LA RÉSISTANCE RÉPUBLICAINE AU COUP D’ÉTAT DU 2 DÉCEMBRE 1851 EN AVEYRONMémoire de maîtrise présenté par GRÉGORY POUGET sous la direction de JEAN-CLAUDE SANGOÏ et JEAN RIVES septembre 2002 Troisième partie : Mesures et interprétations des journées de décembre 1851 en AveyronChapitre X : L’analyse sociologique et géographique du mouvementB
- L’origine géographique
des insurgés Les
condamnés sont dans une très large majorité (93,58 %) des gens originaires de
l’Aveyron. 80,76 % d’entre eux résident dans le canton où ils sont nés.
18,16 % seulement sont originaires d’un canton autre que celui de leur résidence[1].
Ceci illustre bien la grande stabilité de la population provinciale française
au XIXe siècle. Sur
les 6,42 % non originaires de l’Aveyron : 3 (1,92%) sont nés dans un
autre département de la région, 4 (2,56%) dans une autre région française ;
et 3 (1,92%) sont nés hors de France[2].
Parmi eux il n’y a pas d’individus considérés comme des meneurs.
L’activité républicaine en Aveyron ne repose donc pas sur le dynamisme de
forces venues de l’extérieur mais sur les autochtones[3].
Les
condamnés sont en grande majorité des citadins. Plus de 64 %
proviennent de villes de plus de 2 000 habitants, pourtant peu nombreuses
en Aveyron et 25 % de gros villages dépassant les 1 000 habitants. Moins de 11%
d’entre eux sont originaires des campagnes. Tableau n° 18 : Répartition des insurgés par arrondissement
La
carte suivante présente la répartition des condamnés par canton. Le nombre de
condamnés est proportionnel à l’importance des troubles dans ces mêmes
cantons. Carte
n° 4: La répartition des condamnés par canton Les
condamnés se regroupent majoritairement dans l’arrondissement de Rodez situé
au Centre du département. La localité ruthénoise concentre une bonne partie
des notables du mouvement mais aussi de nombreux ouvriers provenant du Monastère
sous Rodez. Les autres condamnés de cet arrondissement sont originaires des
deux bourgs rouges de Marcillac et de Sauveterre où les préfets en butte à
l’hostilité des conseils municipaux ont pris l’habitude de suspendre. Dans
l’Ouest et l’Est du département, les condamnés se concentrent uniquement
dans les villes. Dans l’arrondissement de Millau ils proviennent de la cité
millavoise et dans celui de Villefranche des localités de Villefranche et
d’Aubin. Il
n’y a que dans le Sud du département qu’ils se retrouvent partagés entre
la ville (St
Affrique) et les communes rurales. Mais la encore, ils ne résident pas dans des
petits villages mais dans les chefs lieux de cantons où dans la proximité immédiate
de ces localités. Dans
le Nord du département on ne trouve que peu de condamnés. Aucun
des condamnés ne vient des communes qui sont au voisinage du Lot, département
qui a lui aussi connu un mouvement d’opposition. Si certains condamnés
viennent de communes voisines du Tarn, où un mouvement se développe également,
il n’y a aucune connexion avec celui-ci. La participation extérieure au
mouvement est nulle. Cela prouve le manque d’unité des mouvements
contestataires. La
répartition géographique des condamnés est à mettre en parallèle avec les
différenciations politiques apparues dans le département lors des rendez vous
électoraux qui ont précédé le coup d’Etat. Le
10 décembre 1848, lors de l’élection à la Présidence de la République,
l’Aveyron donne une écrasante majorité à Louis Napoléon Bonaparte.
Celui-ci recueille 68 694 voix soit près de 88 %, alors qu’en France il ne dépasse
pas 74,2 % des suffrages exprimés. Il est vainqueur dans tous les
arrondissements et dans tous les cantons aveyronnais, mais le ralliement n’est
pas au point que celui-ci soit en tête dans tous les bureaux de vote[4].
Le vote républicain s’explique en grande part par les suffrages exprimés
dans les villes et dans certains gros bourgs. S’il est loin d’être
majoritaire, en nombre de suffrages, il dépasse celui des sections rurales.
Certaines sections rurales, rares il est vrai, ont toutefois voté
majoritairement pour Cavaignac[5].
