LA RÉSISTANCE RÉPUBLICAINE AU COUP D’ÉTAT DU 2 DÉCEMBRE 1851 EN AVEYRONMémoire de maîtrise présenté par GRÉGORY POUGET sous la direction de JEAN-CLAUDE SANGOÏ et JEAN RIVES septembre 2002 Troisième partie : Mesures et interprétations des journées de décembre 1851 en AveyronIl
convient dans une troisième partie d’analyser en profondeur l’insurrection
car les événements de décembre 1851 se sont déroulés sur une période
relativement brève. On a fait une description du mouvement insurrectionnel
aveyronnais et de sa répression dans les deux premières parties, il est nécessaire
maintenant de lui donner une interprétation dans une troisième partie. L’insurrection
aveyronnaise est-elle un mouvement spontané ? Obéit-elle à un plan mûrement
réfléchi et à une stratégie précédemment concertée par les républicains ?
Y-a-t-il une véritable spécificité de cette résistance républicaine par
rapport aux autres mouvements provinciaux ? Les
réponses à ces questions peuvent être étudiées sous trois plans. Chapitre
IX : Le rôle des sociétés secrètes
A
- L’origine, le
recrutement, les atouts Opérant
dans le secret et en dehors des voies normales de l’activité politique et de
la presse – journaux, pamphlets, brochures … - ce phénomène des sociétés
secrètes est difficile à cerner et à analyser. La seule preuve de son
existence est toujours apportée par des espions ou par les forces de police
dont les informations sont grossièrement exagérées ou complètement fausses.
Et même lorsque ces sources officielles sont confirmées par des preuves
judiciaires – établies sur le témoignage des conjurés, lors de leur
audition, avant ou après le coup d’Etat – le réseau de ces organisations
ne peut pas facilement être retracé. Difficile
a appréhender, ce phénomène n’en est pas moins important. Selon l’avis du
ministre de l’intérieur Morny, l’ampleur de la résistance républicaine en
province est due à « un complot
à grande échelle des sociétés secrètes ». Comment s’explique
le point de vue du pouvoir bonapartiste ? Pour
tenter de le comprendre, il est nécessaire de revenir en arrière. Il convient
d’observer les quelques années précédant le coup d’Etat. La naissance de
véritables sociétés secrètes s’est accélérée sous la pression de trois
phénomènes : la répression contre le parti démocrate-socialiste, les
rumeurs de coup d’Etat au fur et à mesure que les élections présidentielles
de 1852 approchent et enfin la remise en cause du suffrage universel par la loi
Baroche du 31 mai 1850.
Une multitude de clubs, de cercles et de sociétés
de secours mutuels ont vu le jour au lendemain de la proclamation de la République.
Cette effervescence de la première heure permet aux républicains de discuter
de choses publiques et de questions politiques en toute liberté. Mais les évènements
de juin 1848 et les résultats des élections de 1849 vont inquiéter la majorité
conservatrice de l’Assemblée qui pour combattre les républicains décide de
s’attaquer à leurs lieux de réunions et d’expressions. Avant que toutes les associations politiques
permanentes ne soient mises hors la loi (en juillet 1849) les républicains
commencent à se réfugier dans des organisations dont le nom sert de façade
aux questions qui y sont discutées. Dans les cercles littéraires ou les sociétés
des arts soit disant apolitiques, il y a toujours un fumoir ou une salle à part
où l’on discute des questions politiques. Les préfets tentent de contrôler
ce phénomène et procèdent à la fermeture de certains de ces clubs déguisés.
Les vertus du secret deviennent alors de plus en plus évidentes. La loi électorale de mai 1850 précipite le
mouvement. Cette
loi, très souvent utilisée pour fustiger le gouvernement de Louis Napoléon,
correspond à une refonte des listes électorales qui épure du corps électoral
tous ceux qui doivent se déplacer pour leur travail (travailleurs agricoles,
ouvriers). Objet de consolidation du pouvoir aux mains du parti de l’ordre, la
loi Baroche rejète dans l’ombre toute une frange de population constituant le
vivier du parti démocrate-socialiste. Elle exclut ainsi les démocrates-socialistes
du pouvoir. Morts politiquement, ces
hommes qui ne peuvent plus espérer de triomphe électoral alimentent les réunions
républicaines secrètes dans lesquelles ils peuvent librement s’exprimer. C’est
à partir de ce moment-là que commence le véritable essor des sociétés secrètes
en Aveyron comme dans bien d’autres départements. François
Mazenc témoigne de ce combat et de cet impératif dans son ouvrage :
« La Jeune Montagne étendit ses ramifications dans l’Aveyron :
deux délégués de Ganges (Hérault), initièrent à la société secrète un
certain nombre de citoyens de Millau et de Rodez.[1] »
Mais soucieux de légalité comme de légitimation, F.Mazenc poursuit :
« La Jeune Montagne n’était pas une société de conspirateurs,
puisqu’elle n’était organisée que pour la défense du gouvernement établi
et des lois existantes[2] .»
