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LE
COUP D’ÉTAT
DU 2 DÉCEMBRE 1851 PAR LES AUTEURS DU DICTIONNAIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE [Joseph Décembre et Edmond
Allonier] 3e
ÉDITION PARIS 1868
DÉCEMBRE-ALONNIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR I. ÉLECTIONS DE 1850. — OPINION DE PROUDHON. LA MAJORITÉ EN DÉSARROI. LA MAJORITÉ DE
LA CHAMBRE PROPOSE DE CONSTITUER UN MINISTÈRE. CONDAMNATION DU SUFFRAGE
UNIVERSEL. Les événements qui s’étaient produits depuis l’avènement du prince Napoléon à la Présidence avaient contribué à réveiller les espérances des anciens partis. Le renversement de la Constitution républicaine n’était plus pour les chefs des factions royalistes qu’une question d’opportunité. Il s’agissait seulement de savoir qui l’emporterait de la branche aînée ou cadette, ou de la famille impériale, alors au pouvoir et escomptant les souvenirs laissés par un grand nom. Dans la pensée des contre-révolutionnaires,
le parti républicain ne comptait plus que pour une minorité fortement entamée
en juin 1848, et suffisamment comprimée, depuis le 13 juin 1849, pour que rien
ne fit désormais obstacle aux projets de la majorité, monstre à plusieurs têtes,
qui, malgré ses divisions profondes, se retrouvait constamment unie contre les
idées républicaines. Les élections partielles de mars 1850 furent une note discordante au milieu de ce concert d’imprécations contre les républicains, qui n’étaient plus représentés dans les cercles officiels que comme des fauteurs d’anarchie. Paris avait voté la liste tout entière des
candidats démocratiques ! la propagande démocratique avait facilité le même
succès dans les départements[1].
Les conservateurs jetèrent un cri d’alarme : ils avaient perdu un
terrain considérable, et ils tremblaient en songeant que la progression du
mouvement patriotique assurerait sans doute, lors du renouvellement de la
Chambre en 1852, le triomphe définitif des démocrates et la consécration de
la forme républicaine. Les élections nouvelles étaient en effet une
protestation contre le déplorable bilan de la réaction. Le sentiment national avait été froissé, humilié, bravé par le renversement de la république romaine et le rétablissement de l’autorité temporelle du pape ; l’expédition de Rome à l’intérieur, annoncée avec un insolent défi, avait produit tous ses fruits : destitution des instituteurs primaires suspects d’attachement à la République ; exaltation de l’ordre clérical ; saisie de journaux dévoués à la liberté et impunité pour les insulteurs de la démocratie ; violation du droit de réunion ; poursuites, détention préventive, mise au secret, emprisonnement et proscription contre ceux qui s’assemblaient pour veiller au salut de la chose publique ; les libertés détruites, la suspicion à l’ordre du jour ; les représentants de la République traduits devant la haute Cour de justice. Tout cela s’était accompli au nom d’une
constitution qui devait assurer la protection de nos droits et de nos libertés. La nation outragée par ses mandataires infidèles
élevait enfin la voix, et Proudhon, avec un sens politique admirable exposait
en ces termes le caractère des élections de mars 1850 : « Le scrutin du 10 mars a été la
profession de foi du peuple. Le peuple a perdu pour jamais la superstition du
pouvoir et du capital. Expédition de Rome, état de siége, dissolution des
gardes nationales ; lois contre la presse, les réunions, les associations ;
loi contre les instituteurs ; loi contre les libertés communales, tout est
flétri du même coup par le vote du 10 mars. Ce qui s’est fait pendant quinze
mois contre la République, contre la révolution est déclaré, par vote, nul
et non avenu. Il faut donc aujourd’hui que le pouvoir, à peine de rébellion
envers le peuple et de tyrannie, non-seulement change de système mais annule
toutes ces lois, et se mette, toute affaire cessante, à réparer le mal fait à
la France et à l’Europe par sa politique détestable[2]. » Si les élections avaient été sincèrement
considérées comme l’expression de la volonté du souverain, c’est-à-dire
du peuple, les conséquences de la campagne électorale eussent été immenses,
décisives, et l’ordre eut été irrévocablement fondé dans la liberté ;
mais la réaction avait un trop grand intérêt à ne point laisser se
consolider la forme républicaine ; la compression qui devait conduire à
un état anarchique redoubla de violence. Les conservateurs ne voulurent voir dans le
