|
LE
COUP D’ÉTAT
DU 2 DÉCEMBRE 1851 PAR LES AUTEURS DU DICTIONNAIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE [Joseph Décembre et Edmond
Allonier] 3e
ÉDITION PARIS 1868
DÉCEMBRE-ALONNIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR V Expédition de Kabylie. —
M. de Saint-Arnaud. Le terrain était préparé depuis longtemps
pour un coup d’Etat et l’esprit de l’armée avait été suffisamment
travaillé pour que son zèle parut hors de doute. Le général Magnan, qui
avait reçu le commandement de l’armée de Paris, apportait un dévouement à
toute épreuve ; mais cela n’aurait pas suffi : il fallait gagner
l’état-major. « Le commandant Fleury, maintenant général,
rapporte M. Belouino, se chargea de faire la conquête ou la création d’un état-major.
Vite, il étudia les coeurs et connut les dévouements. » Les historiens du 2 décembre nous apprennent
avec la plus grande ingénuité que l’expédition de Kabylie n’avait été décidée
que pour mettre en relief le général Saint-Arnaud, et justifier l’élévation
dont il allait être l’objet. On sait combien l’Assemblée nationale hésita
à autoriser une de ces expéditions qui ne sont entreprises que pour favoriser
telle ou telle politique secrète, au mépris du droit des gens, et comme si le
sang des peuples ne devait compter pour rien. M. Mayer a exposé en ces termes les
circonstances dans lesquelles l’expédition de Kabylie fut résolue : « Composé comme il
l’était encore, l’état-major général, — les généraux seuls étaient
à craindre —, n’offrait peut-être pas d’assez complètes garanties, car
les plus âgés pouvaient manquer d’audace et la grande majorité des plus
jeunes figurait dans le parlement. Une idée toute impériale triompha de cette
alternative, et M. de Persigny, cet ardent et infatigable chevalier du napoléonisme,
se voua avec enthousiasme à la réalisation de ce mot de génie négligemment
jeté par le Président, et dont l’expéditions de Kabylie peut expliquer
aujourd’hui la profondeur et la portée : « Si nous faisions des généraux ? » La graine n’en manquait pas. Un des plus
brillants officiers de notre cavalerie, le brave et sympathique commandant
Fleury fut chargé d’apprécier les courages, d’évoquer les dévouements,
de certifier les espérances. Sa mission ne fut ni longue, ni pénible ; généraux
de division ou de brigade, colonels, lieutenants-colonels, aucun de ceux à qui
son entraînante parole peignit les dangers du pays n’avait besoin d’être
convaincu. Tous avaient une égale horreur du parlementarisme et du socialisme. C’est ainsi que les cadets devinrent les aînés
et que le cadre de l’armée active s’habitua aux noms de Saint-Arnaud, de
Cotte, Marulaz, Espinasse, Rochefort, Feray, d’Allonville, Gardarens de Boisse,
de Lourmel, Herbillon, Dulac, Forey, Courtigis, Canrobert et quelques autres[1]. » Le Constitutionnel
fut invité à emboucher la trompette héroïque pour célébrer les rares mérites
et les futures victoires du général Saint-Arnaud dans la Kabylie[2]. M. Véron, dont le journal
devait, au lendemain du 2 décembre, contester au général Changarnier
l’honneur d’avoir protégé la retraite de l’armée sous les murs de
Constantine, M. Véron, disons-nous, n’était pas homme à marchander de tels
services, et les couronnes de laurier furent tressées d’avarice par le Constitutionnel[3]. Le général vainqueur aura désormais le
droit de parler en maître à la tribune de l’Assemblée, et d’accabler la
représentation nationale de ses sarcasmes, c’est-à-dire de souffleter la
nation même, en raison du droit que lui donnait la force. C’est ce que nous dit expressément M. Paul
Belouino. « Il vient de Kabylie avec toutes ses émotions
de dangers courus et de gloire acquise. Toute sa vie, s’il a cru au droit, il
a cru au devoir, ces deux pôles régulateurs mis par Dieu au libre arbitre
humain ; et vous voulez qu’il prenne au sérieux vos parades
parlementaires et vos batailles à coups de scrutin pour des libertés
illusoires ! Vous voulez qu’il baisse son épée devant vos questions
ridicules, qu’il accepte pour l’armée vos théories d’avocats sur le
devoir du soldat ! Il y a quatorze cents ans qu’en France ce devoir est
inscrit au coeur de qui porte l’épée. Ce devoir place le glaive du soldat
au-dessus des régions où s’agitent vos complots et vos ambitions mesquines.
