qui prétendaient
unir le « mouvement social » et la rénovation de la Gauche au
moment de l’élection présidentielle. On
ne s’étonnera donc pas, pour en revenir à notre propos initial, de la désaffection
ou de l’indifférence à l’égard de la politique largement répandues dans
de ce monde ouvrier, de même que l’importance du vote contestataire Front
National. Nous sommes dans la queue de comète de 150 ans d’histoire politique
française, et d’affrontement Droite-Gauche. Et, plus que d’un virage à
Droite, l’adhésion (vite détrompée) de bien des ouvriers au
candidat-miracle de 2007 procède de cet effacement de l’opposition
Droite-Gauche… 2
– Du rapport contradictoire au politique Mais
en 1848, la vie politique, au sens moderne du mot, naissait à peine [6]. La Révolution de février 1848, qui avait eu pour déclencheur la
revendication petite-bourgeoise d’un élargissement du suffrage censitaire, la
dépassa aussitôt par une mesure radicale, mesure inouïe dans l’Europe du
temps, qui renouait avec la Constitution démocratique de 1793 : le
suffrage universel masculin à partir de 21 ans [7]. Ainsi, libérant l’avenir
politique de la pression du peuple de Paris, c’est à la masse rurale,
majoritaire dans le pays, mais apparemment apolitique et amorphe (mais en
apparence seulement, les troubles de 1847 en avaient témoigné), que le nouveau
pouvoir remettait le sort de la République. Avec Blanqui, les anciens des sociétés secrètes républicaines,
les partisans des minorités agissantes,
considérèrent la mesure comme un piège : en votant, un peuple crédule
et sans éducation politique ne pourra que faire le jeu des notables. Ils demandèrent,
en vain, le report des élections des nouveaux représentants
(23 et 24 avril). Le résultat leur donna raison. En
votant pour les républicains modérés et pour les conservateurs rebaptisés républicains,
le monde paysan massivement, et le petit monde de l’artisanat et de la
boutique partiellement, avaient en fait conforté sur la scène politique les
anciennes puissances sociales. À
la différence des blanquistes, qui focalisaient sur l’aveuglement des ruraux,
Marx souligna que ce vote procédait moins de l’ignorance des paysans que
d’une conscience aiguë de leurs intérêts spécifiques. En
avril, les paysans avaient voté pour défendre leurs propriétés qu’on
leur disait menacée par le désordre et par les « partageux ». Et
l’insurrection ouvrière de Juin renforcera encore « l'amour
fanatique de la propriété déchaîné chez les paysans » (LdC) Pour autant, soulignait Marx, en permettant l’avènement et la
garantie de la petite propriété paysanne, les décideurs de la période
1789-1814 avaient dressé le meilleur rempart contre un retour de la féodalité.
Et les paysans de 1848 savaient bien que c’est à la République et à Napoléon
que leurs pères devaient cette précieuse propriété, qu’ils associaient
spontanément à la notion de « Liberté ». La
haine de l’aristocrate, la haine des « Gros » en constitue la
base, base occultée dans le vote conservateur d’avril 1848, mais bien présente.
Plus de seigneurs, plus de maîtres… Que charbonnier
soit maître chez lui… En focalisant sur cette motivation de défense de la propriété,
Marx a pu apparaître, rétrospectivement, indifférent aux évolutions de
mentalités, aux acquis idéologiques qui avaient pénétré la paysannerie
depuis soixante ans. Une lecture attentive de ses deux essais montre qu’il
n’en est rien (cf. par exemple l’importance du facteur religieux, ou la
transmission orale des méfiances ancestrales). Mais, en tirant le fil de la
motivation électorale, Marx en revenait à son thème majeur : l’avènement
de la République et du suffrage universel (masculin) révélaient les rapports
de classes qui sous-tendaient la vie politique, en un temps où les partis
politiques (au sens actuel) étaient en gésine [5]. Derrière
le masque tout neuf du politique, la partie se joue sur le social et l’économique.
Mais le social et l’économique ont en filigrane pour les paysans le souvenir
de la Grande Révolution et de l’Empire, et donc, d’une certaine façon, le
Politique (que nous avons tendance aujourd’hui à réduire à la seule
existence des partis). Ainsi, dès avril 1848, derrière l’alibi républicain bourgeois,
la bourgeoisie modérée ou conservatrice avait su garder les rênes du pouvoir,
avec l’aval de la grande masse rurale. Mais c’était pour être aussitôt désavouée
par ceux-là même qui l’avaient consolidée : l’impôt des
quarante-cinq centimes et quelques mois de désillusion ont suffi pour jeter
l’électorat paysan dans les bras de l’aventurier politique Louis Napoléon
Bonaparte. En quelques lignes magnifiques, Marx montre comment l’élection présidentielle
de décembre fut en même temps pour les paysans l’occasion d’un vote de défense
de leur propriété et d’un vote d’espérance envers le continuateur de
Napoléon… et de la Révolution. On ne passe pas du supposé conservatisme
politique d’avril à tout autre chose : on continue, dans la délégation
présidentielle de pouvoir imprudemment offerte par les Constituants de 1848, à
défendre la propriété héritée de la Révolution… « Le
10 décembre 1848 fut le jour de l'insurrection des
paysans.
C'est de ce jour seulement que data le Février des paysans français. Le
symbole qui exprimait leur entrée dans le mouvement révolutionnaire, maladroit
et rusé, gredin et naïf, lourdaud et sublime, superstition calculée,
burlesque pathétique, anachronisme génial et stupide, espièglerie de
l'histoire mondiale, hiéroglyphe indéchiffrable pour la raison des gens
civilisés - ce symbole marquait sans qu'on puisse s'y méprendre la physionomie
de la classe qui représente la barbarie au sein de la civilisation. La République
s'était annoncée auprès d'elle par l'huissier; elle s'annonça auprès de la
République par l'empereur. Napoléon était le seul homme représentant
jusqu'au bout les intérêts et l'imagination de la nouvelle classe paysanne que
1789 avait créée. En écrivant son nom sur le frontispice de la République,
elle déclarait la guerre à l'étranger et revendiquait ses intérêts de
classe à l'intérieur. Napoléon, ce n'était pas un homme pour les paysans,
mais un programme. C'est avec des drapeaux et aux sons de la musique qu'ils allèrent
aux urnes, aux cris de : Plus d'impôts, à bas les riches, à bas la République, vive l'empereur ! Derrière l'empereur se cachait
la jacquerie. La République qu'ils abattaient de leurs votes, c'était la République des riches. Le 10 décembre fut le coup d'État
des paysans qui renversait le gouvernement existant. » (LdC). On imagine quel coup de tonnerre fut l’écrasante victoire de
Louis Napoléon Bonaparte, victoire à laquelle, pour d’autres raisons,
avaient contribué autant les milieux conservateurs que les milieux ouvriers.
Les républicains bourgeois au pouvoir avaient concocté une constitution qui
devait permettre l’accès au pouvoir du général Cavaignac, bourreau des
insurgés de Juin et garant de l’Ordre social. Il ne restait plus à ces
dirigeants désavoués qu’à se lamenter sur l’ingratitude de ce peuple
ignorant. Un peuple qui ne voulait pas voter comme les « capacités »,
les décideurs, ceux qui savent et qui éclairent, lui intimaient de voter… Comment ne pas penser aux imprécations d’il y a quelques années
sur la « beaufitude » de cet électorat populaire passant du vote
protestataire PC au vote protestataire FN… En tant que Toulonnais, et que démocrate,
j’ai comme tant d’autres dû étrenner les états d’âme de ces grands démocrates
venus faire descendre sur nous les condamnations et la bonne parole… Un de mes
plus tristes souvenirs est l’apparition finale de B.H.L sur la scène de la
grande fête démocratique de La Seyne, organisée de l’autre côté du port
au lendemain de la victoire du F.N aux municipales de Toulon (après que N.T.M
ait eu le bon goût et le tact politique d’inviter la foule à niquer la
police…), puis sa venue encore à Chateauvallon alors liquidé par la dite
municipalité. Comment ne pas penser encore à la déconfiture rageuse des
verrouilleurs des médias, qui dans leur immense majorité avaient pilonné pour
le vote OUI au référendum européen. Là encore, un de mes plus tristes
souvenirs est d’avoir entendu à la radio un acteur, à juste titre estimé et
quelque peu sympathisant socialiste, accompagné ce jour là d’une responsable
« verte » bientôt passée au P.S, traiter sans remords d’imbéciles
les partisans du NON… On n’est pas sorti de ce sentiment d’une « étrangeté »
populaire, « étrangeté » qui en définitive ne peut être contournée
que par une démocratie confiée aux seules « capacités »… Mais si aujourd’hui on ne peut dissoudre le peuple, il est
toujours possible de faire passer par d’autres voies ce qu’il a refusé électoralement.