succès de la démocratie que ce qu’ils appelaient le retour des mauvais jours ;
et la partie de la presse qui était à leur dévotion, s’exhala en violentes
menaces, qui eurent pour effet de troubler le commerce de la capitale[3]. La majorité en désarroi crut nécessaire de
resserrer ses liens en présence du flot démocratique qui menaçait de la
submerger, et d’opposer à l’union des républicains et des socialistes, une
masse compacte, agissant d’accord avec le pouvoir exécutif, sauf, après la
victoire, à se tourner contre lui. Les républicains qui siégeaient à la Chambre,
comptaient tout au plus deux cent trente membres ; tandis que la coalition
des anciens partis monarchiques en réunissait plus de cinq cents. Le renversement de la République, qui était
dans les vues de la majorité, ne pouvait être immédiat, car aucun des partis
qui aurait disputé le pouvoir aux autres, n’aurait dominé sans soulever
contre lui les ambitions rivales, et ouvrir ainsi la porte à la démocratie
qu’à tout prix on voulait écraser. Les républicains, de leur côté,
voyaient dans ces divisions le gage de la conservation de l’ordre de choses
fondé en 1848. C’est sous l’empire de l’inquiétude des
conservateurs que les chefs de la majorité exprimèrent au Président de la République
le désir de conférer avec lui sur la marche à suivre pour arrêter les progrès
de la démocratie : MM. Molé, Thiers, Berryer, Montalembert, de Broglie,
et de Saint-Priest, furent admis à une réunion qui eut lieu à l’Elysée, le
14 mars 1850. M. de Montalembert proposa
au Président de constituer un ministère qui réunirait les chefs les plus
connus de la majorité, de manière à donner à la coalition qui constituait le
parti de l’ordre, une puissante homogénéité. Le Président ne parut pas goûter cette proposition : créer un grand ministère et gouverner avec les chefs de la majorité, c’était soumettre la présidence à l’Assemblée nationale, le pouvoir exécutif au pouvoir législatif. Sans doute c’eût été un ordre de choses rationnel sous un régime qui n’eût connu d’autre souveraineté que celle du peuple électeur, de quelque côté qu’il penchât ; mais c’était rendre impossible tout moyen de sortir, à un moment donné de la Constitution républicaine. Le Président vit un piége dans cette
proposition des chefs de la majorité : il ne tenait pas à avoir dans son
conseil des hommes aussi éminents ; il avait donné une preuve de son
antipathie à cet égard lors de la présentation de la liste des candidats à
la vice-présidence de la République, et l’on doit se rappeler l’étonnement
de la Chambre lorsqu’elle entendit lire les noms des candidats, gens fort
honorables, il est vrai, mais peu propres aux hautes fonctions auxquelles le Président
les appelait. Accepter MM. Thiers, Montalembert, etc., c’était
se jeter tout à fait dans les bras de la majorité ; il voulait bien avoir
leurs voix dans la Chambre, mais rien de plus ; et puis, accepter leurs
services, n’était-ce pas donner trop de gages au parti de la réaction, et
peut-être en même temps servir de marchepied à un prétendant quelconque. Il
n’est qu’à dire : « Qu’en pensez-vous ? Messieurs ! »
pour voir la confusion se manifester aussitôt dans la Babel monarchique, et
entendre les coryphées de la coalition parler aussitôt un langage différent. Les appréciations les plus diverses se heurtèrent
aussitôt. M. Thiers, alla jusqu’à dire que la République
était une fille qu’il lui coûtait beaucoup d’épouser. Les burgraves[4]
n’avaient réussi qu’à donner au Président de la République le triste
spectacle de leur impuissance, et à lui montrer combien faible serait
l’obstacle qu’une telle majorité opposerait à son ambition lorsque
l’heure serait venue de lui donner carrière. Une lutte d’abord sourde, puis de plus en
plus violente et agressive, devait s’engager entre le pouvoir législatif et
la présidence. Le conflit si bien prévu par M. Grevy, allait
éclater : deux gouvernements distincts, agissant dans des vues opposées
allaient, pendant deux années, troubler le repos de la nation et la fatiguer,
de telle sorte qu’on pût lui présenter un jour l’avénement d’un des