Il le met aux ordres de ceux à qui Dieu confère la mission de protéger ou de
sauver un pays, M. de Saint-Arnaud se charge de vous le dire. » L’esprit de l’armée était entretenu dans
les dispositions les plus hostiles au pouvoir législatif. Officiers et soldats
relevaient avec dédain ce qu’on appelait alors les scandales
de tribune, les passions égoïstes et les intérêts mesquins, qui
compromettent sans cesse l’honneur, le repos et la prospérité du pays. On répétait sans cesse dans les casernes que
les soldats avaient à prendre leur revanche des rouges,
qui avaient renversé à peu près sans combat et sous leurs yeux une
monarchie qu’ils étaient chargés de défendre, comme si la cause du peuple
n’était pas aussi celle de l’armée ; on leur représentait la
victoire populaire comme une honte et une humiliation pour le soldat. Une révolution
militaire pouvait seule venger le prétendu affront fait à l’honneur du
drapeau. Les banquets de l’Elysée, auxquels avaient
été conviés non-seulement les officiers, mais même des milliers de
sous-officiers de l’armée de Paris, entretenaient ces excitations. « Ce n’est un mystère pour personne,
dit M. Mayer, que depuis la révocation du général Changarnier, l’état-major
de l’armée dut être et fut effectivement transformé par l’admission
successive de cette génération plus jeune, plus intrépide, plus dévouée,
pour qui et par qui fut exécutée l’immortelle expédition de Kabylie, véritables
cadets de la gloire, presque tous en possession, à l’heure actuelle, de la
succession de leurs scrupuleux et constitutionnels aînés. De ces cadets, le
plus illustre dut monter le plus haut en grade, et c’est ainsi que M. Leroy de
Saint-Arnaud fut appelé au commandement général de l’armée... Nature ardente, droiture inflexible, M. de
Saint-Arnaud professe, comme tout homme né soldat, le plus franc mépris pour
les finesses de la politique et les combinaisons du parlementarisme[4]. » M. Mayer ajoute encore : « ... L’état-major ne comptait plus
que des généraux décidés à passer le Rubicon ou à mourir. ...
Ce
qui a fait la discipline de notre armée, et par conséquent sa gloire, c’est
qu’en dépit de la civilisation, des journaux et des livres, elle n’a jamais
eu des idées, mais des instincts ; elle aime ou elle hait, carrément,
complètement, jusqu’à la mort et jusqu’à la frénésie, mais sans calcul,
sans restrictions et surtout sans phrases. L’Empire l’a bien prouvé[5]. » La presse réactionnaire s’associait à ces
menaces, et s’appliquait à justifier à l’avance un coup d’État, en
faisant le tableau imaginaire de la terreur qui suivrait le triomphe des républicains.