Ainsi du traité de Lisbonne… 3 – Du passage au Rouge Mais revenons à 1848. La suite ne manqua pas de surprendre. Car, dès
les élections législatives du printemps 1849, qui envoient à l’Assemblée
une majorité clairement réactionnaire, on voit une bonne partie de cette
paysannerie qui venait de voter Bonaparte offrir d’importants succès électoraux
aux Démocrates-socialistes, (union toute récente, derrière le drapeau rouge,
des petits bourgeois démocrates et de différentes chapelles socialistes).
Comment expliquer cette apparente mutation qui fait voter nombre de paysans pour
ces « Rouges », qu’on leur présentait l’année précédente
comme les adversaires de la propriété ? La recherche historique contemporaine a apporté des réponses
passionnantes, et parfois contradictoires sur le rapport des paysans à la
politique autour de 1848. Encore une fois, ce serait faire offense aux Amis de
l’Association 1851 de penser qu’ils ignorent les travaux fondateurs de
Philippe Vigier [8], Maurice Agulhon [9], Alain Corbin,Ted Margadant [10], Peter
McPhee [11], et bien d’autres… Pour avoir une idée des différentes grilles
de lectures du phénomène de politisation paysanne, je renvoie à la très
pertinente présentation par Philippe Vigier en 1991 [12], et à la récente
mise au point de Jean Vigreux [13]. Notons aussi que les cent cinquantenaires de
1848 et de 1851 ont encore suscité nombre de colloques et d’articles sur le
sujet [14]. Particulièrement pertinentes sont les réflexions sur la diversité
géographique du vote paysan, le clivage entre les zones qui votent « rouge »
et celles qui demeurent conservatrices, la perpétuation sur le long terme de
cette bipolarité géo-politique. Les grandes interrogations en définitive portent sur les
conditions de réceptivité de la propagande « rouge », différentes
suivant les régions et zones rurales, et sur le passage (ou non) à des
structures d’encadrement (sociétés secrètes) à même de diffuser la bonne
parole, mais aussi de mobiliser si besoin est (et ce sera le cas dans plusieurs
péripéties départementales de 1849-1850, et plus massivement
en décembre 1851) La thèse de Marx n’entre pas dans ces considérations, et
demeure d’une redoutable simplicité. Elle tire toujours le même fil rouge :
les paysans défendent leur propriété. Ils ont cru la défendre en
avril 1848 contre les partageux, ils ont cru la défendre en votant pour Louis
Napoléon, continuateur de la Révolution et de l’Empire. En 1849 et encore
aux élections partielles de 1850, ils la défendent dorénavant contre un régime
et un président qui viennent de les décevoir cruellement, par l’aggravation
considérable des charges fiscales, l’inaction contre l’usure hypothécaire,
et le contrôle tatillon et vexatoire de la vie communale. Les
mêmes raisons qui expliquaient le vote conservateur, puis le vote pour
Bonaparte, expliquent dorénavant le vote « rouge » d’une partie
de la paysannerie. Le drapeau rouge, qui avait pu signifier à leurs yeux la négation
de la propriété en 1848, devient dorénavant celui de la défense de la petite
propriété paysanne contre l’impôt et contre l’usurier, comme il devient
pour nombre de petits commerçants et artisans le drapeau des débiteurs contre
les créanciers rapaces. Il
le devient d’autant plus que les démocrates-socialistes proposent un
programme concret et réaliste applicable dès la victoire possible aux élections
de 1852. Et Marx souligne combien le flot de la propagande antisocialiste du
pouvoir est stérilisé par son excès même, alors que la propagande « rouge »
pénètre par mille pores la sociabilité rurale et réveille la haine, enfouie
dans les célébrations œcuméniques de 1848, mais bien réelle, à l’égard
des féodaux et des « gros ». La
situation portait-elle de vraies possibilités révolutionnaires ? Marx le
croit encore au début 1850. Il
parle maintenant de « paysannerie révolutionnaire ».
Il déchantera
à la fin de l’année. « L'histoire des trois dernières années a
d'ailleurs suffisamment démontré que cette classe de la population est
absolument incapable d'initiative révolutionnaire. » (LdC) . Et la suite des événements le confirmera dans ce
scepticisme. « Dans
les soulèvements qui se produisirent au lendemain du coup d’État, une partie
des paysans français protestèrent, les armes à la main, contre leur propre
vote du 10 décembre 1848. L’expérience réalisée depuis 1848 les avait
assagis » (18B). Mais
il souligne qu’en majorité, les paysans demeurent prisonniers de leurs
illusions de décembre 1848, et pensent que Napoléon, enfin débarrassé de
l’Assemblée nationale conservatrice, va agir dans leur sens de leurs
revendications. Pour
autant, aussi désastreux que soit le fracas des espérances « rouges »
de 1851, on peut aujourd’hui retenir de cet échec une leçon d’optimisme. Le
propos n’est pas de reconstruire l’histoire, de savoir si l’échec des
« Rouges » a tenu à l’incapacité d’accomplir un avenir révolutionnaire
assumé, ou tout simplement à un manque de volonté révolutionnaire. Il
est clair en tout cas que leurs perspectives s’inscrivaient dans la lutte électorale,
et que l’apparition des sociétés secrètes « rouges », (sociétés
« de masses », structurées localement, et bien différentes des précédentes
sociétés secrètes de la Monarchie de juillet) fut réaction défensive contre
la politique de répression du pouvoir à partir de 1850, et de la menace d’un
coup d’État. La prise d’armes de décembre 1851 est réponse légale et
constitutionnelle à une violence d’État. Le
propos est plutôt de mesurer comment et combien l’influence « rouge »
s’est propagée et implantée dans les campagnes et les petites villes. Et
particulièrement là
où le permettaient le plus facilement les conditions et traditions de
sociabilité. D’une
certaine façon, on peut dire que l’absence
de parti, au sens moderne du terme, fut une chance. Le « parti rouge »
des démocrates socialistes a une idéologie nationale, mais il n’a pas de
structure nationale « descendante » à partir d’états-majors et
autres « éléphants ». C’est de la création de cercles locaux
plus ou moins fédérés entre eux, de la lecture de journaux départementaux,
qu’il tire son influence et sa force. À la différence d’aujourd’hui, il
n’est guère possible d’imaginer un écartèlement entre « le
mouvement social » et l’engagement politique. La politique est à la
fois porteuse de la revendication sociale et des valeurs d’égalité, de
liberté et de fraternité qui la soutiennent. Ainsi,
de 1849 à 1851, se sont créés dans la société civile, et tout particulièrement
dans le cadre communal, des espaces
de socialisation politique (au sens gramscien), permettant d’affronter l’hégémonie
culturelle et idéologique conservatrice, et la tutelle oppressante de l’état-gendarme.
Il n’est sans doute pas imprudent d’affirmer que l’on peut entrevoir, à
travers ces nouveaux espaces de socialisation, une socialisation communale et fédérale
du pouvoir qui ne correspondait plus à celle des Blanquistes, et dont les
retombées seront visibles en 1871. Il
n’est pas non plus passéiste d’affirmer que les combats actuels pour la démocratie
peuvent grandement puiser dans cette expérience. René Merle, Toulon, Var, 23 Mémoire
républicaine et Réforme des collectivités territoriales L’Association
1851 n’a pas vocation à s’engager dans le terrain politique, mais elle se
renierait si, dans la fidélité aux valeurs que défendaient les Républicains
de 1851, elle ne participait pas aux nécessaires prises de conscience
citoyennes d’aujourd’hui. Une de ces prises de conscience concerne directement le sort des Communes, ancestrales matrices de notre démocratie. Nous
avons souvent souligné ici combien l’insurrection de 1851 s’inscrivait dans
ce cadre communal, où le peuple, « reprenant ses droits », rétablissait
la démocratie violentée par le Président. Et
nous avons pu vérifier, à l’occasion du cent cinquantième anniversaire de
l’Insurrection, en 2001, combien ce cadre communal était le terreau de la
remise en circulation citoyenne des Valeurs des Insurgés. L’affirmation
des libertés communales fut un point majeur du programme des Démocrates
Socialistes de 1849-1851, comme de celui des Radicaux du Second Empire. Et la
sympathie à la Commune de Paris (1871), manifestée dans nombre de régions
insurgées en 1851, eut pour vecteur essentiel ce communalisme démocratique. Les
réformes municipales prises par les républicains des années 1880 en procèdent
partiellement. Comment
aujourd’hui ne pas dénoncer la très grave régression démocratique que
constitue l’actuelle réforme des collectivités territoriales : loin
d’être facteur de coopération volontaire et positive, l’intercommunalité
devient très clairement l’antichambre de la disparition des communes, et des
plus petites au premier chef. On
lira à ce sujet avec profit lira le très éclairant article de Pierre-Yves
Collombat, sénateur du Var, publié dans le numéro « Spécial réforme »
de 36000 communes, bulletin de l’Association
des Maires ruraux de France (n°271, décembre 2009-janvier 2010). Notre
fidélité à la mémoire des résistances républicaines, et nos initiatives,
doivent, me semble-t-il, nourrir l’opposition aux projets de réforme tels
qu’ils sont actuellement présentés. René
Merle
2010 NOTES [1]
Les Luttes de classe en France : http://www.marxists.org/francais/marx/works/1850/03/km18500301.htm
(LdC dans citations). Le recueil est constitué de quatre articles
publiés dans la revue économique hambourgeoise Neue Rheinische Zeitung, janvier,
février, mars, mai-octobre 1850. Le 18 Brumaire de Louis Napoléon : http://www.marxists.org/francais/marx/works/1851/12/brum.htm
(18B dans citations) L’ouvrage
est constitué d’une série d’articles envoyés après le coup d’état,
jusqu’à la mi-février 1852 à son ami et éditeur new yorkais Weydemeyer.
