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LES
BAGNES D’AFRIQUE HISTOIRE
de la TRANSPORTATION DE DÉCEMBRE. par Charles Ribeyrolles, ex-rédacteur en chef de La Réforme JERSEY, IMPRIMERIE UNIVERSELLE,
10, DORSET STREET. Londres,
Jeffs, Libraire, Burlington Arcade 1853
CHAPITRE V ALGER S’il
faut en croire ses faméliques et ses panégyristes, la pensée de Louis
Bonaparte était de coloniser l’Afrique, après avoir dégagé la mère-patrie. Ces
longues files de prisonniers, qu’il enlevait au sol natal, étaient les
recrues d’une France nouvelle, et ce que n’avaient su faire les deus
derniers gouvernements, le grand homme du coup d’Etat allait ‘‘accomplir. Pendant
six mois, tous les politiques de la bande ont, avec les gazettes vendues, chanté,
glorifié cette conception du maître, et, pétrie par eux, l’opinion publique
s’est peut-être égarée dans ces mensonges. — On est si lâche après les
tourmentes ! C’était,
d’abord, une étrange façon d’organiser et de comprendre les hautes
entreprises que d’ouvrir ainsi, avec le couteau, les entrailles de la France
et d’y puiser, comme un boucher, pour jeter un peu de son sang sur une terre
étrangère ! Mais
le Colbert du crime n’avait pas même sa haute pensée. La vérité
bientôt va luire, et l’on verra qu’il n’a colonisé que par des ossements ! Entrons
dans les bagnes... ALGER La
plupart des navires qui portaient le butin de Décembre à la côte d’Afrique
ont tour à tour débarqué dans la rade d’Alger. L’ancre jetée au plus
profond des eaux, les chefs d’escouades militaires faisaient former les lignes
sur deux rangs, et l’on comptait le troupeau qu’attendaient le LAZARET et
la MAISON-CARREE,
ces
deux blockaus de la mort. Le dernier de ces bâtiments fut d’abord
l’enceinte privilégiée qui recueillit les premières phalanges :
toujours fidèle à sa logique de tourmenteur et de bourreau, le gouvernement
l’avait choisie parce qu’au milieu des fièvres et des exhalaisons fétides,
les puis vigoureuses natures elles-mêmes ne pouvaient y tenir longtemps. Plus tard seulement, quand les désastres
firent scandale, on voulut bien ouvrir le Lazaret aux pestiférés du
Socialisme ! La
revue des captifs passée, la cargaison humaine scrupuleusement comptée, les
gendarmes entassaient leurs victimes dans de vastes chaloupes, et les rames
poussaient au port. Là, dans les premiers temps, affluait de tous les points de
la ville une population ardente et fraternelle, qui saluait les proscrits au débarquement.
Le gendarme traînait son sabre en vainqueur, l’officier frappait sur son épée,
la police insultait, l’état-major faisait tempête ou ricanait insolent, mais
le peuple acclamait les vaincus du droit, et cette grande consolation, après
tant de hasards de la guerre et de la mer, relevait l’âme des martyrs ! De
leurs poitrines, en vain déchirées par les lentes fièvres du ponton,
sortaient les chants vengeurs et le cri puissant de Vive la
République ! Alors,
en dehors des haies militaires, sur les portes, sur les places, sur les toits,
on voyait la foule se découvrir, salut pieux à la liberté mourante, mais qui
se réveillera bientôt partout, puisqu’on l’acclame ainsi dans le vieux nid
des forbans même ! Ces démonstrations, plusieurs fois répétées, irritaient profondément la soldatesque à panaches qui faisait là-bas la besogne du parjure. Le gouverneur Randon surtout avait horreur de ces cordialités vengeresses, et, pour échapper à cette condamnation redoutable du noble instinct populaire, lors des derniers débarquements, il interdit le passage à travers la ville : le crime n’aime pas les témoins. Pour ces derniers convois, des embarcations venaient prendre à bord les transportés, et les débarquaient au Lazaret sans toucher terre. LA
MAISON-CARRÉE A
l’un des angles du port d’Alger, et faisant presque face à la ville, se
trouve un vieux bâtiment mauresque, assis au milieu des marais et fermé comme
un tombeau : c’est ce qu’on appelle la Maison-Carrée. L’intérieur
se divise en une vaste cour et des couloirs qui la longent sur ses quatre côtés.
C’étaient là jadis les écuries du dey ; l’on y jette aujourd’hui
les proscrits de Décembre : après les chevaux , les martyrs ! Quand
ils sont entrés dans cette cage en pierre qu’allument les rayons ardents du
soleil africain, les prisonniers sont divisés par escouades de soixante, et
chaque famille a son
compartiment. Point de lit : des hamacs pour quelques uns, de maigres
paillasses pour les autres. La nuit, les chaleurs étant tombées, l’humidité
des brises imprègne et perce les murailles. L’insecte, le scorpion, la
tarentule, tous les reptiles vipérineux de ces climats deviennent les hôtes
des prisonniers, et leur sommeil, agité par les fièvres et les piqûres,
devient un supplice. Quant,
au régime alimentaire, il rappelait à peu près celui des pontons. On
distribuait, le matin, par escouade et par plat, de la soupe grasse, avec son chétif
assortiment de viande pourrie ; le soir, venait le riz à grande gamelle,
et dix hommes s’attablaient autour de chaque chaudière pour y festiner. Pour
des prisonniers allanguis, brisés par les tortures d’un long voyage, ayant
souffert la faim, la soif plusieurs mois durant ; pour des hommes
qu’avaient épuisés tous les supplices et de l’âme
et
du corps, voilà ce qu’accordait la haute loyauté du gouvernement ! C’était
toujours, comme on le voit, la logique du bourreau. Ne
voulant pas se laisser mourir de cette misère affreuse et lente, toujours préoccupés
d’ailleurs du grand souci fraternel qui veut couvrir
les petits et les faibles, les Républicains nommaient des délégués, comme
sur les pontons, et ces mandataires, que la souffrance avait aguerris, portaient
au chef-geôlier les réclamations de famille : « Nous sommes
ici,
disaient-ils, par la victoire du crime, et l’on nous doit au moins,
comme vaincus, d’être traités en prisonniers de guerre. Pourquoi donc nous
condamner au régime de la mort lente, au supplice de la faim. » —
Vous êtes ici comme des disciplinaires, répondait le sbire, et vous serez
traités comme tels ; il n’y a point pour nous de prisonniers politiques,
il n’y a que le règlement. —
Laissez-nous acheter librement des vivres ; quoique Décembre nous ait ruinés,
nous les paierons. —
Achetez et payez, vous avez la cantine du gouvernement. Cette
cantine du gouvernement était une concession spéciale, un privilége de vente
accordé par l’administration à l’un de ces misérables qui viennent derrière
les prisonniers comme les chacals derrière les cadavres ; il s’appelait
Roustan et partageait sans doute avec son chef Randon, ou quelqu’un de ses
valets, les hideux bénéfices que lui valait la souffrance affamée des
captifs. Shyllock,
le juif de Venise, était moins lâche que ces corbeaux de guerre civile, il ne
taillait du moins que dans la chair humaine. La
nécessité pourtant fait loi, et la faim n’attend guère : les
prisonniers pendant les premiers jours achetaient donc café, sucre et vin à la
cantine du gouvernement, et se laissaient rançonner par leur pirate légal. Que
faire et pourquoi se plaindre ? toute protestation contre ces vols était
punie des fers. Tel
était l’opulent régime de cette Maison-Carrée, vieille écurie transformée
en prison par le pacha du crime, et c’est là qu’ont souffert et vécu des
milliers de Républicains tombés martyrs du droit et de la loi. Quelques-uns,
les plus heureux peut-être, y sont morts ! LE LAZARETLe
Lazaret, dont le nom seul explique l’ancienne destination, est un vaste bâtiment
à un seul étage s’étendant en long sur un rocher au pied d’Alger :
c’est la seconde maison-entrepôt et le plus grand magasin de la
transportation. au débarquement. A l’un de ses flancs, s’élève
le fort Bab-Azoun qui reçoit dans ses cachots ce que l’administration d’Alger
appelle les mutins politiques. Deux
grandes salles coupaient la face intérieure du côté de la mer et le derrière
avait deux parallèles, mais à larges meurtrières grillées à travers
lesquelles s’engouffraient le vent et la pluie ; quand les geôliers-sergents,
espèce de gardes-chiourmes, avaient compté leur butin
du jour, ils distribuaient les hommes par plats et les poussaient chaque
escouade dans son réduit ; là, point de lit, pas même de hamacs comme à
la Maison-Carrée : de la paille seulement qu’on jetait sur les dalles,
et de la paille rongée de vermine. Le jour, des fermentations chaudes
et lourdes, l’étouffement des plombs de Venise ; la nuit, l’humidité
glaciale et les fraîcheurs de la mer : deux maigres repas à la journée,
le riz le soir et de la viande avariée le matin ; comme surveillants, la
mer d’un côté, de l’autre, d’épaisses murailles et d’énormes
barreaux de fer ; au-dedans, et toujours l’oreille au guet, l’injure
aux lèvres, le regard provocateur, les espions-sergents. Voilà le système. Comme
la Maison-Carrée, le Lazaret avait sa cantine, sa cantine privilégiée, véritable.
