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Insurgés
et opposants au coup d’État de décembre
1851 dans les Bouches-du-Rhône Hugues BREUZE
2ème partie Situation politique et sociale du département (1848-1852)
Chapitre IV : La IIe République dans les Bouches-du-Rhône
C/
Particularités départementales
Les
affrontements politiques et idéologiques sont caractéristiques de la IIe
République dans chacun des départements du Midi ; les Bouches-du-Rhône
n’échappent évidemment pas à la règle, d’autant plus que la présence
importante des légitimistes dans certaines localités offrent aux républicains
des ennemis idéologiques de choix. En effet, la relative passivité de certains
démocrates du département pendant les événements de décembre 1851 ne
signifie évidemment pas que la lutte républicaine était moins radicale
pendant les trois années de République que dans les autres départements
provençaux. Au
contraire, l’affrontement entre "blancs" et "rouges"
existe plus que partout ailleurs et les troubles qui en découlent sont fréquents.
On peut même s’interroger sur l’influence de ces affrontements ouverts
pendant cette période, sur le moral et la foi des républicains : lorsque
l’heure de la révolte sonne, l’armée démocratique sait qu’il faudra se
défaire de deux adversaires : l’autorité et ses agents, ainsi que la
masse conservatrice à laquelle se joignent les légitimistes. S’intéresser
aux différentes formes d’affrontements idéologiques qu’ont connus les
Bouches-du-Rhône de 1848 à 1851 peut ainsi permettre d’effleurer certains
facteurs d’échec de la résistance républicaine de décembre. Mais cela
permet aussi de mieux saisir la "politisation" du département dans
ses multiples facettes. Les
formes d’affrontement diffèrent toutefois selon la situation politique de
chaque arrondissement, voire de chaque canton. Résumer les formes de ces luttes
idéologiques nécessite donc de multiplier les exemples pour tenter de les
cerner dans leur diversité. L’arrondissement
d’Aix et surtout celui d’Arles traduisent le plus cette montée des tensions
politiques ; les affrontements entre "blancs" et
"rouges" ont en effet lieu là où ces antagonismes sont les plus
marqués, et non pas là où les républicains sont en nombre, comme à
Marseille et dans son arrondissement. La
chronologie permet d’illustrer au mieux cette croissante politisation des
campagnes - ces affrontements ayant lieu, dans la plupart des cas, dans des
communes rurales - ; on relève alors deux faits distincts qui caractérisent
ce combat politique : d’une part, on note un climat de tension permanent
alimenté par les manœuvres politiques des deux partis - républicain et légitimistes
-, pour aboutir d’autre part aux affrontements mêmes, qu’ils soient
physiques ou simplement idéologiques. 1§. Tensions politiques caractérisées Ces
tensions sont inhérentes à la tradition d’"héritage politique" au
sein de nombreuses familles, de nombreux quartiers ou de nombreuses communes du
département. Ce schéma est particulièrement caractéristique de
l’arrondissement d’Arles. Ce type de climat se retrouve encore après la réussite
du coup d’Etat, en 1852 ; Paul Allard en résume alors la situation pour
la sous-préfecture : « la
vieille rivalité qui oppose royalistes et républicains empêche tout
rapprochement, le sous-préfet renonce à obtenir un soutien massif à l’Empire,
tout rapprochement avec un des partis se traduit par le passage dans
l’opposition de l’autre [1] ». On
comprend alors mieux cet ancrage politique exacerbé, symptomatique pour la période
et l’arrondissement, d’un phénomène "d’espace politisé" :
« l’histoire ne marque pas seulement la conscience des individus,
elle imprègne également les lieux et contribue ainsi à perpétuer les
antagonismes [2] ». Cet
espace politisé et immuable ne peut donc qu’entraîner tensions et
affrontements entre les belligérants. Le constat de Paul Allard va d’ailleurs
dans ce sens : « Au-delà
de la tradition familiale, difficile à apprécier, les pratiques sociales et
politiques arlésiennes ont certainement contribué à figer les attitudes
politiques au combat de tous les instants, les convictions politiques sont
constamment sollicitées et ravivées par cet état de tension [3] ». Ce
schéma peut aussi s’observer autre part qu’à Arles ;
l’arrondissement de la sous-préfecture présente un partage politique
relativement similaire : « entre la Durance et les Alpilles, la "Vendée
provençale" (…) reste plus longtemps qu’Arles le bastion
d’un royalisme populaire [4] » ;
l’affrontement avec les républicains locaux reste donc inévitable : de
multiples signes attestent alors de ce climat politique tendu. Cet
état de choses est tellement marqué pendant la période étudiée qu’il ne
peut échapper aux yeux des magistrats de l’époque. Pour le percepteur d’Arles,
au lendemain des événements de décembre, le danger vient toutefois des deux côtés,
ce qui contribue à radicaliser les tensions : « Il
y a dans Arles à la queue du parti démocrate comme du parti légitimiste des
gens à doctrines détestables et d’autant plus dangereux qu’à leurs
