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texte publié le 15 juin 1904 dans Revue de Paris, pp. 673-690 Un texte plus complet a été établi par Georges Lubin d'après le manuscrit qui se trouve à la BHVP, ( éditeur de la correspondance de la romancière) dans l'édition de la Pléiade, G. Sand, Oeuvres autobiographiques, t. II, p. II95-1202. Il a su d'autre part identifier tous les personnages nommés, de façon souvent allusive ou cryptée par G.Sand. [renseignement aimablement fourni par Michèle Hecquet, professeur émérite à Lille III] LE
COUP D’ÉTAT par
George Sand Lundi 1er décembre 1851. J’ai été voir M. Sheppard[1]. Cet excellent homme meurt simplement et gravement dans son fauteuil. Il est propre, bien rasé. Il a l’esprit toujours juste, et plus actif dans sa lenteur à s’exprimer que je ne l’ai jamais vu. L’oeil morne, la main étique et glacée, il s’en va avec une décence tout anglaise. Il embrasse affectueusement ses amis, il ne parle pas de son mal, et, bien qu’il se sache perdu, il accepte l’espérance qu’on lui offre, de l’air d’un homme qui ne veut pas l’ôter aux autres. Il sourit à sa fille, belle et parée auprès de lui. Ce tableau m’a beaucoup frappée. Il y a de la grandeur dans cet homme réservé et froid, du temps qu’il se portait bien. La mort, qui s’étend sur lui, met à découvert ce qu’il y avait de beau et de bon dans cette âme calme, sincère et droite. Voilà un bon Anglais. Pars doucement, honnête homme, je me souviendrai toujours de toi. L’accolade du moribond est une chose sainte qui doit fortifier les vivants et leur apprendre à bien mourir à leur tour. Adieu, bon voyage, et à revoir, car on se retrouve, n’importe où, n’importe quand, et j’ai dans l’idée qu’on sera à jamais lié d’amitié ou de sympathie avec ceux dont on a serré la main à l’heure suprême. Plusieurs m’attendent qui me recevront avec affection, j’en suis certaine. La vie est un jour long ou rapide selon qu’on le remplit ou qu’on le laisse couler. A demain donc vous autres, qui êtes partis la main dans la mienne. Je ne sais plus ce que j’ai fait, ce que
j’ai vu. J’ai déjeuné avec Bignat[2] qui m’a dit « Si
le Président ne fait pas vite son coup d’État, il n’entend pas son
affaire, car pour le moment rien ne serait si facile. » J’ai été voir
Delacroix. Le soir, j’ai été au cirque voir les
Quatres Parties du Monde, avec Solange et Manceau[3].
Je n’ai jamais rien vu de plus long, de plus bête, de plus ennuyeux. Il n’y
a qu’un mot drôle. Un imbécile, couché dans un mauvais lit, s’écrie
« Je voudrais bien avoir un lit plus
commode. » Au même instant le lit se transforme en une commode où il
se trouve enfermé dans un tiroir. J’ai reconduit ma fille chez elle, rue
Verte, 26. En passant devant le palais de 1’Élysée, elle me dit : « Tiens,
c’est singulier, il ne reçoit donc pas ce soir ? Je croyais qu’il
avait grand bal, car, en passant à cinq heures pour aller dîner avec toi,
j’ai vu dans la cour qu’on étendait des tapis sur les marches extérieures
du perron. Est-ce que c’est demain qu’on le proclame empereur ? »
Nous avons regardé la porte de la cour qui était fermée. Un seul factionnaire
la gardait. Rien ne paraissait éclairé, pas une voiture dans la rue. Un
profond silence, la clarté terne des réverbères sur le pavé gras et
glissant. Il était une heure du matin ; nous sommes revenus, Manceau et
moi, par l’avenue Marbeuf, et nous avons passé, derrière le jardin de l’Élysée.
Même silence, même obscurité, même solitude. « Ce n’est pas encore
pour demain », lui ai-je dit en riant, et comme j’étais fatiguée, j’ai
dormi profondément toute la nuit. Mardi 2 décembre. A mon réveil, à dix heures, Manceau me dit :
« Cavaignac et Lamoricière sont à Vincennes ; l’Assemblée est
dissoute ; le suffrage universel est rétabli. » Cela ne me fit
aucune impression ; je n’y comprenais rien. Cela ressemblait à la suite
des rêves baroques qu’on fait le matin et dont un vague souvenir vous reste
au réveil. Je n’ai compris qu’en lisant les proclamations. J’ai vu H…, le papa d’Eugène, à déjeuner. Il était fort agité, il
pleurait, et puis Rochery[4] qui ne comprenait pas
encore beaucoup plus que moi. Après déjeuner, j’ai été voir Lovely[5].
Elle était inquiète. Madame Carnot est venue lui dire de la part de son père
qu’elle eût à. se rendre chez son beau-père, avec sa fille. On a dit dans la journée que le général
Bedaud avait été arrêté et presque tué par les sergents de ville, que
Charras avait tué un de ceux qui l’arrêtaient, que Lamoricière et eux
avaient été conduits à Ham, que Changarnier s’était échappé, qu’il y
avait eu une réunion présidée par Berryer où soixante représentants avaient
été cernés et arrêtés, qu’une autre réunion au moins aussi nombreuse
avait eu le même sort, qu’on avait ensuite voulu les relâcher, mais qu’ils
s’étaient volontairement constitués prisonniers. Je n’ai pu m’assurer de
rien, personne ne sait rien. Les journaux sont tous occupés militairement. La
Patrie et le Moniteur ont seuls été
criés et vendus dans les rues. Ils ne contiennent rien qui ne soit placardé
sur les murs. Ils assurent que tout va bien. J’ai été prendre quelques effets chez ma
couturière, et suis revenue chez moi. Puis j’ai été dîner à six heures
chez Thomas[6].