Lors
des élections à la Constituante de 1848, deux députés républicains sont élus
en compagnie de huit députés conservateurs ou modérés. Lors des élections législatives
de 1849, six députés conservateurs et deux « montagnards »
prennent place sur les bancs de l’Assemblée. Dans ces deux élections les
suffrages exprimés pour les républicains se concentrent dans les villes et
dans de rares gros bourgs. La
répartition des condamnations en 1851 reflète donc assez fidèlement la
situation politique que les élections précédentes avaient révélé. Il n’y
a en fait qu’une exception, l’arrondissement d’Espalion. Dans
toutes les villes où un vote démocrate s’est manifesté, des actions de résistance
ont eu lieu. C’est le cas à Millau, St Affrique, Rodez et Villefranche. Seule
la ville d’Espalion fait
exception. Dans
la plupart des bourgs comme des sections rurales qui ont soutenu les candidats républicains
en 1848 et 1849, on retrouve la même situation. Dans le canton de Marcillac,
une soixantaine de suffrages sont exprimés en faveur des candidatures républicaines
en 1848. Ce village manifeste son opposition en décembre, une trentaine
d’hommes marchent sur Rodez. Le même constat peut être fait à Sauveterre.
Dans l’arrondissement d’Espalion, deux cantons sont extrêmement divisés
lors de l’élection présidentielle. Dans le canton de Saint Geniez, deux
sections votent très largement en faveur de Cavaignac, mais si ce canton est
extrêmement divisé en 1848, aucun mouvement de résistance ne s’y produit en
décembre 1851. Dans le canton de Mur-de-Barrez, le candidat républicain
recueille plus d’un tiers des suffrages en 1848, mais là non plus, aucun événement
ne se produit en 1851. L’étude
de la répartition géographique des condamnés confirme donc ce qui
apparaissait dans la répartition socioprofessionnelle : les ruraux et plus
particulièrement les paysans sont restés étrangers à l’agitation. La République
représente encore un idéal urbain qui n’a que faiblement pénétré le monde
rural. La petite paysannerie parcellaire est largement favorable à Louis Napoléon
Bonaparte qui bénéficie du prestige de son oncle et qui apparaît comme le
garant de la propriété et de l’ordre. Elle a voté en masse pour le candidat
du parti de l’ordre le 10 décembre 1848. Elle n’a pratiquement pas bougé
en décembre 1851. A
ce stade de l’étude, il est possible de brosser le portrait-type de
l’insurgé aveyronnais. Il
s’agit d’un homme entre trente et quarante ans exerçant un métier manuel
non agricole et habitant dans un zone rurale de moins de 3 000 habitants.
C’est à peut près la même définition que celle donnée par Maurice Agulhon[6].
Il existe néanmoins des différences entre les statistiques nationales et
locales qu’il convient maintenant de mettre à jour. C
- Comparaisons avec les
statistiques nationales : 32
condamnés sont assignés à résidence forcée en Algérie ( mention plus) et
76 en résidence libre (mention moins). Dans ces deux catégories figurent la
quasi totalité des cadres de l’insurrection et des personnes qui ont joué un
rôle actif pendant les événements. On
y trouve la grande majorité des membres du Comité Insurrectionnel de Rodez,
les émissaires Sylvain Galtié et Alexandre Cabantous, ainsi que les chefs de
la colonne venue de Sauveterre, François Magne et Auguste Rozier. 7
insurgés sont expulsés du territoire français. Parmi eux, figure notamment
Auguste Fabre, Président du tribunal civil de Rodez. 17
sont condamnés à être internés. 17 sont libérés et placés sous la
surveillance de la police. Enfin, 6 individus sont remis en liberté. La
commission mixte juge qu’il s’agit de personnes ayant été entraînées
dans l’insurrection, obéissant aux chefs mais sans avoir eu aucune
responsabilité. Le
tableau suivant met en parallèle les jugements des commissions mixtes à l’échelle
locale du département de l’Aveyron et ceux à l’échelle nationale ou 26
884 individus ont été poursuivis[7].
Tableau n° 19 : Comparaison sur les condamnations
Le tableau montre que le jugement de la commission
Le
tableau montre que le jugement de la commission mixte aveyronnaise est extrêmement
sévère car près de 70 % des insurgés sont condamnés à être déportés en
Algérie contre 35,6 % pour la moyenne nationale. De plus, si 24,4 % des
individus sont libérés sur l’ensemble du territoire français, seulement 3,8
% le sont en Aveyron ! Dans
le département du Lot-et-Garonne[8],
Bertrand Carbonnier retrouve des chiffres du même ordre[9].
