LA RÉSISTANCE RÉPUBLICAINE AU COUP D’ÉTAT DU 2 DÉCEMBRE 1851 EN AVEYRONMémoire de maîtrise présenté par GRÉGORY POUGET sous la direction de JEAN-CLAUDE SANGOÏ et JEAN RIVES septembre 2002 Troisième partie : Mesures et interprétations des journées de décembre 1851 en AveyronChapitre
XII : Les mobiles insurrectionnels
Deux
interprétations sur les événements de décembre 1851 se sont opposées dans
un large débat historiographique. La
première, soutenue par le pouvoir en place, a identifié la résistance républicaine
à une vaste jacquerie. Elle insiste sur les préoccupations sociales des insurgés
et les excès qui en ont découlé. L’autre
version des faits, mise en valeur par les républicains et par les historiens
postérieurs aux événements, interprète, l’insurrection comme une lutte
pour le droit. Cette
thèse souligne que les opposants au coup d’état ont agi principalement pour
protéger la loi et la Constitution. Il
convient d’essayer de clarifier la situation en étudiant tout d’abord la thèse
officielle de la jacquerie professée par l’autorité et les incidences
qu’elle a pu avoir auprès des conservateurs, puis la thèse de la défense du
droit et enfin les spécificités de la résistance républicaine aveyronnaise. A
- La thèse de la jacquerie[1]
Le
point de vue du Duc de Morny est clair sur ce point. Dès
le 10 décembre, il a rendu la thèse de la jacquerie dans une circulaire envoyée
au préfet de l’Aveyron. Le ministre de l’intérieur s’adresse ainsi à
Juvénal Fluchaire : « Monsieur
le Préfet, vous venez de traverser quelques épreuves ; vous venez de
soutenir en 1851 la guerre sociale qui devait éclater en 1852. Vous avez dû la
reconnaître à son caractère d’incendie et d’assassinat. Si vous avez
triomphé des ennemis de la société, c’est qu’ils ont été pris à
l’improviste et que vous avez été secondé par les honnêtes gens [2]. » Le
ministre de l’intérieur met donc en premier plan les motivations sociales des
insurgés et les crimes qui s’en sont ensuivis. Pour le parti de l’ordre
l’insurrection de décembre a opposé le pauvre au riche, le paysan au
bourgeois, et plus encore la campagne à la ville . La thèse de la jacquerie
est résumée par ces trois points. Qu’elle est la véracité de cette version
officielle à l’aune des évènements qui se sont déroulés en Aveyron ?
Des
ressentiments ont pu se faire entendre contre les riches et les bourgeois dans
de rares cas. C’est notamment le cas à Rignac. Mr Colomb, le maire, parlant
de la colonne dirigée par Caussanel, rapporte dans son témoignage : « On
disait qu’elle venait de Montbazens, qu’on y avait assassiné le juge
de paix de ce canton, mis au pillage et brûlé son château, et que cette bande
était dans l’intention ; en se réunissant à celle arrivée la veille,
de venir s’emparer des armes de la garde nationale de Rignac déposés chez
moi [3] ». Cette
rumeur est entièrement fausse et aucun incident n’a été déploré à
Montbazens. Dans la même lignée, Jean Baptiste Rouzière rapporte avoir
entendu dire que parmi les hommes partis de Castanet pour attaquer Rodez et
renverser le gouvernement établi, certains professaient des menaces contre
« les blancs » : « J’ai ouï dire que les gens de
Castanet qui étaient allés à Rodez avaient annoncé, que s’ils étaient
vainqueurs, ils y feraient d’abord passer les grands de Rodez, et ensuite ceux
de Castanet qui appartenaient au parti des blancs ; nous sommes fort
heureux que l’affaire ait tourné comme elle l’a fait, sans quoi on serait
venu me chercher, jusque dans ma maison, auprès de mon feu […] [4].» S’il
est plus facile de recruter parmi les masses populaires en appelant à la lutte
contre les riches plutôt qu’en disant que la République est en danger, il ne
semble pas que la « guerre contre
les riches » ait animé les motivations des insurgés ou tout du
moins de leurs leaders. Ces
revendications sociales des insurgés doivent être rapprochées du contexte économique
morose de l’année 1851. A cette date, le département de l’Aveyron subit
encore le contre-coup de la terrible crise économique qui a touché tout le
territoire en 1846. Elle a commencé par de mauvaises récoltes de pommes de
terre. Puis, la sécheresse a entraîné des récoltes de céréales désastreuses
pour le blé comme pour le seigle. Les cultures fourragères et l’élevage ont
également été touchés. Cette crise a suscité certains heurts dans le département.