partis rivaux comme le seuil port de salut. La constitution et le pouvoir exécutif, indépendants du pouvoir législatif, agissant sans contrôle efficace, étaient le défaut capital de la Constitution républicaine. Pouvait-il en être autrement d’une Constitution votée sous l’empire de l’état de siége et élaborée par une Assemblée dont la majorité était résolument royaliste ? Ainsi la vieille théorie de Montesquieu sur la séparation des pouvoirs, bonne tout au plus dans l’état monarchique, mais à coup sûr incompatible avec des institutions républicaines, aura coûté à l’humanité autant de larmes et de sang que le despotisme le plus brutal. Une révision de la loi électorale, équivalent
à une suppression dit suffrage universel, parut à la majorité le plus sûr
moyen d’opposer une digue à l’invasion démocratique. Ce résultat
paraissait obtenu, par un projet de loi qui écartait le plus grand nombre
possible d’hommes du peuple sous des apparences de garantie données à la
cause de l’ordre. Le suffrage universel était condamné en
principe par les conservateurs, comme une cause de confusion et d’anarchie. On
était loin de prévoir alors qu’il était susceptible de devenir au contraire
l’instrument le plus docile, entre les mains d’un parti conservateur habile
à le diriger. On n’osait toutefois détruire complétement cette arche sainte
de la démocratie : on imagina seulement, dans l’impossibilité de rétablir
le cens électoral, de restreindre l’étendue et l’application du suffrage
universel. Les journaux de l’opposition démocratique,
espérant rallier à eux le Président de la République et son ministère,
firent observer avec raison que cette loi était aussi bien dirigée contre
l’influence présidentielle que contre le parti républicain ; car elle
tendait à enlever à la présidence une partie de l’appui qu’il trouvait
dans les populations des campagnes. Cependant, les républicains étaient loin de
se douter qu’un jour le Président de la République, qui était d’accord
avec la majorité pour la présentation de cette loi, se ferait du rétablissement
du suffrage universel son principal titre pour couvrir la restauration du nouvel
empire. La loi préparée par les chefs de la majorité, dans les salons du ministère, fut votée ; mais elle ne put l’être, toutefois, sans soulever les protestations les plus énergiques de la gauche. M. Charles Lagrange disait à la majorité, le 21 mai : « C’est dans le sang du peuple que
vous avez ramassé le pouvoir dont vous vous servez pour assassiner la République. » Puis, il ajoutait en parlant de la loi électorale : « Elle contient l’escroquerie ;
oui, l’escroquerie, car elle vole comme un filou qui travaille dans les
poches. » Au dehors de l’Assemblée, les républicains
affectaient de considérer la loi du 31 mai comme inconstitutionnelle et annonçaient
qu’ils ne craindraient pas, aux élections générales de mai 1852, de
revendiquer au besoin, par la force, un droit formellement garanti par la
Constitution[5]. Si la loi du 31 mai, qui fut dictée par la
peur d’un cataclysme, rêvée par l’imagination de quelques conservateurs,
ajouta un nouveau ferment à l’irritation du parti républicain, l’agitation
qui s’ensuivit fut admirablement exploitée par la presse réactionnaire ;
on agitait déjà le spectre rouge. Trois millions d’électeurs, que les
orateurs de la majorité avaient classés, d’une manière plus injurieuse
qu’adroite, parmi les mendiants, les vagabonds et les repris de justice[6],
et pour lesquels l’un des chefs parlementaires avait trouvé l’épithète flétrissante
de vile multitude, se trouvaient éliminés, par suite des nouvelles
conditions de domicile. Cependant la majorité se flattait d’avoir ainsi enlevé au Président sa principale force, d’avoir composé un nouveau corps électoral dans l’esprit de sa politique. Il était cependant aisé de prévoir que le triomphe momentané de la majorité ferait bientôt place à d’amères déceptions. Louis-Napoléon vit plus tard dans le rétablissement
du suffrage universel, par l’abrogation de la loi du 31 mai, un moyen de se
populariser, de montrer que la majorité législative se mettait en dehors de la
Constitution, et de faire ainsi échec à la coalition parlementaire. Et nous le verrons, dans son message de 1851,
demander l’abrogation de la loi du 31 mai, et la substitution d’un domicile
de six mois à celui de trois années. L’Assemblée nationale, frappée
d’impopularité à la suite du vote de cette loi, se trouvait en quelque sorte
désarmée contre le chef du pouvoir exécutif, qui avait habilement mis la légalité
de son côté, et il devenait de moins en moins probable que la contre-révolution
s’opérerait au profit de ses adversaires. Ses partisans le présentaient déjà
comme le sauveur de la nation, et ce rôle allait le grandir d’autant plus,
