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1848 à Reims. À
propos de deux anniversaires (1898 et 1948) et de deux hommes : Eugène
Courmeaux et Gustave Laurent. par
René Merle Je dédie cet
article à la mémoire de mes beaux-parents, Raymonde Borgniet, conseillère
municipale communiste de Reims et colistière de Gustave Laurent, et Léon
Borgniet, conseiller général communiste, membre du Comité départemental
marnais de célébration du centenaire de la Révolution de 1848 On ne trouvera pas ici l’histoire, faite et bien faite, de la Seconde République à Reims[1], ni l’évocation de célébrations officielles œcuméniques et plus ou moins convenues[2], mais, à travers le regard de deux hommes de savoir et d’engagements, une réflexion sur ce que le souvenir de 1848 a pu proposer aux démocrates rémois, cinquante ans et cent ans après l’événement. Et naturellement, en filigrane, sur ce que ce souvenir peut éventuellement nous apporter. Le
maître d’œuvre incontournable de la célébration de 1948 est l’historien
de Reims Gustave Laurent (né en1873)[3] :
tous ne partagent pas ses opinions, mais tous reconnaissent son extrême compétence. Un
an avant sa mort (1949), il pouvait évoquer, en sa qualité « d’ami personnel et de confident »[4],
une figure majeure des Quarante-Huitards rémois, Eugène Courmeaux (1817-1902). Quand
le jeune Gustave Laurent arrive à Reims, en 1897, ses opinions radicales, son
appartenance à la franc-maçonnerie et sa passion pour l’histoire le font
entrer en contact avec Courmeaux. Courmeaux
lui ouvre deux portes : celle de l’histoire locale (il a été bibliothécaire
de la ville de 1843 à 1848, puis de 1887 à 1895), celle de la fermeté
politique : il avait payé par la prison et l’exil son engagement démocrate
sous la Seconde République. (Qu’on n’imagine pas pour autant un Courmeaux dépourvu
de ressources : ses origines viticoles familiales, ses contacts francs maçons
font que, dans son long exil, et encore à son retour, il vivra du commerce du
champagne, notamment avec la maison Mumm). Après
la chute de l’Empire, ce lutteur sera activiste de la défense nationale, puis
conseiller municipal, conseiller général du populaire quartier Fléchambault
(1871-1881), député radical anti-opportuniste de 1881 à 1885[5]
(il siège à l’extrême gauche). Courmeaux,
qui meurt en 1902, aura le temps de voir son jeune ami, alors greffier au
tribunal, publier plusieurs études sur l’histoire marnaise au temps de la
grande Révolution. Il le verra aussi s’impliquer dans la politique locale :
Laurent est conseiller municipal dans la nouvelle municipalité radicale qui
succède en 1900 aux « modérés ». (Le nouveau maire est le gendre
de Courmeaux, Charles Arnould, négociant en Champagne). Après le conflit de
1914-18
(Laurent est décoré de la croix de guerre), il sera longtemps adjoint
au maire, et conseiller général radical. Exécuteur
testamentaire, Laurent a inventorié et classé les abondantes archives de
Courmeaux, qui contiennent des indications de première main sur la période
1848-1850. Ce
fil charnel de l’histoire locale, qui a pu relier Laurent à Courmeaux et à
1848, est naturellement rompu aujourd’hui. Comme est rompu celui de la pérennité
du regard sur le Reims de l’époque. Ainsi, qui ne connaît du quartier Fléchambault-Saint
Rémy, (au cœur des événements de 1848), que la froide modernité, née de la
table rase des années 1970, ne peut imaginer les conditions de vie dans ces
courées populaires. En 1898, la population de la ville avait doublé depuis
1848, la ville avait changé, mais c’est encore ce vieux Fléchambault que découvrit
Laurent, à son arrivée à Reims, un an avant la commémoration du
cinquantenaire à laquelle il participera avec ses amis radicaux. Une
chose est de soutenir sentimentalement et politiquement les revendications des