Ceux-ci étaient représentés comme des gens de sac et de corde, indignes de
pitié, des vandales décidés à assurer sur des ruines le triomphe de leur
parti, des bandits et des pillards conspirant la ruine de la propriété et le
renversement du droit de famille. Tout ce bruit était nécessaire pour discréditer
un parti qui, après tout, ne demandait que le maintien de la République et des
garanties constitutionnelles. La Constitution proclamait la liberté de la
presse et celle de la tribune ; ces droits imprescriptibles avaient été
cependant depuis longtemps sacrifiés par la réaction, qui voulait y voir les
causes de tous nos maux. Il se trouvait une multitude de gens qui
accueillaient ces craintes comme fondées, et acceptaient comme unique moyen de
salut l’abdication de la liberté, véritable suicide moral de la nation. La
conspiration de la peur, dont M. Romieu fut l’un des plus habiles complices
dans son haineux Spectre
rouge, exploitait contre la République les craintes et les méfiances
qui eussent été mieux justifiées par la menace d’un coup d’État. Nous
n’hésitons aucunement à attribuer à cette dernière cause la suspension des
transactions commerciales et des travaux industriels qui se produisit en 1851. Les craintes qu’on répandait dans les
masses avaient-elles un fondement sérieux ? Assurément non. Une majorité républicaine, prenant la
direction des affaires en 1852, et lui imprimant une marche libérale n’eût-elle
pas tout aussi bien fermé l’ère des révolutions, qu’un gouvernement qui
remettait en question toutes les conquêtes du passé ? De deux choses l’une : ou le spectre
rouge était une réalité, et alors on était fondé à se méfier du suffrage
universel qui menaçait, disait-on, d’envoyer à l’Assemblée nationale —
et c’était là le cataclysme prévu, —
une majorité franchement républicaine et qui eût déchaîné, nous ne
savons quelle horde de brigands qui n’apparaissaient nulle part, mais que
l’enfer eût certainement vomis pour le besoin de la cause ; ou bien ce spectre n’était qu’un mensonge, une conception machiavélique,
sortie du cerveau de quelques écrivains, pour épouvanter le peuple, et
l’amener, suffisamment amendé, converti et repentant, dans les bras d’une
restauration quelconque. Mais la preuve que le danger si terrible n’était
réellement qu’un spectre, c’est
que ceux qui redoutaient si fort l’échéance de 1852, étaient précisément
les mêmes qui s’associaient à la démocratie pour protester contre la loi du
31 mai, restrictive du suffrage universel ; et demandaient le retour à la
loi constitutionnelle : tout le suffrage universel, disaient-ils, rien que
le suffrage universel ! Le spectre
rouge était un programme, une sorte de mot d’ordre donné à tous les
organes du parti bonapartiste, qui renchérissaient à qui mieux mieux sur le
spectacle des horreurs réservées à la France si elle ne se jetait pas dans
les bras d’un dictateur quelconque. Il peut être instructif aujourd’hui de
mettre une longue citation des écrits de cette époque sous les yeux du lecteur : « Non, écrivait M. Belouino en 1852,
Louis-Napoléon ne pouvait pas hésiter, car la conspiration parlementaire,
fomentée contre la République, servait de manteau à une conspiration
communiste ourdie contre la société. Pendant que les légitimistes et les orléanistes
agitaient la Législative par leurs passions et leurs intrigues, les démagogues
et les socialistes enlaçaient le pays dans un vaste et ténébreux réseau
d’associations secrètes, qui rayonnait de Paris dans le nord, l’ouest et le
centre ; et de Lyon dans touts les départements du midi. Une terrible
Jacquerie s’organisait dans les campagnes pour l’incendie et la dévastation ;
dans les villes, pour le massacre et le pillage. C’était comme une invasion
de barbares qui se préparait dans les antres de l’anarchie, prête à couvrir
la France civilisée de cendres et de ruines. Cette conspiration avait son
gouvernement, son état-major, son armée, ses capitaines, ses soldats, ses
plans, ses arsenaux, ses munitions, ses places fortes. Elle devait éclater, au
nord, au midi, à l’ouest, à l’est et au centre, à la même heure, de
telle sorte que le socialisme aurait livré bataille à la société sur toute
l’étendue du territoire de la République. Si courageuse et si habile que
