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Le coup d’Etat dans le département
de l’Ain (extrait des Annales de la Société d’Emulation de
l’Ain) par F. Dagallier, avocat Bourg, Imprimerie Authier et Barbier, 1880 première partie Avant-propos L’histoire complète et définitive du Coup d’Etat
du 2 décembre 1851 est encore à faire : au lendemain de l’attentat
parurent les apologies éhontées[1],
intéressantes à consulter, car elles contiennent sur les événements qui ont
marqué la chute de la constitution républicaine et l’établissement du régime
dictatorial des aveux précieux : en célébrant comme des exploits les
actes les plus odieux des conspirateurs de l’Elysée, les panégyristes du
Coup d’Etat font connaître des faits qui suffisent pour le juger. A ces
impudentes glorifications du crime victorieux répondirent les
éloquentes protestations des proscrits[2] ;
le plus illustre d’entre eux, Victor Hugo, dans deux virulents pamphlets qui
sont des monuments littéraires[3],
infligea à cette révolution militaire une flétrissure que l’histoire
consacrera. Mais tous ces ouvrages, favorables ou hostiles, sont incomplets et
insuffisamment informés, surtout en ce qui concerne la province. En 1864, parut le
livre d’Eugène Ténot : La
Province en décembre 1851.
Ce fut une révélation. Les Français ne connaissaient guère alors, des événements
de cette triste époque, que ce qu’il avait plu au gouvernement du Prince-Président
d’en laisser publier par une presse soumise au régime du bon plaisir
administratif. A s’en tenir aux récits des journaux officiels ou officieux
(les seuls qui fussent tolérés), les mouvements qui se produisirent alors dans
les départements pour la défense de la constitution républicaine, auraient présenté
le caractère d’une épouvantable jacquerie. Le livre de Ténot apprit à la
France deux choses dont elle a le droit d’être fière, à savoir : 1°
que la résistance au Coup d’Etat avait été plus générale et plus sérieuse
qu’on ne l’avait cru d’abord ; et 2° que si de déplorables excès,
accompagnement presque inséparable des troubles civils, avaient souillé, sur
quelques points du territoire, la cause des défenseurs du droit et de la loi,
ces faits du moins étaient exceptionnels ; que presque partout la lutte
avait été loyale et s’était renfermée dans les limites des nécessités du
combat. Les scènes de meurtres, de viols, de pillages dont les feuilles du Coup
d’Etat faisaient chaque jour le terrifiant tableau, n’apparurent plus que
comme une fantasmagorie destinée à effrayer les populations pour les jeter
dans les bras d’un sauveur. L’ouvrage de Ténot,
assez complet en ce qui regarde certaines régions, ne consacre à notre département
que deux pages à peu près exclusivement remplies du récit de l’affaire d’Anglefort. Le présent travail n’a qu’une ambition : combler une lacune de notre histoire départementale contemporaine en exposant, d’après les journaux de l’époque[4], contrôlés, rectifiés et complétés par les documents officiels et les souvenirs des contemporains, ce que fut dans l’Ain la résistance au coup d’Etat et comment elle fut réprimée. I. Coup d’oeil
rétrospectif. — La réaction. Un rapide coup
d’oeil rétrospectif sur les événements qui marquèrent chez nous les quatre
années du gouvernement républicain, ne paraîtra peut-être pas déplacé ici
et facilitera l’intelligence des faits qui sont l’objet de cette étude. La Révolution du 24
février 1848 fut accueillie dans l’Ain avec surprise et sans enthousiasme :
elle renversait à l’improviste un régime qui avait procuré à la France 18
années de paix et de liberté relative et qui, s’il eût été plus libéralement
continué, eût pu acclimater dans notre pays le gouvernement parlementaire ;
mais la résistance obstinée du vieux roi et du ministre Guizot, (ce mauvais génie
de la monarchie de juillet), aux plus légitimes revendications de l’opinion
publique, aux réformes les plus nécessaires, eut pour résultat la « catastrophe
de février ». La veille, on refusait l’adjonction de quelques milliers
de professeurs, avocats, notaires, médecins aux 240,000 électeurs censitaires ;
le lendemain, on eut le suffrage universel et 10 millions d’électeurs. O
sagesse des doctrinaires !… La période qui
correspond au gouvernement provisoire (24 février— 4 mai 1848), fut marquée
chez nous par de curieux incidents que M. Etienne Milliet, dans son intéressante
Notice sur l’établissement de la République
dans le département de l’Ain fait suffisamment connaître. Ici nous nous
bornerons à rappeler succinctement le sac du couvent du Bon-Pasteur et la délivrance
d’une recluse involontaire ; une tentative avortée en faveur du drapeau
rouge ; la formation spontanée des Commissions départementale et
municipale ; l’arrivée du Commissaire du Gouvernement provisoire, M.