ouvriers de ces quartiers, autre chose est la possibilité du contact direct
dans la différence de classe, de costume, de préoccupations, d’habitat, de
loisirs… Laurent en fera l’expérience. Les petits bourgeois politisés se méfient
de la fruste spontanéité ouvrière. Les ouvriers politisés se méfient des
« beaux parleurs », avocats en particulier, et ne donnent vraiment
leur confiance qu’aux médecins, dont la pratique relève en quelque sorte
d’un artisanat salvateur. Mais ils respectent le savoir, quand il n’est pas
gratuit. Et à cet égard, outre ses titres de militantisme, Courmeaux les
gratifie. En
1898, alors que la municipalité « modérée » fait le service
minimum pour commémorer le cinquantenaire de la République, les radicaux célèbrent
en mars l’avènement du suffrage universel (masculin), par un banquet démocratique
à l’initiative du Cercle Républicain du Troisième Canton (les quartiers
populaires de l’Est de la ville)[6]
Figure tutélaire de la gauche radicale, ancien élu du canton, Courmeaux devait
présider, mais la maladie l’en empêche. On lit donc en ouverture du banquet
la lettre qu’il adresse aux républicains assemblés. Si
l’on salue ensuite les généreuses espérances, tôt découragées, de
l’année 1848, et si l’on regrette l’absence des rares derniers témoins
de la période, c’est la situation présente, la lutte contre les
conservateurs en place, au plan local comme au plan national, qui est le fil
rouge des discours. La lettre de Courmeaux a donné le ton : l’heure est
à l’union des démocrates pour que triomphe la République démocratique et
sociale, union que doit sceller l’alliance des radicaux et des socialistes. En
cela Courmeaux est fidèle aux engagements initiaux du jeune démocrate de 1848,
qui, sans adhérer aux thèses socialistes et encore moins communistes (cabétistes),
n’en proclame pas moins la nécessité de l’unité avec le mouvement ouvrier
naissant, qui découvre la vie politique, veut compter ses propres forces et se
méfie des bourgeois républicains. Or
les responsables socialistes de 1898, méfiants, et plus enclins à célébrer
la Commune que 1848, sont pour l’heure absents des tablées républicaines.
Dans cette nébuleuse socialiste bien composite et bien divisée, certains sont
même résolument hostiles à la collaboration de classe avec les bourgeois et
petits-bourgeois radicaux : l’histoire du guesdisme rémois en témoigne[7]
Cependant, depuis les débuts de la IIIe République, l’électorat ouvrier
demeure pour l’essentiel dans la mouvance de cette aile gauche radicale,
attentive aux aspirations populaires. Sans hypocrisie opportuniste, l’étiquette
radicale-socialiste de Courmeaux reflète cette situation, qui pousse nombre
d’ouvriers vers le radicalisme plus que vers le socialisme (on connaît
l’itinéraire de l’ouvrier tisseur Clovis Chézel, conseiller municipal en
1892, puis en 1900, et adjoint en 1919 sur la liste radicale). Il
n’est donc pas étonnant que la célébration radicale de 1898, qui se veut
fille des grandes espérances de 1848, ignore quelque peu, cinquante ans
auparavant, l’arrivée sur la scène politique et sociale d’une classe ouvrière
luttant sous ses propres couleurs. C’est l’union de toutes les couches du
Peuple qu’il convient de mettre en œuvre, et non l’antagonisme de classes. Il
en va plutôt autrement pour la commémoration du centenaire, dont le maître
d’œuvre incontournable, répétons-le, fut l’historien de la cité,
Laurent. Or le Laurent de 1948 n’est plus l’élu radical avancé de
l’entre-deux-guerres. Il a tiré les leçons du conflit et s’est engagé aux
côtés du Parti communiste. Il est élu conseiller municipal sur la liste
d’union dirigée par le communiste Sicre, union difficile et mal acceptée par
une partie même des communistes[8].