Après, j’ai été au Gymnase. Il y avait du monde sur les boulevards ;
partout ailleurs, pas la moindre apparence d’agitation. Pas un cri, pas un
rassemblement. On dit que le président s’est promené et le peuple aussi.
Qu’on a crié : « Vive la République » et que la troupe
n’a rien crié. Il sera difficile d’écrire l’histoire de ce jour puisque
aucun fait n’a pu être soumis au contrôle des divers journaux et qu’aucun
n’a été libre de dire ce qu’il voit et ce qu’on pense. Au Gymnase, j’ai trouvé trois cents
personnes dans la salle, Rose[7] consternée et pleurant le
succès de Victorine qui est déjà
fini et oublié dans la bagarre. Je suis restée avec elle pendant qu’elle
s’habillait pour jouer Victorine devant les banquettes. J’ai ensuite causé avec son mari, pendant
presque tout le premier acte, dans sa loge. Il était bien épouvanté de l’événement
de la veille, il paraissait non pas pressentir, mais désirer. C’est un homme
intelligent, courageux, intéressé. Il méprise profondément le peuple, et déteste
les socialistes. Je ne me suis pas amusée à discuter, je me suis interdit la
discussion et commandé l’attention de l’examen. Il ne s’agit plus
d’enseigner sans prévoir, il faut connaître, il faut comprendre. Il faut
voir le fait, étudier les hommes réels, et ne pas les gêner par la
contradiction systématique. Autrement, on les juge de travers et on parle à
des abstractions. Je suis si maîtresse de moi à présent que rien ne
m’indigne plus, je regarde l’esprit de réaction comme l’aveugle fatalité
qu’il faut vaincre par le temps et la patience. O hommes ! vous briserez,
mais vous ne convertirez pas, tant que la passion parlera sans écouter. Il lui est échappé un mot, un seul mot du
fond du sac, en une heure de bravade, de finesse, de hardiesse et d’esprit :
« S’il échoue, disait-il, personne ne peut reprendre le pouvoir
conservateur. Légitimistes, orléanistes, tout cela est fini, impuissant, mort !
Après lui, la rouge, rien que la rouge ! »
Et alors, se tournant vers moi et me regardant bien, il a ajouté :
« Soyez cléments ! »»
Dans ce moment, des cris, des clameurs confuses, qui passaient comme des rafales
sur le boulevard nous ont interrompus. « Qu’est-ce ? lui ai-je dit,
le commencement ? — Non, a-t-il répondu, des imbéciles, des gamins qui
font du bruit pour le plaisir d’en faire. » En effet, ce n’était
qu’une rumeur passagère, des cris, des rires, des chants, des menaces et des
huées, puis on fuyait rapidement à l’approche ou seulement à l’idée des
sergents de ville ; ce n’était pas le rugissement du lion. Dans les
couloirs du théâtre, les comparses passaient en riant, en chantant et en se
poussant avec une insouciance admirable : « Ceux-là sont sans
crainte et sans soucis, ai-je dit au directeur. — Ah ! m’a-t-il répondu,
qu’ont-ils à perdre ? Quant à nous, cela nous ruine ; en voilà
pour un mois à jouer dans le vide. » La foule était assez compacte, quand j’ai
remonté dans ma petite voiture de louage pour traverser le boulevard. Hors de là,
rien. Paris un peu plus triste que de coutume : voilà tout. J’ai passé
le reste de la soirée au coin de mon feu et lu, jusqu’à deux heures du
matin, l’Histoire d’Italie par
Quinet. C’est beau. Mais qu’on lit mal quand on a toujours l’oreille
tendue aux bruits étranges et sinistres de la nuit : rien ! un
silence de mort, d’imbécillité ou de terreur. Tu ne bouges pas, vieux
Jacques, tu as bien raison, ton heure n’est pas venue. Te voilà bien bas,
aussi bas que possible, c’est le moment de songer à ton avenir, qui se résume
dans cette parole : Sois clément ! Mercredi, 3 décembre. M’y voilà comme hier, à la même heure, dans la nuit du 3 au 4, seule au coin de mon feu, dans une chambre bien modeste, mais bien propre et assez chaude. Ah ! bien-être, que tu es nécessaire à l’homme et qu’il est amer de penser que la plupart des hommes mourront privés de tout ! En quoi ai-je mérité d’être tranquille dans ce coin avec les pieds chauds ? Est-ce parce que j’ai beaucoup travaillé ? Et tous ceux qui travaillent dans le froid, dans la misère, dans les larmes, en quoi ont-ils mérité leurs souffrances ? Quelle interminable journée ! J’ai été
déjeuner comme à l’ordinaire chez Thomas ; on disait qu’on se battait
au faubourg Saint-Antoine. Il paraît qu’on s’y est battu pendant quelques
minutes, à cinq heures du matin. Schoelcher se serait trouvé à une barricade
que l’on venait d’élever et qui était gardée par cinq hommes. Il aurait
engagé ces hommes à ne pas se sacrifier inutilement. La troupe se serait
approchée. L’officier aurait parlementé avec lui avec douceur. Un coup de
feu serait parti pendant ce temps-là on ne sait d’où ; la fusillade
aurait alors été échangée. Schoelcher serait blessé et arrêté. C’est un
digne homme, ce Schoelcher, pas très avancé,
mais ferme et loyal à son point de vue. J’espère encore que tout ce
qu’on dit n’est pas certain. L’oncle de Paul[8]
est venu me voir avec Ponsard. Le second, je ne sais qu’en dire : il
m’a paru, depuis février, être l’homme de la forme sans fond. Le premier
est abattu par la maladie ou le chagrin. Il n’était pas lui-même
aujourd’hui. J’ai été voir Sophie[9] qui ne savait
rien de son mari depuis la veille, puis Isaure, inquiète aussi du sien, bien
qu’elle sache où il est. Puis Pauline, qui est calme comme le génie[10].