Guigue de Champvans, ex-collaborateur de Lamartine au Bien public de Mâcon, ambitieux ne manquant ni de rhétorique ni de
savoir-faire, légitimiste de la veille, républicain du jour pour les besoins
d’une élection à la Constituante ; l’adjonction au Commissaire devenu
suspect de deux autres Commissaires, MM. Albert Hugon et Roselli-Mollet ;
l’insurrection de la ville de Bourg contre ces deux personnages et
l’expulsion violente de M. Roselli-Mollet, à qui on ne pouvait reprocher que
d’être associé à un collègue impopulaire ; l’ambassade de MM. Ch.
Bernard, Chicod et Lachard auprès du Gouvernement provisoire pour obtenir le
renvoi des deux Commissaires-adjoints, leur entrevue avec Ledru-Rollin et
Lamartine ; la nomination de M. Anselme Petetin comme Commissaire général
pour les départements de l’Ain et du Jura ; la lutte acharnée des deux
Commissaires, M. Guigue de Champvans, l’homme de Lamartine, appuyé par les
conservateurs, le Conseil municipal et la Garde-nationale de Bourg, et M.
Anselme Petetin, l’homme de Ledru-Rollin, fort de l’autorité dont l’avait
investi le Gouvernement provisoire et des sympathies des républicains de la
veille ; enfin cet épisode singulier du transfert de la préfecture à
Nantua pendant plus de deux mois ; et le règne du triumvirat Simonnet,
Cochonat et Saury, contraint, par l’hostilité trop manifeste de la ville de
Bourg, de chercher un refuge en plein Bugey, dans une cité plus hospitalière
et moins remuante dans son ardeur conservatrice... Les élections à la
Constituante, qui mirent fin à cette période transitoire, eurent lieu le 23
avril 1848 ; la députation de l’Ain était composée, en nombre à peu
près égal, de républicains de la veille et de libéraux plus ou moins sincèrement
ralliés qui s’intitulaient « républicains honnêtes et modérés » ;
c’était l’expression consacrée. Parmi les premiers
étaient l’avocat Bochard, arrivé en tête de la liste avec plus de 72,000
voix, républicain intègre et énergique, jouissant d’une immense popularité,
vétéran de la Révolution à qui le privilège de l’âge valut un jour
l’honneur de présider la Constituante ; le sculpteur ornemaniste
Regembal, ouvrier honnête, plein de bon sens, de modération et d’esprit
pratique ; Edgar Quinet, alors professeur au Collège de Franco et colonel
d’un des régiments de la Garde nationale de Paris, le plus grand écrivain
qu’ait produit notre département ; Francisque Bouvet, fondateur et rédacteur
du Réveil de l’Ain, publiciste de mérite
chez qui le caractère n’égalait pas le talent[5]. A ce groupe se
rattachait encore l’avocat Charrassin, maire de Bourg, républicain sincère
dont le seul tort avait été de se laisser circonvenir par la coterie Champvans. Parmi les seconds
figurgaient : l’avocat Aristide Tendret, maire de Belley, libéral éclairé,
mais timide ; M. Bodin (de Montribloud), gendre de Robert Lindet[6] ;
l’ex-commissaire Guigues de Champvans, déjà cité ; enfin, le docteur
Jacques Maissiat, de Nantua, médecin et archéologue, futur auteur de Jules
César en Gaule, qui
représentait plus particulièrement les tendances conservatrices. E. Quinet,
Francisque Bouvet et M. Guigue de Champvans jouèrent seuls à la Constituante
un rôle actif ou brillant. Cette assemblée
qui, avec les intentions les plus droites, commit tant et de si lourdes fautes,
nous dota d’une Constitution frappée de deux vices radicaux : l’élection
du Président de la République remise au suffrage universel direct[7]
et l’institution de deux pouvoirs égaux et rivaux, issus de la même origine,
entre lesquels l’antagonisme était à la fois inévitable et sans issue, l’Assemblée
ne pouvant révoquer le Président, ni le Président dissoudre l’Assemblée ;
conception illogique s’il en fût, qui, en cas de conflit, ne pouvait aboutir
qu’à un coup d’Etat de l’Assemblée contre le Président, ou du Président
contre l’Assemblée... Le 10 décembre
1848, eut lieu l’élection présidentielle ; elle donna dans l’Ain les
résultats suivants :
