|
LES CINQUANTENAIRES DE LA SECONDE REPUBLIQUE (1898-1902) Mémoire de maîtrise sous la direction de Madame Rosemonde Sanson Université Paris I Panthéon-Sorbonne. Juin 1996. CONCLUSION
Alors que l'engouement commémoratif à partir de la mémoire de la
seconde République s'était érodé au fil des ans avec l'installation au
pouvoir des républicains, les cinquantenaires constituent bien une occasion de
raviver cette mémoire.
Certes la Révolution de 1848 et la seconde République restent toujours
un peu dans l'ombre de leurs grandes aînées de 1789 et 1792, et, quand elle ne
constitue pas une farce1,
on a pu voir que pour beaucoup elle
ne fait qu'ajouter le suffrage universel à l'oeuvre de la "grande
Révolution". Il est également
vrai que pour les socialistes les références à la Commune sont très présentes
à travers l'évocation de la seconde République : on mentionne rarement les
martyrs de Juin ou de Décembre sans mentionner aussi ceux de la Commune, et, même
si pour le 24 février la
comparaison se fait plus discrète on peut signaler par exemple la réunion le
24 février 1898 de la section du P.O.F du dix-neuvième arrondissement dont le
débat du jour s'intitule le 24 février et le 18 mars.
On trouve cependant de nombreuses et importantes personnalités
des différents partis républicains dans les diverses manifestations
commémoratives. Pour les progressistes bien sûr lors du cinquantenaire de la
mort d'Alphonse Baudin avec les discours de Fallières, Deschanel et
Waldeck-Rousseau. Mais même en dehors de la manifestation Baudin qui étant
donné son déroulement attire plus l'attention, on peut aussi remarquer ce
genre de phénomène pour les autres événement commémorés. Bien que
relativement négligé le 24 février 1898 offre par exemple au Comité d'Action
pour les Réformes Républicaine, cette sorte d'avant-garde du radicalisme,
l'occasion d'exprimer l'un de ses principaux messages de campagne électorale.
Toujours à propos du 24 février 1898 on voit se manifester deux des principaux
leaders socialistes français, à savoir Jean Jaurès et Jules Guesde. On
retrouve une troisième grande figure du socialisme pour ces cinquantenaires,
cette fois-ci à l'occasion de l'anniversaire des journées de Juin avec Edouard
Vaillant. Avec la commémoration de la mort de Mgr Affre on trouve aussi lors du
cinquantenaire des journées de Juin des personnalités marquantes parmi les
conservateurs avec P.Chesnelong, H.Wallon ou J.Piou. En dehors du
cinquantenaire qui porte plus facilement à la commémoration, le retour à un
regard plus approfondi sur la seconde République au cours des années 1898-1902
doit être impérativement mis en relation avec la prise de conscience de la
part des contemporains d'une République en crise et menacée avec les conséquences
de l'affaire Dreyfus et la montée du nationalisme. Le thème de la défense républicaine
est clairement décelable quand le gouvernement qui porte ce même qualificatif
honore Baudin mort pour la défense de la République. Mais c'est déjà ce même
thème qu'on trouve en 1898 dans la bouche d'un Jaurès appelant à palier le
danger d'une République française qui pourrait se transformer en une République
fantoche à la sud-américaine, dans celle d'un Edgard Monteil dénonçant la réaction
affublée d'un masque républicain, ou encore dans l'appel au suffrage universel
où l'alternative entre une République des républicains et une République des
réactionnaires n'ayant de républicain que le nom est clairement énoncée.
Au niveau de la localisation des manifestations commémoratives, une
logique des lieux ne s'impose pas forcément. En effet on a pu voir que le
cinquantenaire du 24 février avait un certain écho en province alors que l'événement
commémoré est essentiellement parisien. Au contraire pour le deux décembre et
la résistance au coup d'état à propos de laquelle plusieurs départements de
province participèrent grandement, là les manifestations commémoratives sont
essentiellement parisiennes. Le rapport entre les départements insurgés de
1851 et la géographie commémorative de la seconde République cinquante ans
plus tard n'est pas évident. Seul le sud-est répond à ce schéma et
l'importance du pôle ludique et festif lors du cinquantenaire de Février reflète
bien une forte tradition commémorative de la seconde République dans cette région.
Soulignons tout de même que ce sud-est se limite à l'ensemble
Var-Vaucluse-Bouches du Rhône et que les Basses-Alpes qui en 1851 prirent une
bonne part à la résistance au coup d'état n'ont pas su entretenir la même
tradition commémorative. Quant aux autres principales régions qui opposèrent
une importante résistance au coup d'état comme le Midi avec le Gard et l'Hérault
ou le Centre avec le Cher et la Nièvre ils ne semblent pas du tout rentrer dans
ce schéma.
En revanche les principales localités qui commémorent l'événement
n'entretiennent pas de rapport particulier avec la résistance au coup d'état
en 1851 comme c'est le cas dans la Loire ou à Reims. Il semble parfois même
que se soit crée une tradition commémorative de la seconde République là où
on pouvait apparemment moins s'y attendre comme à Nantes2.