Six incidents sérieux ont pu être dénombrés, quatre manifestations avec début
d’émeute, une entrave à la circulation de grains et une tentative de
pillage. Il
ne semble pas qu’il existe de lien entre la crise économique que traverse
l’Aveyron et la volonté de certains insurgés de s’en prendre aux bourgeois
et autres personnes aisées. Maurice Agulhon a parlé à propos des préoccupations
sociales des insurgés d’une « tension
sociale à l’intérieur même de l’insurrection [5]». Il est donc difficile d’affirmer que
les motivations sociales ont été au centre des revendications des opposants
aveyronnais au coup d’Etat mais elles ont certainement coloré le mouvement
insurrectionnel. Dans
d’autres cas, c’est le commissaire qui est au centre des récriminations
populaires. A
Rodez, le commissaire de police est obligé de présenter ses papiers à
plusieurs individus lorsqu’il se rend dans des bars pour enlever des affiches
républicaines. Les
prises d’armes dans les mairies constituent une autre forme de violence
soulignée par les autorités. 5 prises d’armes sont à noter pour
l’ensemble du département. Elles ont lieu dans les municipalités au pouvoir
des insurgés comme à Sauveterre (sous le contrôle du maire Magne), ou par la
force comme à Maleville ou à Villefranche et Millau (où les républicains
enfoncent les portes de l’Hôtel de Ville). Les prises d’armes se déroulent
de manière tumultueuse mais sans heurts notoires. Les protestataires et les
autorités communales veulent éviter toute effusion de sang. Aucune blessé
n’est à déplorer. Le
parti de l’ordre et la presse
conservatrice qualifie ces actes de « pillage et de vol ». Les
insurgés les appellent « réquisitions » ou « moyens
d’assurer la défense de l’ordre » et « de la Constitution ».
L’interprétation n’est pas la même. « Cette rareté des incidents
graves constitue une nouvelle preuve pour les historiens soutenant que les
insurgés du 2 décembre ont agi pour défendre la République [6]. »
Les
conservateurs ont mis en avant, la violence supposée, des incidents imaginaires
ou les propos des insurgés. La presse locale diffuse une lettre du maire de
Rignac dans laquelle celui-ci exprime son action et fait état des propos
qu’il a entendu de la part de l’ouvrier Ramondenc : « Il est
convenu, mes amis, qu’il nous faut les armes pour aller à Rodez, nous,
travailleurs ! rendre visite aux riches, aux fainéants, aux oisifs, qui ne
font rien que consommer et ne produisent rien ! [7] » Ils
sanctifient l’action de l’autorité et de la force armée et rendent grâce
à leur force et à leur bravoure respective. L’article relatif à la cérémonie
du serment prêté par les hommes de la gendarmerie de Millau devant le tribunal
civil de cette ville au cours de laquelle M. Pujade, procureur de la République
prononce une allocution dans ce sens
est emblématique de cette tendance. Le Journal de l’Aveyron
estime que ce magistrat exprime alors « d’une manière digne
et convenable le sentiment du pays[8] » : « Messieurs, l’organe du
Ministère public se félicite de cette solennité, qui lui permet de rendre un
hommage éclatant au courage et au dévouement que vous avez montrés dans les
évènements providentiels qui viennent de sauver la société. Les faux calculs
et les trompeuses espérances ne sont plus possibles aux méchants, les passions
anarchistes savent, à cette heure, que si jamais elles tentaient de relever
leur tête, elles vous retrouveraient aussitôt en présence pour les combattre
et les anéantir au péril de votre vie. Gloire et reconnaissance à votre abnégation
toute patriotique.[…][9]. » La
presse locale se fait l’écho des troubles qui se sont produits à travers
l’Hexagone dans des rubriques intitulées « Troubles dans les départements [10] »
ou « Rapport sur les évènements politiques survenus dans les départements
[11] ».