S’interrogeant sur ce fait, il pense que celui-ci s’explique peut-être
« par le fait que le département [a] connu de très nombreux foyers
d’insurrection et les désordres plus fréquents par rapport aux autres départements
français [10]. »
Poursuivant son raisonnement, il en arrive au constat suivant : « Les
insurgés ont donc été punis en conséquence [11]. »
En
Aveyron, vu l’étendue des faits, cette hypothèse ne semble pas pouvoir être
retenue. Les
historiens Maurice Agulhon, Luc Willette et Adrien Dansette ont montré dans
leurs ouvrages respectifs[12]
la sévérité des jugements due selon eux au sentiment de peur du parti de
l’ordre suscité par l’insurrection. C’est à nos yeux la seule
explication à donner à cette répression extrêmement sévère, sans commune
mesure avec les événements qui se sont déroulés en décembre et qui ne se
retrouve nullement aussi durement exprimée au sein du territoire national. Si
Charles Seignobos a écrit que Louis Napoléon Bonaparte « étranger à la cruauté de sa propre politique n’a ni ordonné
ni même bien connu la persécution organisée par Morny [13] »,
Adrien Dansette estime lui, que le Président de la République « s’est
ménagé le soin de faire triompher son point de vue personnel après s’être
plié aux circonstances [14]».
A
cet effet, à la fin du mois de mars 1852, 3 conseillers d’Etat sont envoyés
en mission extraordinaire pour examiner l’œuvre des commissions mixtes et y
ajouter un peu de clémence : l’un dans le centre de la France, l’autre
dans le sud-ouest et un troisième dans le sud-est . Le colonel Charles
Espinasse, l’aide de camp de Louis Napoléon Bonaparte est ainsi allé à Agen
le premier avril 1852 avec « la mission d’adoucir le sort des condamnés
entraînés dans l’insurrection et ceux dont la participation aux évènements
est imputée à des influences personnelles
[15]. »
Il y prononce quelques modifications de peines. Les condamnés aveyronnais n’ont pas eu cette chance. Le conseiller du gouvernement qui était sensé venir voir les transportés aveyronnais lors de leur passage à Lodève et diminuer leurs peines a manqué à l’appel. Ils n’étaient peut-être pas assez nombreux pour qu’un conseiller d’Etat fasse le déplacement… [1]
On observe un glissement vers le Sud du département mais aussi des
installations dans les centres urbains. [2]
Les non autochtones se répartissent comme suit : venant de villes situées
dans des départements appartenant à la région Midi-Pyrénées (Figeac,
Montauban, Toulouse), d’autres
départements plus lointains (Aurillac, Bordeaux, Montpellier, Rocroi dans
les Ardennes) ainsi que trois personnes nées hors des frontières de l’Hexagone
(La Nouvelle Orléans Etats-Unis, Wesel en Prusse, Varsovie en Pologne). [3]
Terret J.Y., op.cit., p 39 fait le constat inverse : « Il
semble […] que l’activité républicaine dans le Lot repose pour une
part sur le dynamisme de personnes qui ne sont pas originaires du département ». [4]
Arch. Dép. Aveyron : série électorale : 3 M 57. « Election du Président de la République : recensement général
des votes 1848 ».
Les résultats de cette élection sont présentées dans l’annexe
n°28. [5]
Ibid. [6]
Agulhon M., 1848 ou l’apprentissage de la République
... , p 260. [7]
Le chiffre de 26884 individus poursuivis est celui retenu par l’historien
Charles Seignobos dans Histoire de
France contemporaine, t. VI, Paris, 1921, p 220. Ce chiffre a été
l’objet de nombreuses discussions. D’autres chiffres ont été proposés.
Jules Simon dans Souvenirs du 4 septembre, Paris,
1874, en tant que secrétaire du comité qui les secourait prétend que les
exilés dépassèrent de beaucoup le chiffre officiel donné en 1853 par le
préfet de police Charles de Maupas. Le colonel Mouton La
transportation en Afrique…, Paris, 1901, p. 210, lui, « entendit
affirmer par un employé du secrétariat général d’Algérie que ce
territoire avait reçu plus de 15 000 transportés ». [8]
Carbonnier
B., La
résistance républicaine au coup d'Etat du 2 décembre 1851 de Louis Napoléon
Bonaparte en Lot-et-Garonne. [9]
Ibid., à savoir de 45% et de
7,4%. [10]
Ibid.
[11]
Ibid. [12]Agulhon
M., « 1848 ou l’apprentissage de la République 1848-1852 »,
Nouvelle Histoire de la France contemporaine, t.VIII, Paris, Le Seuil,
coll. « Points histoire », 1973, réédition 1992 ; Agulhon
M., « La République au village », Paris, Plon, 1970 ;
Dansette A., « Louis-Napoléon à la conquête du pouvoir »,
Hachette, 1961 ; Willette L., « Le coup d’Etat du 2 décembre
1851 », Aubier, 1982 [13]
Carbonnier B.,
op.cit.,
citation extraite de Charles Seignobos, Histoire de France contemporaine,
t. VI, La Révolution de 1848 et le Second Empire, 1848-1859, Paris,
1921. [14]
Ibid. | ||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
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Association 1851 pour la mémoire des Résistances républicaines |