Le prince
Louis-Napoléon avait à lui seul sept fois autant de voix que tous les autres
candidats réunis. En nommant le neveu
de l’Empereur, l’ancien carbonaro
qui avait fait la guerre au Pape, l’auteur des Idées napoléoniennes,
les paysans et ouvriers de l’Ain n’entendaient pas renverser la République,
car après comme avant le 10 décembre, ils donnèrent leurs voix aux candiadts
républicains. Ils voyaient dans le prince Louis-Napoléon un représentant de
la Révolution et de la démocratie ; ils ignoraient qu’à une République
naissante il ne faut pas pour président
un prince de famille souveraine. Le nom de l’Empereur était alors prestigieux ;
on oubliait ce que le premier empire avait coûté à la France de sang et
de larmes pour ne lui donner en retour qu’une gloire éphémère et
laisser en tombant le territoire deux fois envahi et les frontières de la Révolution
perdues ; on ne songeait pas que le génie n’est pas héréditaire, et
qu’au surplus, dans un ménage aussi troublé que celui du roi Louis et de la
reine Hortense, cette transmission du génie par voie collatérale était plus
problématique encore. La Constituante
avait commis la faute de valider l’élection, comme député, de Louis-Napoléon,
doublement inéligible, comme banni par une loi non rapportée et comme ayant
perdu la qualité de Français en prenant du service militaire à l’étranger
(art. 21 du Code civil). Elle commit une nouvelle faute, conséquence presque inévitable
de la première, en validant son élection comme Président de la République,
malgré le texte formel de la Constitution qui exigeait (art. 44) que le Président
fût né Français et n’eût jamais perdu la qualité de Français. Toutes ces fautes de
la Nation et de l’Assemblée devaient payer et se payer cher. L’élection du 10
décembre marque le déclin du Gouvernement républicain déjà ébranlé par
les odieuses, absurdes et funestes journées de juin 1848 ; de ce moment,
date une période de réaction qui trois ans plus tard devait aboutir à son
terme naturel, la dictature... La Constituante, prématurément
dissoute, fit place à la Législative, qui valut moins qu’elle : les élections
générales du 13 mai 1849 furent en effet déplorables ; elles envoyèrent
à la Législative une majorité monarchique et cléricale de 450 à 500 voix,
animée de l’esprit du Comité de la rue de Poitiers, profondément hostile à
la République et à la démocratie ; et une minorité de 200 à 250 républicains
appartenant pour la plupart au groupe avancé qu’on appelait la Montagne ;
plus quelques Socialistes. Les républicains
modérés ne formaient qu’un petit groupe impuissant : ni Lamartine, ni
Dupont (de l’Eure), ni Garnier Pagés, ni Armand Marrast, ni Flocon, ni Marie,
ni Bastide, ni J. Favre, ni Sénard n’avaient trouvé grâce devant les électeurs :
la République répudiait là ses serviteurs les plus éclairés, les plus sincères,
les plus illustres. Dans l’Ain, la
liste dite rouge, arrêtée par le Comité
de la République démocratique et sociale siégeant à Pont-d’Ain sous la
présidence du citoyen Chadal[8],
passa tout entière moins un nom (celui de Ledru-Rollin). En tête, arrivaient
les ex-constituants Francisque Bouvet, Bochard et Edgar Quinet, puis quatre
nouveaux venus de l’opinion républicaine la plus avancée :
Roselli-Mollet, avocat à Belley, le commissaire expulsé de Bourg par une émeute
conservatrice ; le docteur Alphonse Baudin, de Nantua, dont le nom allait
être appelé à un si glorieux retentissement ; le docteur Aristide
Bouvet, d’Ambérieu (cousin de Francisque), et le docteur Gastier[9],
de Thoissey, inscrit sur la liste par l’influence du Comité des amis de la Constitution[10]
(républicains modérés). La
liste issue de la coalition du Comité départemental[11] (orléaniste) et du Comité
constitutionnel Napoléonien[12] ne put faire arriver
qu’un seul nom : celui de l’ex-constituant Maissiat. Charrassin,
porté sur la liste conservatrice, était battu aussi bien que MM. Bodin et
Guigue de Champvans[13].