pouvait être la défense, une aussi formidable attaque aurait été comme un de
ces ouragans qui passent, mais qui laissent après eux d’irréparables désastres
et d’éternelles ruines. » Après cette citation, il n’y a plus rien à
dire ; elle nous donne la mesure des élucubrations journalières du Constitutionnel
et des autres écrivains bonapartistes. On se demande si c’était bien sérieusement
qu’on nous parlait de cette grande armée du meurtre et du crime, de cette
invasion de barbares prête à couvrir la France de ruines ? Quoi qu’il en soit, la situation faite à la
France, à la fin de 1851, était anormale ; « Il faut en finir, disaient les républicains,
avec les menaces de coup d’Etat, avec les conspirations de la majorité de
l’Assemblée ou de la présidence. » « Il faut en finir, disaient à leur
tour ceux qui préparaient la restauration du trône impérial, avec l’Assemblée
législative, avec la Constitution et les institutions républicaines. » Et ces derniers présentaient le Président de
la République comme le sauveur obligé de la société. Il représentait la
force, et c’était là le principal titre que semblaient mettre en avant
M. Romieu et les écrivains de son parti. Empruntons, pour édifier nos lecteurs à cet
égard, quelques citations au Spectre
rouge : « Il faut, en ce pays volcanisé (la
France), une armée à part, comme est l’armée anglaise, où le soldat a sa
carrière faite pour la vie, sûr d’une retraite à la fin de ses jours, et ne
rêvant jamais à son clocher. Il n’y a pas, en Angleterre, un seul homme du
peuple qui sache manier le fusil. Quelles que soient, dans un avenir possible,
les émeutes sérieuses de Birmingham ou de Manchester, quels que soient les
tumultes des districts manufacturiers au début d’une crise industrielle,
l’apparition d’une compagnie de grenadiers suffira toujours pour rétablir
l’ordre. C’est ainsi seulement que la FORCE reste complète, et qu’elle
reste aux seules mains des gouvernements. Ils n’en ont que trop besoin
aujourd’hui, et doivent le comprendre, s’ils se souviennent d’un passé récent. Tout est là, en effet. Comparez deux
spectacles : allez à l’Assemblée législative, qui représente ce que,
dans le jargon actuel, on appelle l’idée ;
voyez de haut, — comme est placé le public, —
ces crânes chauves ou blanchis qui sembleraient devoir recouvrir la sagesse ;
vous n’entendrez que bruit, murmures, exclamations, injures ; vous
assisterez à un tel tapage, à un tel échange de lazzis grossiers ; à
une séance de collège en rumeur, si peu digne de l’âge et des précédents
de ceux qui s’y montrent, qu’il vous naîtra dans l’âme une dédaigneuse
tristesse en songeant aux institutions qui nous régissent. Allez, au contraire, visiter quelque
citadelle, celle de Vincennes, par exemple, qui est si près de Paris :
vous serez saisi, j’en suis sûr, d’un solennel respect, au premier coup
d’oeil jeté sur cette haute tour, qui représente les vieux temps de force.
Elle est encore debout, avec ses solides assises, tout comme au temps de
Philippe le Hardi, semblant dire à nos maîtres, les avocats, que leurs paroles
ne fonderont rien d’aussi durable. Puis pénétrez dans les cours, et voyez
cette longue file de canons, ces rangées de boulets, ces gardes silencieuses
qui veillent aux portes, ces saluts de chacun aux chefs qui passent, cet ORDRE
enfin, dont vous avez tant soif aujourd’hui dans la vie civile, parce que le désordre
s’y est jeté avec votre éducation, parce que vous en souffrez et que vous en
prévoyez l’épouvantable suite ; et si vous faites, de sang-froid, la
comparaison, vous conviendrez que le faux est chez vous, et le vrai dans la
forteresse. Le vrai c’est le simple, partout et
toujours. C’est l’unité, qui est l’extrême du simple ; l’unité,
fondement du dogme catholique, fondement du dogme militaire. Aussi, l’Église
et l’armée ont-elles résisté à tous les assauts de la démence furieuse
suscitée par le dogme absurde de la Raison. L’une et l’autre vivent encore
et se rajeunissent, au milieu du vaste cimetière où s’entassent les systèmes
politiques et philosophiques, dont s’épuise, j’en ai l’espoir, la dernière
génération. Oh ! Foi et Force, leviers uniques des mouvements humains, il
n’y a rien, en dehors de vous, que d’impuissant et de factice ! Mais la Force, dans nos temps, est seule maîtresse.