Elle
reprend ainsi les évènements qui se sont produits dans les départements
limitrophes mais aussi ceux qui se sont produits à Bédarieux et l’histoire
de Clamecy. S’appuyant sur le récit donné par le Journal de la Nièvre du
13 décembre, la presse décrit l’insurrection de cette petite ville
jusqu’au moment où elle est délivrée « de ses barbares
et lâches oppresseurs[12]». « Plusieurs maisons sont
fouillées de fond en comble […] La recette particulière est envahie ;
la caisse contenant de 3 à 4000 francs est enlevée. Des engagements partiels
entre les insurgés et quelques hommes d’ordre qui s’opposent à la révolte
ont lieu sur plusieurs points de la ville ; les coups de feu partent de
toutes parts, et plusieurs individus tombent blessés ou atteints mortellement.
[…] C’est alors que la cité offre l’image la plus affreuse de la
confusion et du désordre, que les cris les plus barbares se font entendre :
Vive Barbès ! Vive la guillotine ! Mort aux blancs! Et que
l’orgie la plus cynique succède aux scènes qui viennent d’ensanglanter la
ville [13]. » De
tels propos ne sont-ils pas à même d’indigner les gens d’ordre ? Mais
la presse aveyronnaise va plus loin en poursuivant par une présentation des
victimes des insurgés : « Outre les deux gendarmes
massacrés à la défense de la prison avec des circonstances horribles, puisque
les insurgés agitèrent la question de savoir s’il ne fallait pas essayer de
prolonger leur existence pour jouir de leur martyre, on ne compte jusqu’à présent
que dix personnes tuées pendant l’insurrection, parmi lesquelles se trouvent
un enfant de treize ans, atteint près de sa mère, et l’estimable M.Manier,
instituteur à Clamecy depuis plus de vingt ans [14]. »
Et
dans une terre où la religion catholique est une des bases de la société,
elle continue en rappelant les sévices subis par un membre du clergé pour
emporter définitivement les dernières hésitations : « Parmi les faits qui
regardent le clergé, le plus saillant est celui de l’arrestation de M.Vernet,
curé d’Arthel. Cet ecclésiastique, qui arrivait d’Auxerre le 5 au soir,
est tombé entre les mains des insurgés qui, pendant deux heures et demie,
l’ont abreuvé d’outrages, accablés de mauvais traitements. Ils l’ont
bafoué, insulté, frappé de coups de bâtons et de crosses de fusils ;
ils ont percé, lacéré ses vêtements avec une bisaigüe ; ils l’ont
plusieurs fois menacé d’un coup de pistolet ; ils l’ont renversé deux
fois par terre ; enfin, après un coup d’épée dans les reins, ils
l’ont relâché […] [15]. » La
résistance républicaine est présentée à l’opinion comme étant le fait
d’affreux bandits et de partageux –comme en juin 1848- mais aussi (et la
situation est donc pire qu’en 1848) celle de barbares et de sauvages !!! Ces mots sont ceux du discours anticommuniste qui a été développé
pendant trois ans par les partisans de l’ordre. Il y a donc continuité entre
la campagne commencée par les orléanistes et les légitimistes en 1849 et la
possibilité pour les bonapartistes d’accréditer la
fantasmagorie
d’une jacquerie en 1851 ou en 1852. Ainsi
naît, la légende noire de l’opposition au coup d’Etat. La
campagne pour légitimer le coup d’Etat commence. Les journaux proches du pouvoir s’empressent de la relayer. Dans la proclamation qu’il fait afficher le 2 décembre 1851,
Louis-Napoléon Bonaparte ne prétend t’il pas tenir du peuple la mission de
« fermer l’ère des révolutions [16]»
et de le « protéger contre les passions subversives [17]» ?