Ce faisant Laurent estime être dans le droit-fil du rassemblement à gauche, le
plus à gauche possible, que souhaitait en son temps son ami Courmeaux. Mais,
quand la situation se tend, que les communistes se retrouvent isolés en 1947,
année où la liste du RPF l’emporte sur la liste communiste, on retrouve
Laurent dans la minorité municipale communiste. On
comprend alors la place délicate qu’il occupe en tant que coordinateur de la
commémoration. D’une
part, il convient de relier au présent l’événement de 1848 pris dans sa
globalité : au grand dam de certains, qui voudraient vite tourner la page des
années 1944-1946, Laurent le situe sans hésiter du côté
des grandes espérances de la Libération. « La 4e
République va commémorer ce vaste espoir des premiers mois de 1848, immense
espoir répandu, non seulement sur notre pays, mais sur toutes les contrées de
l’Europe, au sein de toutes les nations civilisées. […] Le régime
qu’elle a tenté d’instaurer est, à certains égards, plus proche du nôtre,
de celui entrevu au moment de la Libération, que la République de 1875, encore
marquée, à ses débuts, de l’empreinte orléaniste. Quelles grandes idées
lentement mûries dans l’ombre de la Résistance se sont épanouies au soleil
de la Libération ! Celles d’une Démocratie, comme en 1848, approfondie,
élargie de la solidarité sociale, de l’émancipation totale des masses
populaires, et même des populations coloniales »[9]. Sans
illusions dans le nouveau contexte de 1947-1948, Laurent veut croire que ces espérances
peuvent encore se concrétiser. D’autre
part, il s’agit bien évidemment à ses compatriotes de présenter les événements
rémois de l’année 1848. L’historique
qu’il leur propose dans la plaquette officielle souligne le rôle majeur
qu’a joué dans les premiers jours de la République un groupe de bourgeois,
partisans déclarés de la Réforme avant 1848, rassemblés autour du
manufacturier et négociant en tissus et philanthrope Alphonse David, franc-maçon,
du populaire médecin Dubourg-Maldan, franc maçon également, et du vénérable
et respecté républicain Mennesson-Tonnelier. Se joignent à eux quelques
jeunes démocrates francs maçons et sensibles aux idées socialistes, dont
Courmeaux, alors bibliothécaire de la ville, et quelques travailleurs manuels
acquis aux idées communistes de Cabet. Ce sont eux qui, dès le 26 février,
mettent en place une administration municipale provisoire. Mais
dans ces premiers jours de la République, Laurent pointe aussi longuement
l’irruption de la violence ouvrière. C’est
aux limites du faubourg Fléchambault que le manufacturier Théodore Croutelle,
important notable local, avait fait édifier en 1839 son usine de tissage mécanique,
au bord de la Vesle, dont, grande nouveauté, il utilisait la force hydraulique.
Dans la soirée du 25 février, un groupe d’ouvriers attaque l’usine. Ils
reviennent plus nombreux encore le 26 et l’incendient totalement.