douane où le vol tenait ses balances et suçait la faim. Toute réclamation était
regardée comme une injure et brutalement
châtiée ; l’administration avait sous la main le
fort
Bab-Azoun ! Que de drames terribles restés
inconnus n’ont-ils pas dû se passer entre ces murs, où la force insolente et
subalterne avait à son caprice tant d’énergies vaillantes et
de
caractères de fer ! avec les règlements
qui multipliaient les délits, et qui des contraventions font des crimes, avec
des natures perverses que la cupidité besogneuse
a dégradées, un mot, un geste,
un regard devient un attentat, et le
fort militaire était là qui s’ouvrait à toutes ces lâches vengeances ! Nous ne citerons qu’un fait ou
plutôt
un crime qui se rattache à ce fort Bab-Azoun. Le Lazaret et le fort avaient pour
gouverneur une seule capacité qui avait nom capitaine
de Mongeot. Cet homme que recommandait une ambition capable
de
toutes les lâchetés, cet homme deux fois geolier était en même temps
inspecteur général de la transportation et son grand
juge.
On
l’avait investi de cette fonction parce qu’on lui savait la nature et les
appétits du bourreau : le gouvernement le connaissait
bien. Un jour le capitaine de Mongeot
mande auprès de lui — sur dénonciation
d’un subalterne, le brigadier de Couba — un proscrit
ancien officier, le
lieutenant Millet, que le surveillant
délateur accusait d’être resté trop longtemps aux eaux de Rovigo. Le délit
était d’autant plus grave
cette fois
que
l’officier
en
cause` était brisé, souffrant, courbé sous
la fièvre
et
les rhumatismes ; le lieutenant Millet se
rend à l’ordre du gouverneur grand Juge, et
ce dernier sans respect pour le grade et le malheur,
outrage lâchement cet ancien compagnon d’armes ! —
Comment osez-vous violer les consignes, vous un ancien soldat, vous n’avez
donc point d’honneur ? —
J’ai été militaire, c’est vrai, répond Millet, mais la maladie ne connaît
point le règlement : je n’ai pu me rendre à l’heure. Exaspéré
devant cette calme attitude et cette fermeté tranquille, le capitaine de
Mongeot fait reconduire le captif à son lieu d’internement, et, dans un
rapport au gouverneur Randon, il demande un châtiment sévère contre une aussi
grave insubordination. — L’insubordination des rhumatismes ! — Le
gouverneur Randon, qui se mire dans les petites vengeances, fait droit à la
haine de son lieutenant décembriste, et Millet est condamné, pour
l’insolence de sa réponse , à passer un mois au cachot, sous la main de M.
de Mongeot, le roi du Bab-Azoun ! A
cette nouvelle, une espèce de délire s’empare de Millet : les longues
persécutions qu’il a subies, et la perspective des haines qui le guettent,
frappent son esprit et l’enfièvrent ; il part cependant ; il entre
au fort et commence sa nouvelle expiation : hélas ! c’était la
dernière ! trois jours après Millet est mort : — Comment est-il
mort ? On ne le sait, c’est un mystère de de Mongeot ! Nous
devons l’avouer pourtant, dans sa vie Millet avait commis un crime : le
brigadier de gendarmerie de Couba, son délateur, fils aussi misérable qu’il
était indigne soldat, le brigadier Vieille traitait son père comme une bouche
inutile : c’était une charge, un impôt, une servitude; et le pain lui
venait par bouchées et l’insulte était quotidienne. Le malheureux vieillard,
ainsi maltraité, conspué, s’était un jour avisé d’aller frapper à la
porte du proscrit Millet, qui l’avait admis à sa table, honoré, réconforté !
De là le crime, de là la haine, de là la
vengeance qui a fait un mort. O
terre
d’Afrique ! Au temps de Jugurta tu ne connus pas de tels monstres. Comme
soldat, tombé geôlier, le capitaine de Mongeot est connu maintenant, on sait
le régime de sa bastille, nourriture, surveillance et discipline ; voici
ses dialogues : Un
délégué. — Dans les forts, capitaine,
chacun de nous a demandé de quel droit on le tenait captif ; chacun de
nous, dans les pontons, a demandé pourquoi les
pontons ? en vertu de quel jugement ? où sont les dossiers ? où
sont les juges ? quel tribunal a dicté l’arrêt ? On nous a répondu :
« Cela ne nous regarde pas : vous le saurez en Afrique. » Nous
voilà maintenant en Afrique et sous votre main ; ni prévenus, ni jugés, ni condamnés :
vous soldat, qu’avez-vous à dire ? Le
CAPITAINE
DE MONGEOT. — Tout
cela ne me regarde pas, vous êtes les prisonniers du gouvernement, je dois et
saurai vous garder. Le
délégué. — Mais il y a des
catégories plus
des catégories moins :
sans
reconnaître le crime qui nous frappe, ni ses hiérarchies, ni ses divisions,
nous devons et voulons savoir ce que disent et valent ces différences plus
et moins. LE
CAPITAINE DE MONGEOT. — Il n’y a pour moi qu’une
Afrique pour tous ; je ne connais ni plus, ni
moins : vous
resterez ici sous la même loi, celle du châtiment, et de mon mieux je l’exécuterai :
c’est ma consigne — j’ai le fort Bab-Azoun ! Voilà
le héros ! Il
avait pourtant ses vues et sa politique cachée, cet Achille des geôles
africaines. Son cantinier — par privilège, — subissait parfois des
mortes-saisons, quand le troupeau des captifs s’en allait en internement, ou
que de petits convois de libérés voguaient vers la France. Le patron gardait
alors ces libérés-graciés quelques jours au moins, afin sans doute d’écouler
les produits et de ne point laisser l’industrie languir. On obtenait pourtant
le grand privilège de la sortie, quand on allait dîner à la taverne de de
Mongeot-Roustan ! Autre
spéculation. Parmi
les ouvriers proscrits prisonniers du gouverneur se trouvaient des tailleurs,
des cordonniers, des menuisiers, des citoyens enfin, travailleurs de toute espèce,
et pour toute besogne. On les aidait paternellement à remplir les tristes
heures de la captivité. Ainsi nos amis pouvaient travailler à la tâche ;
mais, de concert avec les patrons, on se réservait le monopole des fournitures,
et l’on gardait, de cette façon, les deux bénéfices du capitaliste et du
marchand. Entre ces deux usures, que devenait le salaire ? M.