passions politiques, se joignent des haines vieilles de familles et de parti et,
comme presque partout, la soif du bien d’autrui [5] ». On
voit donc toute la difficulté pour les autorités arlésiennes de former autour
d’elles un grand "parti de l’ordre". Alors que la marine de la
ville passe déjà « pour être hostile au gouvernement [6] »,
l’opinion légitimiste semble toute aussi dure à gagner à sa cause. En
effet, lorsque l’Assemblée nationale refuse de modifier en novembre 1851 la
loi électorale du 31 mai 1850, le sous-préfet d’Arles livre au ministre de
l’Intérieur la réaction hostile des "blancs" de son arrondissement :
« en général les légitimistes en sont peu satisfaits [7] ». Ces
derniers considèrent en effet que la loi du 31 mai 1850 ampute leur parti de la
majorité de ses voix, celles de l’électorat populaire royaliste. Ce
désaccord ne tarde point à se transformer en défiance vis-à-vis des autorités,
notamment lors de la préparation du plébiscite du 20 novembre : « (…)
les intrigues commençant à s’ouvrir, pour la question électorale. Les légitimistes
du droit national poussent, dit-on, à un vote négatif [8] ». Dans
leur perspective de rétablir complètement l’ordre et de calmer l’esprit
public à la suite de la réussite du coup d’Etat, les autorités sont donc
contraintes de viser tous les cercles fomenteurs de désordre, qu’ils soient
"rouges" ou "blancs". Cette
politique "anti-opposants" à la cause du Prince-Président s’est
toutefois observée bien avant le 2 décembre : par exemple, le 2 juillet
1851, le sous-préfet d’Arles demande l’approbation du préfet pour trois
arrêtés du maire d’Arles qui provoquent la dissolution de trois sociétés :
deux sont républicaines, l’autre est légitimiste ; la confection d’un
drapeau blanc dans cette dernière a suffit à la considérer comme une réunion
se livrant « à des provocations forts dangereuses » [9]. La
principale victime de cette politique reste cependant l’opinion républicaine,
le but principal étant de démasquer et de neutraliser tout agent à la solde
des "démagogues". Un nettoyage se doit donc d’être effectué au
sein même des fonctionnaires publics : on cherche ceux qui entretiennent
des rapports, de près ou de loin, avec les républicains. L’instruction du
complot de Lyon - ou complot du Midi - en mai 1851 est utile sur ce point, même
si les informations qu’elle transmet ne sont pas toujours vérifiables :
les deux secrétaires du sous-préfet d’Arles sont désignés comme « montagnards »,
le directeur des postes d’Arles est un « rouge pur sang »,
le substitut du procureur de la République de Tarascon ainsi que le juge
d’instruction « préviennent les rouges de tout ce qui se passe au
parquet », le commissaire central de Marseille aurait lui « un
pied dans chaque camp ». En bref, « on compte à Arles, les
fonctionnaires compris, une dizaine de bonapartistes » [10] ! Si
ces dénonciations sont parfois erronées, elles entretiennent néanmoins les
suspicions, entraînant un regain de tension inévitable. Mais
au-delà de la volonté des autorités de "personnifier" les ennemis
du gouvernement on s’en tient plus simplement à surveiller les communes réputées
"rouges". On possède des renseignements synthétisés sur l’opinion
des maires du 2ème arrondissement vers 1850 ; sur 58 communes,
12 possèdent un maire « d’opinion démagogique » :
Cabriès (« républicain avancé »), Gardanne (« républicain
exalté »), Istres (« devenu exalté »), Lambesc (« républicain
exalté »), Lançon (« républicain assez avancé »),
La Roque-d’Antheron (« républicain avancé »), Le
Puy-Sainte-Réparade (« opinion démagogique », Le Rove (« exalté
sans discernement »), Meyrargues (« républicain rouge »),
Rognac (« démagogue sans discernement »), Saint-Chamas
(« républicain exalté ») et Vitrolles (« républicain
exalté sans discernement »). Enfin, deux maires demeurent douteux :
ceux de Saint-Paul et de Vauvenargues [11]. L’opposition
républicaine reste donc visible, malgré la prépondérance grandissante de ses
organisations secrètes. Mais la surveillance entraîne méfiance et tensions
entre chaque parti, quelles que soient leur nombre et leur influence. Le sous-préfet
d’Arles estimait déjà cette situation, en octobre 1850, comme préoccupante : « (…)
une haine profonde divise les partis ; mais si celui de l’ordre [il
y inclut les légitimistes] est plus nombreux, celui du désordre est plus
agissant [12] ». Cette
action se traduit, dans un tel climat politique, par de véritables
provocations. On dispose de multiples exemples pour le 3ème
arrondissement ; par soucis mêlés de défiance et d’affirmation de
leurs convictions politiques, les républicains du département, et notamment
ceux de l’arrondissement d’Arles, font preuve d’une authentique
"ostentation politique" ; de nombreux procès-verbaux de
gendarmerie font état de ce comportement singulier : malgré
l’interdiction de montrer son appartenance politique, de nombreux républicains
s’attirent les réprimandes des autorités pour oser porter une cravate ou une
ceinture rouge - parfois même après les événements de décembre - [13].