Regembal et Tendret[14]
ne s’étaient pas représentés. L’enceinte de la législative
allait être le champ clos de la lutte des partis extrêmes, au grand profit du
Prince-président... La tentative avortée
du 13 juin 1849, par laquelle Ledru-Rollin essaya de renverser à la fois le Président
et la majorité de l’Assemblée, associés pour l’égorgement de la République
romaine, eut son contre-coup à Lyon : le 15, on se battit à la
Croix-Rousse avec acharnement. Le même jour, l’état
de siège était décrété dans toute l’étendue de la 6e division
militaire, dont le département de l’Ain faisait partie[15].
Il devait durer trois ans et devenir, pour les pays rouges, le régime normal d’administration. En même temps, deux
bataillons d’infanterie étaient cantonnés dans les villages du littoral de
la Saône, entre Pont-de-Vaux et Pont-de-Veyle, et rayonnaient de là sur la
Bresse et la Dombes. A partir du 13 juin,
la réaction ne connut plus de mesure : le Président et l’Assemblée,
unis sur le terrain commun de la contre-révolution, menèrent ensemble cette
campagne contre les républicains qu’on a justement appelée « l »expédition
de Rome à l’intérieur », et dont les lois contre le suffrage universel[16],
l’enseignement universitaire, la presse et le droit de réunion étaient une
partie essentielle. Ce fut le règne du spectre
rouge et du péril social ; on exploita les pusillanimités des
populations ; on vit, spectacle lamentable, les chefs de cette bourgeoisie
libérale qui avait fait 1830, les Thiers, les Dufaure, les Odilon-Barrot se
faire les champions de la politique de l’Elysée, avant d’en être les dupes
et les victimes. Cette classe moyenne éclairée, momentanément infidèle à
ses traditions par peur du socialisme, était représentée dans l’Ain par la
majorité du Conseil général et avait pour organe autorisé le Courrier
de l’Ain. Les deux seuls journaux
que Bourg possédait alors[17],
le Journal de l’Ain et le Courrier
de l’Ain, ennemis pendant dix-huit ans, subitement réconciliés au
lendemain de février, poussaient à la réaction : l’un légitimiste
avec plus d’ardeur, l’autre orléaniste avec plus d’habileté ; ni
l’un ni l’autre n’ayant de goût pour le résultat qu’ils préparaient
sans le voir, si visible qu’il fût déjà pour bien des gens. L’état de siège
fut successivement commandé dans l’Ain par le colonel Mermet, du 9e d’infanterie légère, puis par le colonel Lafont de Villiers, du
48e de ligne, et enfin par le colonel Jacquemont du Donjon, du 39e
de ligne. Le second surtout, se signala par son ardeur réactionnaire ; son
proconsulat a laissé dans les populations un souvenir plus vivant que la réaction
de décembre. Interdiction absolue des réunions publiques et du colportage des
livres, brochures et journaux ; fermeture des cafés, auberges et cabarets ;
dissolution et désarmement des gardes nationales ; colonnes mobiles
parcourant les campagnes, dragons et chasseurs de Vincennes pénétrant dans les
fermes, perquisitions, arrestations, tel fut le régime auquel l’état de siège
soumit notre département, qui cependant n’avait pris aucune part au 13 juin[18]. Ainsi
harcelés et persécutés, les Républicains se virent réduits à recourir aux
réunions clandestines et aux sociétés secrètes ; c’est en vain que
d’innombrables poursuites s’efforcèrent d’enrayer ce mouvement ; la
persécution effraya les timides mais surexcita les ardents et ne contribua pas
peu à donner aux haines politiques de cette lamentable époque un caractère
particulier d’amertume et d’âpreté. Ce
régime dura, sans discontinuer, jusqu’au Coup d’Etat. En mai 1851, il y eut
à Bourg douze arrestations de citoyens soupçonnés de faire partie des sociétés
secrètes. A l’époque où il déportait à Nouka-Hiva, l’ex-constituant
Gent, l’organisateur des sociétés républicaines dans l’Est et le Sud-Est,
le Conseil de guerre de Lyon condamnait à deux années d’emprisonnement trois
hommes considérés à Bourg comme les chefs du parti de la république démocratique