Dans une proclamation aux habitants de Paris, dans les premières heures du soulèvement,
son Ministre de la guerre Saint-Arnaud n’écrit ’il pas : « Les
ennemis de l’ordre et de la société ont engagé la lutte. Ce n’est pas
contre le gouvernement, contre l’élu de la nation qu’ils combattent, mais
ils veulent le pillage et la destruction [18] » ? Loin
d’être le « fruit spontané d’un affrontement de mentalités [19] »,
la légende noire correspond elle aussi à un projet politique précis. Il
semble que, très rapidement, Louis Napoléon Bonaparte et les membres les plus
« politiques » de son entourage ( Flahault[20],
Morny[21],
Persigny et Rouher) mesurent l’énorme avantage qu’ils peuvent tirer des
« bavures [22] »
survenues lors de la résistance au coup du 2 décembre. Grâce
à leur totale maîtrise des moyens d’information, ils ont la possibilité de
légitimer à posteriori le coup d’Etat. Les partisans du Prince-Président
le félicitent d’avoir pris les devants et levé l’hypothèque de 1852 tant
redoutée des hommes d’ordre. Ils affirment haut et fort que cette échéance
était à juste titre redoutée. A leurs yeux, les horreurs de 1851 montrent
fort bien, ce qui se serait produit en 1852, sans le geste salvateur du président
[23].
La
peur sociale est ainsi démesurément amplifiée. Le spectre rouge est
une nouvelle fois brandi. Dans son Récit du coup d’Etat de décembre 1851,
à Paris et en province, Eugène Ténot insiste sur le rôle qu’a joué la
peur d’une victoire des rouges aux élections de 1852. 20 ans après l’évènement,
il parle d’une peur incompréhensible, d’une véritable « épidémie »
qui a gagné l’ensemble des milieux conservateurs, surtout en province. Ce
matraquage de l’opinion par la thèse officielle va porter ses fruits.
Philippe Vigier parle d’un retournement des notables. « [Si] les notables orléanistes
et légitimistes, en province comme à Paris, ont d’abord fraîchement
accueilli un coup de force qui démet de leurs mandats, voire emprisonne, leurs
représentants à l’Assemblée, leur attitude change du tout au tout à partir
du 10 décembre – avec l’annonce des mouvements provinciaux, et le
matraquage de l’opinion par la thèse officielle [24]. »
Et, reprenant Charles Seignobos, il illustre ce retournement en citant le député
orléaniste Barante : « Si le
coup de main s’était borné à dissoudre l’Assemblée, à mettre 300 députés
en prison, à supprimer la liberté de la presse, je doute que l’assentiment
populaire fût venu le sanctionner. Mais la répression de la jacquerie a changé
l’état de la question [25] .» Victor
Schoelcher puise dans Le Moniteur la matière de sa dénonciation contre
la campagne de calomnies dirigée contre les insurgés, contre les ruraux en
particulier. Les
résistants au coup d’Etat y sont accusés de se livrer à toutes sortes de
pillages, au massacre d’enfants et de prêtres, à la torture, à des danses
macabres autour de leurs victimes, au partage et au viol des jeunes femmes, au
blasphème, à la dévastation des presbytères... Sur
cette campagne pour légitimer les crimes des décembriseurs, Schoelcher, amer,
écrit : « Les termes manquent pour stigmatiser d’aussi abominables
discours. Où la haine imagina-t-elle jamais des accusations plus repoussantes,
plus impossibles? Notre cœur se soulève à y penser[26]. » B
- La lutte pour le droit La
thèse de la lutte pour le droit qui succède à celle de la jacquerie
n’apparaît que plusieurs années après les événements. L’ouvrage
de Eugène Ténot intitulé «
Récit du coup d’Etat de décembre
1851, à Paris et en province »
paru en 1865 éclaire sous un angle nouveau les mobiles insurrectionnels.
L’auteur met en évidence la motivation juridique fondamentale des insurgés
et démontre ce qu’il appelle « les
inventions calomnieuses lancées par la presse du parti de l’ordre et la rareté
des délits commis [27]».