que les attaques de la majorité paraissaient mesquines et maladroites. Les froissements entre le Président de la République
et la majorité se produisirent avec un certain éclat lorsque le Président
demanda un supplément de crédit de trois millions pour frais de représentation. « La France, ont dit depuis ses
partisans, ne voulait pas d’un Président bourgeois et lacédémonien. » La majorité, qui espérait réconcilier la
nation avec les traditions monarchiques, se serait bien gardée de refuser cette
liste civile à un pouvoir qui remplissait à ses yeux l’intérim de la
monarchie ; mais, d’un autre côté, il lui répugnait d’accorder cette
concession au prince Napoléon comme une marque de déférence ou de sympathie
personnelle. Aussi M. de Tocqueville, rapporteur de la loi,
appuya l’augmentation de crédit d’un motif blessant pour la dignité
personnelle du Président. La commission proposait d’accorder le crédit, non
pour couvrir les frais de représentation de la présidence, mais pour acquitter
les dettes du Président. La gauche repoussa la proposition, comme incompatible avec les institutions républicaines. Quoi qu’il en soit, la loi fut votée à une majorité de quatre voix. Peu
de temps après, il parut nécessaire à quelques membres de la majorité, qui
ne voyaient de salut pour la religion, la famille et la propriété que dans
l’établissement d’un pouvoir fortement constitué, d’agrandir encore les
attributions présidentielles, en confiant directement au Président la
nomination des maires. Toutefois, cette nouvelle atteinte à la Constitution ne
fut pas sanctionnée par un vote ; une fraction importante de la majorité,
qui craignait que l’autorité dont on armerait le Président ne finit par
mettre le pouvoir législatif à sa merci, se prononça contre le renversement
des dernières franchises municipales. Dès lors, la rupture entre les deux
pouvoirs était définitive. [1]
M. Granier de Cassagnac
considérait l’élection de de Flotte comme un hommage aux insurgés. Il
ne se trompait pas ; Paris, en votant pour ce candidat, avait voulu
protester contre la transportation en masse, mesure inique s’il en fut. Le
nom de cet honorable citoyen nous remet en mémoire sa réponse à une
interruption de M. Thiers : « Vous
me demandez dans quels rangs j’étais en juin 1848 ? Cette question
que vous m’adressez, en ce moment, est la condamnation même du mode de
transportation en masse, puisque vous en arrivez à me demander, à moi
transporté, dans quels rangs j’étais ! » L’effet
produit par cette réponse fut immense. Un
autre fait acheva de jeter le désarroi dans le camp monarchique, les élections
de Saône-et-Loire ayant été cassées par la Chambre pour vice de forme,
une majorité plus considérable avait renvoyé a la Chambre les mêmes députés,
parmi lesquels étaient Colfavru, transporté de juin, et aujourd’hui
l’un des membres les plus honorés du barreau de Paris ; Alphonse
Esquiros, l’auteur de L’Evangile
du peuple, et au début de la république, rédacteur de l’Accusateur
public. [2]
La
Voix du peuple,
14 mars 1850. [3]
« L’Assemblée
nationale
du 16 mars 1850, rapporte M. Granier de Cassagnac, désignait par leurs
noms, plusieurs grands commerçants de Paris, qui avaient voté la liste
socialiste, et annonçait l’intention de continuer sa revue sur les
Boulevards, dans le quartier des Bourdonnais et rue Richelieu. La liberté
et le secret dus aux votes, même antisociaux, arrêtèrent les révélations
de ce journal. » [4]
C’était
le nom donné alors aux chefs des partis monarchiques. [5]
Cette
loi était rédigée d’une façon tellement ambiguë et allait si bien
contre son but, que M. A. Thiers, l’un de ses rédacteurs, faillit être
rayé de la liste électorale de son arrondissement pour une question de
domicile. — M. Emile de Girardin fut, si nos souvenirs sont exacts, le
dernier représentant élu par le suffrage universel. [6]
Le
jour où la loi qui restreignait le suffrage universel fut présentée, la
Patrie, qui ne fut jamais d’une grande tendresse pour la République,
publiait un article dans lequel elle faisait la nomenclature de tous les coquins
que la loi excluait du droit de voter. Il parait que la population
parisienne s’est bien épurée depuis cette époque, puisque, quand le
suffrage universel fut établi, ce journal ne réédita pas ce célèbre
article, bouffon et ridicule à force de vouloir être méchant. |
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Association 1851 pour la mémoire des résistances républicaines |