Malgré ses efforts d’améliorations sociales, Croutelle était haï
par sa réputation de dureté envers ses ouvriers, et surtout, tant par les
autres ouvriers que par les
artisans à la main du quartier, à cause de son utilisation « mécanique »
des métiers à tisser, qui n’avaient pas cessé de tourner lors de la crise
de 1847, alors que chômaient les autres manufactures. « L’incendie
de Fléchambault est le seul incident grave de toute la période révolutionnaire ;
il concrétise, de nos jours encore, pour une grande partie de la vieille
bourgeoisie rémoise, la poussée populaire dans toute son ampleur »[10]. Cette
« vieille bourgeoisie » de la laine et du champagne, souvent
philanthrope et bienfaitrice de la ville, différente à bien des égards de la
« nouvelle bourgeoisie » liée à l’industrialisation récente,
Laurent la connaît bien pour l’avoir fréquentée, et combattue, dès son
arrivée à Reims en 1897. Que
n’est-elle redevable à ceux qui lui ont évité le pire : Laurent
insiste longuement sur le rôle de ces communistes que les démocrates
sollicitent à chaud, pour contrôler la situation et calmer les fureurs
populaires. Il
cite Courmeaux qui évoque dans ses souvenirs la soirée du 25 février. Après
l’attaque de l’usine à Fléchambault, l’émeute se répand dans les
quartiers du centre : « Nous
convoquâmes donc, la nuit même, les chefs du parti communiste, les présidents
et secrétaires des associations de secours mutuel »
pour les inviter à appeler le peuple au retour à l’ordre. « Nous »,
c’est-à-dire ce groupe des bourgeois et petits bourgeois qui vont lancer une
proclamation républicaine, puis s’emparer de la municipalité. Ainsi,
alors que la Garde Nationale charge rue Neuve et rue du Barbâtre, « les
chefs du parti communiste » vont rejoindre ces leaders républicains dans
la rue et calmer la foule déchaînée. Parmi eux, deux figures sur lesquelles
Laurent reviendra souvent : l’ouvrier tisseur Butot, combattant parisien
de 1830, solide autodidacte acquis au communisme de Cabet (il est le
correspondant de son journal Le Populaire
et a reçu Cabet au banquet de propagande communiste de décembre 1847, et le
populaire Cazé, qui jouait du violon dans son bal guinguette « de bas étage »
(dixit les commentateurs conservateurs de la vie rémoise). On reverra le
lendemain les deux hommes à la tête de la foule qui vient exiger, et qui
obtient, le départ du maire conservateur. Puis on les retrouve, avec quelques
autres ouvriers socialistes et communistes, aux côtés de l’ancienne
opposition dans l’administration municipale provisoire. Laurent,
élu communiste de fraîche date, a-t-il exagéré l’importance de ces
« communistes » d’antan ? Certes pas. Dans la France
d’alors, la diffusion de la doctrine de Cabet parmi les ouvriers, les
compagnons, les artisans, est une réalité, et Reims était alors une de ses
places fortes[11]. Dans
le climat rémois de 1947-1948, où la droite locale agite le spectre du péril
rouge, on conçoit que ces communistes cabétistes aient les faveurs de Laurent.
Ils refusent la violence et lui préfèrent la conscientisation populaire. Ils
n’hésitent pas, en cas de nécessité absolue, à collaborer avec la gauche
petite bourgeoise. Position
difficile, qui, si elle les posait de fait en dirigeants du prolétariat rémois,
et en médiateurs, pouvait aussi leur valoir la défaveur des prolétaires qui
les accusent de compromission avec les bourgeois, dont le manufacturier David
est emblématique. Ainsi de Butot, qui, durement critiqué par les siens, fera
cavalier seul en s’intitulant désormais plus prudemment « Président
des socialistes pacifistes de Reims »… Laurent évoque alors à
plusieurs reprises, non sans une certaine tendresse, la curieuse figure de Jean
Louis Gonzalle, cordonnier, enfant de Fléchambault, poète-ouvrier, dont La
Muse prolétaire de 1843 fut préfacée par Lamartine… Extrêmement méfiant
devant les sirènes bourgeoises, il prônera bientôt l’autonomie prolétarienne.