Parfois, il s’agit de pieds de vignes mutilés ou de cravates rouges accrochées
à un arbre, en provocation ou en représailles d’un propriétaire réputé
conservateur. Certains démocrates usent aussi de stratagèmes pour déjouer les
interdictions, en faisant porter ces signes d’appartenances à leurs enfants
ou en mettant une bordure blanche sur leurs cravates rouges [14]. Les
provocations sont toutefois autant l’œuvre des "rouges" que
des "blancs" : à Mallemort par exemple, le 20 octobre 1851, alors que
le café républicain tenu par un certain Pellegrin ferme à 10 h 00 du soir,
comme l’oblige l’arrêté de police locale, et ce, sans avoir empêché
qu’une soixantaine d’individus ait chanté quelques « chansons
politiques et socialistes », et dont certains en « cravates
rouges mêlé de blanc (sic) », un autre café de la ville, le café
Combe dit « Cercle des amis de l’ordre », brave
l’interdiction. Le prétexte invoqué est que le café est en fait un cercle,
l’enseigne "café" ayant été remplacée peu auparavant. Voici le
sentiment du juge de paix de Mallemort à ce sujet : « (…)
le nom de cercle qu’il reprend n’est qu’un but d’éluder les répressions
de leur infraction et de pousser à bout leur machination provocatrice pour
arriver à une scène de désordre avec la maison Pellegrin. Ce qui paraît inévitable
si l’autorité supérieure ne remédie à faire cesser ces moyens
d’excitations en plaçant la maison Combe sur la même surveillance que les
autres cafés, et faire disparaître ces inscriptions ostensibles sur les façades
des deux établissements, l’une café républicain en grande lettre rouge,
l’autre cercle des amis de l’ordre (…) » [15]. Dans
un arrondissement où les autorités municipales entretiennent souvent des amitiés
avec des légitimistes, certains cafés "blancs" peuvent en effet
provoquer leurs adversaires impunément. Ce n’est pourtant pas au goût de
tous les maires, comme par exemple celui de Rognonas faisant état au procureur
de la République de Tarascon des provocations constantes d’un cercle légitimiste,
en juillet 1851. : « Voilà,
Monsieur le Procureur, ce que nous vaut cette société des amis de l’ordre,
fondée et patronnée par notre curé. Les personnes de cette coterie ont pris
à tâche de semer la division dans la population jadis si unie de Rognonas. La
discorde se glisse jusqu’au sein des familles et la marche de mon
administration en souffre considérablement. Il serait à désirer pour le bien
général que l’on mit enfin un terme à cet état de choses, et l’on en
viendrait facilement à bout en changeant notre curé, qui est l’ame (sic)
et l’esprit de cette coterie. Une fois le pasteur enlevé le troupeau se
dissiperait de lui-même, parce qu’il cesserait d’être discipliné et
endoctriné. On pourrait alors travailler à la réconciliation qui ne tarderait
pas à s’opérer au sein d’une population où nous sommes tous parents ou
alliés [16] ». Ces
multiples provocations entraînent ainsi un climat toujours plus tendu,
provoquant parfois des rixes importantes : l’affrontement politique est
alors pleinement effectif.