de Mongeot pratiquait encore
une autre habileté. Gouverneur absolu de la maison centrale, il écartait avec
un soin religieux les parents et les amis des transportés. Le père ou la
fille, le frère ou la soeur ne pouvaient arriver dans son Lazaret qu’après
avoir traversé toutes les administrations d’Afrique. Mais les
juifs-maraudeurs, les spéculateurs-marchands, les loups-cerviers, araignées
des prisons, avaient accueil cordial et porte grande ouverte ! Pourquoi ?
Question d’escompte. Encore
une fois, voilà le Lazaret et son héros ! LA
CHARTE DU TRAVAIL Avant
que les prisonniers ne fussent expédiés sur les divers camps de la
transportation, des délégués de la police se présentaient soit au Lazaret,
soit
à la Maison-Carrée,
pour
dresser les listes générales de chaque détachement. Ces
matricules arrêtées, commençait un interrogatoire en forme, et chacun à son
tour avait à répondre aux questions suivantes : « Avez-vous
de l’argent, et voulez-vous l’utiliser en Afrique, soit dans la
colonisation, soit commercialement ? » Aux
ouvriers on disait : « Vous
qui n’avez point de capitaux, voulez-vous travailler de votre état ? » Et
aux laboureurs : « Voulez-vous
défricher, semer, cultiver ? on vous donnera la terre ? » Les
plus belles promesses étaient prodiguées ; on ouvrait aux regards de ces
pauvres les plus riches perspectives : les récoltes leur étaient présentées
opulentes et touffues dans un court avenir ; on entendait, dans ces belles
harangues, les métiers battre, l’enclume sonner, la navette courir, et les
capitalistes tiraient déjà dix du cent ! Malgré
toutes ces merveilles, la grande masse des transportés refusait : elle
devinait la fraude, le vol, l’épuisement fatal, sous ces magnifiques
hableries, et jalouse d’ailleurs de garder entière la fierté du droit, elle
ne voulait point donner sanction au crime qui la traquait, en acceptant ses
offres empoisonnées. Les
paysans, toutefois, hommes qui vivent au grand soleil, dont la poitrine aime
l’air libre et les vents, les paysans que la prison tue, acceptaient le
travail des routes, croyant aller aux champs, et tombaient dans le piège. Quant
aux ouvriers, ils demandaient en général à exercer leur profession librement. Sur
toutes ces données, et signalements pris, on dressait les listes, et pour la
première
fois alors, on établissait réellement deux catégories de transportés :
ceux qui se prêtaient aux vues de l’administration en acceptant le travail,
et ceux qui ne voulaient en rien aider le gouvernement dans son hypocrite projet
de colonisation forcée. Nous
verrons plus tard, par les détails qui suivront, quelle amère déception il y
avait au fond de ces offres calculées, et ce que valait cette grande charte du
travail ! Quand
la police avait arrêté ses divisions et formé ses groupes, elle sonnait le départ :
les uns allaient à Birkadem, les autres à Douéra, les deux camps-dépôts les
plus considérables : quelques petits détachements étaient envoyés dans
les chétives colonies de Aîn-Sultan, de Aîn-Bénian, de Loued-Boutan, de la
Bourkiska, pour y travailler soit au défrichement des terres, soit à la
construction des villages. Une
dernière escouade, celle des mutins, était réservée pour le doux régime du
fort de Bab-Azoun, ou les charmants loisirs des cachots de Bône. Qu’avaient-ils
fait ces grands coupables ? Ils avaient commis : celui-ci, le chant républicain,
celui-là, la remontrance à l’espion-sergent ; tel autre, une
protestation, ou le geste ennemi. Quels
révoltés ! LE
CAMP DE DOUERA A
dix-huit kilomètres d’Alger, sur l’un des flancs de la petite ville de Douéra,
s’élève une vieille caserne de cavalerie, bâtiment immonde, aux murailles
noircies et branlantes, espèce de ruine qu’habitent toutes les vermines et
que le soleil brûle de ses feux ; c’est là ce qui s’appelle, dans les
bulletins du gouvernement, le grand camp de Douéra. Les
transportés qu’on y jetait, formaient une division permanente de sept à huit
cents hommes, que gardaient une escouade de geôliers-sergents et
deux
compagnies de zouaves. Ceux
d’entre les captifs qui s’étaient laissé entraîner à la séduction du
travail, étaient placés dans la partie privilégiée du bâtiment, et
formaient les chambrées supérieures ; le reste était parqué dans le
bas, c’est-à-dire aux écuries et dans les magasins à foin. Le
menu de ces derniers se composait ainsi : le matin, du pain noir et de la
soupe grasse avec un détritus de viande rance ou malsaine ;
le
soir, du riz à l’eau. L’on donnait aux travailleurs un quart de vin en plus
et quatre-vingt dix grammes de lard au lieu de quatre cents que portait la
charte-mensonge
par l’administration octroyée ; ils avaient encore un autre bénéfice :
ils jouissaient d’un matelas qu’on refusait aux mutins condamnés à
la paillasse sur un parquet humide et moisi. Chaque
jour, trois appels : le premier à six heures du matin, quand se faisait le
départ pour les corvées ; le second à onze heures, pour les
communications du gouvernement, et le dernier à huit heures du soir, pour le
recensement des prisonniers et la rentrée dans les chambres. Comme
dans toutes les bastilles, petites ou grandes, il y avait l’éternel cachot,
espèce de trou sombre, humide et froid, véritable serre des fièvres et des
rhumatismes. Les
mesures disciplinaires étaient les mêmes pour tous : mais le caprice les
appliquait, et les plus traqués étaient ceux de
la révolte. On appelait ainsi les anarchistes
qui ne voulaient point casser les pierres sur les routes du gouvernement ! Quant
aux soumis qui s’en allaient en besogne, un soleil ardent était leur
discipline quotidienne, et le cachot eût certes mieux valu que ce long supplice
des âpres corvées, sous des feux torrides, souvent coupés par les froids
courants de l’hiver. Tel
était l’ensemble des mesures qui réglaient la vie des transportés au camp
de Douéra : la loi, connue on le voit, n’était point trop athénienne,
mais la loi vaut presque toujours mieux que l’homme, et le commandant Monnier
en est la preuve ! Esquissons
la vie, le caractère et les moeurs de ce petit Hudson-Love africain, dont le
nom est, depuis bientôt deux ans, dans toutes les agonies d’Afrique ! Monnier
était sergent-major dans un régiment de France quelques années avant la Révolution
de Février. Dans un banquet avec quelques camarades, il chanta la Marseillaise.