C’est fort triste de ne pouvoir rencontrer ses amis, de ne savoir où les
joindre et de n’oser interroger leurs femmes dans la crainte de les épouvanter.
On y va inquiet, pour qu’elles vous rassurent, et il faut s’occuper bien
vite de les rassurer. J’ai su par Sophie que Bixio s’était constitué
prisonnier, après avoir été relâché, et que sa femme l’y avait
vigoureusement engagé ; celle-là est ferme comme un roc. Sophie est
troublée, mais courageuse par effort. Lovely m’a paru faible, mais résignée. Pauline n’a rien à craindre pour elle ni
pour ce qui l’entoure ; dans le danger elle serait intrépide... Mais
elle a le profond égoïsme de l’artiste supérieur, l’égoïsme inoffensif
et brave qui donnerait secours et protection sans hésiter, l’égoïsme légitime
et cependant étrange, qui veille à la garde de lui-même avec un soin calme et
jaloux. Ainsi, aujourd’hui, elle était enfermée pour les hommes, visible
seulement pour les femmes. — Pourquoi ? lui demandai-je. — Parce que les femmes ne savent rien et
viennent ici s’alarmer bêtement et lâchement. Or, ça m’est égal. Mais
les hommes m’apportent de fausses nouvelles et m’accablent de questions.
Cela me fatigue et m’émeut pour rien. Une heure après j’apprends qu’ils
ne savent pas ce qu’ils disent et que j’ai eu une souffrance inutile. Or, je
veux me préserver des souffrances qui ne servent à personne. C’est très bien raisonné à coup sûr,
mais quel art pour conduire sa vie et préserver sa tranquillité intérieure !
J’admire cette jeune étoile ; elle brillera longtemps et je ne m’étonne
plus d’avoir si vite perdu tout mon feu, moi qui n’ai jamais su me priver
d’aucune angoisse intérieure. Son mari est rentré à cinq heures, comme je
remontais en voiture avec Manceau. Il m’a raconté comme certain le fait de
Schoelcher. Il m’a dit que la Haute-Cour avait déclaré la déchéance du Président
et que cette déclaration avait été affichée dans la matinée, mais peu de
personnes ont dû la lire. Une innombrable armée d’agents de police est sur
pied, un mouchard sort de terre à chaque pavé, on assomme quiconque bouge ou
parle. Ce matin il y avait de l’émotion à l’École de médecine. On a
dispersé les étudiants à coups de bâton, et le poste a été occupé
militairement pendant quelques heures. Bedeau est mort, dit-on, des suites de
son arrestation. Les sergents de ville l’auraient battu, foulé aux pieds et
frappé d’un coup de stylet au coeur. Ce n’est là que le commencement du
coup de main ; nous en verrons bien d’autres. Jours d’horreur et
d’angoisse, combien allez-vous durer ? J’ai dîné chez Thomas, avec Manceau et ma
fille, qui traverse tout avec l’insouciance d’un coeur froid et d’une tête
vive. Elle blâme, elle raille, elle juge, elle rit, elle ne craint rien pour
les autres ni pour elle même, quoi qu’il arrive. Forte créature, mais
incomplète. On est venu nous dire qu’on se battait de nouveau à la Bastille.
Delacroix est venu : il ne savait rien, il avait dormi toute la journée.
Il riait. Tout ça lui est égal. Heureux artistes ! Vous n’êtes pas
plus mauvais que les autres ; mais vous êtes comme les enfants : vous
ne comprenez pas ! A sept heures, j’ai été avec Solange et
Manceau au chemin de fer, pour voir si Maurice arrivait. Il n’est pas arrivé,
ce sera pour demain ; il ne s’est annoncé que pour demain. Nous avons
passé sur la place de la Bastille, rien ; pas un bruit, pas un groupe, des
soldats partout. Autour du Jardin des Plantes, des feux de bivouac. Au débarcadère,
des fiacres, des équipages, pas de police apparente. A notre retour, même
calme. Solange est retournée chez elle avec ma voiture. Le B... est venu à dix
heures me dire que la lutte commençait. Il a vu un vieillard et une femme tués
tout fraîchement, dans la rue Saint-Nicolas, par qui ? comment ? il
ne le savait pas. On les plaçait sur des chaises ; on allait les promener
aux flambeaux. La rue Saint-Martin était pleine de
rassemblements et d’agitation. On parlait de sept à huit barricades, de
charges de cavalerie. Tout cela vague et sans détails. Mais il a vu les deux
morts. On commence à tuer, le premier sang est versé. La nuit s’écoule
pourtant dans un morne silence. De temps en temps, je crois entendre un feu de
peloton ; mais bientôt je reconnais que c’est le bruit des grosses
charrettes sur le pavé. Puis il se fait des repos d’un quart d’heure ;
les horloges sonnent et les coqs chantent. Étranges nuits que celles qui
suivent ou précèdent les orages politiques ! Le mécontentement et l’effroi ont remplacé
aujourd’hui le doute et la stupeur. Le jour approche. Que va-t-il éclairer ?