2§. Affrontements physiques et idéologiques Les
affrontements idéologiques sont donc caractéristiques de la période. Il en
faut peu pour que ceux-ci se transforment en affrontements réels et physiques,
notamment dans les campagnes du département et dans une ville comme Arles. On
en trouve l’illustration dès 1849 pour la sous-préfecture du 3ème
arrondissement : le soir du 1er
novembre, des membres de la « société dite des pas gênés se
seraient rendus en grand nombre (…), en face du café Courbon près de
la Lice, café fréquenté par les Rouges. Là ils auraient poussé des cris
provocateurs auxquels le petit nombre de personnes présentes dans le café
n’aurait pas permis de répondre. Les pas gênés seraient alors revenus sur
leurs pas et auraient, en criant : laches, sortez ! Lancé une grêle
de pierres contre le café de la Rotonde ». Un poste d’environ douze
hommes est envoyé pour rétablir le calme, mais « il a été assailli
à coups de pierres et s’est vu forcé de se replier sur le corps de garde ».
C’est ensuite un détachement de 60 hommes qui « a marché
au pas de charge ». Lui aussi se voit assailli à coups de pierres
mais les pas-gênés se retirent enfin dans leur café, « du côté de
la porte de Laure ».
6 arrestations sont alors ensuite effectuées. En
outre, on est enseigné que dans la même soirée, « des rixes, des désordres
de la même nature » ont eu lieu dans « les divers points de
la ville, notamment sur la place des hommes » [17]. Cette
« collision (…) entre un certain nombre de jeunes gens du
parti légitimiste et d’autres individus d’une couleur politique opposée »
révèle un état de l’esprit public d’Arles assez alarmant aux yeux du
ministère de l’Intérieur ; il en fait alors aussitôt part au préfet :
« (…) de pareilles scènes ne pourraient se renouveler
impunément (…). Il faut que les partis, quelles que soient leur
couleur et leur origine, abdiquent enfin cette prétention intolérable de vider
leurs querelles particulières sur la place publique ». Le
ministre invite donc de Suleau à « prendre les mesures les plus
promptes pour mettre un terme à ces collisions regrettables et qui tendent à
devenir plus fréquentes dans le Midi » [18]. Ce
jeu des provocations qui consiste à défier autorités et adhérents d’un
parti politique opposé prend, tout au long de la IIe République, un
caractère de plus en plus séditieux et révolutionnaire. A maintes reprises,
on en vient ainsi à l’affrontement direct. Une
des rixes les plus importantes qu’on ait pu constater a eu lieu à Notre-Dame
de Vaquière (territoire de Saint-Andiol, près de Noves) pendant le mois
d’avril 1851 ; le brigadier de gendarmerie qui dresse le procès-verbal
le jour même, 22 du même mois, fait état de la scène : « (…)
pendant la cérémonie religieuse tout nous donnait à croire que l’ordre
n’aurait pas été troublé, mais après le départ de la procession les cafés
blancs et rouges ont été garnis d’individus ; d’après les ordres de
Mr le Maire nous avons interdi (sic) toute espèce de chanson. Pendant
l’absence de Mr le Maire, une vingtaine d’individus du café de l’ordre se
sont rendus au café rouge, ces derniers les ont repoussés par des paroles ;
d’autres du café blanc ont accouru, ou (sic) se trouvait tant
d’un parti que d’autre environ 300 individus. Ce n’a été que d’après
tous les moyens de persuations (sic) que nous avons pu les faire
consentir, à ce (sic) retirer dans leurs cafés ; Peu de
temps après les rouges sous prétexte d’aller voir la course des taureaux se
sont transportés chez les blancs et alors les deux partis déjà échauffés
par les boissons et se trouvant mélangés une rixe (…) s’est engagée
(…) [19]». La
rixe envahit jusqu’à l’arène où devait se poursuivre la fête. Le maire,
une fois arrivé sur les lieux, décide de « faire cesser, et la fête
et la course ». Il ordonne au « gardien des bœufs de faire
sortir son plus fort bœuf, de le laisser échapper (…). La foule à ce
moment se partagea, les timorés et les faibles s’en retournèrent vite chez
eux, les turbulens (sic) coururent après le taureau qu’ils perdirent,
il est vrai, bientôt de vue ». Il fait enfin fermer arène et cafés
et partir les marchands de boissons, « en sorte qu’à leur retour les
turbulens (sic) qui étaient très atterrés ne trouvant plus rien à