Ce fait fut signalé par un rapport de police,
et l’on envoya Monnier en Afrique, dans les compagnies de discipline. En
passant à Mâcon, le sous-officier cassé reçut un accueil cordial des
patriotes du pays. L’organisateur de la fête fut, plus tard, déporté, et
gardé au camp de Douera par le même Monnier, devenu le geôlier de son hôte ! Lors
de la Révolution de Février, le sergent-major, devenu soldat disciplinaire,
avait rappelé ses droits, et la République en avait fait un sous-lieutenant. Après
cet acte de réparation, Monnier se signala par son exaltation dans les clubs
d’Alger. Son enthousiasme diminua pourtant à mesure que grandissait la réaction,
et bientôt ce grand coeur se détacha de la politique. Le temps se faisait
sombre ; on devenait prudent : c’est la tactique des lieutenants
comme celle des princes. Au
2 Décembre, après le triomphe du crime, de républicain Monnier se fit
bonapartiste, et cette conversion rapide autant qu’honorable fut récompensée
par une place de geôlier. C’est
à la Maison-Carrée qu’il débuta dans sa noble fonction. Mais comme il se
trouvait le serviteur d’un accident qui pouvait avoir son lendemain, Monnier
fut d’abord prudent ; quasi démocrate, presque modéré. Ne remplaçait-il
pas là, d’ailleurs, le capitaine Arnaud, vieux soldat non décoré,
qui avait
dignement repoussé cette mission de honte, ne voulant pas salir son épaulette
et sa vie ! Son
premier acte fut de réunir ]es transportés et de leur adresser une harangue, avec
l’air de bravoure, se
terminant par ces mots : « Le peuple s’est prononcé en faveur de
Bonaparte, nous devons respecter sa décision, mais, après tout, s’il ne fait
pas
notre affaire, nous le f… à
la porte, comme nous avons fait des
autres... » Le digne homme ! Monnier,
voyant la dictature monter et s’affermir, modifia conduite et langage.
Jusqu’alors les transportés avaient eu le droit de contrôler les dépenses
de l’ordinaire et les fournitures de la cantine ; ce droit leur fut retiré
par ukase, et Monnier commença le système d’exploitation qu’il a si bien
continué depuis à Douéra. Avec
ses 1800 francs, Monnier passa prince : il eut un cheval, des
domestiques et des femmes. C’est un Saint-Arnaud en fleur ! De
la Maison-Carrée, Monnier, qu’illustraient ses services, fut envoyé, comme
commandant du camp, à Douéra ; et là, quand il eut exercé quelque
temps, des plaintes nombreuses s’élevèrent : les habitants du petit
bourg réclamaient contre le privilège de la cantine, et les employés des
ponts-et-chaussées contre des irrégularités dans le paiement fait aux
transportés travaillant sur les routes. Le dossier partit pour Alger, siége du
gouvernement. Que
fit alors Monnier menacé ? Pour se rendre nécessaire, le digne officier
crut devoir faire naître quelque émotion, et créer un petit complot à la
charge des détenus. Il appela donc quatre artilleurs estimés de tous leurs
camarades de la transportation, et qui
avaient refusé le travail comme beaucoup d’autres. Il leur déclara qu’il
fallait
se préparer au départ, et qu’il allait les envoyer en un lieu sûr où
l’on saurait châtier leur insubordination. Ces menaces proférées
publiquement à l’endroit de braves soldats dont la conduite ne donnait aucun
prétexte excitèrent l’indignation générale dans la vieille caserne, et, le
soir, quelques amis se réunirent au nombre d’une quinzaine, pour dire un
dernier adieu à ceux qu’on leur enlevait si brutalement. Au moment où, dans
le fond de l’une des chambrées, on chantait à mi-voix quelques chansons
patriotiques, Monnier, prévenu par quelque agent secret, arrive tout-à-coup,
comme le tyran des mélodrames, et dit aux militaires : « Allons,
qu’on me suive, je vais vous f... au cachot. » Les chanteurs
répondent alors : « Ce ne sont point les artilleurs qui sont seuls
coupables. S’il y en a, nous le sommes tous. Les artilleurs ne peuvent donc être
seuls punis. » « Les soldats iront seuls au cachot parce qu’il me
plaît de les y conduire, réplique Monnier ; je suis maître, et
n’ai point de comptes à rendre. » A
cette parole, les détenus s’exaltent, et l’on descend en masse dans la
cour, réclamant le cachot pour tous ou la liberté des artilleurs. Ces
derniers, calmes, et comprenant que toutes réclamation ne ferait que les
compromettre, engagèrent leurs camarades à rentrer dans les chambrées. Mais
le lieutenant Monnier voyant son émotion perdue, se tourna vers
les groupes, qui s’étaient arrêtés à la voix des frères. et dit, en
ricanant : « Eh bien ! vous vouliez tous aller au cachot, et
personne ne s’y rend ! Vous êtes donc des lâches ! Que les hommes
de coeur arrivent : mes cachots, j’en suis certain, ne seront pas
remplis. » La
provocation porta coup. A ce défi calculé, la plupart des détenus se précipitèrent,
et Monnier en boucla quelques-uns, ordonnant au reste de se retirer. Au même
instant, une compagnie de Zouaves arrive, entre dans la cour, charge les armes
en face des prisonniers, et Monnier déclare qu’il va commander le feu, si
l’on ne rentre sur-le-champ dans les chambrées. Quelques minutes après, on
enlève les artilleurs, qui sont transférés dans la prison civile de Douéra
d’abord, et le lendemain au fort de l’Empereur. M.
Monnier avait son complot. Il le rédigea de son mieux, et l’envoya tout truffé
de calomnies au gouverneur Randon, pacha de la colonie. Le
gouverneur transmit la pièce au conseil de guerre d’Alger, qui, sur dossier,
conclut à la peine de mort contre les artilleurs, et M. Monnier garda encore
son commandement ! Cet
abominable arrêt ne fut pas la seule conséquence du complot inventé pour les
besoins de l’ambition Monnier : plusieurs des prisonniers de Douéra
durent partir, en effet, pour les cachots de Bône, entre autres le citoyen Jules
de
Caudin, mort depuis au grand ossuaire de l’Afrique, et martyr dont nous
publions ici, comme témoignage, la lettre suivante : « Casbah
de Bône, 21 juillet 1852. Mon
cher Frond, En
deux mots, je suis à la Casbah, parce que la poitrine de M. Monnier étant la
seule des poitrines africaines restée vierge de toute espèce de croix, il a
cru devoir se procurer le plaisir d’une insulte aux hommes de
coeur. Si calme que tu me connaisses, une
provocation de ce genre n’a pu être dévorée par ma dignité. J’ai dû y répondre.