Ils furent publiés au printemps 1852 dans sa revue La
Révolution. [2] Raymond Huard, « Marx et l’histoire immédiate :
à propos du 18 brumaire », Site Marx au XXIe siècle : http://www.marxau21.fr/index.php?option=com_content&view=category&id=58&layout=blog&Itemid=81 [3] Cf. par exemple : http://socio.ens-lsh.fr/agregation/conflits/conflits_fiches_marx_1852.php [4] Dominique Jobard, « Marx, la terre et les paysans »,
Journées
« La pensée de Marx est-elle encore utile Aujourd’hui ?», Espace
Marx Bordeaux, 5-6 décembre 2008. http://espacesmarxbordeaux.apinc.org/article.php3?id_article=347 [5] Denis Collin, Le cauchemar de Marx. Le capitalisme est-il une histoire sans fin ?
Max Milo, 2009, pp.158-159. [6]
Cf. Raymond Huard, La naissance du parti politique en France, Presses de Sciences Po, 1996. [7]
Le 25 février, alors que les rues ne sont pas encore
dégagées des barricades de la veille, le gouvernement provisoire promet la
mise en place du suffrage universel (masculin). Il sera décrété le 5 mars. [8]
Peu après la disparition de Philippe Vigier, Émilien Constant lui consacrait
un bel hommage dans le premier Bulletin
de l’Association 1851-2001 (1997) : « Philippe Vigier, historien de
la Seconde République ». http://www.1851.fr/themes/vigier.htm [9]
Maurice Agulhon nous a fait l’honneur de participer aux réunions
constitutives de l’Association 1851-2001, et à ses premières initiatives
(Bulletin, journées d’études). On trouvera ses contributions sur le site http://www.1851.fr (>Auteurs). [10]
On trouvera plusieurs contributions de Ted Margadant sur le site http://www.1851.fr (>Auteurs). Sur
Ted Margadant, cf. la recension de Raymond Huard, « French Peasants in Revolt, The insurrection of 1851 Ted
W. Margadant, Princeton University Press, 1979 », {Romantisme}
1981, Volume
11 n°32. http://legacy.persee.fr/listIssues.do?key=roman
Et l’article de Jean-Paul
Damaggio, « Ted Margadant », Bulletin de
l’Association 1851-2001, 19, 2001. Article publié sur
le site http://www.1851.fr (>Auteurs). [11]
On trouvera plusieurs contributions de Peter McPhee sur le site http://www.1851.fr (>Auteurs). [12]
Philippe Vigier,
« La République à la conquête des paysans, les paysans à la
conquête du suffrage universel ». Politix,
1991. (Colloque les agriculteurs aux urnes). http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/polix_0295-2319_1991_num_4_15_1461 [13]
Jean Vigreux, Les campagnes françaises et la
politique (1830-1914), Parlement[s], revue d’histoire politique, n°5, 2006. http://www.cairn.info/revue-parlements-2006-1.htm [14]
Notamment Fidélité républicaine et monde rural, 1848-1851. Actes du Colloque
d’Aurillac 1999, Société Haute Auvergne, 2001.
Du
Président Louis Napoléon Bonaparte au Président
Nicolas Sarkozy… Ces
lignes sont une contribution à la préparation de l’Assemblée générale de
l’Association 1851 (5 décembre 2009). Elles n’engagent que leur auteur.
Elles ont pour objet le lien entre l’action mémorielle autour de 1851 et des
engagements politiques (au sens large) au présent. En
1997, dans cette Provence où le Front National venait de remporter des succès
électoraux impressionnants, la création de l’Association se fondait sur
l’adhésion aux valeurs qui motivèrent les Résistants de 1851, et
s’inscrivait résolument dans la défense de la démocratie républicaine.
Mais il était tout aussi clair que son action n’impliquait pas un engagement
politique spécifique. « Notre association réunit tous ceux qui
veulent s’informer sur 1851, contribuer à l’étude de l’événement, dans
sa complexité géographique et socioculturelle, tous ceux qui veulent
participer à la mise en circulation publique de sa mémoire » (R.Merle, introduction à la première journée de l’Association, Château-Arnoux,
1997). Sans
jamais dissimuler mes engagements personnels, j’ai toujours, dans les années
qui ont suivi, insisté sur cette ouverture nécessaire. C’est
cette diversité républicaine qui assura le succès de nos initiatives, avec à
l’occasion le soutien de collectivités locales et départementales. Je pense
aux impressionnantes commémorations de 2001 portées dans les Alpes de Haute
Provence et dans le Var par notre
collectif régional (notamment Marcelle Ailhaud, Georges Bésinet, Noëlle
Bonnet, Marcel Champloy, Colette Chauvin, Pierre Coste, Jean-Marie Guillon, René
Merle, Frédéric Négrel, Gisèle Roche Galopini, Raymond Huard, Jean Signoret)
avec l’appui de conseils généraux aux orientations politiques opposées. Je
pense aux retombées initiées par tant d’amis au plan local dans notre région
P.A.C.A (quel vilain sigle !), et dans bien d’autres départements, comme
je pense à la brochure initiée par Paul Cresp, et réalisée en 2001 par la
Municipalité de Paris. Ce rassemblement autour des valeurs de la Résistance
de 1851 se nourrissait donc de la conviction que la démocratie est un bien
fragile, toujours menacé. Le passé en témoignait. Je suis de ceux qui rappelèrent,
dès la naissance de l’Association, et n’eurent de cesse de répéter que les Républiques sont mortelles.
La Première fut tuée par le coup d’État de 1799, la Seconde par celui
de 1851, la Troisième par l’avènement de Pétain, la Quatrième par le coup
de force militaro gaulliste de 1958. Quatre viols à chaque fois couverts
d’une pseudo légitimité démocratique. Dans la phase de préparation du 150e
anniversaire (1997-2001), du fait même de rappeler les valeurs portées par les
Résistants de 1851 (responsabilité
citoyenne - résistance à l’oppression), il était inévitable de nous interroger sur
notre présent : au-delà de la poussée frontiste, en quoi la République
était-elle menacée ? J’ai
fait partie de ceux qui pointaient le danger dans la nature des institutions nées
du coup de force de 1958, et si nettement inspirées de la Constitution de 1848.
Non sans susciter sourires et agacements : le régime présidentiel
n’avait-il pas prouvé ses vertus, au point que ceux qui l’avaient condamné,
une fois parvenus au pouvoir, en assumaient et en intériorisaient le
fonctionnement ? On se souvient sans doute des débats autour du passage du
septennat au quinquennat, et de l’initiative du Gouvernement Jospin, inversant
le calendrier électoral[1].