Il met en exergue le fait que les contestataires se sont battus pour la défense
de la constitution violée par le président de la République. Ces derniers ont
pour cela pris pour référence les articles quarante-huit et soixante-huit de
la Constitution de 1848. Le
contenu de ces articles est le suivant : Article
quarante-huit : « Avant
d’entrer en fonction, le Président de la République prête, au sein de l’Assemblée
nationale, le serment dont la teneur suit : « En présence de Dieu et
devant le peuple français représenté par l’Assemblée nationale, je jure de
rester fidèle à la République démocratique une et indivisible et de remplir
tous les devoirs que m’impose la Constitution. » Article
soixante-huit : « Le président de la République,
les ministres, les agents et les dépositaires de l’autorité publique sont
responsables chacun en ce qui le concerne de tous les actes du gouvernement et
de l’administration. Toute mesure par laquelle le Président
de la République dissout l’Assemblée nationale, la proroge ou met obstacle
à l’exercice de son mandat est un crime de haute-trahison. Par ce seul fait, le Président
est déchu de ses fonctions, les citoyens sont tenus de lui refuser obéissance,
le pouvoir exécutif passe de plein droit à l’Assemblée nationale ; les
juges de la Haute-Cour de justice se réunissent à peine de forfaiture ;
ils convoquent les jurés dans le lieu qu’ils désignent pour procéder au
jugement du Président et de ses complices, ils nomment eux-mêmes des
magistrats chargés de remplir les fonctions de ministère public. Une loi déterminera
les autres cas de responsabilité ainsi que les formes et les conditions de la
poursuite [28]. » A
Rodez, Millau, Saint Affrique et Villefranche, les républicains ont tenté de
renverser les autorités municipales (ou siégé pendant un temps en parallèle
à celles-ci) à cause de la « violation de la Constitution »
et du non-respect de ces deux articles par Louis Napoléon Bonaparte. Le
texte publié par la Commission Constitutionnelle provisoire du département de
l’Aveyron est clair sur ce point puisque ses membres appellent les habitants
de Rodez et du département à refuser l’obéissance au gouvernement et
à ses agents : « Un pouvoir traître et
parjure a porté sur la Constitution une main sacrilège. L’assemblée
nationale a été dissoute par le Président de la République pour n’avoir
pas voulu servir son ambition. Le devoir du peuple est tout tracé ; il défendra
la Constitution confiée à son patriotisme. Nous avons pris l’initiative
d’une résistance à la force ; le droit est avec nous, vous serez avec
le droit. Le pouvoir est déchu de ce fait ; ses agents essayeront de
s’imposer encore à vous, peut-être essayeront-ils de pousser contre vous vos
frères armés, les soldats [29]. » La
proclamation affichée sur les murs de Rodez le 3 décembre proclame la déchéance
de Louis Napoléon Bonaparte en se référant implicitement à l’article
soixante-huit. Puisqu’il est parjure à son serment, son autorité n’est
plus reconnue. La Commission ne reconnaît que la Constitution et appelle le
peuple à se lever pour la défendre. Dans
une autre proclamation, datée du 4 décembre, la Commission appelle le
commandant militaire et le capitaine des gendarmes de Rodez à venir prendre ses
ordres. Dans ce texte, l’action du Prince-Président est qualifié de « crime
de haute trahison [30] ».
Ses agents sont déclarés « déchus de toute autorité légale [31] »
car ils se sont « rendus complices de son crime [32] ».
La souveraineté du peuple est rappelée : « Le peuple est rentré dans la
plénitude de ses droits […] ses élus sont seuls investis d’une autorité légale [33] ». Le caractère légal
de la défense de la Constitution est rappelé : « Vu les articles 68
et 110 de la Constitution [34] ». A
Millau et à Saint Affrique, les opposants au coup d’Etat ont installé un
piquet de la garde nationale devant la mairie pour la défense de la Constitution violée. Dans
les bourgs de Marcillac, Sauveterre ou Salles - la-Source les insurgés se sont
battus pour les mêmes motifs. Ainsi, à Marcillac un émissaire de la
Commission Constitutionnelle provisoire du département de l’Aveyron est venu
destituer le conseil municipal car il continuait d’obéir à Louis Napoléon
Bonaparte. Il en est de même dans le canton de Sauveterre. Dans l’esprit des
insurgés, les conseils municipaux restés fidèles doivent être frappés de la
même déchéance que le Président de la République et être remplacés par
des citoyens résolus à respecter la Constitution et la République. La
défense de la Constitution a également animé les républicains qui ont marché
sur Rodez. Des insurgés ont rapporté, lors de leur audition que « tout
le monde savait qu’il était nécessaire de s’organiser pour défendre la
Constitution et marcher sur Rodez [35]».