Quelques-uns de mes camarades m’ont imité ; à peine me
connaissaient-ils. De là, émeute supposée, introduction de la garnison dans
le camp, enlèvement d’une douzaine d’entre nous, et enfin translation de
vingt-deux à Bône et de quatre artilleurs à la prison militaire d’Alger, où
ils attendent le conseil de guerre. Signé:
Jules
de Caudin » Autre
détail qui honore l’homme : Les réclamations des détenus contre la détestable qualité de la viande étaient restées sans effet. Chaque jour, on charriait des morceaux plus que suspects, et le chef de cuisine, certain d’empoisonner ses camarades, prit sur lui, d’accord avec les aides, de faire jeter sur le fumier la plus mauvaise partie des rations, en réduisant ainsi la maigre pitance de l’ordinaire. Mais Monnier, faisant ses rondes, aperçoit un jour cette viande de rebut. Il appelle ces hommes, et leur demande de quel droit ils ont jeté ce qu’on leur a donné ? « Parce que c’est trop mauvais, » lui répond-on. « Eh bien ! moi, je vous le ferai manger ! » hurle Monnier ; et le digne officier jette lui-même cette viande pourrie dans la marmite. Les
scandales de cette espèce se renouvelaient souvent ; mais en dehors de ces
accidents d’humeur, il y avait une conduite générale, persévérante,
organisée. Le lieutenant Monnier avait, en un mot, réglé ses plaisirs contre
le malheur ! Ainsi,
lorsqu’arrivaient de nouvelles recrues sorties du Lazaret ou de la Maison-Carrée,
les détenus, massés dans la cour, étaient placés sur deux rangs, et le
harangueur Monnier commençait ainsi ses prêches : « En
vous envoyant ici, braves gens, le
gouvernement a voulu que vous serviez à la colonisation de l’Algérie, je
dois donc vous prévenir que le travail, pour ceux d’entre vous qui
l’accepteront librement,
rejaillira
sur eux en bénéfices de toute espèce : nourriture, coucher, logement,
argent de poche, tout leur sera donné dans les meilleures conditions, tandis
que les oisifs, les fainéants, les lâches ne
recevront que les vivres ordinaires des geôles. Je
ferai
mieux : dans mes rapports hebdomadaires avec l’administration centrale
dont je suis le représentant toujours écouté, je signalerai tous ceux dont la
soumission et l’activité laborieuse éveilleront ma sollicitude, et leurs
noms seront portés sur les listes de grâce : travaillez donc et n’écoutez
pas les mauvais conseils qui voudraient vous entraîner à la
protestation
passive contre le gouvernement ! Nous
avons d’ailleurs contre les mutins, et ne l’oubliez pas, Bab-Azoun, Bône et
Cayenne ! » Quand
il avait ainsi travaillé ses âmes, et par la menace et par la promesse,
Monnier entrait dans les groupes, parlait à chacun sa langue, réveillait les
sentiments les plus sacrés, faisait intervenir
les familles absentes, les larmes de la femme, les cris des petits enfants, la désolation
du foyer, l’agonie sombre des mères, et son dernier refrain disait toujours :
« Travaillez, travaillez, vos familles auront du pain et vous reverrez la
patrie ! » Or,
veut-on savoir maintenant ce qu’il y avait au fond de ces douces harangues ? Les ouvriers qui se laissaient embrigader étaient conduits le lendemain aux bureaux de terrassements : bottiers, tailleurs, bijoutiers, menuisiers, forgerons, gens de l’aiguille, du métier ou du compas, tous étaient condamnés à la même tâche, à cette rude corvée des pierres ; ils protestaient au retour, déclarant qu’on leur avait promis le libre exercice de leur profession spéciale, qu’on les avait trompés indignement, et qu’ils ne voulaient plus se prêter aux calculs perfides d’une administration qui les poussait à la mort : mais le lieutenant Monnier, si doux, si bénin la veille, changeait alors de langage, et disait brutalement : « Vous avez accepté le travail, vous reviendrez à la tâche, ou vous irez à Bône ! » Autre déception
plus cruelle et plus triste, car c’était l’escroquerie, la spéculation, le
vol contre le malheur ! La
semaine terminée, chacun s’attendait à recevoir le prix de ses journées,
mais au lieu d’argent, on ne donnait que des paroles et de nouvelles harangues :
« Les mandats, disait Monnier, ne sont pas revenus, il n’y a que retard
dans les bureaux ; vous toucherez demain. » Et sur ce, l’on
revenait aux carrières pour voir se renouveler, de huit jours eu huit jours,
l’éternelle comédie. Cette
mauvaise foi lâche et cruelle exaspérait les ouvriers, et les protestations
s’élevaient ardentes. — « Point d’argent, plus de travail, disaient
les martyrs ; nous ne voulons plus être volés ! » La menace
alors grondait de nouveau, le lieutenant Monnier parlait de Bab-Azoun ou de
Cayenne, et tous ceux qui persistaient dans le dernier refus, étaient, en
effet, expédiés sur Bône. Monnier en jetait quelques-uns dans les colonies éloignées
et perdues, où les attendait une mort certaine. Au
départ de ces détachements, on l’a plus d’une fois entendu dire : « Ces
hommes vont à la mort, je le sais bien, mais à tout prix il faut s’en débarrasser. » Le
lieutenant Monnier, dans son maigre pachalick, se donnait encore d’autres délassements.
Au second appel du matin, quand le soleil ardent brûlait les chemins, il réunissait
les captifs dans sa cour d’honneur dont il avait coupé les côtés et les
coins pour ses spéculations horticoles, et là, paonant au milieu des carrés,
il ouvrait ses propagandes, menaçant les uns, encourageant les autres,
insultant ceux qui ne s’abaissaient pas et s’enrouant au Démosthènes,
comme un Fontanarose de carrefour : c’étaient ses assises, ses lits de
justice, sa tribune, et tout y passait; depuis la mercuriale aux oisifs
jusqu’aux communications du gouvernement. Parfois, quand il était à bout
de hableries, il tirait de son carnet de prétendues listes de liberté qu’il
avait rédigées tout seul dans son cabinet, et les lisait à voix sonore,
signalant les vieillards, les pères chargés d’enfants, les travailleurs
dociles qui, d’après lui, se trouvaient portés sur ces
tablettes de pardon : mais il avait tant de fois menti, que toutes les
fourberies tombaient et que ces listes prétendues n’excitaient dans ses rangs
que l’incrédulité du mépris. Traqué
dans toutes ses perfidies, Monnier passait de nouveau à la menace, à
l’injure, à la violence ouverte ; chaque parole, chaque geste, chaque
regard était une provocation, et quand les hommes de coeur y répondaient, ils
les envoyait à Bône. Après les listes-mensonges des fausses amnisties
venaient, alors, celles de la vengeance ! BIRKADEM Le camp
de Birkadem est situé près du village de même nom entre Alger et Douéra.
Dans la première phase de la transportation, c’est là surtout qu’on
envoyait les avocats, les industriels, les médecins, les notaires, les juges,
les administrateurs et les journalistes, toute cette race enfin d’esprits
inquiets et libéraux qui ne voulaient point se prêter aux combinaisons
mortelles de la prétendue colonisation algérienne. Il y avait comme au camp
voisin, une agglomération de six à sept cents hommes à peu près permanente.
Même pitance qu’à Douéra, même régime disciplinaire. Mais il n’y avait
point de Monnier en cet enfer, et la vie devenait alors possible. Plus
tard, dans la seconde phase de la transportation, lorsque la clémence du
crime eut amnistié quelques unes de ses victimes, et que la mort, un peu
plus active, eut largement fauché dans les rangs des captifs, le gouvernement
algérien transféra dans le camp de Douéra ce qui restait de détenus dans
celui de Birkadem. Cette prison masure fut alors abandonnée. Mais les
intérêts respectables qui vivent des malheurs publics protestèrent. La
population du petit village s’émut, et des réclamations ardentes furent
adressées à M. le comte Randon. Ces
braves gens, en effet, perdaient leurs prisonniers, leur gain légitime,
leur chose ; il leur fallait des
captifs à nourrir en les rançonnant : — Que deviendrait le vautour sans
les tiercelets ? Le général
Randon comprit tout le bien-fondé de ces pétitions collectives, et répondit
gracieusement qu’il ne fallait pas trop s’alarmer, que la
morte-saison
serait courte, et que le gouvernement leur enverrait bientôt de nouveaux
pensionnaires ! Les
cabaretiers
de Birkadem reprirent haleine sous cette grande parole, et,
depuis,
ils attendent sur leurs portes les nouveaux convois de l’exil.