Il convient en effet d’observer une certaine prévention à l’égard de ce
phénomène : « Il y a une différence de fond entre les anciennes
sociétés secrètes où la clandestinité est délibérée car destinée au
coup de force, et les sociétés de la Nouvelle Montagne où la clandestinité
est contingente du fait des lois répressives et destinées à préparer les élections
de 1852 et une éventuelle défense de la Constitution [3]. »
Ces
sociétés recrutent par les moyens ordinaires de l’embauchage comme le
laissent apparaître les différentes auditions des témoins après les événements,
en décembre et en janvier 1852. Généralement, le prétendant se rend lui-même
au rendez-vous fixé pour y être initié selon les conseils d’un ami ou
d’un proche. Les
adeptes ne sont reçus en leur sein qu’après un interrogatoire et une cérémonie
spéciale. En Aveyron, nul témoignage ne rapporte les formes de l’initiation.
On
reprend donc ici la façon dont le journal Le Constitutionnel en date du
17 décembre 1851 présente celle-ci : «
- L’ initié, les yeux bandés,
est placé à genoux sur deux couteaux en croix et sur deux pièces de 5 francs,
et le dialogue suivant s’engage entre lui et l’initiateur : « -
Désires-tu être affilié à la société ? _ Oui ». «
- Promets-tu de ne jamais révéler
ses secrets ? Je le promets ». «
- Jures-tu d’obéir à tous les ordres qui te seront donnés, lors même
qu’ils te commanderaient de tuer ton semblable ? Je le jure ». « -
Que sens-tu sous tes mains ? Je sens deux couteaux et deux pièces de 5
francs ». « -
Ces objets sont placés là pour t’apprendre que si l’appât de l’argent
t’engageait à trahir la société, elle t’en punirait par la mort ». «
En ce moment, on débande les yeux du récipiendaire, et deux anciens affiliés,
saisissant les couteaux, les brandissent en disant : « Oui le frère
qui vendrait nos secrets mériterait la mort, et nous la lui ferions subir [4]. » Ce
récit d’une initiation a été reproduit avec des variations minimes par des
milliers de conjurés lors de leur audition par les magistrats après le coup
d’Etat. Le
serment des sociétés secrètes, très ritualisé, a une signification profonde
pour ses membres. Il vise à créer une véritable communauté. Les adeptes se
sentent comme des frères les uns avec les autres. C’est pour cela que les
nouveaux membres jurent de combattre leurs familles. La seule qui compte désormais
est la société secrète. Cette solidarité entraîne la définition
d’objectifs communs qui sont de combattre le parti de l’ordre et de
participer à l’avènement de la République démocratique et sociale. Pour se
reconnaître entre eux au quotidien, les affiliés utilisaient des signes
distinctifs ou des codes tel le « au nom des onze » utilisé au
moment du coup d’Etat. A
Rodez, le commissaire de police Hébert François Augustin, dit avoir cherché
à recueillir des renseignements dès son arrivée à Rodez[5]
sur les individus notables appartenant au parti rouge ou socialiste. Il résulte
de son enquête que les plus éminents de ceux-ci font partie d’une société
secrète[6] :
« J’ai appris que les chefs de ce parti à Rodez étaient à peu prés
les membres de la Commission soi disant départementale qui s’est montée à
Rodez le 3 décembre. Aux membres de cette commission, il faudrait ajouter
Anglade, brasseur, Acquier fabricant de voitures, et quelques autres individus
dont les noms ne me reviennent pas en ce moment [7]. » Les
réunions des chefs de cette société se font soit chez M Bouloumié avocat,
soit chez M Anglade, brasseur ; ou, de temps en temps, dans la maison d’Oustry,
rédacteur de l’Aveyron républicain. Les chefs en sous-ordre se réunissent
pour banqueter de temps en temps chez l’ aubergiste Tournier. Bertrand Carbonnier
explique la propagation et l’essor des sociétés secrètes en Lot-et-Garonne
par « la relative mansuétude dont faisaient preuve les autorités à leur
égard [8] ». Si