Cela sous-entend que c’est sur ce motif que les émissaires ont été envoyés
par le comité insurrectionnel de Rodez pour soulever les campagnes. Pour cela,
ils n’ont pas mis en avant les articles de la Constitution totalement inconnus
par les populations rurales. Ils ont certainement déclaré que la République
était en danger. Ils ont également désigné leurs chefs et parmi ceux-ci, mis
particulièrement l’accent sur les notables dont les noms pouvaient être
connus. Lors de leur audition certains ont révélé « qu’ils avaient marché sur Rodez pour défendre la République »
tout en ajoutant « qu’ils n’en savaient pas plus [36]».
Le premier adjoint de Réquista,
Philippe Tourrel, averti des évènements de Rodez et invité par une lettre écrite
de la main du maire Audouard à s’y rendre, dit dans sa déposition que des
milliers d’hommes se sont réunis à Rodez pour y « défendre le bon
ordre et la propriété[37]». L’ordre
de défendre la République a donc été interprété de différentes manières
par la population. Attachés à un certain légalisme constitutionnel, les républicains
ont voulu le maintien de l’ordre. Ceci explique la présence de gardes
nationaux dans les colonnes ou parmi
les citoyens volontaires postés devant les différents lieux stratégiques. La
défense de la République implique aux yeux des insurgés le respect de la paix
publique. Aucun débordement n’a lieu là où les républicains contrôlent le
pouvoir. Les leaders de l’insurrection républicaine ont vu leurs ordres
respectés et ne se sont pas faits déborder par les masses insurgées. Pour
Maurice Agulhon, la thèse de la « jacquerie » est insoutenable
« dans la mesure où elle amplifie démesurément et où elle généralise
les faits de violence et de vol [38] ».
L’Assemblée nationale est dissoute par Louis Napoléon Bonaparte. Elle ne
peut donc pas se saisir du pouvoir exécutif qui doit lui revenir de plein droit
en vertu de l’article soixante-huit. Les républicains aveyronnais, loin d’être
des Jacques, ont voulu improviser les formes d’une fidélité à l’esprit
constitutionnel. C
- Les spécificités du
mouvement insurrectionnel aveyronnais : Le
tableau figurant ci-dessous juxtapose les condamnations des individus avec leur
appartenance sociale. Tableau
n° 20 : La répartition des catégories professionnelles par
condamnation.
Ce
tableau montre que 75 % des contestataires appartenant au milieu « bourgeois »
sont condamnés à être déportés en Algérie ou expulsés du territoire
tandis que moins de 5 % sont libérés ou mis sous surveillance. Dans le même
temps, 60 % des paysans sont condamnés déportés ou exilés et 40 % mis sous
surveillance ou libérés. La gravité de la participation est donc à peu près
proportionnée au rang social. Les
cadres de l’insurrection se trouvent dans la catégorie des bourgeois. Pour
avoir pris la tête de la résistance et avoir assuré l’organisation des
mouvements dans les communes révoltées, ils écopent des plus lourdes peines. Les
ouvriers-artisans, dont un certain nombre sont affiliés à des organisation
secrètes, payent eux aussi durement leur engagement pour la cause républicaine.
76 % sont condamnés à être déportés ou exilés alors que 13,5 % sont mis
sous surveillance ou libérés. Ils ont servi de relais dans les campagnes en
assurant la mobilisation des masses paysannes. Le
mouvement insurrectionnel est donc stratifié en trois groupes distincts :
les bourgeois en haut de l’échelle, les artisans dans la classe intermédiaire
et la paysannerie à la base. L’élan
insurrectionnel est venu des villes. La classe bourgeoise joue, ici aussi, un rôle
moteur. La participation des communes rurales et la participation importante des
habitants des campagnes peut laisser suggérer que l’insurrection est avant
tout un phénomène rural dans le département de l’Aveyron. Mais en fait,
l’impulsion au mouvement contestataire est donnée par les villes. C’est à
Rodez que le plan général d’insurrection s’amorce. C’est du chef-lieu, où
les principaux leaders républicains sont réunis, que les ordres partent. Les
émissaires de la Commission de Rodez poussent les habitants des campagnes
aveyronnaises à s’opposer au coup d’Etat. Partout où les républicains ont
tenté quelque chose, que ce soit de renverser l’autorité municipale ou des
prises d’armes, les recommandations sont venues des villes. La
résistance au coup d’Etat n’est donc pas un mouvement spontané né dans
les campagnes mais dans les villes et plus précisément dans le chef-lieu Rodez
et dans les chefs-lieux d’arrondissement de Villefranche et de Millau. Les
ordres n’ont pas été toujours strictement appliqués dans les villages. A Réquista,
les hommes appelés à s’armer et à marcher sur Rodez décident de ne rien
faire et « d’attendre la suite des évènements [39] ».