O vieux Jacques, ne bouge pas ! ton heure n’est pas venue. Jeudi 4 Maurice m’a écrit ce matin : ni Lambert[11]
ni moi ne pouvons partir. Cette phrase incomplète, dans une lettre courte
et qui, voulant passer à tout prix afin de me rassurer, s’abstenait de tout détail,
m’a jeté dans une grande inquiétude. Comme on disait à Paris que la
province était déjà en feu, j’ai cru que Maurice était arrêté ou renvoyé
des abords du chemin de fer par une brutalité quelconque. Manceau me
tourmentait de son côté pour partir, se sentant responsable en quelque sorte
de ma sûreté, l’excellent coeur m’a tant pressée que j’ai cédé et que
j’ai promis de partir ce soir. Ce ne sera pas très facile, la circulation
est interdite aux voitures et je me sens trop malade pour marcher. Pourtant
voilà Mayer[12] qui arrive avec son petit
coupé de louage et qui s’installe sous ma fenêtre, comme si de rien n’était. Deux heures, je reviens de déjeuner chez
Thomas. On a regardé ma voiture avec étonnement, mais sans m’arrêter. Mayer
parait fort résolu et répond de me mener où je voudrai. Où je voudrai !
où puis-je aller ? Tous mes amis sont errants ou cachés, et j’ignore
si, à l’heure qu’il est, il en est un seul qui pense et agisse comme je le
lui conseillerais. J’ai pourtant vu le papa
d’Eugène à déjeuner avec Calamatta[13].
Ils disent que Bedeau n’est pas mort, que Baudin est tué, Esquiros blessé,
Schoelcher ni tué, ni blessé, ni pris. Ils m’ont dit des choses intéressantes,
mais que je ne veux pas écrire. On est à tout instant sous le coup d’une
arrestation ou d’une visite domiciliaire. On craindrait de compromettre
quelqu’un et tant de versions circulent d’ailleurs qu’on ne doit peut-être
rien enregistrer jusqu’à plus ample informé. Le rescrit du général Saint-Arnaud,
commandant des forces militaires, affiché ce matin, est effroyable. Tirer sans
sommations sur les attroupements, fusiller immédiatement tout homme pris sur
les barricades. « La lutte est
commencée, dit-il, les ennemis de la
famille et de la propriété, ceux qui veulent le meurtre et le pillage, sont
désignés à l’exécration publique. Citoyens honnêtes
et paisibles, restez chez vous. » On tuera pour vous, honnêtes
bourgeois, ne vous mêlez de rien. Et pourtant le peuple ne bouge pas, si je
suis bien informée. Les tentatives de barricades sont faites par des philanthropes
de juin 1848. Quant aux
rassemblements, c’est tout le monde qui s’en mêle, mais sans dessein arrêté.
Les passants les regardent, écoutent, crient quelquefois et fuient devant les
soldats pour se reformer à deux pas de là ou revenir aux coins de rue dès que
la troupe a passé. J’ai envoyé Mayer à Montmartre chercher
une malle prêtée à Palognon[14].
Il dit qu’il passera partout. Il me fait trop de protestations. Je ne sais si
ce n’est pas un mouchard qu’on a mis à mes trousses, peu m’importe. Il a
la figure d’un honnête homme et je lui ai donné une poignée de main pour le
remercier de ses offres de service. Mais aussitôt après, il m’a demandé si
L... R...[15]
était à Paris. Si je l’avais su, je ne le lui aurais pas dit. On est défiant
malgré soi, dans ces temps de trouble et de crime. Un piquet de voltigeurs vient s’installer
l’arme au pied sous ma fenêtre. C’est l’armurier de la maison qui craint
qu’on ne pille sa boutique. Deux officiers les commandent, l’épée nue à
la main. Ils sont décorés ; ils ont l’air résolu à tuer. Les
troupiers sont insouciants, on ouvre les fenêtres et on les regarde. Ils
regardent aussi ; ils ont le droit de nous envoyer des balles s’il leur
plaît. Voilà où nous en sommes. Ils s’en vont; l’officier faisant un geste
significatif avec son sabre, leur dit ces mots très clairs : A hauteur d’homme. On ferme les boutiques. Manceau sort pour
acheter du savon. Leblanc[16]
fait mes comptes, je fais mes malles. Manceau rentre. Il y a une grande
effervescence. La rue de la harpe est fort agitée ; on y tire quelques
coups de fusil. Un peloton de gendarmerie mobile passe, une cinquantaine
d’hommes, ouvriers, bourgeois, étudiants, sans se rassembler précisément,
se pressent au coin de la rue et leur crient : « A bas le despote, à
bas les traîtres ! Vive la République ! » Ils continuent de
marcher, le dernier se retourne et couche en joue. Tout le monde s’éloigne.