elles savent fort bien qu’il est formellement interdit de s’affilier en
vertu de la loi du 28 juillet 1848, le ministère de l’intérieur doit
toutefois envoyer à de multiples reprises des recommandations très fermes au
préfet du Lot-et-Garonne et aux sous-préfets. Les
autorités aveyronnaises connaissant les directives ministérielles ont mis en
œuvre une politique de surveillance qui semble avoir été un peu plus
efficace. A Rodez, le commissaire de police Hébert, s’explique dans son
rapport sur son attitude vis à vis des affiliés : « Connaissant
d’avance l’époque de leur réunion, je me contentais de réunir mes agents
pour intervenir au cas ou il y aurait eu des troubles, ou du bruit ». Il
dit ainsi savoir à quelles dates et en quels lieux les affiliés se réunissent
mais il reconnaît également n’avoir pris aucune initiative pour mettre fin
à ces réunions ! Il continue en reconnaissant que s’il n’a pas agi
vis à vis d’elle, n’a pas tenté de l’infiltrer et de savoir ce qui se
passait en son sein, c’est tout simplement par manque de moyens. Lorsque
l’on sait la hantise des serviteurs de Louis Napoléon vis à vis de « cette
lèpre sociale [9] »
que constituent à leurs yeux les membres des sociétés secrètes, il est
difficile de comprendre son attitude. « Ces
sortes de réunions ont toujours été fort calmes, et cela explique pourquoi je
n’ai jamais cherché à m’introduire parmi ceux qui en faisaient partie.
J’ai manqué d’agents pour savoir ce que les chefs de cette société secrète
disaient et faisaient entre eux ; ils agissaient avec la plus grande
circonspection, et recommandaient à leurs affiliés de se conduire avec calme,
et de ne pas troubler la tranquillité [10]. »
Concernant
la société secrète de Saint-Affrique, le sous-préfet fait faire par la
gendarmerie une enquête importante. Il en ressort que c’est chez
l’aubergiste Schneblein que se sont réunis les affiliés de la ville. Ce café
est depuis longtemps l’objet d’une surveillance spéciale. Schneblein est décrit
comme étant « de tous les conciliabules, de toutes les réunions
politiques clandestines qui se firent à St Affrique depuis 1848 [11] ».
Toulouse
André, expert géomètre, est perçu comme s’étant « depuis 1848 révélé
comme un sectaire de théories subversives ». Bien qu’il n’ait pas été
vu parmi ceux qui allaient « se mêler aux réunions des socialistes de
Saint Affrique », il est le Président d’un comité électoral
secret, et il devient le 4 décembre, Président du comité de résistance de
Saint-Affrique. A ce titre il apposa le premier sa signature au bas de « l’acte
protestataire et insurrectionnel [12]. »
Caillol
est décrit comme « étant de tous les repas, de toutes les réunions
clandestines, de tous les clubs politiques qui se firent à Saint Affrique
depuis 1848 [13]. »
Concernant
le rentier Paul Fourcaud, on peut lire dans son dossier la présentation
suivante : « […] On ne lui prête pas de mauvais desseins, mais
comme il a été de toutes les réunions politiques clandestines, de tous les
repas, de tous les banquets socialistes, comme il a pris part à tous les actes
les plus répréhensibles qui se sont produits, il a lui même fixé sa place du
côté des plus coupables. Heureux si le pas rétrograde qu’il a fait en empêchant
de nouveaux désordres lui était côté comme une circonstance atténuante
et ce serait justice [14]. »
Le
chapelier Lucien Foissac est quand à lui perçu comme étant « revenu des
ateliers des grandes villes où il a longtemps travaillé, imbu des plus
mauvaises doctrines » et ayant
« vite pris une part importante parmi les socialistes de St Affrique ».
Il est lui aussi accusé d’être « de tous les repas, de toutes les réunions
clandestines, de tous les clubs politiques qui se firent dans le pays depuis
1848 [15]. »
Le
menuisier Philippe Canac est présenté comme « un pilier
d’auberges, de cafés et cabarets adonné à la paresse et à la débauche ».