et sociale : l’avoué Chadal, le tailleur Prevel et le légiste Lescuyer[19]. Le
parti républicain, sans se laisser abattre, continuait sa propagande et se préparait
activement aux élections présidentielle et législative qui devaient avoir
lieu presque simultanément au mois de mai 1852. Aux
termes de la Constitution, que l’Assemblée avait refusé de réviser, le Président
n’était pas rééligible. Louis-Napoléon descendrait-il loyalement du
pouvoir le second dimanche de mai 1852 ainsi qu’il l’avait solennellement
juré ? C’était plus que douteux : un prince ambitieux, criblé de
dettes, entouré d’aventuriers politiques prêts à tous les coups de main, ne
pouvait consentir à redevenir comme Cavaignac simple citoyen d’un pays libre.
Brumaire devait engendrer Décembre. Chacun
sentait le Coup d’Etat prochain. La majorité de l’Assemblée méditait une
restauration -monarchique et voyait dans le général Changarnier le Monck de la
dynastie des Bourbons. Des réactionnaires militants, les uns attendaient
Changarnier, les autres Bonaparte ; on se demandait qui des deux mettrait
l’autre à Vincennes. Seul, le parti républicain attendait tout du
fonctionnement régulier de la Constitution et du libre jeu du suffrage
universel, tout mutilé qu’il fût ; mais, tout en se confiant à la légalité,
il n’était ni assez aveugle pour ne pas prévoir le Coup d’Etat, ni assez
abattu pour ne pas se préparer à résister à la force par la force. II
Le Coup d’Etat. — La résistance pacifique. — A. de la Tournelle. Dans
la nuit du 2 décembre le Coup fut frappé : seize représentants étaient
arrêtés dans leur lit, et le peuple de Paris lisait sur les murs de la
capitale un Décret portant dissolution de l’Assemblée nationale, rétablissement
du suffrage universel par l’abrogation de la loi du 31 Mai, et convocation du
Peuple français dans ses comices pour confier au prince-président la rédaction
d’une constitution sur les bases indiquées dans une Proclamation au peuple,
qui fut affichée en même temps qu’une Proclamation à l’armée. Le 3 décembre, au
matin, une estafette apporta à Bourg le Décret et les deux Proclamations :
on apprenait au même moment l’arrestation des représentants et la
composition du nouveau ministère (de Morny, Leroy dit Saint-Arnaud, Fould,
Rouher, Magne, Fortoul, de Maupas, etc.). Les autorités, à
Bourg, étaient prises à l’improviste, car on parlait depuis si longtemps de
Coup d’Etat que les sceptiques avaient fini par ne plus y croire ;
d’autre part le succès de l’entreprise était douteux ; elles ne
savaient quelle contenance garder. Elles firent
afficher la proclamation suivante qui n’était pas de nature à les
compromettre : « Citoyens
habitants du département de l’Ain, de grands événements
s’accomplissent ; quelle que soit l’opinion de chacun de vous, songez
que le maintien de l’ordre seul peut sauver la liberté. Nous comptons sur
votre patriotisme. Bourg, le 3 décembre
1851. Le Préfet, Chanal.
— Le Colonel commandant l’état de siège dans le département de l’Ain,
Jacquemont du Donjon. — Le Président du tribunal de Bourg, Favre-Gilly. —
Le Maire, Ch. Bernard. — Le Procureur de la République, Justin Béret.— Le
Capitaine commandant la gendarmerie, Chabrier. » Ce n’était ni une
adhésion, ni une protestation. On peut en dire autant de l’entrefilet
laconique par lequel le Courrier de l’Ain
appréciait les événements qui venaient de s’accomplir : « Une nouvelle
révolution gouvernementale à éclaté. Où nous conduira-t-elle ? Dieu
seul le sait. Nous n’avons en ce moment qu’un rôle d’historien à
remplir. » Les recommandations
des fonctionnaires étaient assurément pleines de sagesse et de prudence, mais
elles n’avaient rien d’héroïque et ne témoignaient pas d’un bien
profond dévouement à la Constitution, dont l’art. 68 disposait : « Toute mesure
par laquelle le Président de la République dissout
l’Assemblée nationale, la proroge ou met obstacle à l’exercice de son
mandat est un crime de haute trahison.