Cependant que des travailleurs manuels proclamés représentants du prolétariat
passent à la réaction, comme Ferrand, contremaître à l’usine de textiles
Patriau, qui sera élu en avril représentant de la Marne à l’Assemblée
Constituante, sur la liste conservatrice. Laurent
évoque alors avec prudence les événements chaotiques du printemps 1848, en
essayant de donner à ses lecteurs une vision objective des motivations des uns
et des autres. En effet, le chemin de croix de la nouvelle administration
commence aussitôt. Courmeaux est aux premières loges : le ministre de
l’Intérieur, Ledru-Rollin, a nommé David comme sous-commissaire du
gouvernement, en remplacement du préfet qui a fui. Mais David, très malade,
est déjà pris par ses responsabilités municipales, et il est prend comme adjoint Courmeaux, qui sera de fait le vrai
responsable. La
nouvelle équipe municipale doit faire face à une agitation sociale permanente
et souvent violente, notamment de la part des nombreux chômeurs employés dans
les chantiers municipaux. Elle interdit même une réunion du comité communiste
de Gonzalle, qui soutenait les protestataires, et fait arrêter l’ouvrier
tailleur Cerbelaud, responsable avec le professeur Ménier de son journal Le
Républicain après les troubles du 10 avril. Ce Comité électoral de la Démocratie
rémoise, regroupant toutes les mouvances « rouges », des icariens
communistes aux babouvistes, s’était constitué dans la préparation des élections
des représentants à l’Assemblée constituante, en avril. Il prend donc
toutes ses distances avec le groupe des républicains bourgeois et son journal L’Industriel.
Entre les deux, le Club démocratique du Faubourg Céres, est animé par le médecin
Bienfait, ami de Courmeaux, et partisans des théories de Considérant. Butot
fait bande à part. Même si, toutes listes confondues, la gauche républicaine
fait jeu égal avec les conservateurs dans la ville de Reims, au plan départemental
elle est laminée, et la liste « modérée » passe en entier. À
ce climat empoisonné s’ajoutent les procès de mai – juin que la mairie
doit assumer : non seulement procès contre les les émeutiers de la
filature Croutelle, mais procès des agitateurs de mars – avril, procès de
Cerbelaud, le gérant du Républicain,
puis le trauma de l’insurrection ouvrière parisienne de juin, fermement
condamnée par les républicains alors aux affaires municipales. Le
contrecoup ne se fera pas attendre : aux élections municipales de juillet,
les abstentions sont largement majoritaires, et les conservateurs reprennent
sans peine la municipalité, tout en se payant le luxe de garder comme maire
l’emblématique Mennesson-Tonnelier. C’est
avec souffrance, on le sent, que Laurent poursuit le récit de la suite des événements.
« La Révolution
de 1848, commencée en février, en un vaste espoir de la masse des travailleurs
et des humbles, ne tardera pas à s’effondrer, six mois après, emportée par
un irrésistible courant de réaction, déchaîné, déclanché par la
bourgeoisie affolée, qui, à un moment, a tremblé, et qui, dans un sursaut de
désespoir, a fait appel à tous les moyens de répression dont elle dispose, même
à un nouveau régime de dictature et de tyranniques contraintes
[12]. Mais
cette défaite de la démocratie avancée au plan politique est accompagnée
d’une nouvelle organisation du mouvement ouvrier. Elle est due initialement au
médecin oculiste Bressy, qui vient d’arriver à Reims en septembre 1848.
Bressy a derrière lui un long passé de militant : insurgé à Lyon en
1831 et 1834, membre des sociétés secrètes sous la monarchie de Juillet,
lecteur et ami de Marx, chassé de Paris par la répression de juin 1848… On
sent de quelle sympathie Laurent l’accompagne. Il évoque d’abord le banquet
organisé par Bressy en novembre 1848, où 4000 ouvriers discutent des
candidatures à la présidence de la République. On abandonne Ledru-Rollin pour
Raspail ou… Louis Napoléon Bonaparte, considéré alors comme démocrate
socialiste. Cette relative cécité politique s’accompagne d’une magnifique
initiative sociale, sur laquelle Laurent s’étend longuement, bien qu’elle
concerne l’année 1849 que son exposé ne traite pas. Il s’agit de la célèbre
« Association rémoise » des corporations, qui va regrouper vingt et
unes corporations ouvrières, corporations encore artisanales, ou corporations
de l’industrie moderne, comme celles du textile. Le but économique est celui
de la solidarité devant le chômage, la mise en œuvre, qui fut effective,
d’initiatives de « socialisme pratique » (coopérative d’achats
et de confection d’habits, magasins sociétaires. Le but politique est
l’action pour la démocratie et l’émancipation du prolétariat. Courmeaux,
que la réaction a chassé de toute fonction administrative, le docteur Bienfait
et leur comité du Cercle de l’Union démocratique, de plus en plus persuadés
de la justesse des motivations et des revendications ouvrières, rejoignent
alors Bressy, et son comité qui organise bientôt 5000 travailleurs… On
comprend la haine de la bourgeoisie conservatrice locale qui n’aura de cesse
de briser l’initiative. Cette
très originale et très efficace tentative d’encadrement de la conscience
politique ouvrière et de défense revendicative contraste avec la situation des
autres grandes villes du textile, (hormis Mulhouse), où les affrontements,
parfois sanglants (Rouen) sont suivis de périodes de résignation et
d’apathie[13].