En politique, il est perçu comme « un
rouge redouté de tous les honnêtes gens. C’est un socialiste ardent et
dangereux. L’un des plus assidus de tous les conciliabules [16]. » Sous
l’appellation « affiliés aux Sociétés Secrètes », le sous préfet
de Saint-Affrique dresse deux listes. L’une est celle d’un Comité Electoral[17]
se réunissant et organisant des réunions politiques non autorisées, l’autre
est celle des sociétaires de la société secrète[18]
se réunissant de manière clandestine chez Jules Bouysset et dans d’autres
auberges ou chez des particuliers. Au
Monastère, des réunions secrètes ont également lieu. « Plusieurs
individus du Monastère, appartenant à la bande Rouge, tels que Marty Auguste,
Delfau tailleur, Auguste Bousquet menuisier, Beaumevielle père et fils, Glauzy
fils, Bousquet cordonnier, Régis Blanc, Dalous, Vayssade, Dalquier père et
fils, Daudé tisserand, et autres se réunissaient fréquemment [19]. » Le
caractère secret des réunions explique que depuis le mois de juillet de
l’année 1848 jusqu’à la veille du coup d’Etat, les preuves directes, matérielles
de l’existence des sociétés manquent aux autorités aveyronnaises. Si ces
dernières n’ignorent pas complètement la date des créations de ces sociétés,
elles ne connaissent pas les ressources dont elles peuvent disposer, les statuts
qui les régissent, le mode d’affiliation usitée en leurs seins, la liste
complète des membres ou les locaux habituels de réunion ; c’est à dire
tous les éléments constitutifs d’une société secrète.
Il
s’agit pour les sociétés secrètes d’un gage certain d’efficacité. Mais
ces sociétés clandestines organisées au niveau local ne peuvent tirer leurs
forces que si elles sont en relation les unes avec les autres. Les dirigeants républicains
du département savent pertinemment qu’une action armée commune d’envergure
n’est possible que si les lieux d’échange, les idées sont les mêmes et si
les sociétés sont organisées en réseau. C’est pour cela que Caussanel
essaye de mettre en place une organisation globale à l’échelle du département
et qu’il tente également – comme le procès du complot de Lyon tente de le
mettre en exergue – de relier le mouvement aveyronnais aux autres mouvements
du Sud-Est. B
- Les lieux, les idées, les réseaux : Les
lieux de réunion des républicains sont identiques sur l’ensemble du pays. Il
s’agit des auberges, des cabarets ou encore le domicile d’un des affiliés. Pour
« maintenir l’ordre dans la cité, le calme dans les esprits et
l’union dans les cœurs [20] »
les autorités de Villefranche font procéder à la fermeture du café Bals,
lieu de réunion des démocrates dans leur ville. « Il est de notoriété
publique que ce café ressemble beaucoup à un club, que c’est là que les
chefs sont sûrs de trouver leurs soldats ; que c’est là où les jours
de foire et de marché l’on conduit les gens de la campagne pour les
endoctriner»[21]. Ces auberges et cafés se trouvent dans toutes les
bourgades mêmes les plus petites mais c’est principalement dans les
chefs-lieux de canton que les réunions ont lieu et où les décisions les plus
importantes sont prises. Il
existe, parmi ceux qui ont joué un rôle majeur durant l’insurrection, les
cabarets situés à Rodez ou à proximité de Rodez : au Monastère dans
l’auberge de Poujouly, ou dans celle de Vital Beaumevielle. Ces lieux sont
depuis longtemps étroitement surveillés par la police. Voici
deux exemples d’interrogatoires concernant l’existence de sociétés secrètes.
Ils ont tous deux eu lieu suite aux évènements de décembre. Le premier est
effectué auprès d’une cabaretière, le second auprès du maire du Monastère.