boire prirent le parti de s’en aller »[20]. Cette
rixe, sans faire de blessés graves malgré son ampleur, dépeint toute
l’ambiguïté d’une telle scène de désordre : si l’on agresse
l’autre, ce n’est pas essentiellement par conviction politique, exacerbée
au point de se traduire en violence. Dans ce cas, l’affrontement a lieu à
l’occasion d’une fête ; l’alcool aidant, les protagonistes ont peut-être
du mal à discerner l’aspect folklorique de cette chamaillerie, qui s’arrête
dès que l’on essaye de poursuivre le taureau, de l’aspect purement idéologique :
on sait contre qui on doit se battre, mais sans en connaître nécessairement la
raison profonde. Les rixes, nombreuses dans un département comme les
Bouches-du-Rhône, et notamment dans l’arrondissement d’Arles, tiennent
autant d’une conjoncture locale tendue que de la lutte révolutionnaire :
rouges et blancs s’affrontent, autant pour des questions politiques que pour
des questions d’ordre privé. Si
l’on se place du côté des républicains, la lutte ne doit pourtant pas se
borner à défier les "contre-révolutionnaires" blancs. Elle doit se
traduire et s’accompagner d’une tentative de gène incessante des autorités. Les
républicains d’Arles, ainsi lassés de subir les vexations d’agents de
police acquis pour la plupart à la cause "blanche" - on a déjà
rappelé qu’Arles avait conservé une grande partie de ses fonctionnaires légitimistes
malgré l’instauration du régime républicain -, entreprennent de dénoncer
publiquement les sympathies des autorités locales. Un
rapport du commissaire de police d’Arles, remis au procureur de la République
de Tarascon, donne un exemple concret de « ces délations continues et
cet acharnement implacable de certaines personnes contre les agents de
l’autorité », illustration si caractéristique de cette haine que
« le parti démagogique honore à Arles ceux qu’ils appellent les réactionnaires,
les blancs… ». Le commissaire estime pourtant qu’un tel
comportement résulte du zèle et de l’efficacité de ses agents : « trop
de faits témoignent de la guerre
à mort que ce même parti a déclaré dans notre localité, non pas au grand
jour, on s’en garde bien, mais dans des conciliabules nocturnes, à tout ce
qui est partisan de l’ordre et parmi ceux-là surtout, à la police. Pourquoi ?
Parce qu’avec l’organisation antérieure tout ce qui se disait, tout ce qui
se projetait, était colporté, commenté dans les sociétés ; tandis
qu’à présent il n’en est pas de même, tant s’en faut ! Nos
projets, notre marche, nos opérations restent cachés, et chaque fois que
l’on veut agiter la ville, la police barre le chemin, et oppose à l’émeute
une barrière insurmontable. « Voyant
les coups de pistolet, les menaces de vitriol échouer devant l’impassibilité
et la volonté bien arrêtée de la police de ne pas céder le terrain, les
organisations du désordre et à leur suite quelques jeunes gens égarés en
sont venus aux injures, aux outrages et à la calomnie contre nos agens (sic)
subalternes et enfin lorsque ceux-ci piqués au vif regimbent et montrent, en
sacrifiant au besoin, la position qui donne du pain à leurs enfants, qu’ils
ont du sang et non du petit lait dans les veines, alors satisfaits et pressés
de couronner une œuvre aussi belle, ces mêmes personnages, que tout le monde
connaît, se prétendent eux-mêmes injuriés, menacés, imaginent et dénoncent
tout ce qu’ils croient propre les conduire à leurs fins » [21]. Cette
volonté des républicains arlésiens, de jeter le discrédit sur un agent de
police un peu trop réactionnaire à leur goût, pourrait s’illustrer par de
nombreux exemples. Mais l’affaire qui a déclenché ce rapport a l’avantage
de montrer concrètement les moyens mis en œuvre personnellement par un démocrate
pour mettre à mal la réputation d’un agent de l’autorité, récalcitrant
aux principes républicains. Un
certain Tardieu témoigne, lors d’une audience du tribunal de simple police
d’Arles - ayant lieu la semaine précédant le rapport du commissaire de
police -, de ce qu’il dit avoir vu : l’agent de police Pasquet a, selon
ses dires, violemment interpellé un jeune homme portant un œillet rouge à la
boutonnière. A la suite de ce témoignage, Tardieu croise Pasquet le matin du 2
août sur la place du marché. Il se plaint alors, en écrivant au procureur de