Enfin le rapport à la mémoire de la seconde République peut s'établir à
partir d'un homme originaire du pays, c'est le cas à Nantua et à Rodez.
Si les cinquantenaires de la seconde République ont un caractère éminemment
politique, ils ont aussi cette particularité de constituer certainement la
dernière occasion où la vision sur cette période puisse s'insérer aussi
intensément et directement dans la vie politique. En effet par la suite la
vision de la seconde République va laisser beaucoup plus la place au champ de
l'étude historique. Mais lors des cinquantenaires à chaque camp politique
semblent être associées des figures qui soit par leur qualité de témoins des
événements soit par celle de vétérans des luttes républicaines tiennent une
sorte de place privilégiée quant à l'entretien du souvenir. On trouve ainsi
dans ce rôle des hommes comme Wilfrid de Fonvielle3
pour les progressistes, Arthur Ranc pour les radicaux, Jean-Baptiste Clément
pour les socialistes dont on publie régulièrement leurs points de vue souvent
liés à des expériences personnelles lors des dates anniversaires.
En revanche au niveau de la production historique à proprement parlée
on a pu voir qu'elle restait très modeste. Le cas d'Alphonse Aulard qui après
avoir sévèrement critiqué l'oeuvre de Pierre de la Gorce en conseille
cependant la lecture faute de mieux est assez significatif. Or il n'est pas
incongru de penser que les cinquantenaires de la seconde République ont pu
avoir une certaine influence quant à la prise de conscience de ce vide
historiographique pour cette période et au renouveau qui intervient quelques
années plus tard. En effet c'est ce même Alphonse Aulard qui est avec Georges
Renard et Henry Michel à l'origine de la création en 1904 de la Société
d'Histoire de la Révolution de 1848 qui donne enfin une place à part entière
à 1848 considéré comme le véritable tournant du dix-neuvième siècle et non
plus comme un simple dernier sursaut de la Révolution française. Le président de la société A
.Carnot semble d'ailleurs confirmer ce passage de la mémoire à l'histoire en déclarant
lors de la première assemblée tenue le 24 février 1904 à l'amphithéâtre
Edgard Quinet de la Sorbonne que "le
temps semble favorable pour s'occuper de ces événement, l'intervalle qui nous
en sépare est suffisant pour que les appréciations soient équitables". Signalons au
point de vue historiographique la première véritable histoire de la seconde République
par un historien républicain, celle de Georges Renard en 1906 qui constitue le
tome IX de l'histoire socialiste de Jean Jaurès. Parmi les membres de la société à sa création, on retrouve plusieurs hommes qui de près ou de loin ont participé aux cinquantenaires de la seconde République. D'abord avec les trois postes de vice-président qui sont occupés par Alphonse Aulard et deux personnalités politiques Maurice Faure et Alexandre Millerand. Ensuite parmi les trente membres du comité directeur on retrouve, en plus des trois vice-présidents, un historien avec A..Debidour, deux personnalités politiques avec Pierre Baudin et Armand Fallières, quant à Jean Jaurès également membre du comité directeur il réunit ces deux qualités. Enfin les historiens Hubert Bourgin et Armand Brette, l'académicien Jules Clarétie, le journaliste Arthur Huc, les socialistes Eugène Fournière et Robert Dreyfus font eux aussi partis des adhérents de la société. Quant à l'autre grande période commémorative de la seconde République que fut, en attendant une éventuelle célébration du cent-cinquantenaire en 1998, celle du centenaire en 1948, elle s'inscrit aussi dans ce cadre d'une perte du pôle stratégique et politique au profit de celui de l'étude historique. Certes il y eut des cérémonies officielles notamment le 23 février 1948 à l'hôtel de ville de Paris avec deux discours, l'un du président de la République Vincent Auriol, l'autre du président du conseil municipal Pierre de Gaulle mais cela fut loin de soulever la moindre polémique ou désaccord entre Paris et la République comme ce fut le cas cinquante ans plus tôt. Le 24 février 1948 c'est Léon Blum qui faisait partie en 1904 des premiers adhérents de la Société d'Histoire de la Révolution de 1848 qui donne une conférence commémorative dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, lieu d'étude par excellence au moins au niveau symbolique. Mais le centenaire est surtout marqué par une intense production de travaux historiques sur la période entre autre avec des hommes comme Henri Guillemin, Ernest Labrousse et Georges Duveau4.
1Cf page 20 à propos de : Karl Marx, Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, Paris, 1900. 2In Le populaire de Nantes, 26 février 1898. 3Wilfrid de Fonvielle dont on a pu voir ses articles pour le cinquantenaire de février 1848 signe aussi un article intitulé Il y a cinquante ans le 2 décembre dans Le Matin, 2 décembre 1901. Il y fait notamment l'éloge de Thiers. 4Cf : -Actes du congrès du
centenaire de la révolution de 1848, P.U.F, 1948 (on y trouve notamment
l'étude d'E.Labrousse Comment
naissent les révolutions?). -(Collectif) 1848 Le livre du centenaire, édition Atlas, 1948 (participation de Georges Duveau). |
|
Association 1851 pour la mémoire des Résistances républicaines |