— Ayez confiance, gens du pillage et des épaves, vous
n’attendrez
pas longtemps : le loup est
encore au
milieu du
troupeau ! Algérie
plus : Algérie moins : Les
commissions mixtes instituées pour le huis-clos des vengeances avaient, en célébrant
leurs mystères, établi ces deux pénalités dans la transportation : c’était
d’abord, au premier degré, l’exil et l’internement avec la faculté du
libre travail et du choix des domiciles, sous surveillance,
ou l’Algérie
moins.
Venait ensuite l’Algérie plus,
c’est-à-dire la bastille dans la déportation,
la prison centrale au désert, le Mont-Saint-Michel aux grèves d’Afrique ! Il y a
quelques années, quand vivait la dernière monarchie, celle des écus et non du
sang, un homme d’état resté calviniste sous la pluie des idées, hibou sous
le soleil, le ministre Guizot, avait porté pareil projet à l’étude
parlementaire ; il demandait, il voulait que la déportation, même aux îles
les plus lointaines, fût aggravée par l’emprisonnement, et que Cayenne eût
ses donjons, comme un grand royaume, ses cellules, comme Mazas ou Doullens. Dans la
pensée de cet esprit imbécile, qui, volontiers, eût règlementé la mort, ce
n’était point assez d’avoir perdu les joies du foyer, le sourire de
l’enfant, la consolation des mères; ce n’était pas assez, pour les vaincus
des guerres civiles, d’avoir perdu la famille et la patrie, ces deux grands
deuils qu’on ne porte pas longtemps et qui tuent ; il fallait encore le
verrou, le cachot, — l’isolement, le silence et la tour d’Ugolin aux
lointains de la terre ! Conception
monstrueuse, pénalité sauvage, que l’antiquité n’avait jamais devinée,
jamais appliquée, même dans ses proscriptions les plus formidables, et quand
il faisait à peine jour dans la conscience humaine ! Elle
avait de même échappé, cette pensée sinistre, au sombre génie.
du moyen-âge, le grand Ergastule, et plus tard, lorsque la contre-révolution,
entre Thermidor et l’Empire, envoya ses ennemis à la Guyane, elle oublia
d’y former des bagnes ou d’y élever des citadelles : Billault-Varennes
est mort libre à Cayenne. La
combinaison raffinée du philosophe Guizot devait donc épouvanter la
France bourgeoise que n’avaient point encore
démoralisée les peurs ignobles : elle en eut horreur, en effet, comme
d’un crime sans nom, et le projet tomba devant la pudeur publique. Eh bien !
ce
que n’avaient pas fait les Denis et les
Sylla, ces implacables de l’antiquité ; ce que n’avaient pas imaginé
les Borgia, ces rois du supplice ; ce qu’avait seul osé rêver un
sectaire monomane, ce qui avait échappé à tous les génies, comme à tous les
siècles tortionnaires, M. Louis Bonaparte le décrète, entre deux festins, et
l’applique à des milliers d’hommes tombés dams ses piéges ! La
prison dans l’exil, la captivité dans le désert,
les hautes murailles, les portes massives, les geôliers
entre l’Atlas et la mer, il tire tout cela de son fonds, naturellement,
froidement, ainsi qu’un simple règlement de caserne : il
crée l’Algérie plus comme
Louis XI les cages de fer, et s’endort dans ses haines avec la tranquillité
des carnassiers repus. La
République aura mieux que Sainte-Hélène ! C’était
là, ne vous y trompez pas, la pensée
de cet homme, aristocrate ignoble, ayant par ses vices, qui sont sa nature, la
haine de la Révolution — et par ses origines, qui font sa politique, la nécessité
d’un suffrage violent et corrompu. La
Révolution aura mieux
que Sainte-Hélène ! Oui,
sans doute : l’homme qui
avait tué la première République, et dans ses idées et dans ses pouvoirs et
dans son nom, — l’homme qui avait assassiné un prince-enfant,
dans les fossés de Vincennes, — qui avait fait à l’intérieur, pendant
quinze ans, la servitude du pays
et le deuil des mères — laissant au-dehors
des villes ruinées par centaines
et les millions de cadavres, — cet homme tombant sous la force, au milieu
d’une patrie ruinée, fut jeté, par la colère et la peur de ses ennemis, sur
un rocher perdu dans le vague des mers : mais là, du moins, il avait ses
amis pour consoler ses crimes ! il avait sa vaisselle, ses chevaux, ses
domestiques, lui, le capitaine à pied du siége de Toulon ; il avait le
soleil libre pour ses cavalcades, il avait ses gazettes, et sa correspondance,
et le grand souvenir du monde ! — Ici, rien : les captifs du neveu
sont séquestrés, bloqués, ensevelis dans des camps : ils vivent du
charnier, couchent sur la paille, sont appelés comme des forçats aux trois
sifflets des polices, et tout leur est fermé : la famille, la patrie, le désert
lui-même ! Cela
vaut donc mieux que Sainte-Hélène ? Et
ce n’est pas tout, pourtant ; cette haine du Bonaparte fut inépuisable,
comme le sera la justice, au jour des réparations saintes. Les commissions mixtes, ces
tribunaux hybrides, avaient admis deux degrés pour la politique des vengeances.
Or, en Afrique, on ne connaît pas le moins !