On peut toujours l’organiser, quelles que soient les croyances et les moeurs.
C’est elle qui décidera toutes choses, jusqu’à la fin de ce siècle
maudit. Si rapide que soit la secousse imminente, si
long que puisse être son prolongement, un jour viendra où, même en
l’absence d’une armée, vingt hommes se réuniront pour résister aux
cannibales du monde nouveau. Ces vingt hommes seront déjà une armée, comme le
fut, il y a soixante ans, le premier rassemblement vendéen. On comprend la suite. Le combat matériel, en dépit des idéologues,
ne cessera jamais d’être la suprême sanction des faits. Le fléau passager de l’IDÉE se dissipe à
l’immuable apparition de la FORCE. Il est bien temps que le remède opère !
et ce sera justice. Je ne regretterai pas d’avoir vécu dans ce triste temps,
si je puis voir, une bonne fois, châtier et fustiger la FOULE, cette bête
cruelle et stupide, dont j’ai toujours eu l’horreur. Regardez-la, quel que soit son costume, blouse
ou habit, quelles que soient ses moeurs, son éducation, ses croyances :
dans un salon, où l’on se presse pour voir et entendre mieux ; à la
porte d’un théâtre où l’on veut entrer, dans le théâtre même où
l’on s’impatiente, et où l’esprit consiste
à frapper des pieds et des cannes, sur le parquet, dans cet ignoble rythme qui
est devenu presque historique, sous le nom de l’air
des lampions ; sur la place publique, à l’aube du jour, lorsqu’une
tête va tomber sous le couteau de la guillotine ; regardez la foule,
partout et toujours, et vous la trouverez, non pas folle, mais imbécile, mais
brutale et niaise à faire vomir. Il semble, dès que les hommes sont réunis en
masse, qu’un magnétisme de bêtise et de-vulgarité se développe, et change
subitement d’honnêtes gens en crétins ou en furieux. Et la foule gouverne, et c’est son
gouvernement qu’on a voulu ! Ce ne sera pas trop, pour la revanche de nos déceptions,
que d’assister à la déchéance de ce sale empire, proclamé par nous tous dès
notre jeunesse, et dont nous avons été les prétoriens ; pauvres soldats
aveugles, dressés au tapage et à la révolte par ceux qui devaient nous
enseigner l’ordre et la soumission. Mais, hélas ! ils avaient reçu ces
leçons eux-mêmes de nos grands-pères, les amis de J.-J. Rousseau ! Ce rhéteur
sinistre n’eût pas fait grand mal, s’il n’eût écrit que son Discours
sur l’inégalité des conditions, pour prouver que la vie sauvage est l’Eden
réel. Mais sa malfaisante éloquence n’a que trop
tôt quitté ce thème d’écolier paradoxal ; elle s’est jetée, avec
le pressentiment du succès, à la conquête des idées contemporaines. Nul, à
coup sûr, ne se fût empressé, sur la parole du Genevois, à retourner dans
les forêts pour y vivre de glands et d’herbes. Mais lorsqu’il vint à parler d’un CONTRAT
SOCIAL, dont la tradition se retrouvait en son esprit, et qu’il en formula,
dans ce style sonore dont le retentissement n’est pas éteint, les menaçants
articles ; lorsqu’il vint lire à la société assoupie l’acte étrange
et nouveau qui refaisait un droit perdu, ce fut un cri universel, et un
universel bouleversement à la voix de ce terrible notaire. Un siècle entier s’en est suivi, dont nous
savons la démence. Il a fallu l’épreuve de ces théories appliquées, pour
qu’on ose aujourd’hui proclamer leur néant. La minute est proche où le