Après
le 150e anniversaire (2001), l’Association a souhaité continuer ses activités
et s’est transformée ambitieusement en Association 1851 pour la mémoire des
résistances républicaines. (J’étais partisan d’un maintien dans une
perspective modestement, mais fermement mémorielle autour de 1851). Un regard
sur nos Bulletins montre alors combien la notion de Résistance au Présent a
pris une place de plus en plus importante, particulièrement avec l’élection
présidentielle de 2007 et ses suites. Tout
en refusant que l’Association prenne d’autorité une position politique, je
me suis comme d’autres mêlé au débat dans le cadre de notre Forum. Mes réactions
m’ont valu deux types de réponses. Alors
que certains balayaient ma conviction (fondée sur des contacts personnels) que
des amis de l’Association avaient parfaitement pu être sensibles au charisme
et aux arguments du candidat Sarkozy, d’autres correspondants m’adressaient
de bienveillantes admonestations : l’élection a été démocratique, le
système le demeure, et il est vraiment contre-productif de crier au coup d’État
à froid quand nous sommes à mille lieues du Chili de Pinochet. Plus
de deux ans après, alors que la dérive monarchique sans cesse accentuée de la
présidence a dessillé bien des yeux, je persiste à penser que le rôle de
l’Association n’est pas d’intervenir politiquement, encore moins
d’attaquer ou de soutenir tel ou telle candidat/e à l’élection présidentielle. Par
contre, il me paraît utile, à partir des réalités de la période 1848-1851,
de continuer à apporter un éclairage sur le présent. En
1848, Louis Napoléon Bonaparte « apolitique » ne portait que par défaut
les couleurs de la Droite. En 2007, Nicolas Sarkozy était le candidat d’une
Droite unie et puissamment organisée. Cependant, à peu de mois des élections,
la victoire du second était loin d’être assurée, celle du premier
apparaissait quasiment impensable. Mais
l’un comme l’autre ont bénéficié d’un atout que leurs adversaires
avaient grandement sous-estimé, le basculement d’une partie de l’électorat
populaire. Depuis les lumineuses analyses à chaud de Marx, on sait combien a été
décisif le vote Bonaparte d’une paysannerie réglant son compte, en revanche
sociale, à une République qui l’ignorait et la décevait. Et des études
sociologiques récentes montrent combien a été capital le choix Sarkozy de
cette immense France populaire et pavillonnaire, une France de salariés, chassés
des centres villes par l’argent, chassés des « cités » par
l’incivilité et l’insécurité. En soutenant souvent d’abord le Front
National, puis massivement le candidat Sarkozy, ces électeurs réglaient son
compte à une Gauche plurielle qui depuis 1983 les avait conduits de désillusions
en désillusions, et qui apparaissait bien peu préoccupée de leur vie au
quotidien. Plus que passage à Droite, il s’agissait d’une revanche sociale
qui faisait écho à celle de la paysannerie de 1848, délaissée par les élites
républicaines. Louis
Napoléon, élu des paysans, fut aussi porté par le vote ouvrier. On sait
combien la terrible répression par la République des revendications ouvrières,
en juin 1848, pesa dans le ralliement des ouvriers à Bonaparte. Sur un mode en
apparence plus apaisé, la politique de la Gauche au pouvoir explique grandement
la désaffection du monde ouvrier à son égard. Louis Napoléon Bonaparte et
Nicolas Sarkozy se sont présentés devant les travailleurs en hommes nouveaux
sensibles à leur besoin de reconnaissance et de dignité, et capables d’améliorer
leur sort. Alors que la Gauche institutionnelle croyait la classe ouvrière
disparue, et n’employait plus le mot « travailleur», cher à Arlette,
alors que même le Parti Communiste ne parlait plus que des « gens »,
le candidat Sarkozy a su s’adresser directement aux ouvriers, en les appelant
par leur nom. Et dans un premier temps, le Président élu a même su se faire
applaudir dans des usines (cf. Gandrange). Et
cependant, paradoxe (apparent seulement), les deux candidats étaient clairement
ceux des puissants de la finance et de la « modernité » économique.
On sait combien Louis Napoléon Bonaparte gratifia les banquiers et les grands
aménageurs qui l’avaient soutenu. Et chacun se souvient de la fête au
Fouquet’s, réunissant, quelques minutes après la victoire, et bien loin du
« peuple », le nouveau Président et les plus éminents décideurs
de la finance et des médias… Cet
écartèlement assumé atteste de l’intelligence manœuvrière et politique de
deux hommes, que rien apparemment ne prédestinait à pareille implication dans
la complexe réalité française : le premier totalement apatride, grandi
hors du territoire national, sur lequel il n’avait connu que
l’emprisonnement de 1840 à 1846, le second grandi dans le ghetto ultra
bourgeois de Neuilly et rappelant souvent, en hommage à la Nation intégratrice,
les origines étrangères de ses deux branches familiales. Leur rapport à la droite est un rapport compliqué. Louis Napoléon avait reçu le soutien des Conservateurs lors de l’élection présidentielle de 1848, mais il n’en affichait pas moins son attachement à la Grande Révolution française. Nicolas Sarkozy fut le candidat officiel de la Droite, dont le discours de Toulon exalta les valeurs. Mais il s’est aussi proclamé l’héritier des valeurs de Jaurès… Au-delà de la démagogie électorale, cet autre écartèlement explique le divorce possible entre la Droite et ses candidats : divorce proclamé entre Louis Napoléon et le parti de l’Ordre déconcerté par son ambition (le coup d’État s’explique en partie par le refus de la Droite d’une prolongation du mandat présidentiel), divorce latent entre Nicolas Sarkozy et une partie de la droite qui ne voudrait pas couler à cause d’une hybris présidentielle exacerbée. Il
n’est pas question de pousser ici plus loin ce parallèle. Mon propos était
seulement de montrer que, plus que des appels enflammés à la Résistance, une
visite raisonnée de la période 1848-1851 offrirait grandement matière à la réflexion
sur notre présent, et donnerait des clés à qui veut comprendre… et résister. René Merle, Toulon,
Var, 20 octobre 2009 [1]
En ce qui concerne mes interventions sur le régime
présidentiel, je me permets de renvoyer aux articles publiés dans la
rubrique de mon site : Le
laboratoire de la Seconde République La situation française actuelle, grosse de résignations comme de convulsions, vaut d’être revisitée à la lumière d’une brève expérience fondatrice, la Seconde République. Dans sa fraîcheur native, cette expérience condense et révèle une donne que les décennies à venir vont altérer, complexifier et brouiller, sans l’effacer. Évoquer cette donne, loin
d’être mise en abyme artificielle de deux périodes si différentes à bien
des égards, m’apparaît inséparable d’un engagement au présent pour la République
démocratique et sociale. Nos responsabilités citoyennes et nos engagements ne
peuvent que gagner, me semble-t-il, à réaliser ce que vécurent, en quatre
mais si intenses années, les pionniers de la République démocratique et
sociale. Dès son avènement, avec
l’instauration du suffrage universel (masculin), cette République posait de
façon radicalement nouvelle la question de la citoyenneté. Avec la
proclamation du « Droit au travail », elle donnait un contenu social
progressiste à l’organisation de la communauté politique nationale. A priori, l’instauration
du suffrage universel (masculin) mettait à bas l’idéologie des « Capacités »
à l’œuvre sous les monarchies précédentes (1814-1848). Idéologie selon
laquelle il ne saurait être question de confier la gestion de l’intérêt général
à la Plèbe ignorante, proie facile des passions démagogiques, destructrices
de l’Ordre social. Grâce au vote censitaire, ceux que guide la Raison
occuperont les différents niveaux du pouvoir. On sait, et Guizot ne
s’en cachait pas, combien cette théorie justifiait en fait la plus plate et
la plus égoïste domination bourgeoise. Un siècle et demi après
Guizot, plus que jamais, la théorie des « Capacités », imprègne
la vie politique et médiatique. Depuis les débuts de la Troisième République,
un consensus s’était établi sur la mise en place, à partir du suffrage
universel, d’une caste professionnalisée de représentants et de gouvernants.