Par ce seul fait, le Président est déchu
de ses fonctions ; les citoyens sont tenus de lui refuser obéissance ;
le pouvoir exécutif passe de plein droit à l’Assemblée nationale... » Il était, au reste,
douteux que la soumission au Coup d’Etat fût le meilleur moyen de « sauver
la liberté ». Ces deux
manifestations répondaient cependant, il faut le reconnaître, au sentiment de
la majorité de la population. Le 3 décembre était un mercredi, jour de foire
à Bourg : les événements de Paris y furent vivement commentés ;
mais les paysans qui avaient voté pour Louis-Napoléon ne se souciaient guère
du régime parlementaire ; ceux qui avaient voté
pour les députés montagnards (et c’étaient les mêmes), ne portaient à
la majorité royaliste et cléricale de l’Assemblée législative qu’un médiocre
intérêt ; ils voyaient moins dans le 2 décembre la chute de la République
que l’écrasement du parti de l’ancien régime et le rétablissement du
suffrage universel ; l’acte du Prince-Président semblait généralement
approuvé. Il y avait cependant
à Bourg des citoyens dévoués à la République ; ils avaient des réunions
fréquentes dans une maison de la rue Bourgmayer où ils avaient fait quelques
approvisionnements d’armes et de munitions, en prévision du Coup d’Etat ;
le plan consistait à arrêter dans leurs domiciles les officiers de la
garnison, à s’assurer de leurs personnes sans exercer de violences, puis à
entraîner les troupes dans la résistance et à marcher sur Lyon ; le
rendez-vous fut pris pour le soir au Pré
des Piles ; mais le parti avait perdu ses chefs : deux citoyens
seulement, le Dr Tiersot, aujourd’hui député de l’Ain, et M. Verne,
aujourd’hui membre du Conseil municipal de Bourg, s’y rendirent avec des
armes cachées sous leurs vêtements ; en présence de cet isolement ils
rentrèrent chez eux désespérés. Ce n’est pas du chef-lieu que vint
l’exemple.[20] Le Coup d’Etat
rencontra dans l’Ain deux sortes de résistance : l’une légale et
pacifique, procédant par protestations, qui ne se soutint pas longtemps et
qu’on négligea de réprimer ; l’autre (non moins légale) à main armée
et pour laquelle la répression fut impitoyable. C’est à M. de la
Tournelle, ancien député, ancien premier président de la Cour de Dijon, démissionnaire
après la révolution de février et chef de la majorité orléaniste du Conseil
général, que revient l’honneur d’avoir donné chez nous, le signal de
cette opposition légale dont les départements de la Gironde et de la Somme
offrirent seuls avec le nôtre le mémorable exemple. Aux premières
nouvelles arrivées de Paris, M. de la Tournelle quitte son château de Coligny,
accourt à Bourg et fait insérer au Courrier
de l’Ain du 4
décembre, une proclamation à ses collègues du Conseil général, dont il
importe pour plusieurs raisons de reproduire les termes. Peu d’hommes comptent
dans leur vie de pareils actes de courage civique. « Monsieur le
rédacteur, Permettez-moi
d’emprunter la voix de votre journal pour faire publiquement un acte politique
commandé par ma conscience. Dans la situation
solennelle où le pays est placé, tout citoyen a des devoirs à accomplir ;
mais les devoirs des hommes publics sont plus étroitement obligatoires, plus
actifs et plus étendus que les autres. A ce titre, les
membres des Conseils généraux ont des devoirs proportionnés à la confiance
dont ils ont été honorés par l’élection populaire. Ils sont aujourd’hui,
en dehors de la commune, les seuls élus dont le mandat soit intact. Il leur
appartient certainement, à mon sens, il leur est commandé de s’entendre et
d’aviser sur la conduite à tenir dans l’intérêt du pays. S’ils ne
peuvent pas se réunir en session officielle, quand ils ne sont pas convoqués
par le pouvoir exécutif, ils ont toujours le droit de se rapprocher et de se