L’étude
de Laurent se clôt sur la victoire de Louis Napoléon, qui, fort du vote
ouvrier, bat nettement à Reims Cavaignac (les candidats socialistes obtiennent
un score insignifiant). Laurent en évoque rapidement les prolongements : « Ainsi
s’achève l’année 1848, si pleine de promesses dans un avenir meilleur, après
une Révolution faite par les ouvriers dans le but, maintes fois proclamé,
nettement exprimé cette fois, d’arriver à l’entière émancipation de leur
sort. 1849 sera une
ère de proscriptions ; les démocrates, les socialistes, les Courmeaux,
les Bressy, etc., les ouvriers communistes de Reims que nous avons vu évoluer
au cours de l’année cruciale de 1848, connaîtront les procès, les
proscriptions, l’exil, la mort dans les bagnes africains »[14]. Belle
occasion de méditer sur la fragilité des convictions de certains hommes
politiques et sur la permanence de la figure du rénégat, dont notre présent
offre de superbes exemples : le maître d’œuvre de cette très dure répression
de 1849 est le ministre de l’Intérieur Léon Faucher, qui fut député de la
Marne en 1844 et défenseur de la Réforme, puis élu « modéré »
en 1848… L’évocation
de cette répression n’entre pas dans le cadre de cet article. Mentionnons
seulement qu’elle s’est faite en deux fournées. En
juin 1849, la manifestation contre l’intervention française à Rome est le prétexte
pour arrêter et poursuivre de nombreux démocrates, dont Courmeaux, qui fera
six mois de prison préventive avant d’être acquitté. Dans la foulée, la
loi sur la suspension du droit d’association permet de s’attaquer à celle
de Bressy. Et cette répression se
poursuit en 1850-1851. Courmeaux est condamné à un an de prison pour délit de
presse, il s’enfuit en Belgique. Enfin,
au lendemain immédiat du coup d’État de décembre 1851, après une
courageuse manifestation des démocrates rémois, les derniers lutteurs sont
inculpés, arrêtés ou exilés. Se retrouvent dans la même fournée les républicains
bourgeois de février 1848, comme le directeur
de l’école de médecine Dubourg Maldan,
les intellectuels démocrates, comme le professeur Alfred Lejeune, révoqué, ou
le docteur Alexandre Henrot, cousin de Courmeaux, qui s’exile en Belgique, les
militants « rouges », Bessy et Butot, qui seront « transportés
en Algérie ».
« Désormais,
les doctrines scientifiques, coordonnées, codifiées, expliquées sur des bases
scientifiques, par le théoricien génial qu’est Karl Marx, vont servir de
guide à la classe ouvrière qui ne cessera de lutter, sous les régimes qui
vont suivre, pour conquérir la place à laquelle elle a droit ». On
imagine la tête de certains officiels de 1948 à cette lecture… Plus
de soixante ans ont maintenant passé depuis la publication de la modeste
brochure du Comité départemental marnais, qui avait sa place dans la bibliothèque
de mes beaux-parents. Je la referme dans la conviction que cette commémoration
nous est encore vitale, tant elle nous révèle des situations, des
comportements qui, malgré la distance historique et les immenses mutations
qu’ont connues la cité et la nation, sont comme la matrice d’une donne qui
nous concerne encore, au premier chef. René
Merle, décembre 2009
[1]
Georges Boussinesq et Gustave Laurent, « Histoire de Reims depuis les origines jusqu’à nos jours, D’après
un cours préparé et donné à Reims de 1911 à 1914 revu, annoté, complété
et illustré de nombreux plans, cartes, portraits, dessins et gravures ».