Mais ce consensus impliquait une adéquation politique entre « le Peuple »
qui délègue et ses représentants. Nous n’en sommes plus là. Les mouvements
sociaux de 1995 (réforme des retraites), le récent référendum (constitution
européenne) en ont témoigné. En dépit des réticences ou des refus d’un
peuple (sans doute ignorant ou abusé), nos « élites » politiques,
nos « spécialistes » économiques, nos commentateurs médiatiques,
persistent dans la conviction de détenir la Bonne Politique, à laquelle le
peuple doit faire allégeance comme le patient doit s’en remettre au
praticien. Paradoxe des paradoxes, en
Mars 1848, loin de fracasser cette donne capacitaire, l’irruption du suffrage
universel (masculin) la conforta. Marianne triomphait à peine que, le mot
« République », qui jusqu’alors les terrifiait, n’effrayait
plus les Possédants. Car, loin de les déposséder, ce suffrage se révélait
outil du maintien de leur domination. De la délégation de pouvoir subie (vote
censitaire), le « Peuple » passait à la délégation de pouvoir
acceptée dans l’hégémonie culturelle et politique des notables. S’il désorientait les Républicains
« modérés », (qui depuis des années, pour mieux exorciser 1793,
encensaient les rassurants Girondins), ce résultat n’était pas pour
surprendre Blanqui et les rudes lutteurs des Sociétés secrètes, trempés par
tant d’insurrections manquées. Tant qu’il n’aura pas été éclairé, le
peuple ignorant ne saura que servir ses maîtres. L’avant-garde
insurrectionnelle, aussi réduite soit-elle, prendra le pouvoir afin de conduire
ce Peuple à la dignité et à la lumière. Ainsi, sans s’embarrasser d’un
suffrage universel dont ils repoussaient l’instauration immédiate, les idéologues
de l’insurrection proclamaient-ils la légitimité d’une autre sorte de
Capacités, celle des élites révolutionnaires. On sait combien perdurera
dans les milieux radicaux cette méfiance initiale à l’égard du suffrage
universel : dans le meilleur des cas simple thermomètre de l’état de
l’opinion, dans le pire « élections piège à cons ». Au printemps 1848, déjà
isolés par une première vague de répression, sans prise directe avec ce qui
grondait, ces cadres révolutionnaires ne seront pas à l’origine d’un
mouvement, qu’ils serviront pourtant de toute leur âme. Précédée par les
insurrections ouvrières de Rouen et de Limoges, la formidable insurrection
ouvrière parisienne de Juin 1848, et son écho marseillais, va témoigner de
l’immense déception des prolétaires devant la trahison par le pouvoir des
promesses sociales de Février-Mars. L’effroyable brutalité de la répression
donnera la mesure de la haine de classe qui animait autant les républicains
« modérés » que les conservateurs monarchistes. Cependant que,
dans la masse rurale comme dans les couches moyennes, dominait l’hostilité
aux « partageux ». Mais ruraux et
petits-bourgeois n’en étaient pas moins grandement déçus par le régime
nouveau, vite reçu en oppresseur fiscal. On sait comment ce faisceau
de déceptions fera le jeu du césarisme. Les députés de 1848, mus depuis Juin
par la peur sociale, avaient concocté une constitution, qui est la matrice de
la nôtre : le pouvoir exécutif était confié, mais pour quatre ans seulement,
à un véritable monarque tout puissant, élu au suffrage universel. L’élu
devait être le candidat républicain officiel, le général Cavaignac, bourreau
des insurgés de Juin. Ce fut, on ne le sait que trop, l’aventurier politique
Louis-Napoléon Bonaparte, plébiscité par la masse rurale, et par les ouvriers
désabusés. Un Bonaparte qui, tout soutenu qu’il était par la droite réactionnaire,
se payait le luxe de reprendre à son compte les valeurs républicaines de
respect du travail et de justice sociale, que la jeune République avait quelque
peu abandonnées. On ne peut que penser à
une récente élection présidentielle… Assommées
dans un premier temps par ce résultat, puis résolues à ne pas baisser les
bras,
la gauche et l’extrême gauche vont se rassembler dans la mouvance auto-baptisée
« démocrate-socialiste ». Cohabitation difficile, on s’en doute,
mais jugée indispensable devant le double danger, celui du président tenté
par le pouvoir définitivement personnel, celui de l’assemblée réactionnaire
élue en mai 1849 : le « Parti de l’Ordre », éventail de
tous les conservateurs avait obtenu 64 % des voix. Alors que les républicains
modérés, pères de la constitution, étaient en déroute avec 11 %, les
« démosocs » obtenaient 25 %, et étaient majoritaires dans nombre
de départements, notamment dans le Sud. Ils ne cesseront ensuite de progresser.
La perspective était de remporter les élections (législatives et présidentielle)
de 1852, en défendant un programme démocrate et socialiste : la question
sociale doit d’abord se régler
par le politique, c’est-à-dire par le pouvoir d’état, et non par
l’organisation autonome des producteurs, comme le proclamaient Proudhoniens et
Communistes cabetistes. C’est dire que la mouvance révolutionnaire acceptait
de passer d’une culture de
l’insurrection à celle de la légalité électorale, et concevait une conquête
pacifique de son hégémonie sur l’opinion. Ce qui ne l’empêchait
pas, et la suite des événements montrera combien elle avait raison, de préconiser
une organisation, clandestine s’il le fallait, à même de résister à un
coup d’État de l’assemblée ou du président, coup d’État qu’annonçait
une kyrielle de mesures répressives en 1850-51. Ainsi, dans leur grande
variété, les démocrates socialistes partageaient dorénavant la conviction
que les masses qui avaient suivi les conservateurs et plébiscité Bonaparte
pouvaient être gagnées aux idéaux de la République démocratique et sociale.
À condition d’unir au messianisme républicain et au souvenir encore chaud de
l’abolition de la féodalité un programme de réformes concrètes et réalisables,
garantissant la petite propriété contre l’usure, le droit au travail pour le
prolétaire, l’instruction laïque pour tous, l’égalité réelle enfin
devant la loi. Le
vieil idéal « sans culotte » d’une république fraternelle et
égalitaire de petits propriétaires était irrigué par la nouvelle
donne ouvrière. Comment en finir, non seulement avec la domination politique
des « Gros », mais avec l’exploitation sociale ? Comment
pousser jusqu’au bout la vertu de la République ? Les succès démocrates
socialistes, particulièrement en milieu rural, sont alors inséparables d’un
militantisme prosélyte extraordinaire, au plus près de la réalité populaire,
et particulièrement de la jeunesse. La leçon semble plus que
valide aujourd’hui [1]. Le président avait confié
le gouvernement au « Parti de l’Ordre ». Mais, multipliant les déplacements
et les visites en province, s’occupant de tout et tranchant de tout, n’hésitant
pas à jouer contre l’assemblée réactionnaire élue en 1849 le rôle du
grand démocrate (particulièrement quand l’assemblée ampute le suffrage
universel), le président se veut, au dessus des partis, le Guide d’un peuple
qui lui a délégué ses pouvoirs. Et c’est au nom de ce mandat direct
que le Peuple lui a confié, que, pour conjurer le « péril rouge »
des démocrates socialistes et briser les réticences de l’Assemblée, qu’il
commet son coup d’État du 2 décembre 1851. Son premier acte est alors de rétablir
le suffrage universel amputé par l’assemblée ! L’insurrection
qui éclata alors, sans coordination centrale, dans une trentaine de départements,
là où les « démosocs » avaient su se doter d’une structure
clandestine de résistance, n’était pas que refus du viol de la constitution
par le président. Elle n’était pas, on s’en doute, défense de la République
conservatrice du « Parti de l’Ordre ». C’est la République démocratique
et sociale, « la Belle », « la Bonne », que souhaitaient
les insurgés. On doit mesurer quelles passions ont pu alors animer ces ruraux
sur lesquels Marx était si dubitatif… Mais
ce faisant, l’insurrection posait d’une façon nouvelle la question du
pouvoir politique. Partout les insurgés reprennent la fière formule des révolutionnaires
de 1792 : « Le Peuple reprend ses droits ». Et c’est
d’abord dans la commune qu’il les reprend. L’insurrection est spontanément
communaliste de fait. Elle ressuscite les « assemblées populaires
agissantes » de 1792-1793. Ainsi, en filigrane, peut-on y lire ce qui
adviendra en 1870-1871, le rapport entre « la Base », lieu de la démocratie
agissante, et le pouvoir central, dont il est impératif de prendre le contrôle. Du
côté des « réalistes », il est de bon ton aujourd’hui
d’absoudre Louis-Napoléon du pêché véniel de décembre 1851. L’Empereur
n’a-t-il pas précipité la France dans la modernité économique, n’a-t-il
pas initié les Français à la pratique régulière du suffrage universel,
n’a-t-il pas autorisé les débuts du mutuellisme et du syndicalisme ? L’épisode de la Seconde
République, dans le meilleur des cas, est ainsi présenté en balbutiement
sympathique, mais combien inefficace, de la démocratie « légale »,
et, dans le pire des cas, en annonciatrice menaçante de la révolution sociale. Ce bref article n’avait
pas d’autre but, en ces temps d’incertitude et d’urgence militantes, que
d’en montrer, tout au contraire, la clarté et la vertu fondatrices. René Merle, Toulon,
Var, 5 novembre 2008 [1]
On lira avec profit, à ce sujet, le très stimulant article de
Denis Collin, publié sur le site « La
Sociale ».