Ils permettent de mettre en évidence les interrogations des gendarmes. « Il
y aura 6 ans à la St Jean prochaine que je vends du vin au détail, et que
j’admets même les buveurs à boire dans une pièce située au rez-de-chaussée,
et donnant sur la rue Ste Catherine ; il n’y a jamais eu chez moi de réunion
politique, il n’y a jamais eu de troubles dans ma maison ; le commissaire
de police Mouton s’y est présenté une seule fois […] . Je n’y ai jamais
donné à boire sur la demande que vous me faites, j’affirme que MM. Bouloumié,
Labarthe, Tenac et autres MM appartenant à l’opinion dite démocratique
n’ont jamais fréquenté ma maison [22]. » « Il
y avait au Monastère, une bande assez nombreuse d’individus que vous devez
connaître, professant des opinions très exaltées ; ils se sont réunis
pendant assez longtemps assez souvent, chez Hyppolite Marqués, commandant de la
garde nationale, mais des brouilleries étant survenues entre eux, ce dernier a
donné sa démission, et les réunions depuis 3 ou 4 mois, ont lieu à
l’auberge de Poujouly, où à celle de Vital Beaumevielle. […] N’avez-vous
pas connaissance qu’il aurait existé au Monastère une société secrète,
dont aurait fait partie la bande d’hommes exaltés dont s’agit ? J’ai
oui dire qu’il y avait un Comité secret à Rodez, dont Delfau aurait fait
partie, ainsi qu’il en convenait. J’ignore si les autres en faisaient aussi
partie. Je ne sais pas en quoi aurait consisté ce Comité [23]. » A
travers ses réponses, l’aubergiste rappelle la surveillance policière dont
il est l’objet vu sa profession. Le maire fait quant à lui état des réunions
des « rouges » de son village et de l’existence d’un Comité
secret à Rodez. Comment
se déroule la réunion d’une société secrète? Les
protagonistes se fixent un rendez-vous dans une auberge, puis, sur place, ils
montent à l’étage sous les yeux du propriétaire conciliant. Là, la
discussion s’engage. Les
adeptes y lisent aussi bien la presse nationale et notamment le journal démocrate-socialiste
La Réforme que le journal local L’Aveyron Républicain .
Les discours d’Alexandre Ledru-Rollin à la Chambre sont lus à haute-voix.
Des objets symboliques peuvent être présents. En
Aveyron, les perquisitions effectuées par la gendarmerie n’ont jamais permis
de découvrir « des lithographies ou des portraits contraires à 1’ordre
public [24]»
comme il en a été trouvé en
Lot-et-Garonne. Les gendarmes y ont découvert des gravures représentant
« Jésus le Montagnard », « La République défiant les rois »,
« La paix, la République, la justice faisant le tour du monde »,
quelques bustes de l’ancien député Charles Lesseps, de Félix Pyat et les
statuettes de Ledru-Rollin et de « La République, coiffée d’un bonnet
phrygien avec sur la tête une couronne d’immortelles [25] ».
Mais, lors d’une perquisition effectuée le 14 janvier 1852 par la gendarmerie
de Saint Affrique au domicile du menuisier François Fages, les gendarmes
trouvent « un drapeau portant les inscriptions suivantes, Liberté, Egalité,
Fraternité, Club de l’union démocratique de Saint Affrique [26] ». Des
exemplaires de La Voix du Proscrit de Dupont et Delescluze, un exemplaire
de La République Universelle de Juin 1851 et une brochure intitulée Le
Socialisme de l’Etat par Ferdinand Guillon, datée de 1849 et extraite du
journal La Démocratie Pacifique sont également retrouvées lors de
perquisitions[27].
Dans sa déposition, le tanneur Emile Tournemire rapporte que lors d’une
altercation opposant un de ses amis à un « rouge », il a entendu ce
dernier se plaindre qu’on « avait enlevé à son parti un drapeau rouge
chez Oustry [28] ». « Le
parcours de la diffusion des sociétés montagnardes est partout le même :
les militants des villes et des bourgs de marché adoptent les rituels et
commencent à initier des recrues dans les communes plus petites [29]. »
Ce phénomène est le résultat naturel des connections et des communications
orales entre les différents centres des cantons. Les petites villes de marché
sont autant de « centres » autours desquels les villages sont disposés
« en systèmes régionaux de relations sociales [30] ».