tous
les captifs, en débarquant, appartiennent aux geôliers ; il n’y a plus
ni dossiers, ni décrets, ni règlements : il y a l’administration
centrale, dictature absolue, souveraine, et ses subalternes qui disent, comme le
capitaine de Mongeot : « Vous êtes des disciplinaires, ni
moins, ni plus, on vous traitera comme tels ! Voilà
la loi du gouvernement ! Ainsi
cette pénalité sortie non de l’esprit des codes,
mais des fantaisies sauvages de la dictature, cette pénalité fille des
caprices d’un seul, et graduée par sa politique,
n’était, elle-même, qu’un mensonge ! On
fraudait là-bas jusqu’aux supplices ! On en
inventait, même. Qu’était-ce, en effet, que cette charte du travail offerte
à tous ou
plutôt imposée par
l’admitnistration paternelle des
gardes-chiourmes ? A
peine les convois étaient-ils parqués dans les grands camps sans distinction
ni de plus
ni de moins,
qu’on
appelait les hommes, jeunes ou vieux, chétifs ou robustes, gens de main
d’oeuvre ou de professions libérales, et l’on ouvrait les listes du
recrutement... pour la mort sur les
routes ! Certes,
les républicains, bourgeois ou prolétaires ne répugnent point aux œuvres :
la loi du travail est la religion de ce parti. Ses habitudes, ses intérêts,
ses moeurs sont à l’action permanente, au produit incessant, et ce n’est
point dans ce camp-là que se trouvent les parasites de la grande famille,
vivant de l’usure ou des hautes mendicités. Mais
voici des citoyens auxquels on a volé le foyer, l’étude, le comptoir,
l’usine, le travail libre ou le patrimoine, et, celui qui les a violemment
expropriés de tous ces biens sacrés, celui qui leur a fait la prison, la
ruine, l’exil, celui-là les en-traînerait à ses corvées ! On
travaille, il est vrai, dans les maisons centrales ; on équarrit, on
terrasse, on charrie dans les bagnes : c’est le résultat d’un
jugement, la conséquence prévue d’une condamnation régulière, c’est une
partie de la loi que connaissaient bien ceux qui l’affrontaient. Ici, qu’y
a-t-il de semblable ou d’analogue ? C’est
la violence qui vous a dépouillés, ruinés, transportés, accablés
d’avanies, et, quand vous êtes là-bas, vous ses martyrs, vous vous prêtez
courtoisement à
sa spéculation dernière, à l’exploitation
calculée de vos forces défaillantes ? Vous
vous feriez les esclaves volontaires
de César ! —
« Tuez-nous si vous voulez ; mais nous n’irons ni dans vos
chantiers ni sur vos routes, » ont dit
la plupart des républicains, « le droit, que nous représentons, ne veut
aucune complicité dans vos œuvres ! » C’était
là parler en hommes qui savent le devoir et que la dignité garde. Le crime
heureux pouvait les égorger, mais non les réduire : ils
devaient
refuser tout concours au bourreau. Qu’y
avait-il, d’ailleurs, au fond de ce système d’embrigadements, et quelle était
la pensée vraie des embaucheurs ? Ceux qui se laissèrent entraîner, séduits
par l’appât des salaires ou touchés par la voix lointaine des familles
criant la faim, — ceux-là comprirent bientôt, mais trop tard : au lieu
d’un travail libre et réparti selon les spécialités diverses, ils trouvèrent
la même corvée quotidienne, inintelligente et forcée, la corvée des brutes,
dans des marais infects, dans des terres vierges où couvaient tous les poisons,
et sur des routes arides que brûlait le soleil ! Ce
travail d’Afrique, ce n’était donc que l’agonie lente qu’on voulait
organiser, avec le concours des martyrs eux-mêmes ; et le plus net du
salaire, c’étaient les fièvres, les rhumatismes, les paralysies, l’épuisement,
la mort ! Voila
la
colonisation de M. Bonaparte en son vrai jour. Et ce
qui le prouve, c’est le choix intelligent de ses créatures, c’est la qualité
des agents subalternes employés par lui pour
mener à bonne fin cette vaste entreprise d’assassinats. Ainsi,
pour n’en citer qu’un seul, dans ce personnel des petits monstres, se
peut-il trouver une nature plus dégradée, plus lâche en ses hypocrisies, plus
grossière en ses violences que le lieutenant Monnier ? Cet
homme a besoin d’un complot pour éviter une destitution et raffermir son
escabeau de geôlier : il désire peut-être en même temps être étoilé,
comme tant d’autres braves que le massacre ou la bassesse a faits illustres ;
qu’organise-t-il ? il se met à l’affût
d’un couplet de Marseillaise ; il
irrite ce grand scandale, il l’étend, il
lui donne les proportions d’un crime d’Etat, en provoquant les colères
légitimes ; puis il fait son choix dans le troupeau de ses rebelles,
et jette quatre artilleurs au conseil de
guerre. Le
tribunal, qui fonctionne comme le couperet, les condamne à mort, et, mieux
assis que jamais dans son commandement, M. Monnier, par son zèle, se fait
ouvrir les cadres de la Légion-d’Honneur. Cela n’a coûté que
quatre hommes ! Sous Bonaparte, c’est au rabais ; l’empire en a coûté
cent mille ! M.
Monnier faisant ses rondes, en vrai guichetier, découvre sur un fumier de la
viande pourrie qui ferait peur à des chiens maigres ; il la remet en
marmite et la rend à ses administrés, comme
un fourrier d’empoisonnement ! Ne
faut-il pas que tout se consomme, et que le commandant ait ses primes ? Rogue et
brutal comme tous les parvenus du vice et de la trahison, M. Monnier gourmande,
insulte, provoque ses captifs ; il les appelle des
lâches, lui
la bassesse vivante et qui se pelotonne derrière des bataillons ! Il a ses
distractions, ses jeux, ses fantaisies de supplice. Aujourd’hui c’est une
razzia pour Bône, et demain une colonne
pour les camps lointains où veillent la hyène et la mort ; une autre fois
il monte à cheval et vient faire scandale, devant le
malheur, avec ses prostituées. C’est un
petit Verrès dans la peau
d’un caporal ! Quand une
politique a choisi de
tels hommes, elle a dit son dernier
mot,
et la colonisation de l’Algérie n’a
plus besoin d’être expliquée. Les Monnier
sont la
qui parlent... ainsi que
les cadavres ! Voici
maintenant la
grande loi des camps, c’est la règle des
transportés, édictée par le pouvoir central, et que font
exécuter là-bas les Monnier et les de Mongeot : RÈGLEMENT
SUR LE RÉGIME DES TRANSPORTES EN ALGÉRIE (20
mars 1852.) CHAPITRE
Ier. DIVISION
DES TRANSPORTÉS. Article
1er.
Les transportés sont
divisés en
trois catégories : La
première catégorie comprend ceux internés dans les forts et camps ; La
deuxième catégorie se compose de ceux admis dans les villages ; La troisième
catégorie est formée de ceux autorisés à se livrer à
des
exploitations particulières ou à résider sur certains points déterminés. Art.
2. A leur arrivée en Algérie, tous les transportés
font partie de la première catégorie. Art.
3. Le passage d’une catégorie dans
une autre a lieu en vertu d’une décision du gouverneur général. Art. 4.
Les
transportés appartenant à la première catégorie sont soumis au régime du règlement
du 28 janvier 1839, sur les pénitenciers militaires. Art.
5. Les transportés compris dans les
autres catégories sont soumis au régime déterminé par le présent règlement. CHAPITRE
II. DES
TRANSPORTES DANS LES VILLAGES. Art. 6.
On choisit, pour les placer dans les villages, les transportés qui se font
remarquer par leur bonne conduite, par leur disposition au travail, qui exercent
la profession de cultivateurs ou une profession utile à l’agriculture. Art.
7. Les transportés sont divisés en escouades de
vingt hommes. Art. 8. Lorsqu’un
convoi doit être dirigé sur un village, l’officier commandant désigne
nominativement autant de chefs d’escouade que le chiffre total des partants en
comporte à raison de un par vingt hommes. Les
noms de ces chefs d’escouade sont affichés dans le camp, avec un numéro
d’ordre, vingt-quatre heures avant le départ du convoi. Les
transportés désignés pour partir s’inscrivent chez le nouveau commandant du
camp, pour faire partie de telle ou telle escouade. Le
commandant du camp complète les escouades qui n’auraient pas atteint le
chiffre ci-dessus indiqué de vingt hommes, et dresse ensuite l’état
nominatif des escouades. Cet
état est soumis à l’approbation du gouverneur général. Art.
9. Chaque homme reçoit une fourniture de literie composée de deux tréteaux
avec planches, d’un campement, d’une paillasse et d’une couverture. Art.
10. La
nourriture est en commun par escouades. Art. 11. Chaque
escouade reçoit les ustensiles de campement indispensables. Art. 12.
Le chef d’escouade transmet à son escouade les ordres de l’officier
directeur, et veille à leur exécution, ainsi qu’au bon ordre et aux travaux
de son escouade. Art. 13.
Lorsqu’une escouade juge que la présence d’un de ses membres lui est
nuisible, soit par paresse, inconduite ou mauvais vouloir, elle peut, par
l’organe du chef d’escouade, demander à en être débarrassée. Art. 14.
Tout transporté qui croit ses intérêts et son avenir compromis dans son
escouade, peut demander à l’officier-directeur à passer dans une autre
escouade plus en rapport avec son aptitude et où une place se trouve vacante. Art. 15. Si
un transporté renvoyé de son escouade, ou qui aura demandé à la quitter, ne
peut être employé individuellement dans le village, il sera renvoyé dans un
des forts ou camps. Art. 16.