« Debout !
les damnés de la terre ! Debout ! les forçats de la faim ! » Ainsi,
en juin 1871, écrivait Pottier le Communard, traqué dans Paris ensanglanté
par la soldatesque versaillaise. Plus
d’un siècle a passé, et Carrefour comme Auchan sont venus s’étaler dans
nos mornes périphéries urbaines. Et nos caddies se sont remplis. Et
L’Internationale, pour qui la connaît
encore, dans le meilleur des cas est devenue nostalgique, dans le pire est
devenue ringarde. N’est-ce pas Veltroni et Ségolène ? Après
tout, comme le dit le premier couplet : « Du passé faisons table
rase… ». Les prolétaires de jadis, qui campaient aux marges de notre
société, ne sont-ils pas, (un siècle de luttes aidant cependant), devenus des
consommateurs qui veulent leur part du gâteau, mais qui ne veulent en rien
changer la société. A fortiori, la grève victorieuse des travailleurs
roumains vient d’en témoigner. Eux aussi veulent consommer. Comme nous. Et
voilà que depuis une semaine nos belles âmes, nos journalistes, nos économistes
distingués, découvrent que les forçats de la faim existent, oh combien
difficilement, et qu’ils se révoltent, sur les trois continents. Qu’il
faudrait d’urgence faire quelque chose, sous peine, comme le disent nos
commentateurs quelque peu affolés, de voir ces malheureux basculer dans le
terrorisme ou prendre d’assaut notre forteresse bien pourvue. Et,
partant, de culpabiliser nos consommateurs populaires : comment osez vous
en demander plus alors que des Africains ou des Asiatiques meurent de faim ?
Mettez plutôt la main à la poche pour aider les ONG… Cependant
que les puissants de ce monde réalisent que l’Internationale des damnés de
la terre pourrait bien devenir une réalité qui contesterait de façon radicale
le capitalisme de notre temps. Il
y a fort à parier que plus que jamais, ces puissants vont tout faire pour que
cela n’advienne. Et ce « tout » est gros de manœuvres de
diversion, de pressions corruptrices, de menaces directes, de perspectives
guerrières. René
Merle, Toulon, Var, 15 avril 2008 Mitadié N’ayant
ni vocation ni qualité pour m’instituer critique littéraire, je me suis fixé
comme règle de ne pas traiter des romans ou essais, fussent-ils ceux d’amis
très proches, dont la matière ne serait pas celle qui nourrit ce site :
l’histoire des habitants de notre région, de leurs langues, de leurs réalités
« vraies ». À
ce titre, je veux dire le grand intérêt que représente à mes yeux la toute
fraîche publication de Georges Bésinet, Mitadié.
Il
y a quelques années, les lecteurs de Verdon
avaient déjà pu apprécier son écriture dans une belle et émouvante nouvelle
consacrée au Noël d’un insurgé de 1851. Dans
Mitadié, qui nous ramène aux débuts
des années Quarante du siècle passé, le nôtre, pas de faux pittoresque, pas
d’exotisme intérieur, pas d’ethnologisme desséché, pas
d’attendrissements à la mode, pas de nombrilisme facile. Simplement, mais il
fallait le faire, dans une savante construction de regards croisés, celui de
l’auteur et celui de « témoins », un kaléidoscope d’évocations,
de souvenirs, de fantasmes aussi, qui renvoient Georges Bésinet, et nous avec,
dans ces premières années Quarante où, jeune Marseillais, il découvre et
partage les travaux et les jours, il s’immerge dans la réalité humaine
d’un village de Haute Provence, aux confins des Basses Alpes, des
Alpes-Maritimes et du Var. Exercice difficile mais ici parfaitement réussi, le
français limpide de l’auteur a pour complément et pour contrepoint le
jaillissement du provençal parlé (ou pensé), provençal qui était la langue
naturelle des habitants du lieu, par ailleurs pleinement maîtres du français. À
tous ces titres, cette évocation d’un monde en voie de disparition, pour ne
pas dire disparu, loin d’engendrer passéisme et nostalgie stérile, nous
incite à mieux vivre notre présent, en pesant ce qu’il tient, et ce qu’il
tue, de ce que la facilité qualifie de « racines ». René
Merle, Toulon, Var, 7 avril 2008 Georges
Bésinet, Mitadié deux farines pour un
pain. Géhess Éditions (17 rue Alézard, 83000 Toulon), Collections témoin(s),
132 p. 15 euros Avec
Ted Margadant, historien aux USA Dans
Libération du 13 septembre, en présentant un livre, Robert
Maggiori nous fabrique une vérité inexistante dont nos médias sont si
friands. En trois parties il évoque : a)
une vérité solide : des historiens d’origine nord-américaine ont
produit d’éminents travaux sur l’histoire de France. b)
une vérité partielle : de tels thèmes de travail viennent de la passion
que des hommes et des femmes ont eu pour la France. c)
Puis, comme on le verra, il tord la chronologie en concluant que les dits
historiens craignent qu’à présent un tel phénomène ne se soit épuisé car :
« La guerre d’Irak, il est vrai, n’a rien arrangé : se sentant
« trahie » par la France, l’Amérique a jeté le bordeaux dans le
caniveau, et débaptisé les frites de French fries en freedom fries ». Le
livre présenté, Pourquoi la France ? Des historiens américains
racontent leur passion pour l’Hexagone, de Laura Lee Downs et Stéphane
Gerson (ne disons rien sur cet abus classique en France qui rend Américains
les habitants des USA), a un grand intérêt puisqu’il rappelle l’existence
d’études précieuses rarement traduites. Le
hasard a voulu que j’invite à Montauban l’un des ces Nord-américains férus
d’histoire de France. Ce prof d’université de San Francisco, Ted
W.Margadant a écrit en particulier : French peasants in Revolt, The
insurrection of 1851, une étude merveilleuse sur les révoltes
paysannes contre le coup d’Etat de 1851 qui m’aida énormément à écrire
un livre que j’avais intitulé en 2001 : Une dictature à la française ?
et qu’aujourd’hui j’intitulerai sans le point d’interrogation :
Une autocratie française (plus de renseignements sur l’ensemble de la
question sur le site ww.1851.org). A
la question : « qu’en est-il à présent des études historiques
sur la France aux USA ? » Sur les raisons de cette désaffection Ted
Margadant eut une réponse totalement différente de celle de Robert Maggiori:
« Le cœur de l’histoire de la planète se déplaça de la Méditerranée
à l’Atlantique pour battre à présent dans le Pacifique ». Ceci pour
dire que les Universités des USA, vu l’évolution du monde, ont considéré
que l’avenir se jouerait dans un combat entre Chine et USA et qu’en conséquence
il était plus que temps de se pencher sur l’histoire de l’Asie (la guerre
du Vietnam ne pouvait être cette occasion). Il y a sans doute des dizaines de
jeunes nord-américains qui, pour une raison ou une autre, voudraient se pencher
encore sur l’histoire de France, mais le poste de Ted Margadant ne sera pas
renouvelé. Nous étions bien avant l’acte courageux de Jacques Chirac
s’opposant aux USA (nous sentons aujourd’hui que cette page d’histoire de
France est tournée) et Ted Margadant pouvait énumérer les noms d’historiens
de son pays passionnés par la France (dont son épouse), et expliquer comment
naquit cette passion : un jour de mai 68, coincé à Montpellier, il apprit
que des étudiants de son pays se faisaient tuer par la police et il décida de
consacrer ses études aux répressions d’Etat. Mais sa vision du monde ne
pouvait réduire son évolution au passage des French fries aux freedom
fries. Le face à face entre le capitalisme d’Etat chinois et le
capitalisme anti-Etat des USA sera au cœur du XXI ème siècle, en conséquence,
si j’ai un conseil à donner aux étudiants français voulant faire carrière
aux USA, je leur dirai : étudiez le chinois. D’autant
que depuis ce constat, qui date déjà de sept ans, l’affrontement Chine-USA a
pris une nouvelle ampleur que les prochains J.O. de Pékin rappelleront. Un économiste
mexico-palestinien (un Américain donc) annonce même, avec des arguments éloignés
des vérités inexistantes (nous le croiserons dans une prochaine chronique) que
les USA ont déjà perdu cette guerre économique. Les USA ont toujours eu
besoin d’alliés de poids à travers le monde. En Europe, la Grande-Bretagne
leur sera fidèle. Au Moyen-Orient, la Turquie et Israël jouent ce rôle. Aux
Amériques, le Canada et le Brésil restent dans leur orbite. En Asie, la
situation reste plus instable depuis la perte de l’Iran. Dans ces conditions,
l’histoire de France devient stratégiquement secondaire. Jean-Paul
Damaggio, Angeville,
Tarn-et-Garonne, 16
septembre 2007 Théâtre
d’ombres Il
est convenu, aujourd’hui, pour tout observateur un tant soit peu lucide, de
considérer que l’Assemblée Nationale est devenu un théâtre d’ombres. La
constitution de 1958 permet entre-autre, au président de recourir à la
dissolution de la Chambre, quand la majorité des députés ne lui convient pas
et d’appeler les Français à de nouvelles élections. François
Mitterrand, après avoir critiqué les aspects pervers des termes de cette
constitution, s’en est parfaitement accommodé, arrivé au pouvoir, et en a usé
à son profit. Cela a moins bien réussi à son successeur... Si
les statuts de l’Association prévoient “l’approfondissement
de la connaissance de la résistance républicaine de 1851 et la diffusion de
cette connaissance”, elle n’interdit en aucune façon de débattre, en
son sein, de notre actualité. Surtout si celle-ci présente quelques
similitudes avec l’histoire passée. En
effet comment peut-on prétendre faire vivre et diffuser les valeurs que défendaient
nos insurgés de 1851 et faire l’impasse sur ce qui se passe aujourd’hui. Ne
pas exprimer d’opinion, rester neutres ? Serions-nous crédibles auprès
de nos adhérents aux sensibilités diverses, certes, mais qui se reconnaissent
dans les valeurs de solidarité et de démocratie sociale que défendaient les républicains
en 1851. Comment
peut-on accepter cette illusion de démocratie quand les grands médias, acquis
au candidat qui faisait campagne sur un programme largement inspiré des valeurs
chères au Front National, nous délivraient une information partisane. Que
nous propose-t-on dans cette nouvelle société de rupture? la poursuite de
l’individualisme, du chacun pour
soi, travailler plus pour gagner plus en laissant les 35 heures aux fainéants,
le démantèlement de tous les acquis sociaux, la privatisation des services
publics, désigner les immigrés comme source de nos difficultés économiques,
etc... Nous
voila bien loin du programme du CNR élaboré à la Libération. Au
nom de quoi notre association devrait-elle, sans pour autant s’inféoder à
tel ou tel parti politique, considérer comme tabou toute discussion sur la
politique qu’on nous prépare ? Au nom de quel hypothétique adhérent
qui aurait voté pour un “bon petit
diable” ? oubliant ainsi les idéaux que nous prétendons défendre. Monsieur
Thiers n’a-il pas qualifié en son temps, Louis Napoléon de “sot
que l’on pourra diriger”. “Sot, bon petit diable”, l’histoire ne
se répète pas, elle balbutie. Le
temps n’est plus à la résistance armée, il nous reste les mots. Mourre
le Pacifique , de Cuers a dit, devant la commission mixte qui le jugeait, “C’eût
été un crime que de ne rien faire”. Après le courage de ces hommes et
femmes qui ont tout quitté et tout perdu, y compris la vie, pour certains, dans
la défense de la République, n’aurions-nous aujourd’hui, même pas le
courage des mots ? Mon
“billet d’humeur” dans le dernier bulletin trimestriel, signé et
n’engageant que moi, semble avoir ouvert un débat. Puisse-t-il être relancé
sur notre forum.