Elles concentrent les services administratifs comme les élites sociales. Les
notables - propriétaires fonciers et grands négociants – sont les
traditionnels intermédiaires culturels entre les plus hauts niveaux de
l’administration départementale, les centres de marché et, les villages
proches. Les éléments de la classe moyenne - marchands, boutiquiers et autres
artisans - constituent dans les chefs-lieux de cantons le second segment d’une
organisation à laquelle s’ajoutent les paysans dans les villages. Les marchés
et les foires permettent enfin de mettre en relation ces diverses catégories
sociales. Une fois l’impulsion donnée par les citadins, les leaders des
bourgs et des villages propagent les idées des sociétés secrètes et initient
des hommes des communes voisines. « En règles générales, les rituels
montagnards sont diffusés des communes les plus grandes vers de plus petites,
et des bourgs et villages agglomérés vers les hameaux et fermes [31]. »
Il
n’a pas été possible de dresser une carte montrant la dissémination des
sociétés secrètes sur l’ensemble du département car à l’exception de
l’arrondissement de Saint-Affrique, il n’y a pas de rapport de commissaires
de police les surveillant ou de rapports faits par les sous-préfets.
L’existence de ces sociétés est confirmé par quelques mentions dans des
rapports ou quelques mots dans des dépositions mais cela n’est pas suffisant
pour pouvoir quantifier leur importance. Il est également difficile de mettre
en lumière leurs relations. Ces
limites étant faites, il convient d’observer leur action au moment du coup
d’Etat. C - L’action des sociétés secrètes au moment du coup d’Etat Les
témoignages déjà observés sont-ils une vision objective des faits ou une
simple exagération visant à amplifier le rôle des sociétés secrètes avant
et pendant l’insurrection ? L’importance
de leur action durant les événements de décembre 1851 a été l’objet
d’un large débat entre les historiens. Selon Adrien Dansette « certains
en contestent 1’importance tandis que d’autres, au contraire, 1’amplifient [32] ».
Il convient d’essayer de mesurer leur réel impact dans le mouvement de résistance
républicaine aveyronnaise. Caussanel
de Villefranche, le leader républicain a été inculpé dans l’affaire du
complot de Lyon, comme étant l’un des coordonnateurs des réunions secrètes
qui se tenaient en Aveyron. Dans
une lettre interceptée par la police, Louis Caussanel était nominativement cité.
Dans
le courrier saisi, le 3 novembre, à la poste de Lyon, se trouvait une lettre
d’un nommé Berthomieu, habitant de Voiron (Isère) à Alphonse Gent, avocat,
l’un des instigateurs du mouvement. Il était dit dans ce document : « […]
L’Aveyron marche bien ; mais il paraît que l’O(rganisation) n’est
pas établie sur le même pied que la nôtre. Millau est prêt au premier signal ;
Rodez aussi. Villefranche est la localité la mieux organisée ; à leur
manière, ils ont formé des cadres, et ces cadres ne doivent se lever et obéir
qu’à un seul chef dans chaque localité. «
Caussanel, avec qui j’ai causé longuement, m’a répondu du succès dans son
département, au premier signal, tant dans les villes que dans les campagnes les
plus populeuses du département […] [33]» Les
révélations de la pièce saisie conduisent les autorités à faire procéder,
à Villefranche, à l’arrestation de Caussanel, le vendredi 8 novembre à 7
heures du matin. « Ces réunions
éprises de légalité, avaient pour but essentiel et avoué de préparer
les élections futures [34]. » Caussanel est
sans contestation possible l’un des principaux affiliés aveyronnais comme son
ami Moins, la plupart des notables ruthénois tel François Mazenc ou l’avocat
Bouloumié, qui obtient sa libération, et les chefs républicains de
Saint-Affrique. En octobre 1851, le Comité de L’Aveyron
Républicain s’entend avec le
Comité de L’Union Républicaine
du Tarn, pour publier conjointement
une brochure intitulée « Almanach
Républicain des Paysans de l’Aveyron et du Tarn ». Dans celle-ci, ils dénoncent les intrigues et les suspicions
qui font l’étoffe du coup d’Etat qui se prépare et lancent un appel à la
défense de la République. Les chansons occitanes de Rozier de Sauveterre, très
populaires dans la région, y figurent en bonne place à côté d’articles de
spécialistes agricoles et de journalistes politiques. Commencée à Rodez le 1er
décembre, jour de la foire de la Saint-André, la distribution de la brochure
est un succès. L’affluence est grande chez les dépositaires, mais la police
prévenue vient la saisir. Elle n’en retrouve qu’un faible nombre. Distribuée
de manière gratuite, elle a vite trouvé preneur. Profitant de la foire, de nombreux démocrates
venant des divers points du département se réunissent le 1er décembre
dans les bureaux de L’Aveyron
Républicain
à partir de 8 heures du soir. On y discute de nombreuses questions concernant
l’activité des républicains et des prochaines élections. Vers la fin de la
réunion, fort tard dans la nuit, Caussanel déclare : « Au lieu de
nous occuper d’élections futures, il faut dès à présent nous concerter
pour organiser la résistance en cas de nécessité ». Un comité de résistance
est finalement créé. Parmi
ses membres figurent bon nombre de membres des sociétés secrètes, tel
Ramondenc, Mazenc ou Moins. Les hommes
se séparent après avoir pris la décision de se réunir le lendemain matin
chez Bouloumié. La stratégie définie consiste à se rendre maître de
la préfecture (Rodez). Pour ce faire, à l’annonce du coup d’Etat, ils décident
d’appeler aux armes tous les « frères » et de les concentrer sur
Rodez. Les
membres des sociétés secrètes n’ont pas anticipé le coup d’Etat. Ils
n’ont donc pas pu préparer l’insurrection et organiser une action concertée.