Matot-Braine, Reims, 1933. La Révolution de 1848 et la Seconde République
sont traitées dans les ch.XVI – XVII, pp.557-688 du troisième volume. (Georges Boussinesq, tombé en
octobre 1914, était conservateur-adjoint à la Bibliothèque municipale.
L’ouvrage sera achevé par Gustave Laurent). Gustave Laurent, « Les événements
de l’année 1848 à Reims et dans la Marne », Le département de la Marne et la Révolution de 1848,
Chalons-sur-Marne, Comité départemental marnais de célébration du
centenaire de la Révolution de 1848, Archives de la Marne, 1948. Cf. également plusieurs mémoires
universitaires, dont certains sont cités dans cet article, et Histoire
de Reims,
sous la direction de Pierre Desportes, Toulouse, Privat, 1983. [2]
Cf. le compte-rendu de l’importante célébration officielle rémoise dans
Les arbres de la Liberté dans le département
de la Marne de 1789 1848,
Comité départemental marnais de célébration du centenaire de la Révolution
de 1848, Archives de la Marne, 1948, pp.69-74. [3]
Sur G.Laurent, cf. notamment Édouard
Vellay, Un
Historien rémois: Gustave Laurent (1873-1949), Georges Thomas, 1950. Dictionnaire de biographie
rémoise
http://lavieremoise.free.fr/dossiers.
Maitron Dictionnaire biographique du
mouvement ouvrier. [4]
Gustave Laurent, « Sources bibliographiques », Le département de la Marne et la Révolution de 1848, op.cit. p.28. [5]
Parmi les nombreuses biographies consacrées à Courmeaux, cf. la très
complète notice dans « Les députés français depuis 1789 »,
www.assemblee-nationale.fr/sycomore/,
Biographie extraite du Dictionnaire
des parlementaires français de 1789 à 1889 (A.Robert et G.Cougny) [6]
L’événement est évoqué et commenté dans le travail de Sébastien
Guimard, Les
cinquantenaires de la Seconde République (1898-1902),
Mémoire de maîtrise sous la direction de Mme Rosemonde Samson, Université
Paris I Panthéon-Sorbonne, 1996. Consultable sur le site http://www.1851.fr.
Cf. également L’Éclaireur de l’Est,
7 et 8 mars 1898 [7]
Arnaud Stefffen, Le mouvement
guesdiste à Reims (1880-1902), mémoire de maîtrise sous la direction
de M.Buton, Université de Reims, année 1996-1997. [8]
Sur le climat rémois en 1944-45, on consultera Jean-Pierre Husson, La Marne et les Marnais à l'épreuve
de la Seconde Guerre mondiale, Presses Universitaires de Reims, 2ème édition, 1998. Cf. également
les fiches établies par le CRDP, http://www.crdp-reims.fr/memoire [9]
G.Laurent, « préambule », Le
département de la Marne et la Révolution de 1848, op.cit. [10]
Laurent, Le département de la Marne
et la Révolution de 1848, op.cit. [11]
Vincent
Robert (1999), “Géographie de l’utopie. Icariens et phalanstériens à
la veille de 1848”, Cahiers Charles Fourier, n° 10, décembre 1999, pp. 59-76. [12]
G.Laurent, « préambule », Le
département de la Marne et la Révolution de 1848, op.cit. [13]
William M.Reddy, The Rise of Market
Culture. The Textile Trade & French Society, 1750-1900, Cambridge
University Press, Maison Sciences de l’Homme, 1987. [14]
Laurent, Le département de la Marne
et la Révolution de 1848, op.cit |
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Association 1851 pour la mémoire des résistances républicaines |