Le maire de Villecomtal se trouvant à Rodez, reçoit un écrit signé par la
Commission par lequel il est invité en sa qualité d’élu à se rendre dans
le chef lieu avec la garde nationale de sa localité pour défendre la
Constitution. De retour chez lui, il informe la population et préside la réunion
qui s’organise dans un café. Les hommes discutent, boivent et chantent et après
avoir fait « la farandole dans les rues de Villecomtal au son du tambour [40] »,
ils décident de se réunir et de partir le lendemain matin pour Rodez. Le
lendemain le maire détourne ceux qui veulent partir. Une
autre spécificité du mouvement aveyronnais est son éclatement sur
l’ensemble du département. Dans l’arrondissement de Rodez, 4 cantons sur 11
fournissent au moins un prévenu à l’insurrection. Dans celui de Villefranche,
le rapport est de 2 cantons sur 7. Dans celui de Millau, il est de 1 sur 9
cantons ; alors que dans celui de Saint-Affrique, il est de 4 sur 6. Enfin,
dans celui d’Espalion 2 cantons sur 9 voient des personnes arrêtées mais
sans que celles-ci n’aient participé à l’insurrection. Au total 13 cantons
sur 44 soit près d’1 canton sur 3 qui sont concernés. Mais ce chiffre est
trompeur. Si l’on observe à l’échelle communale, il apparaît que 26
communes soit 9 % seulement sont concernées [41] . Ces
chiffres montrent donc clairement l’éclatement du mouvement insurrectionnel
aveyronnais. Ce constat confirme les conclusions de l’historien Philippe
Vigier qui voit dans la France de cette époque une « addition de sociétés
rurales et urbaines fort diverses[42] ».
A une autre échelle, le département
de l’Aveyron se présente donc comme « une mosaïque de petites régions
réagissant différemment au coup d’Etat sans qu’il soit aisé d’expliquer
ces différences [43]. »
[1]
La « jacquerie » est le nom donné aux soulèvements paysans
d’ordre politique ou économique. L’origine provient d’une
insurrection qui eût lieu en mai et juin 1358 dans les Provinces du nord de
la France. Jacques est le sobriquet du paysan sous l’Ancien Régime. [2]
Arch. dép. Aveyron : 4 M 1 – 17. [3] Arch. dép. Aveyron : 4 M1-18 (7) 831. Témoignage
n°123, d’Adrien Colomb, âgé de 35 ans, maire et médecin, demeurant à
Rignac. [4]
Arch. dép. Aveyron : 4 M1-18 (7) 831. Témoignage
n°203, de Jean Baptiste Rouzière, âgé de 47 ans, cultivateur demeurant
à Labro, commune de Castanet. [5]
Agulhon M., 1848 ... [6]
Carbonnier
B., La
résistance républicaine au coup d'Etat du 2 décembre 1851 de Louis Napoléon
Bonaparte en Lot-et-Garonne. [7]
Arch. dép. Aveyron : PER 877. Journal
de l’Aveyron (
1852-1853). N° 1 de la 46e année, en date du samedi 3 janvier
1852. Arch.
dép. Aveyron : PER 609. L’Echo de l’Aveyron ( 1852-1853). N°703
de la 8e année, en date du samedi 3 janvier 1852. [8]
Arch. dép. Aveyron : PER 877. Journal
de l’Aveyron
(1851-1852) N°40 de la 46e année en date du mercredi 19 mai
1852. [9] Arch. dép. Aveyron : PER 877.