Paul Cresp, Toulon, 15 juillet 2007 Un bon
petit diable Le Bulletin
de l’Association 1851 vient de signaler mes deux
interventions post-électorales publiées dans Vendémiaire, et je
l’en remercie. Mais, pour éviter toute
confusion, je précise que ces interventions présentent un point de vue
personnel et n’engagent en rien l’Association. Et sans doute en va-t-il de même
des opinions proposées par ce même Bulletin de l’Association. L’Association,
avec son Bulletin et son Forum sur le site internet, est ouverte à la
discussion, au libre échange des opinions, mais n’a pas, a priori, vocation
à s’engager politiquement, et donc à engager tous ses adhérents. À la limite en effet, on
peut parfaitement imaginer qu’un membre de l’Association, (dont l’adhésion
est peut-être seulement liée à la mémoire d’un ancêtre insurgé) se soit
retrouvé dans le vote Sarkozy. On peut aussi imaginer qu’un membre de l’Association,
qui n’a pas voté Sarkozy, n’estime aucunement aujourd’hui la démocratie
menacée par un vote majoritaire des Français, et estime même, en cette période
d’état de grâce, que le candidat diabolisé par beaucoup dans la campagne
n’est en définitive qu’un bon petit diable. Comment ces adhérents
pourraient-ils se retrouver dans une prise de position ouvertement hostile au Président ? Pour autant, afin d’éviter
toute hypocrisie et toute langue de bois, il importe de renvoyer les adhérents
et les amis de l’Association à ses statuts fondateurs, dont elle ne s’est
pas départie depuis sa création il y maintenant dix ans : approfondir la
connaissance objective de l’événement, remettre en circulation citoyenne les
valeurs qui inspirèrent les Insurgés. Ce qui doit tout
naturellement, me semble-t-il, amener l’Association à poser sans cesse la même
question : comment articuler, en tant qu'Association, cette recherche en vérité
historique et cette remise en circulation citoyenne des valeurs avec la
situation politique présente ? Je prends un exemple qui m’est cher, celui
du Var. Ma dernière étude sur les Républicains de Toulon sous la Seconde République
montre en contrepoint, sans le moindre esprit polémique, ce qu’a été
l’abominable Droite toulonnaise du temps. Comment relier cela à la situation
actuelle ? Faut-il dénoncer dans la puissante Droite locale les héritiers
de la Droite répressive de 1850-51 ? Faut-il au contraire se féliciter
que les responsables de la Droite actuelle au Conseil Général aient participé
officiellement (et financièrement !) en 2001 à la commémoration de
l’insurrection, en se posant en héritière des démocrates de jadis ? Ce
n’est pas à l’historien d’en décider, mais c’est aux citoyens, dans
leur diversité, d’analyser, de réfléchir, de peser les filiations et les
ruptures… À mon avis, ces engagements de 2001 posaient déjà, de façon très nette, l’appropriation par une partie de la Droite de thèmes, de symboles, qui semblaient jusqu’alors être l’apanage de la Gauche, appropriation qui occultait (dépassait ?) les positions de la Droite de jadis, comme si les affrontements du passé ne pouvaient avoir place dans l’hégémonie idéologique de la Droite actuelle. Et ce alors que la direction de gauche de la Région n’avait montré aucun intérêt pour cette commémoration, abandonnée aux éventuelles initiatives locales. Depuis 2001, à l’évidence, le candidat
Sarkozy a joué victorieusement la carte de la conquête de l’opinion à la
fois dans l’affirmation de ses idées et dans l’absorption récupératrice
de thèmes structurant la pensée adverse. Comment ne pas penser, bien sûr, à
Louis-Napoléon, dont tant de bons esprits nous expliquent qu’il avait gagné
les esprits à défaut de convaincre une assemblée hostile, que le seul moyen
de dénouer la crise était de recourir au peuple, d'où le 2 décembre la
dissolution et le rétablissement du suffrage universel : l’hégémonie
dans les esprits se traduisant peu après le "coup d'état" par un plébiscite
triomphant. Mais la violence Il n'y aurait eu aucune violence de la part de ce
grand démocrate, si d'aucuns, bien minoritaires, n'avaient diabolisé le président
et ne s'étaient levés contre lui les armes à la main… Mais je doute que le rappel de cet épisode
soit suffisant pour réveiller les consciences aujourd’hui endormies ou
hypnotisées, d’autant que la candidate, tard venue, a cru bon de jouer des mêmes
armes dans la conquête et le soutien de l’opinion… Mais c’est peut-être du recours patient aux
valeurs de solidarité que défendaient nos vieux Démo-socs, qui se sacrifièrent
pour une République qu’ils voulaient démocratique et sociale que viendra le
réveil. À cet égard, sans pour autant s’inféoder à quelque organisation
ou parti politique que ce soit, l’Association 1851 a sans doute un rôle
positif à jouer. René Merle, Retraité de l’Association 1851, Toulon, le 26 juin 2007 Société du 10 décembre. Une première réponse. Par
définition presque clandestine, la dite société n’a pas laissé
suffisamment de traces pour qu’on en ait fait une histoire circonstanciée.