Des servantes et des ouvrières effrayées descendent la rue en courant. On
entend des coups de feu, et le canon au loin. Maillard, l’acteur, m’a dit
chez Thomas qu’il y avait des barricades et qu’on se battait dans la rue
Saint-Martin. Il a vu cela. Un peloton de fantassins passe encore. On le suit,
on leur crie : « Vive la République ! vive la ligne ! à
bas le tyran ! » L’officier : « gauche,
droite, en joue. » On se disperse encore. Mayer revient ; je le paye afin qu’il
puisse s’en aller si on le chasse de la porte. Au bout d’une heure, il n’y
est plus ; je ne sais qui l’a renvoyé. Il faudrait toujours être à la
fenêtre et Manceau m’en empêche. Le fait est qu’il n’y fait pas bon.
Mais qu’on tient peu à la vie quand on voit toute une population sans lois,
sans sécurité, sans garantie pour son existence, et tout individu qui passe
livré au caprice du gendarme, du sergent de ville ou de l’officier ! Cinq heures. Les troupes passent, repassent,
les cris s’apaisent, puis recommencent, singulières alternatives de terreur
et d’insouciance ! Il y a des gens qui vont en chantonnant, les mains
dans leurs poches ; des jeunes gens isolés qui sous l’oeil des soldats,
lacèrent avec leurs cannes les proclamations posées sur la muraille ; des
commères qui tantôt rient, tantôt pâlissent, sur le pas de leurs portes ;
des ouvriers qui se croisent, se disent quelques mots et se quittent, des
marchands de vieux habits qui braillent comme à l’ordinaire. Puis des
silences complets où la rue est déserte. Avec toutes ces boutiques fermées on
dirait que la population est morte et qu’il n’y a plus que des maisons vides
dans une ville abandonnée. J’attends quelqu’un qui doit m’apporter un
passeport ; il n’est pas venu ; mes malles sont fermées. Leblanc a
trouvé une voiture qui consent à marcher. Cinq heures. Ma fille arrive avec son mari.
Ils ont laissé Nini[17]
chez Thomas. C’est le capitaine d’Ar... qui a été avertir Solange que
je partais, et lui dire de ma part de venir vite, si elle veut partir avec moi.
Elle est venue avec son enfant, son mari et une malle jusque chez Thomas ;
mais, là, le cocher leur a dit que pour mille francs il n’irait pas plus loin
et n’attendrait pas une minute à la porte. Puisque nous tenons une voiture
qui ne refuse pas de marcher, nous allons prendre la petite chez Thomas. J’y
paye ma note. Thomas vient me dire adieu dans ma voiture ; je dis adieu à
mon gendre, et nous partons pour le chemin de fer. Ah ! si j’étais
homme, je ne partirais pas ; mais il faut sauver les enfants, c’est le
premier devoir de la femme, le premier besoin de la mère. Et puis que ferais-je
ici ? je n’y peux rien que m’y faire tuer. Ce n’est pas encore mon
heure, ni celle du vieux Jacques. Ça viendra. Patience donc. Adieu, pauvre
Paris où je suis née, tête et coeur de la France, de l’Europe et du monde.
Il plaît à un ambitieux de te mettre à feu et à sang aujourd’hui. Cent
mille soldats, enfants de Jacques, vont tirer sur leur père. O race humaine.
« Des enfants de Japhet, toujours une moitié fournira des armes à
l’autre ! » Nous dînons à six heures, dans un sale
cabaret, appelé l’Arc-en-ciel. On
nous dit qu’on s’est battu tout l’après-midi, vers la Bastille, qu’on a
tiré le canon, qu’il y avait de hautes barricades. Nous ne savons rien de
plus. On n’ose plus aborder un passant, interroger un ouvrier dans la crainte
d’avoir affaire à un mouchard déguisé. Au débarcadère, où Leblanc a déposé
nos paquets, Nini tousse ; Manceau se dispute avec Solange pour un nécessaire
qu’elle veut avoir sous ses pieds. Nous rions tous trois de la dispute, mais
nous partons, la mort dans l’âme, et moi avec une double inquiétude, car la
lettre de Maurice me livre à mille suppositions effrayantes. Le chemin de fer
est occupé militairement. Cependant on part et on arrive sans qu’on vous
demande de passeports. Les soldats vous regardent sous le nez ; ceux-là
rient et boivent ; dans quelques jours ils insulteront les femmes, et
l’homme qui voudra les défendre sera fusillé s’il plaît à l’officier
de poste. Au reste, cette absence de formalités et de
surveillance au départ prouve qu’il y a une police occulte autour de vous, ou
qu’on laisse partir avec plaisir quiconque veut s’éloigner du foyer de la
lutte. Leblanc vient pourtant de voir arriver le convoi. On arrive comme on part
sans être tracassé. A Orléans, un poste d’infanterie occupe la
gare. Des gendarmes circulent. Ils vont demander nos passeports. Je n’en ai
pas. Non, ils ne les demandent pas. Nous mangeons à la hâte. Nini se souvient
qu’il y a vingt jours elle a mangé des petits pois à ce même buffet ;
elle n’a pas de préoccupations politiques. A Vierzon, plus de soldats, et encore des
gendarmes, mais ils ne demandent rien et ne paraissent regarder personne. Il y a
fort peu de voyageurs dans les premières places, beaucoup de marchands de
bestiaux chargés d’argent et suivis de leurs chiens. Ils frappent de leurs
pieds gelés sur les dalles : ils parlent du marché de Poissy, du cours
des moutons et des boeufs. Un seul individu, un employé qui demande les billets
à la portière, nous demande à demi-voix ce qui se passe à Paris :
« On se bat. — Ah ! sac... n... de D... ! — On tire sans
sommation. — Ah ! nous sommes donc f... ! » et il s’éloigne
en criant : « Issoudun, Châteauroux ! » A Issoudun, une heure du matin, profond
silence, brouillard et clair de hune. Pas un chat autour du convoi. On dort, on
se cache. Allons la province n’est pas en rumeur. A Châteauroux, quatre heures. Les marchands
de bestiaux tirent leurs chiens de leurs cases et battent leurs pieds gelés.