Caussanel a prêché dans le désert et son action du 1er décembre
est trop tardive pour pouvoir prétendre être réellement efficace. Il
n’y a pas eu de relations entre le mouvement républicain aveyronnais et des
sociétés d’autres départements. Les liens avec le département du Tarn et
les contacts avec le Comité de L’Union
Républicaine du Tarn n’ont pas
été activés. La complicité n’a servi qu’à la parution d’une brochure.
Les contacts dévoilés lors du procès de Lyon ou les rapports nés lors
de l’affaire de Perpignan ont eux aussi été sans lendemain. Il n’en reste pas moins que les sociétés secrètes sont tout de même parvenues à encadrer la population et à guider celle-ci vers des objectifs tels que la prise d’une mairie ou la marche en colonne. Elles ont donné l’impulsion au mouvement insurrectionnel aveyronnais. [1]
Mazenc F., Coup d’Etat du 2 décembre 1851 dans l’Aveyron, Albi,
Imprimerie Nouguies, 1872, p. 3. [2]
Ibidem., p 5. [3]
Négrel F., Clandestinité
et réseau républicain dans le Haut-Var : La société secrète
montagnarde d’Artignosc (1849-1851), Les Mées, Association
1851-2001, 2001.L’auteur reprend alors des propos de M. Agulhon. [4]
Belouino P., Histoire d’un coup d’Etat ( décembre 1851) d’après
les documents authentiques, les pièces officielles et les renseignements
intimes, précédé d’une introduction et suivie d’une conclusion
par M Amédée De Cesena., Paris, Ludovic Brunet et Cie, 1852, p 224. [5]
Cela fait huit mois qu’il est en poste à Rodez lorsque survient le coup
d’Etat. [6] Arch. dép. Aveyron : 4 M1-18 (7) 831. Témoignage
numéro 98 de Hébert François Augustin, 37 ans, commissaire de police de
la ville de Rodez, demeurant à Rodez, en date du 31 décembre 1851. [7]
Ibid. [8]
Carbonnier
B., La
résistance républicaine au coup d'Etat du 2 décembre 1851 de Louis Napoléon
Bonaparte en Lot-et-Garonne. [9]
Belouino P., Histoire d’un coup d’Etat ( décembre 1851) d’après
les documents authentiques, les pièces officielles et les renseignements
intimes, précédé d’une introduction et suivie d’une conclusion
par M Amédée De Cesena, Paris, Ludovic Brunet et Cie, 1852, p 218. [10] Arch. dép. Aveyron : 4 M1-18 (7) 831. Témoignage
de Hébert François Augustin, commissaire de police de Rodez, op. cit. [11] Arch. dép. Aveyron : 1 M 827. Informations
contenues dans le dossier Schneblein Edouard (cafetier, âgé de 35 ans,
marié et père de 4 enfants, demeurant à St Affrique, contumax puis détenu :
n°3 2ème catégorie)
fait à St Affrique, le 20 janvier 1852 par le sous-préfet et transmis pour
renseignement au préfet. [12] Arch. dép. Aveyron : 1 M 827. Informations
contenues dans le dossier de Toulouse André (expert géomètre, demeurant
à St Affrique, âgé de 50 ans, marié sans enfant, détenu n°14 de la 1ère
catégorie). [13] Arch. dép. Aveyron : 1 M 827. Informations
contenues dans le dossier de Caillol Jean (coutelier, célibataire âgé de
26 ans, demeurant à St Affrique, détenu n°15 1ère catégorie). [14] Arch. dép. Aveyron : 1 M 827. Informations
contenues dans le dossier de Fourcaud Paul (rentier, célibataire, âgé de
34 ans, demeurant à St Affrique, détenu, n°5 de la 1ère catégorie). [15] Arch. dép. Aveyron : 1 M 827. Informations