Ce qui est certain est qu’elle naît aussitôt après l’élection présidentielle
de décembre 48, et fédère les comités bonapartistes électoraux. Morny and
Co en font immédiatement une officine de propagande et d’intimidation (cf. le
gourdin du Ratapoil de Daumier) qui accompagne le président dans ses tournées
en France et fait à la fois brigade d’acclamation et équipes de nervis
chassant le rouge. Recrutement effectivement dans le sous-prolétariat parisien
au départ, comme le pointe Marx, et chez les anciens militaires, comme le
pointe Daumier. Les incidents créés en 50 ont été tels que la dissolution
"officielle" survient, j’ignore à quelle date précise, mais la
société a continué son action jusqu’au coup d’état. L’aspect société
de bienfaisance est à la fois une couverture comme pour tant de groupements
politiques du temps (vie politique sévèrement corsetée dès 49) et
distribution d’aide matérielle aux sous-prolétaires et autres gardes mobiles
mis sur la touche... Quant
aux aspects bonapartistes actuels de notre chère UMP, vous avez à mon avis
bien raison, le candidat en étant la plus belle illustration. René Merle, Toulon, 15 janvier 2007 Société du 10 décembre Je cherche à me documenter sur la société du dix-décembre présentée comme une organisation charitable et utilisée par Louis Napoléon pour sa propagande, je cherche en particulier à cerner les événements qui ont entraîné sa dissolution officielle, même s’il semblerait qu’elle soit restée active après ce moment. Est-ce que l’un d’entre vous aurait des pistes sur le sujet ? Elle a provoqué des violences à Caen et place du Havre à Paris, entre 49 et 51. On a baptisé, d’après Pierre Larousse, ses membres décembriseurs ou décembraillards… Marx a cite fréquemment dans son analyse du coup d’état, mais sans approfondir son fonctionnement et son histoire. D’autre
part, j’ai souvent l’impression que notre UMP actuel, de M. Raffarin à
M. Sarkozy présente plusieurs traits bonapartistes, la province contre Paris,
la bourgeoisie méritante contre la populace indisciplinée… Qu’en
pensez-vous ? Jean-Baptiste Evette, 15 janvier 2007 1848
– 2007 – À propos de l’élection présidentielle. Hormis
quelques « spécialistes », on ne se bouscule pas sur le Forum de
l’Association 1851. Je n’en récidive pas moins, à propos de l’élection
présidentielle. Bien
entendu, il n’est pas question ici, de manière ouverte ou de manière biaisée,
d’influencer les choix des adhérents de notre Association. Par
contre, il me paraît intéressant que notre Association continue à éclairer
les citoyens sur la genèse de l’élection du Président de la République au
suffrage universel, tellement est répandue l’idée, et surtout chez les plus
jeunes (en dépit des programmes du Second Cycle de nos lycées) que la République
a toujours eu un président, et qu’il a toujours été choisi ainsi. Il
ne s’agit pas de faire autour de nous de la didactique pédante, qui ferait
sourire les enseignants d’Histoire, mais de montrer en quoi le passé, en dépit
qu’on en ait, continue à jouer sur le présent, et pas toujours heureusement. Après
quatre jours d’insurrection parisienne, la monarchie est renversée et la République
proclamée, le 25 février 1848. Il restait à l’organiser. Quand,
à la mi-mai 1848, se réunit la commission chargée d’élaborer la
constitution de la Seconde République, les illusions lyriques de fraternité
sociale sont déjà bien oubliées. Le
28 avril, votant pour la première fois au suffrage universel (masculin !),
les électeurs ont envoyé à l’Assemblée Constituante une majorité de
notables, républicains « modérés », souvent orléanistes de la
veille. Cette
assemblée a désigné une commission à son image, où se côtoient républicains
« modérés », dont Tocqueville, républicains radicaux d’avant
1848, désormais bien assagis, plus quelques représentants de la droite légitimiste,
de la gauche républicaine avancée et de l’extrême gauche. Malgré
les nostalgies du bicamérisme équilibrant le pouvoir législatif, et dans le
souvenir de la grande Convention (1792-1795), l’accord se fait sans trop de
difficultés sur un pouvoir législatif confié à une assemblée législative
unique. Mais
quid du pouvoir exécutif ? Va-t-on, comme sous la Première République
(1792-1799 - Convention puis Directoire), le confier à un collectif
gouvernemental désigné par l’Assemblée ? La formule a ses partisans.
Mais la secousse sociale qui s’annonce, et qui éclate en juin 1848, va
renforcer les tenants d’un homme fort, d’un chef du pouvoir exécutif, élu
par le peuple et non par l’assemblée comme sous la Convention. Et le général
Cavaignac, républicain de la veille, « héros » de la guerre
coloniale en Algérie, vainqueur impitoyable de l’insurrection ouvrière de
juin, et pour l’heure chef à titre provisoire du pouvoir exécutif, semble
tout désigné. Pour
mieux faire passer la proposition, on va baptiser ce chef « Président de
la République », titre qui n’avait jamais existé en France et qu’on
emprunte à la république des États-Unis, sans tenir compte du fait qu’aux
États-Unis, état fédéral à la différence de la France très centralisée,
le pouvoir du président était équilibré de contre-pouvoirs considérables. Ainsi,
chaussant les bottes de la défunte monarchie, c’est cette formule d’un
monarque tout puissant maître de l’exécutif que choisit la commission,
« car nous avions conservé l’esprit de la monarchie en en perdant le goût »,
écrit Tocqueville dans ses Souvenirs. Mais, derrière l’ombre de la
monarchie, c’est déjà aux yeux des plus lucides celle de l’Empire qui se
profile, car Louis Napoléon vient de remporter ses premiers et éclatants succès
électoraux. La
Constitution est pourtant votée par l’Assemblée en novembre, et le Président
est élu par le peuple (masculin) en décembre. La campagne a été donc brève.
Elle a suffi au candidat Louis Napoléon pour rassembler, avec la bénédiction
des conservateurs, les suffrages de la majorité des ruraux et des ouvriers des
villes, déçus par la République. Cavaignac est écrasé. Dorénavant
vont devoir coexister, dans une stricte séparation des pouvoirs, le président
tout puissant chef de l’exécutif, et l’assemblée législative élue au
printemps 1849. Deux légitimités fondées par le vote populaire. Mais celle du
président a l’avantage d’être fondée sur le vote du peuple tout entier,
et non celui de collèges départementaux. En cas de conflit, qui tranchera ?
L’Assemblée ne peut démettre le président, le président n’a pas le droit
de la dissoudre… Mais il dispose de la force armée. On
connaît la suite. On
comprend l’attitude des pères de la Troisième République, hantés par le
souvenir du coup d’État, à l’égard du pouvoir présidentiel. Les lois
constitutionnelles de 1875 instituaient une présidence aux pouvoirs fort limités,
le président étant élu, non par le peuple, mais par les deux chambres réunies
en Assemblée Nationale. Et
même si, portée par des poussées d’antiparlementarisme, la tentation de
l’homme fort salvateur sera toujours présente (l’épisode du général
Boulanger est le plus connu), la formule fonctionnera jusqu’en 1940. Le désastre de 1940 fera triompher cette tentation du chef salvateur, (portée dans les années 1930 par des pans entiers de l’opinion, notamment dans la droite extrême), avec le vote de l’assemblée donnant les pleins pouvoirs au maréchal Pétain. La République et la démocratie étaient mortes. L’État français effaçait le pouvoir législatif au profit du tout puissant chef de l’exécutif. Après
la Libération, par deux référendums, une majorité d’électeurs rejettera
à la fois la formule du pouvoir législatif confié à une assemblée unique
(formule soutenue par les communistes et les socialistes) et la proposition
gaulliste d’un président doté de pouvoirs considérables, équilibrés par
le bicamérisme. La
vision gaullienne, mûrie dès l’avant-guerre, et trempée par la guerre,
participait moins de la tradition autoritaire d’une certaine droite française
que la tradition classique du « princeps » romain, qu’une
confiance justifiée en sa valeur et son destin hors norme d’homme
exceptionnel appelait à diriger l’état, pour le bien de tous et de la
Nation. La
constitution de 1946 instaura donc une présidence aux pouvoirs modestes, issue
du vote des deux chambres réunies. Ce
n’est qu’en 1958 que De Gaulle, porté au pouvoir par le coup d’Alger et
la crainte de la guerre civile, obtiendra une première satisfaction avec l’élection
du président par un collège électoral grandement élargi, et par
l’attribution au chef de l’exécutif de pouvoirs plus que considérables.
Mais le risque de conflit insoluble, sinon par la force, entre les Assemblées
et le président, était écarté par la possibilité pour le président de
dissoudre l’assemblée. Quitte à se démettre en cas de désaveu du corps électoral.
Ce que fera dignement De Gaulle, en 1969, et ce que ne feront pas ses
successeurs. (De Gaulle avait la conviction que ceux qui lui succèderaient
seraient des nains politiques). Et,
la « question algérienne » une fois réglée, en 1962, De Gaulle
pouvait faire ratifier par référendum l’élection du président au suffrage
universel : la rencontre d’un homme et d’un peuple. Cette nouveauté était
taillée à sa mesure. Mais elle engageait l’avenir. Les pouvoirs quasi régaliens
attribués au président sont paralysés dans le cas où les Assemblées lui
sont opposées. Ils deviennent exorbitants dans le cas où les Assemblées lui
sont toutes dévouées. C’est dire quel rôle majeur peut jouer le pouvoir législatif,
dont l’avenir, très curieusement, semble pour l’heure totalement exclu de
la campagne médiatique. Les élections législatives vont pourtant suivre de
peu l’élection présidentielle… René
Merle, 25
novembre 2006 |
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Association 1851 pour la mémoire des résistances républicaines |