la République de Tarascon, d’avoir été lui-même violemment pris à parti ;
après s’être fait injurié, Pasquet lui aurait proposé ensuite d’aller se
« battre à coup de poings avec lui ». Si
cette dénonciation reste dans l’ordre normal des choses dans la guerre des
nerfs que se livre agents de police et républicains locaux, la façon de
Tardieu d’interpeller l’attention du procureur sur la situation de
l’esprit public à Arles, relève d’une véritable volonté d’éclairer la
Justice sur les vexations subies par les démocrates de la ville : « Les
agents de police d’Arles (…), sont recrutés parmi ce qu’il y a de
plus exalté dans les sociétés légitimistes ; il est naturel que nous ne
devont (sic) attendre de leur part aucune impartialité. « Jusqu’à
ce jour pourtant on n’avait eu à se plaindre de provocations directes ;
libre à eux de faire des rapports vrai ou faux ; le principal pour nous était
de ne pas y donner prise… Mais il paraît qu’aujourd’hui il y a du
changement. « (…)
Quand je viens me plaindre de l’ignoble conduite de l’un d’eux à mon
égard, ce n’est pas pour moi personnellement c’est dans l’intérêt de la
paix publique : et en quoi cesserions nous, si ceux qui doivent être des
agents de sûreté pour les citoyens devenaient des agents provocateurs [22] ». Cette
tentative de solliciter l’impartialité normalement indubitable d’un
procureur peut sembler relativement naïve et optimiste, comme n’être aussi
qu’une tentative isolée. Qu’importe,
cet exemple soulève une nouvelle fois la tension qui règne dans le département,
notamment dans l’arrondissement d’Arles. Affrontements idéologiques et
physiques s’entremêlent, tout comme action secrète et dénonciations
publiques des faveurs des autorités locales. L’opposition républicaine des
Bouches-du-Rhône lutte sur tous les fronts qui se présentent à elle :
l’avenir du mouvement en dépendait…
[1]
ALLARD Paul, "Arles, de la révolution à la République", Provence
historique, Tome XXXVII, fascicule 148 : "Midi rouge et Midi
blanc", avril-juin 1987, p. 222.
[2] ALLARD Paul, "Arles, de la révolution à la République", Provence historique, Tome XXXVII, fascicule 148 : "Midi rouge et Midi blanc", avril-juin 1987, p. 223. [3]
Ibid 42,
p. 228. [4]
Ibid 42,
p. 226. [5] 1 M 595, Percepteur d’Arles au receveur général des contributions directes, le 12 décembre 1851. [6] 1 M 595, Rapport quotidien sur la situation politique de l’arrondissement du sous-préfet d’Arles au ministre de l’Intérieur, le 17 décembre 1851. [7] 1 M 595, Rapport sur la situation politique de l’arrondissement du sous-préfet d’Arles au ministre de l’Intérieur pour le mois de novembre 1851. [8] 1 M 595, Rapport sur la situation politique de l’arrondissement du sous-préfet d’Arles au ministre de l’Intérieur, le 12 décembre 1851. [9] 4 M 630, Sous-préfet d’Arles au préfet des Bouches-du-Rhône, le 2 juillet 1851. [10] 1 M 594, Renseignements recueillis à Lyon sur le département des Bouches-du-Rhône, mai 1851. [11] 1 M 594, Liste des élections municipales du 2ème arrondissement avec mention de l’opinion politique des maires. [12] 1 M 594, Sous-préfet d’Arles au préfet des Bouches-du-Rhône, le 20 octobre 1850. [13] 304 U 67, Procès-verbal de la brigade de Châteaurenard, le 12 décembre 1851. Ceci n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. [14] 304 U 67, Maire de Mallemort au procureur de la République de Tarascon, le 22 septembre 1851. [15] 304 U 67, Juge de paix du canton d’Eygalières au procureur de la République de Tarascon, le 20 octobre 1851. [16] 304 U 67, Maire de Rognonas au procureur de la République de Tarascon, le 22 juillet 1851. [17] 4 M 630, Commission de police d’Arles au sous-préfet d’Arles, le 2 novembre 1849. [18] 4 M 630, Ministre de l’Intérieur au préfet des Bouches-du-Rhône, le 13 novembre 1849. [19] 304 U 67, Procès-verbal de gendarmerie de la brigade de Saint-Andiol, le 22 avril 1851. [20] 304 U 67, Maire de Noves au sous-préfet d’Arles, le 29 avril 1851. [21] 304 U 67, Commissaire de police d’Arles au procureur de la République de Tarascon, le 6 août 1851. [22] 304 U 67, Lettre de Tardieu de Virette au procureur de la République de Tarascon, le 2 août 1851. |
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Association 1851 pour la mémoire des Résistances républicaines |