contenues dans le dossier de Foissac Lucien (chapelier, âgé de 31 ans,
marié 3 enfants, détenu, n°6 en 1ère catégorie). [16] Arch. dép. Aveyron : 1 M 827. Informations
contenues dans le dossier de Canac Philippe (menuisier demeurant Saint
Affrique, âgé de 30 ans veuf et sans enfant, détenu, n°7 de la 1ère
catégorie). [17] Arch. dép. Aveyron : 1 M 827. Ce
comité comprend : Toulouse André, président ;
Fourcaud Paul, vice-président ; Bouysset jules, secrétaire ;
Thiers Jean, scrutateur ; Fernaud François, scrutateur ; Fages
François, scrutateur et Coeurvillé Gabriel, scrutateur. [18]
Sur cette liste figurent les noms de Bouysset Jules ; Puech Augustin ;
Coeurvillé Gabriel ; Fages François ; Bonnafous Pierre ;
Caillol Jean Etienne ; Canac Philippe ; Marouck Jean Jules
Hilarion ; Fourcaud Paul ; Foissac Jean Lucien ; Fernaud François
et Schneblein Edouard François [19] Arch. dép. Aveyron : 4 M1-18 (7) 831. Témoignage
n° 180, de Louise Serres, femme de Joseph Ségorié, âgée de 50 ans, mégissier. [20]
Arch. dép. Aveyron : 4 M 774. Lettre
du sous-préfet de Villefranche adressée en date du 7 décembre au préfet
de l’Aveyron. [21]
Ibid. [22] Arch. dép. Aveyron : 4 M1-18 (7) 831. Témoignage
n° 174 de Julie Ramond, femme d’Antoine Armand, âgée de 29 ans,
cabaretière, demeurant à Rodez. [23] Arch. dép. Aveyron : 4 M1-18 (7) 831. Témoignage
n°202, de Jean Guillaume Cabrolier, âgé de 41 ans, maire résident au
Monastère. [25]
Carbonnier B., op.cit.
Tous ces objets ont été confisqués par le commissaire de police parce
qu’ils sont « de nature à inspirer au public qui fréquente cette
boutique des idées démagogiques ». [26] Arch. dép. Aveyron : 1 M 827. Informations
contenues dans le dossier de Fages François fait à St Affrique, le 20
janvier 1852 par le sous-préfet et transmis pour renseignement au préfet.
[27]
Arch. dép. Aveyron : 4 M1-18 (6) 830. [28] Arch. dép. Aveyron : 4 M1-18 (7) 831. Témoignage
n°152 de Emile Tournemire, âgé de 38 ans, marchand tanneur, demeurant au
Monastère.( en date du 9 janvier). [29]
Margadant T.W., French Peasants in révolt. The
Insurrection of 1851, Princeton,
1979, chapitre 6,p 121-137, traduit
de l’américain par Frédéric Négrel. Il poursuit en disant que
« ce processus de diffusion ville campagne peut quelquefois être
reconstitué en détail par les confessions des Montagnards des campagnes
après le coup d’Etat ». En Aveyron, cela n’a pas pu être le cas. [30]
Ibid. [31]
Ibid. [32]
Dansette A., Louis Napoléon Bonaparte à la conquête du pouvoir, éd.
Hachette, 1961 [33]
Ancourt A., op.cit., p 104-105. [34]
Vandeplas B., Des républicains villefranchois contre le bonapartisme fétiche
bonapartiste, Revue du Rouergue, année 2001. Pour l’auteur, Caussanel
est l’organisateur de ces réunions. Mais, vu la surveillance dont il était
la cible et l’accroissement des réunions à une époque où celui-ci était
emprisonné, il semble préférable de nuancer cette affirmation par celle
ici choisie. |
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Association 1851 pour la mémoire des Résistances républicaines |