Sous la gare, un brigadier et huit ou dix gendarmes nous demandent ce qui se
passe à Paris. Nos réponses les frappent de stupeur. Ils ne savent rien depuis
trois jours. A l’auberge je vois un curé qui ressemble à Rollinat, et qui se
nomme à quelqu’un. Je lui donne des nouvelles de son frère, et je lui
apprends ce qui se passe. Cela lui parait fort indifférent ; cependant il
s’émeut un peu en apprenant que l’archevêque de Paris est arrêté ou
passe pour l’être. Nous arrivons le 5 vendredi à Nohant, au
petit jour, par un brouillard froid. Manceau
a fait la route de patache avec trois chiens de boucher et un panier de morue gâtée.
Nous sommes transis et brisés, nous courons embrasser Maurice dans son lit. Nos
inquiétudes domestiques sont passées,
puisque nous voilà tous sains et saufs et réunis sous le même toit. Eugène
Lambert arrive les yeux gros de sommeil, mais content, pour la première fois de
sa vie, d’être réveillé avant son heure. Nous causons. Le pays est
tranquille matériellement. La compression est à l’ordre du jour. Les préfets
vont s’en donner, mais on agit encore assez timidement. Si le coup d’Etat était
manqué ! L’heure n’est pas venue pour eux d’avoir le verbe trop
haut. Ça viendra, patience ! Le 5, minuit. J’ai vu Fleury[18]
à onze heures, je l’ai conseillé comme je pense et comme je crois.
Suivra-t-il mon avis ? Je me suis rendormie a midi et j’ai dormi jusqu’à
quatre heures ; après quoi,
j’ai défait mes malles, tout en causant avec Maurice, et je me suis ensuite
assise seule devant mon feu pour me remettre et me ravoir. La fatigue m’a
rendu le calme forcé. Je suis enrhumée du cerveau, il n’y a rien de plus
abrutissant. J’ai vu deux personnes, je ne veux rien écrire des autres. On a
arrêté plusieurs personnes. D’autres sont en fuite ; on s’est encore
battu aujourd’hui, dit-on, à Paris, et le soir on redevient tranquille en
apparence, comme tous les soirs depuis le 2.
Les proclamations annoncent que le calme règne à Byzance, les autorités
s’enhardissent. Demain, plusieurs de mes amis seront arrêtés probablement
pour avoir été aux nouvelles ou tout simplement parce qu’ils déplaisent. Le
système est d’arrêter les gens influents qui pourraient, on le croit, servir
de chefs à une résistance. Grande erreur ! Si le peuple se soulevait sans
direction et sans conseil, il serait peut-être plus vite écrasé ; mais
ce ne serait pas sans avoir fait sentir sa griffe et sa dent, et on lui retire
les amis les plus calmes et plus sages, qui pourraient peut-être le retenir et
le moraliser dans sa colère. Mais c’est ce qu’on veut ! On veut que
Jacques fasse le mal, afin de pouvoir le déshonorer en le tuant ! Ah ! pauvre Jacques ! jusqu’à ce
jour pourtant il a fait bon d’être avec toi. Tu n’as pas versé le sang, tu
as pardonné, patienté, tu as été sublime par moment, insensé parfois, mais
toujours à force de confiance et d’enthousiasme. Tu es pur encore, et on peut
t’aimer sans déchirement de coeur, sans effroi et sans remords. Voilà
qu’on te provoque avec une audace inouïe. Que vas-tu devenir ?
Pourra-t-on t’enseigner la clémence à présent ? Jacques est un enfant
terrible. Il faut l’aimer, quand on l’aime, comme l’enfant de ses
entrailles. L’aimer avec patience, avec colère quelquefois, avec fidélité,
avec courage toujours. Quand on a un enfant terrible, on le gronde, on
l’exhorte, on le prend par la douceur, par la réprimande. Il vous fait
quelquefois bien du mal. Il ne vous écoute pas toujours. Il se jette dans le
danger comme un sot, il se débat dans la colère comme un fou, il se livre à
ses passions comme une bête. Il vous impatiente, il vous indigne, il vous désole.
Mais c’est votre enfant. Il vous faut bien l’aimer malgré vous ; vingt
fois par jour peut-être vous lui direz : « Je te maudis, je
t’abandonne. » Mais vous ne pouvez ni l’abandonner, ni le maudire, car
vous sentez que c’est votre enfant. Et qui dit un enfant dit ce qu’il y a de
plus déraisonnable et de plus ingrat dans le monde mais aussi ce qu’il y a de
plus cher et de plus sacré à toute âme droite, car l’enfance est ce qui a
le moins de notion de la justice ou de l’injustice des hommes, la conscience
du mal et du danger par conséquent. L’enfant ne sait pas ce qu’il fait.