concerter comme des hommes libres que leur caractère signale et que la
confiance publique oblige. C’était l’avis
du Conseil général de l’Ain en 1849, lorsqu’il fut consulté sur la loi départementale,
que les conseils généraux pussent se réunir spontanément dans un cas extrême. Le cas extrême me
semble arrivé et l’obligation d’honneur avec lui. Les membres des
Conseils d’arrondissement se réuniraient utilement aux chefs-lieux
d’arrondissement et les membres du Conseil général au chef-lieu du département,
pour rassurer et guider des populations troublées que l’isolement laisserait
incertaines. C’est pourquoi je
fais appel à mes collègues en priant tous ceux qui ne sont pas empêchés de
se rendre à Bourg le plus promptement possible. Les premiers arrivés
attendront les autres. En prenant cette
initiative au premier moment, parce qu’il faut que quelqu’un la prenne et
que le temps presse, je crois répondre au sentiment du grand nombre comme au
besoin d’une situation dans laquelle l’urgence est égale à la gravité, et
je n’hésite pas, parce que je suis assuré que je fais acte de bon citoyen. Bourg, le 4 décembre
1851. A. de la Tournelle, Membre du Conseil général de l’Ain. »» La publication dans
le Courrier de l’Ain de cette
proclamation est un acte de courage dont il faut savoir gré à son directeur ;
il faillît coûter cher au journal de M. Dufour ; le régime nouveau n’était
pas d’humeur à supporter dans la presse une opposition, quelque prudente et
modérée qu’elle fût : le Courrier ne dut son salut qu’à
l’intervention de puissants personnages, amis personnels de son propriétaire-rédacteur[21]. En même temps que
M. de la Tournelle prenait cette courageuse initiative, un acte remarquable
d’opposition au Coup d’Etat se produisait, là où on ne l’aurait guère
attendu à la Préfecture. Le Préfet de l’Ain, M. Chanal, un des rares républicains
laissés en fonctions par le gouvernement du Prince-Président, avait dès la
veille (3 décembre) convoqué lui-même, proprio
motu, par lettres personnelles, les membres du Conseil général pour aviser
aux mesures à prendre dans ces graves conjonctures ; il avait en même
temps adressé sa démission à l’Elysée et remis au secrétaire général,
M. Ferrand, la direction des services départementaux[22]. La plupart des
Conseillers généraux répondirent à cette double convocation et arrivèrent
à Bourg ; mais ordre fut donné de les arrêter s’ils tentaient de se réunir.
Cette menace, jointe à la tournure que prenaient les événements de Paris, les
décidèrent à regagner sans plus tarder leurs domiciles respectifs.
[1]
Mayer : Histoire
du Deux Décembre ; — Belouino : Histoire
d’un Coup d’Etat, 1852 ; — Granier
de Cassagnac : Récit
populaire des événements de Décembre 1851,
1852, 2 vol. ; — Véron : Mémoires
d’un Bourgeois de Paris, 1854, 6 vol. ; — Mauduit : Révolution militaire du Deux Décembre. [2]
Schoelcher : Les
Crimes du Deux Décembre, Londres, 1852, 2 vol. ; — X. Durrieu :
Le Coup d’Etat de Louis Bonaparte, Londres,
1852 ; — Voir aussi sir A. W. Kinglake, membre de la Chambre des
Communes : Histoire du Deux Décembre,
excellent et impartial résumé publié en 1861, traduit par Karcher en 1863, et imprimé à la suite des pamphlets
de Rogeard. [3]
Napoléon-le-Petit,
Bruxelles, 1852, et Les
Châtiments, id., 1853. L’histoire
d’un crime, publiée après le 16 mai 1877, complète l’immortelle
trilogie. [4]
Principalement Le
Courrier de l’Ain, dont la
précieuse collection est à la Bibliothèque de la ville de Bourg. [5]
F. Bouvet a accepté
de l’Empire un poste de consul à Mossoul. [6]
M. Bodin a accepté
de l’Empire la candidature officielle et a représenté de 1852 à 1869 la
3e circonscription de l’Ain. [7]
La majorité de la
Constituante resta sourde aux prophétiques avertissements de M. Grévy.