fatras philosophique ira rejoindre, dans la poussière des bibliothèques, le
fatras scolastique dont s’émerveillèrent nos aïeux. La minute est proche où
les derniers prêcheurs de cette doctrine pourront s’écrier, comme Job : « J’ai parlé, en insensé, de choses
qui dépassaient mon intelligence[6] ! » Nous verrons donc, je l’espère, finir les
saturnales au milieu desquelles nous sommes nés. Ce sera dans des flots de sang
que se fera cette rénovation de la marche humaine. Mais le mouvement sera
prompt, si terrible qu’il doive être. Bientôt surgira le chef pour apaiser ce tumulte
immense. Qui est-il, et peut-on le deviner ? Non ce soir, ni demain sans
doute ; mais il existe, et nous l’avons vu passer : quelqu’un de
ces hommes devant lesquels on se range, et devant lesquels, par instinct, on se
lève, comme était Stilicon, obscur encore avant que Claudien le chantât[7]. Quel qu’il soit, son rôle est simple.
Prendre, d’une main ferme, la dictature la plus absolue, et se substituer à
tous les textes qui noms omit gouvernés
depuis soixante ans. Car ce sera plus tard une curieuse recherche
pour les penseurs, que d’expliquer comment, dans la durée d’un siècle,
l’Europe s’est prise de soumission et de respect pour des morceaux de
papier. L’histoire, depuis les premiers âges, nous avait montré, jusqu’à
nos jours, l’homme dirigé par l’homme ; quelque héros, quelque sage,
quelque habile, avaient gouverné les nations. La conquête armée changeait,
par intervalles, les distributions d’empires. C’était enfin
l’intervention humaine qui agissait sur les événements. Noms venons
d’assister à un étrange phénomène : ce n’est plus l’homme qui
agit ; c’est une phrase imprimée qu’on nomme Loi,
après qu’elle a subi toute sorte d’injures hautement proférées par la
moitié — moins un — des législateurs. Donc, à l’heure suprême du combat, que
l’imprévu peut faire sonner demain, celui qui sera vainqueur, — qu’il soit le chef actuel de l’Etat, ou qu’il naisse des
circonstances, — celui qui,
survivant à la mort des chefs, ou faisant mieux qu’eux-mêmes, général,
colonel ou sergent ; celui, enfin, qui le dernier essuiera son sabre après
l’insurrection écrasée, pourra marquer sa place dans la liste des hommes
utiles et grands. Il n’aura qu’à souffler sur le château de cartes de
1789, et à dire, à son tour : L’ÉTAT C’EST MOI. Celui-là pourra
donner à la France le seul gouvernement qui lui soit propre, et le seul
qu’elle puisse aimer, en dépit des rhéteurs qui l’en ont détournée à
leur usage ; c’est-à-dire un gouvernement fort, brillant, glorieux,
comme furent ceux de Louis XIV et de Napoléon. La France aime l’éclat, la
splendeur, les récits guerriers ; elle aime les fêtes militaires, et le
souvenir lui reste des vieux carrousels. C’est en vain qu’on a voulut
l’assouplir au piteux régime des discours et des scrutins. Le peuple s’y
est si peu fait qu’il en a honte, et qu’au nom de cette honte les démagogues
ont soulevé, chez lui, les violents courroux que vous voyez contre l’ordre
social. Celui qui surgira dans la grande crise
prochaine sera indigne de l’immense rôle dont Dieu l’aura pourvu, s’il
laisse subsister un seul des éléments désorganisateurs sous l’action
desquels nous vivons depuis notre enfance. Tout est à briser, tout est à
refaire dans l’arrangement monstrueux de nos institutions. … Je bénirai le Ciel si j’assiste au jour