Journal
de l’Aveyron
(1851-1852) N°40 de la 46e année en date du mercredi 19 mai
1852. [10]
Arch. dép. Aveyron : PER 877. Journal
de l’Aveyron (
1850-1851). [11]
Arch. dép. Aveyron : PER 609. L’Echo de l’Aveyron
( 1851-1852). [12]
Arch. dép. Aveyron : PER 877. Journal
de l’Aveyron (
1850-1851). N° 102 de la 45e année en date du vendredi 19 décembre
1851 : rubrique « troubles dans les départements ». Arch.
dép. Aveyron : PER 609. : L’Echo de l’Aveyron ( 1851-1852)
rapporte également les évènements de Clamecy dans son numéro 699 de la 7e
année en date du samedi 20 décembre 1851. Il calque son propos sur celui
de son confrère. [13]
Ibid. Les propos en gras sont présentés
en italiques dans le texte originel. [14]
Arch. dép. Aveyron : PER 877. Journal
de l’Aveyron (
1850-1851). N° 102 de la 45e année en date du vendredi 19 décembre
1851. [15]Arch.
dép. Aveyron : PER 877. Journal
de l’Aveyron (
1850-1851). N° 102 de la 45e année en date du vendredi 19 décembre
1851. [16]
Texte reproduit dans l’annexe n° 3. [17]
Ibid. [18]
Fourn F., op. cit. [19]
Vigier P., « 1848, les Français et la République »,
Paris, Hachette 1998, réédition 1982, p 331. [20]
Traduit de l’anglais par le baron De Maricourt J., Le secret du coup
d’Etat. Correspondance inédite du Prince Louis Napoléon, MM de Morny, de
Flahault et autres. (1848-1852). Publié avec une étude de Phillip Guedalla
et une introduction de lord Kerry, Paris, édition Emile Paul Frères,
1928. [21]
Dans une circulaire du 10 décembre, il parle déjà de « guerre
sociale ». [22] Vigier P., op cit, p 231. Parmi celles-ci citons le meurtre
du gendarme Bidan et les exactions de Clamecy. [23] Belouino P., op.cit, p 229. « Le mal était aussi grand
dans l’apathie des bons que dans la perversité des méchants, et si
l’acte de salut du 2 décembre ne fut pas venu déjouer ces horribles
projets ajournés à 1852, un affreux réveil eut surpris cette société
engourdie dans son indolente quiétude. La prise d’armes du socialisme et
de la barbarie devait être générale ; sur tous les points de la France à
la fois, on devait se lever et massacrer ». [24] Vigier P., op cit, p 331. [25]
Ibid., p 332. Il cite alors
l’ouvrage de Seignobos C. La Révolution de 1848 – Le Second Empire.
Il cite un extrait de cette lettre datée du 20 décembre. [26] Fourn F., op cit., citant Victor Schoelcher. [27]
Carbonnier E.,
La
résistance républicaine au coup d'Etat du 2 décembre 1851 de Louis Napoléon
Bonaparte en Lot-et-Garonne.
L’auteur cite l’introduction de l’ouvrage de Tenot E. « Récit du coup d’Etat de décembre 1851, à
Paris et en province ». [28]
Carbonnier E. citant Tenot E. [29]
SLAESA : (Fond Pierre Carrère en cours de classement). La Commission
Constitutionnelle provisoire aux habitants de Rodez et du département de
l’Aveyron. [30]
SLAESA : (Fond Pierre Carrère en cours de classement). La Commission
Constitutionnelle provisoire élue par le peuple au commandant militaire et
au capitaine de la gendarmerie de Rodez. [31] Ibid. [32] Ibid. [33] Ibid. [34] Ibid. [35]
Arch. dép. Aveyron
: 4 M1-18 (7) 831. Liasse relative à Réquista. [36] Ibid. [37] Arch. dép. Aveyron : 4 M1-18 (7) 831. Liasse
relative à Réquista. Témoignage de M Philippe Tourrel, âgé de 52 ans,
avocat, demeurant à Réquista, en date du 2 février 1852. [38]
Agulhon M., La République au village, Plon, 1970, p 464. [39] Arch. dép. Aveyron : 4 M1-18 (7) 831. Témoignage
de M Philippe Tourrel, âgé de 52 ans, avocat, demeurant à Réquista, en
date du 2 février 1852. [40]
Arch. dép. Aveyron : 4 M1-18 (7) 831.Témoignage n°119, de Jean François
Eugène Biargues, notaire, maire de Villecomtal, âgé de 39 ans. [41]
26 communes sur un total de 286. [42]
Vigier P., 1848, les Français et la République, « En guise
d’introduction : Une France ou des France ? », Paris, Hachette,
1998. [43] Ibid. |
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