Parmi les représentants de l’Ain, trois seulement votèrent les
amendements Grévy et Leblond, conférant à l’Assemblée la nomination du
chef du pouvoir exécutif ; ce furent E. Quinet, Bochard et Regembal. [8]
Ancien élève de
l’Ecole Polytechnique, expulsé de l’Ecole pour avoir pris part à la manifestation républicaine
des funérailles du général Lamarque, docteur en médecine, licencié en
droit, Chadal était considéré à Bourg comme le chef de ceux qu’on
appelait les Rouges. Condamné
avant le 2 décembre pour organisation de société secrète, il fut détenu
à Belle-Ile, puis transporté en Afrique. Rentré en France peu d’années
après, il fut secrétaire général de la préfecture de l’Ain au4
septembre 1870 et mourut oublié il y a quelques années. [9]
Le docteur Gastier,
plus que sexagénaire, fut en pleine assemblée victime d’une agression
brutale de la part du représentant Pierre Bonaparte (le futur meurtrier de
Victor Noir). Déféré pour ce fait au tribunal correctionnel, Pierre
Bonaparte en fut quitte pour une simple amende. [10]
Présidé par
l’architecte Débelay. [11]
Présidé par
Chevrier-Corcelles, président honoraire du tribunal de Bourg, ex-député
libéral sous la Restauration, l’un des 221. [12]
Présidé par le général
Picquet. [13]
M. Guigue de
Champvans reparut sur la scène politique aux élections de 1869 comme
candidat de l’opposition cléricale à Bourg, contre M. Le Hon, candidat
officiel, et M. Puthod, candidat de l’opposition démocratique. Il obtint
un nombre de voix insignifiant. Préfet après le 24 mai 1873 et le 16 mai
1877, candidat malheureux aux élections du 14 octobre 1877 dans
l’arrondissement de Saint-Claude, il parait rentré définitivement dan la
vie privée. [14]
Tendret fut élu député
de l’Ain au 8 février 1871. Il mourut peu de temps après. [15]
Avec les départements
du Rhône, de la Loire, de l’Isère et de la Drôme, tous montagnards.
L’état de siège de la 6e division fut successivement commandé
par les généraux Gemeau et Castellane. [16]
La loi du 31 mai
1850 supprimait 3 millions d’électeurs. [17]
Après la révolution
de février, deux journaux républicains avaient été créés dans l’Ain :
L’Echo de la République par M.
Arêne, à Nantua, organe du triumvirat, et La
Mouche par le Dr Ordinaire, à Saint-Laurent-lès-Mâcon. Ils n’eurent
qu’une existence éphémère. [18]
V. la brochure
d’E. Quinet : L’Etat de
siège, 1849. [19]
Erratum. — Des
trois individus condamnés avant Décembre, pour organisation de sociétés
secrètes, Chadal et Lescuyer peuvent seuls être considérés comme des
chefs. Le troisième, humble comparse, n’avait dans son parti même ni
influence, ni considération. [20]
Errata. — C’est
chez le docteur Tiersot que se tenaient habituellement les réunions républicaines ;
mais il y en avait aussi dans une maison de la rue Bourgmayer, portant
actuellement le n° 18, chez un sieur P... C’est dans la cave de ce
dernier qu’avaient été entreposées, non pas des armes, mais quelques
centaines de cartouches qu’on fit disparaître après Décembre. — Au pré
des Piles, M. V... seul était armé d’un mousqueton. [21]
MM. Gilardin, alors
premier président de la Cour de Lyon, et Delangle, alors procureur général
à la Cour de cassation. [22]
M. Chanal, qui avant
d’entrer dans l’administration avait été officier d’artillerie
reprit du service et devint général. Il représente aujourd’hui à la
Chambre le département de la Corrèze. A l’exemple de plusieurs personnes
nommées dans ce travail, M de Chanal qui, conformément au décret du
Gouvernement provisoire abolitif des titres de noblesse, avait supprimé la
particule, la reprit après le décret du Prince-Président qui les rétablit. |
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Association 1851 pour la mémoire des Résistances républicaines |