Vous voulez le lui apprendre, vous le tourmentez, vous le grondez, vous le
contrariez, il se révolte et vous ne vous lassez pas. C’est que vous savez
qu’il ne sait pas. Que Dieu le prenne dans vos bras au moment où vous êtes
le plus sévère avec lui, le plus mécontent de lui, vous fermez vos bras pour
le retenir. Vous savez bien que celui qui sait tout, lui pardonnera tout, mais
vous ne voulez pas qu’il parte, vous ne voulez pas qu’il meure, vos
entrailles se déchirent à cette idée horrible. Ah ! conservateurs, vous avez tous des
enfants, vous les chérissez ainsi, et vous ne comprenez pas que Jacques, le
vieux Jacques, qui est toujours un enfant, est précisément l’enfant sorti de
vos entrailles. Quand votre fils grandit, ses passions s’exaltent et souvent
il fait des fautes graves à vos yeux d’homme mûr et de père rigide. Dans
ces moments-là, vous avez de vives angoisses. Ah ! si mon fils allait s’égarer
tout à fait, s’il allait se déshonorer, commettre un crime, ou se souiller
d’une lâcheté ! Mon Dieu ! qu’il meure plutôt !… non !
qu’il ne meure pas, qu’il souffre, qu’il expie, mais, ô mon Dieu, ne
permettez pas qu’il fasse le mal et qu’il meure en le faisant ! Oui, c’est comme cela que vous aimez
l’enfant de vos entrailles, et plus encore, car il arrive parfois qu’il fait
le mal, qu’il devient coupable et criminel, et alors, vous le plaignez tant,
que vous l’aimez plus que jamais. Sa mère l’accompagne dans l’exil, dans
la prison, au bagne et jusqu’au pied de l’échafaud. Le prêtre qui au nom
de Jésus, représente la paternité spirituelle, le bénit et l’embrasse
jusque sous la main du bourreau. Oui, c’est comme cela qu’on aime son
enfant, et Jacques est l’enfant de nos entrailles. Est-ce qu’il n’est pas
plus encore pour toi, ô race qui règnes et possèdes ? Est-ce qu’il
n’est pas à la fois ton père, ton ancêtre, ton frère naturel, le fils de
ton amour ? Jacques t’avait mis au monde dans le mariage, tu l’as oublié,
tu le rends au monde en couchant avec la fille du peuple, et tu en fais un bâtard
que tu abandonnes quand tu ne l’assassines pas par la misère et par la guerre
civile. Ah ! pauvre Jacques, grand-père et petit
enfant de la bourgeoisie et de la noblesse, comme tu es à plaindre et quel
coeur de pierre il faut avoir pour ne pas t’adopter avec toutes tes erreurs,
tous tes travers, toutes tes passions et tout ton malheur ! Jacques !
Jacques ! tu m’as fait bien du mal et j’ai bien souffert par toi dans
le secret de mon âme. Mais je suis ta fille et ta mère, et si je ne sais pas
vivre avec toi, du moins c’est avec toi et pour toi que je veux mourir. Mais l’heure n’est pas
venue, et cette crise d’aujourd’hui n’est pas celle où je voudrais voir
ton réveil. Tu es irrité, lu as laissé le mal entrer dans ton coeur. Si tu
secoues en ce moment tout ce que tu as voulu prendre et porter sur tes épaules
tu vas le briser et te trouver seul. Ah ! je te croyais mûr aux j ours de
février ! Tes grands instincts triomphaient en ces jours-là, et ta masse
fut sublime. Elle ne peut plus l’être aujourd’hui. Elle s’est laissé
corrompre par la peur, par la souffrance, par la rancune, par la vanité,
l’ambition, la jalousie, l’engouement et la méfiance. Jacques a bu la coupe
du désespoir, il est ivre, on prend ce moment-là pour le provoquer. Malheur,
malheur à lui et aux autres ! Les autres, est-ce qu’ils ne sont pas des
Jacques aussi ? Décrassés d’hier ou d’avant-hier, ils sont Jacques.
Tout est peuple, tout est l’humanité à la fois adolescente et décrépite,
à la fois bonne et mauvaise, intelligente et bête, folle et sage, grande et
misérable. Pauvre humanité que je te plains et que je t’aime ! Oui les
coupables, les meurtriers, les insensés sont aussi mes frères, mes pères et
mes enfants. Que suis-je de plus que le méchant ? un infirme un peu moins
aveugle, voilà tout. Je hais ce qu’il a de pourri dans l’âme et dans
l’esprit, mais sa vie me parait toujours sacrée, parce que la vie, c’est le
chemin vers Dieu, et qu’on peut toujours recouvrer la vue à un moment donné.
On peut toujours s’éclairer, se réhabiliter, se convertir. Si on vous tue, on vous préserve peut-être
de bien des malheurs et de bien des fautes, on vous débarrasse de bien des années
mauvaises, infortunées ou coupables, mais on vous ôte l’heure de vérité et
de justice que Dieu vous réservait peut-être, et cela c’est un crime dont
aucune société humaine ne pourra jamais décréter la sanction. La vie de nos
semblables est donc sacrée, parce qu’ils la tiennent de Dieu. Le meurtre,
sous quelque forme qu’il se produise et s’ordonne, est donc le mal par
excellence, le mal que mon âme réprouve et qu’elle ne peut jamais admettre
comme une nécessité sociale. Et pourtant, si nous sommes dans la guerre
civile, il faut que Jacques tue ou soit tué. Arrête, attends, patiente, pauvre
malheureux Jacques ! Subis l’oppression et la justice encore une fois.