Les transportés sont employés en commun par escouades, selon leur aptitude,
aux travaux intéressant le village, tels que défrichement, desséchement,
cultures, plantations, etc. Art. 17.
Les travaux sont exécutés à la tâche, selon un prix fixé d’avance et porté
à la connaissance des transportés. Art. 18.
Les dimanches et jours fériés sont consacrés aux exercices religieux et au
repos. Art. 19.
Chaque transporté reçoit, à son arrivée dans le village, un livret en tête
duquel se trouvent le présent règlement et le signalement du porteur, et où
sont inscrits ses gains et ses dettes, ainsi qu’il sera indiqué ci-après. Le chef
d’escouade a en outre un livret spécial pour l’inscription des dettes afférentes
à son escouade. Art. 20.
Le prix fixé d’avance pour un travail, après que ce travail a été exécuté
et reçu par le directeur, est décompté en fin de trimestre, tant sur le
livret de l’escouade qui l’a accompli, que sur le livret de chaque homme
dans la proportion suivante : Neuf
vingtièmes sont prélevés comme part de l’état pour avances faites ; Quatre
vingtièmes serviront à former une masse individuelle pour chacun des
travailleurs ; c’est sur cette masse que sont soldés les objets
d’habillements et autres qui sont fournis au transporté pour son usage
personnel, sur sa demande ou d’office. Cette
masse devra arriver et se maintenir à 100 francs. Un vingtième
sera versé à la masse d’escouade, celle-ci servira à parer aux besoins généraux
de l’escouade ; elle devra arriver et se maintenir à 100 francs au
maximum. Six
vingtièmes seront remis à chaque travailleur, déduction faite de ce qui sera
nécessaire : 1° Pour
porter la masse individuelle aux 100 francs règlementaires, si elle est
au-dessous de ce chiffre ; 2° Pour
parfaire, par un prélèvement au prorata du nombre des hommes, la masse
d’escouade, si elle est au-dessous des 100 francs réglementaires. Le
restant libre, auquel serait ajouté ce qui excéderait les 100 fr. de la masse
individuelle, ainsi que la part revenant à chacun dans ce qui serait un excédant
sur la masse d’escouade, sera remis aux transportés. Art. 21.
Tous envois d’argent que les transportés expriment le désir de faire à leur
famille, ont lieu par les soins des officiers-directeurs. Art. 22.
A la fin de chaque trimestre, il est dressé, par les soins de l’officier-directeur,
un relevé général de toutes les sommes gagnées par la totalité des
travailleurs à la tâche. Cette
somme totale, divisée par le nombre des travailleurs et des journées de
travail effectif pendant le même trimestre, sert à fixer le prix moyen de la
journée de travail. Les transportés
qui n’ont pu être employés à la tâche, sont rétribués d’après ce prix
moyen. Art. 23.
Les ouvriers sédentaires et les transportés qui leur seront assimilés,
recevront comme salaire de leur journée de travail, ce prix moyen, décompté
comme il a été dit ci-dessus. Art. 24. Les
secrétaires reçoivent la même allocation augmentée de vingt-cinq pour cent ;
ils supportent les mêmes retenues, mais sur le prix de la journée seulement. Art. 25.
Ces augmentations sont versées à la masse individuelle de chacune des parties
prenantes. Art.
26.
Chaque transporté recevra, à titre de sou de poche, dix centimes par jour ;
le décompte lui en sera fait tous les cinq jours. Cette
allocation sera imputée trimestriellement au débit de la masse individuelle. CHAPITRE
III. DES
TRANSPORTES AUTORISÉS A CRÉER DES
EXPLOITATIONS PARTICULIÈRES. Art.
27. Les transportés dont la conduite et le
travail auront été satisfaisants et qui déclareront vouloir se fixer en Algérie
comme cultivateurs, avec leur famille, seront admis à en faire la demande. Dès
que leur demande aura été agréée, ils pourront être autorisés à disposer
de leurs ressources en achat d’instruments aratoires, de bestiaux, etc. Art.
23. Des associations de travailleurs ou de
travailleurs et de bailleurs de fonds, seront autorisées pour l’exploitation
des terres mises à leur disposition par l’Etat, dans la mesure des ressources
qu’elles pourront y appliquer, ou acquises par elles avec l’autorisation du
gouverneur général. Ces
exploitations auront lieu sous la surveillance de l’autorité militaire qui
veillera à la répartition équitable, entre les associés, des produits
obtenus dans la proportion déterminée par l’acte d’association. Art.
29. Les transportés, autorisés à faire venir
leur famille, pourront recevoir aussi des commissions particulières à titre
provisoire. Ces titres deviendront définitifs quand ils auront mis les terres
en plein rapport, si du reste leur conduite a continué d’être satisfaisante.
. Art.
30. L’autorisation d’acquérir des terres sur
un point déterminé pourra être accordée aux transportés individuellement.
Ceux qui l’auront obtenue, devront résider sur les terres acquises par eux ;
ils seront soumis à une surveillance spéciale, et ne pourront, sans
autorisation, s’éloigner de la circonscription qui leur aura été assignée. Art.
31. L’arrivée de la famille, l’octroi d’une
concession particulière ou l’autorisation d’acquérir des terres, fera
cesser le travail en commun, le régime d’escouade et les allocations de
vivres. La
liquidation de la masse individuelle et son remboursement au transporté qui se
trouvera dans l’un des cas prévus au paragraphe qui précède, seront la conséquence
de cette mesure. Art.
32.
L’étendue des terres concédées provisoirement aux transportés, pourra être
augmentée en proportion du bon travail et de la bonne conduite du transporté,
ainsi que du nombre des bras dont se composera sa famille. Elle
pourra être également augmentée en raison des dépenses qu’il aura faites
dans l’édification de sa maison, dans son matériel agricole et en proportion
des ressources pécuniaires dont il justifiera pouvoir disposer. CHAPITRE
IV. DISPOSITIONS
PARTICULIÈRES. Art.
33. Le gouverneur-général pourra assigner une résidence
spéciale à certains des transportés ; ils seront soumis à la
surveillance de l’autorité militaire, et ne pourront s’éloigner du lieu où
ils auront été internés. Art.
34.
Quand un transporté se sera rendu recommandable par sa bonne conduite et par
ses travaux, le gouverneur-général pourra demander que la transportation soit
changée pour lui en une résidence temporaire en Algérie. Alger,
20 mars 1852. Le
gouverneur général, Signé RANDON. Pour
ampliation : Le
secrétaire-général, Signé
G. Mercier. Voilà,
dans son texte général, le règlement de la transportation. La France ne le
connaissait pas, et bien des familles ont dû pleurer, ne sachant pas ce que
devenaient leurs martyrs ! C’est
là, pour le despotisme, une habitude, une force, un intérêt majeur ; il
aime le silence et la nuit ! Quand on ne sait pas, on craint.
L’imagination s’égare dans les drames inconnus, et les têtes se courbent,
portant le souci des douleurs lointaines ! Que
de foyers ont fait la demande et la prière parce qu’ils ne savaient pas le
dernier sort des êtres aimés, des dieux domestiques absents ! Les
martyrs eux-mêmes ignoraient la grande charte de leur supplice, et les travailleurs
étaient les seuls qui la portaient sur leurs livrets de galère. La
vérité sortira plus loin.
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Association 1851 pour la mémoire des résistances républicaines |