où cet échafaudage de folies s’écroulera. Si je puis voir enfin balayer
cette fange dans laquelle se roule orgueilleusement notre génération ;
voir tomber, d’un seul coup, la chaire menteuse de nos philosophes, et les
tribunes de tout rang qu’ils ont édifiées, je chanterai, de grand coeur et
dussé-je en mourir, le cantique de Siméon. Car, ce jour-là, le monde sera revenu d’une
grave maladie, et tellement grave qu’il y périrait, si Dieu n’était
toujours là pour le guérir à temps. Ne désespérons pas. Il sera versé du sang et des larmes. La misère étendra son froid réseau sur le peuple abusé ; il sera violent, plein de désespoir et de rage ; il sera châtié durement, et par la famine et par les boulets ; les bourgeois consternés subiront la crise, avec ses phases diverses, sans rien comprendre à ce tumulte colossal qui les décimera ; mais à la fin de ces grands désastres, qui, je le crois, peuvent être courts, un pouvoir fort s’établira pour ouvrir l’ère nouvelle de l’autorité. Elle passera dans beaucoup de mains, qui se la disputeront par les armes. Mais, au moins, les sophismes ne seront plus en jeu, avec leurs terribles conséquences ; il vaut mieux voir le peuple se battre pour César que pour les ateliers nationaux[8]. » [1]
P. Mayer, Histoire
du 2 décembre, p. 131 à 133. [2]
Nouveaux
mémoires d’un Bourgeois de Paris, par Véron, p. 329. [3]
M. Véron a révélé combien était précaire,
à cette époque, la situation pécuniaire du Président de la République.
Quatre traites de 10,000 francs chacune, tirées par le Président, furent
refusées par un banquier célèbre, qui s’appliqua plus tard à faire
oublier ce défaut de confiance. Les amis du Président étaient eux-mêmes
hors d’état de lui venir en aide. [4]
Mayer, Histoire du 2 décembre, p. 37
et 38. [5]
Mayer, Histoire
du 2 décembre, p. 132. [6]
Insipiter locutus sum, et quae ultra modum excederent scientiam meam. (Livre
de Job, ch.
42.) [7] …
Quacumque alte gradereris in Urbe, Cedentes
spatiis assurgentesque videbas, Quamvis
miles adhuc. (Claudien,
De
laudibus Stiliconis.) [8]
Nous avons tenu à faire une longue citation
du livre de M. Romieu, qui, à cette époque, produisit un si grand effet.
Et aujourd’hui, ainsi que le disait hier M. Eugène Pelletan, qui songe à
Romieu ? pas même le hanneton, son ennemi personnel. Ce farceur
lugubre qui, après une jeunesse de polissonnerie, avait atteint au
mandarinat de préfet..., son livre, le
Spectre rouge, avait été écrit dans une attaque d’épilepsie
morale, pour surexciter la poltronnerie de cette partie de la France spécialement
peureuse. Il avait osé aventurer certte phrase, la plus honteuse qui ait été
exprimée dans la langue française : Il
faut le canon pour nous sauver, dut-il venir de la Russie. Les
temps rêvés par Romieu arrivèrent ; la tribune fut renversée et il
put chanter sans en mourir le cantique de Siméon ; mais les canons
russes qu’il avait invoqués furent funestes aux siens ; Romieu, qui
était devenu directeur général des Beaux-Arts, fonction qu’il échangea
plus tard contre celle d’inspecteur général des bibliothèques de la
couronne, eut son fils tué au début de la guerre de Crimée. Cette perte
lui fut des plus sensibles, et, le 20 novembre 1855, il mourait lui-même,
brisé, par la douleur. |
|
Association 1851 pour la mémoire des Résistances républicaines |