Ceci ne sera pas long. Ce fantôme de despotisme qui se dresse va tomber de
lui-même. Attends pour le renverser que tu sois fort. Quand on est fort, on est
calme, on est clément. Soyez cléments !
cette parole d’un réactionnaire violent, brisé par le calme de mon
attention, ne me sort pas de l’esprit. On n’a pas besoin de tuer quand on est fort;
voilà pourquoi l’homme qui veut inaugurer ce matin son règne par le meurtre
de Paris est faible ; si faible qu’on est consterné de songer à son
lendemain, et qu’on est presque tenté de le plaindre. On est fort quand on
est juste. Attends que tu sois juste, mon Jacques, tu ne l’es pas encore. On
est juste quand on est éclairé et tu ne l’es pas. Tu as voulu ce qui
t’arrive, un empereur. Tu l’as rêvé, tu l’as acclamé ; subis son règne
éphémère et ne te mêle pas à la bataille qu’il veut engager avec les
passions. Refuse le combat, laisse faire. Mais tu ne m’entends pas, on défend à tes
amis de te parler, et si tu les écoutes on te persécute davantage. Toi-même
tu ne les comprends pas. Tu ne vois que le jour présent, et s’ils veulent
voir au delà, tu les soupçonnes et les quittes. Ah ! que nous pleurerons
peut-être dans huit jours ! Samedi, 6 décembre. Une journée calme et morne. Point de
nouvelles, du moins pas de détails. Savoir les choses en gros et vaguement,
c’est ne pas les savoir. Aucun journal n’est arrivé au pays, pas même la Patrie. Le Pays, que j’ai lu à Paris mercredi, ne paraît déjà
plus, puisque je ne l’ai pas reçu, ou bien on ne lui permet pas d’aller en
province. Leblanc a écrit qu’on s’était battu sérieusement jeudi dans la
journée. Les lettres reçues à la Châtre disent qu’il y a eu beaucoup de
morts et plus de bourgeois que d’hommes du peuple. On a lu je ne sais quelle
proclamation ; les gens de la Châtre rient et applaudissent parce qu’on
leur dit que les rouges sont enfoncés et
les rouges n’ont pas donné ; sans le savoir, j’en jurerais, le peuple
a refusé le combat. Lumet et vingt autres d’Issoudun ont été arrêtés pour
avoir, dit-on, empêché les ouvriers d’aller aux vignes. Une femme d’Issoudun,
que j’ai vue aujourd’hui l’a vu passer dans une voiture entre deux
gendarmes le pistolet au poing. On dit qu’on les envoie hors du pays. On a
peur, on tue, on violente, on empoigne, on menace. Quelle manière de saisir les
destinées d’un pays ! quelle heureuse inspiration pour sauver la France ! J’ai passé la journée à ranger ma
chambre, mes papiers et à faire mes comptes. Avec de l’ordre on peut se
passer de fortune et de parcimonie. Ce n’est pas la libéralité, c’est le désordre
qui ruine. Il faut toujours savoir ce qu’on a, avant de savoir ce qu’on peut
faire. Mes enfants, qui ont l’habitude d’être
gais ne savent pas être tristes sans se désespérer, Maurice surtout. Il faut
se remonter le moral pourtant, et accepter le fait sans jamais douter de l’idée.
J’ai écrit quelques mots à tous mes amis pour leur donner de mes nouvelles
et surtout pour savoir des leurs d’une manière détournée. Il fait un beau
clair de lune très froid. La campagne est complètement muette. A de
certaines heures de la nuit, il faut faire un grand effort de mémoire pour se
persuader que le monde se débat dans la tempête. GEORGE
SAND [1] Anglais, dont la fille fut une amie de George Sand. [2] Bignat, surnom d’Emmanuel Arago, qui fut sénateur et ambassadeur de la troisième République. [3] Solange est madame Clésinger, fille de George Sand ; Manceau (Alexandre) est un graveur, ami de Maurice Sand. [4] Le papa d’Eugène semble ( ??) être le père du peintre Eugène Lambert. Paul Rochery, écrivain lyonnais, disciple de Pierre Leroux. [5] Lovely, amie de George Sand, dont nous n’avons pu retrouver le vrai nom. [6] Thomas, restaurateur chez qui George Sand fréquente alors. [7] Rose Chéri, la célèbre actrice, femme de L. Monsigny, directeur du Gymnase. [8] L’oncle de Paul est Bocage. [9] Madame Hetzel. [10] Madame Viardot. [11] Eugène Lambert, le peintre des chats, ami et condisciple de Maurice Sand à l’atelier de Delacroix. [12] Le cocher de louage de George Sand. [13] Calamatta, graveur italien, père de la future madame Maurice Sand. [14] Palognon est le sobriquet de Villevieille, un peintre ami de Maurice Sand. [15] Ledru-Rollin, très probablement. [16] Leblanc, le concierge et commissionnaire de George Sand. [17] Jeanne Clésinger, petite fille de George Sand. [18] Ami familier de George Sand. |
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Association 1851 pour la mémoire des résistances républicaines |