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HISTOIRE DES CRIMES DU 2 DÉCEMBRE Victor Schoelcher Bruxelles, chez les principaux libraires, édition considérablement augmentée, 1852 tome I Chapitre I § 4. Nous dirons ici, afin de n’avoir pas à
interrompre plus tard le récit des événements, comment furent traités 230
autres représentants du peuple pris dans la journée du 2 décembre, à la
mairie du 10e arrondissement où ils s’étaient rassemblés. On
verra d’ailleurs ainsi d’un seul coup quelles ont été les façons d’agir
de l’Elysée à l’égard de tous les membres de l’Assemblée nationale
qu’il put saisir. Les 230 dont nous parlons, presque tous
appartenant à la majorité, furent d’abord conduits en masse à la caserne de
cavalerie du quai d’Orsay, entourés d’un triple rang de baïonnettes. Le général
Forey, qui s’était chargé de cette noble expédition, les jeta brutalement
dans une cour au milieu des soldats et des chevaux du 2e lanciers.
Personne ne s’occupa de mettre une salle quelconque à leur disposition ! La plupart n’avaient rien pris depuis le
matin, et durent aller à la cantine du régiment, trop étroite, on le pense
bien, pour contenir ses nouveaux hôtes. Etrange spectacle auquel il eût été
à désirer que toute la France pût assister ! Là, pêle-mêle avec des
soldats fort montés, nous dit un témoin
oculaire, se trouvaient les plus célèbres amis de l’ordre avec huit ou neuf
anciens ministres de M. Bonaparte et autant de ces burgraves autrefois reçus
avec tant de déférence à l’Elysée lorsqu’ils allaient y préparer la
mutilation du suffrage universel ! Nommons-en quelques-uns : MM. O.
Barrot, Benoist d’Azy, Berryer, Broglie, Coquerel, Dufaure, Duvergier-Hauranne,
Falloux, Kératry, J. Lasteyrie, Lauriston, Montebello, Oudinot, Passy, Rémusat,
Tocqueville, etc. etc. Nous n’avons ni à défendre ni à plaindre
ces messieurs ; ils tiennent fort peu à nos marques de sympathie. Mais que
pensera l’Europe conservatrice à voir conduire en prison, comme des factieux,
et livrés aux moqueries de soldats montés,
tant de personnages qu’elle regarde comme les dépositaires les plus éminents
de toutes les saines doctrines ? Et en dehors de la politique, quelle
grossièreté n’y a-t-il pas dans l’âme de celui qui soumet à de telles
humiliations des hommes avec lesquels il était la veille dans les meilleures
relations ! Ils apprirent là encore quel rôle leur
ancien et perfide complice leur faisait jouer aux yeux de l’armée. Des
cavaliers les apostrophèrent en disant : « Vous voilà donc,
canailles, qui vouliez nous supprimer le sou de poche. Vous êtes coffrés, tant
mieux. — Comment ? que voulez-vous dire ? — Oui, oui, faites les
innocents ; nous vous connaissons. M. Lammenais a fait une proposition pour
supprimer le sou de poche aux soldats. » On appelle sou de poche ou prêt,
pour les soldats et sous-officiers, la somme d’argent qui leur est délivrée
tous les cinq jours et dont ils disposent à leur gré. Le sou de poche à
Paris, pour le simple soldat, est de 13 centimes, un peu plus qu’en province.
Il est constant que le bruit du projet prêté à l’Assemblée de supprimer le
sou de poche a été semé dans les régiments. Notre compagnon d’exil M.
Caizac, sous-officier au 19e de ligne, en avait entendu parler
quelques mois auparavant, alors qu’on commençait à faire au régiment des théories
sur les éventualités d’une guerre civile ! Qui, sauf les conspirateurs
impérialistes, a pu répandre ce bruit mensonger ? Tels sont les nobles moyens que les honnêtes
gens élyséenne employaient pour perdre l’Assemblée auprès des soldats,
auxquels, d’un autre côté, ils interdisaient soigneusement la lecture des
journaux ! Nul des prisonniers du quai d’Orsay ne
savait ce qu’on allait faire d’eux, lorsque, vers huit heures et demie du
soir, sept voitures cellulaires entrèrent
dans la cour pour en enlever quelques-uns. Où allait-on les conduire ? Les
insurgés gardaient à cet égard
le silence le plus absolu. Quelques
visages s’assombrirent ; on connaissait la disposition maladive de
l’ami de M. Persigny à imiter les moindres actions de l’oncle, si mauvaises qu’elles pussent être, et la pensée
de Sinnamary se présenta naturellement à l’esprit du plus grand nombre. Tout
le monde, cependant, fit bonne contenance. M. Montebello se contenta de dire, au
moment du départ, que dirigeait le geôlier en chef, M. le colonel Forey :
« Messieurs, c’est aujourd’hui le jour anniversaire de la bataille
d’Austerlitz, et voilà le gendre du maréchal Bugeaud qui fait monter le fils
du maréchal Lannes dans une voiture de galérien ! » Le
rapprochement serait plus curieux encore, s’il pouvait y avoir quelque chose
de commun entre le maréchal Lannes et le geôlier de la duchesse
de Berry. Au moment du départ, le chef d’escadron qui
commandait l’escorte de lanciers dit à ses hommes : « Je vous
recommande ce tas de brigands-là. » D’où sortent donc les officiers
supérieurs de l’armée française. Les représentants, ainsi traités en galériens,
furent conduits au fort du Mont-Valérien. Là, non plus, rien n’avait été
préparé pour les recevoir. Ils furent placés tous ensemble dans une grande
salle de casernement ; ils étaient cinquante-deux. « Ne vous inquiétez
pas, avait répondu, aux observations du commandant de place, un officier d’état-major
qui les avait accompagnés : ne vous inquiétez pas ; mettez-les où
vous voudrez, ce sera toujours assez bon pour eux. » Nous ne savons si ce
digne serviteur de l’Elysée a obtenu l’avancement auquel il a droit. Parmi
ceux dont il parlait ainsi, il n’y avait guère que des honnêtes
gens, et entre autres MM. Gustave Beaumont, Vatimesnil,
Oudinot, Lauriston, Falloux, Piscatory, Montebello, etc., un ancien ministre de
M. Bonaparte, un ancien général en chef, deux ou trois burgraves. Ne vous
inquiétez pas, ce sera toujours assez bon pour eux ! O ingratitude
bonapartiste ! Le commandant du fort, qui n’était pas à la hauteur des
circonstances, exprima le regret de n’avoir à leur offrir que des lits dont
les draps, à en juger par leur état, avaient dû servir au moins pendant
quinze jours aux soldats d’un bataillon qui était allé le matin même à
Paris ! Les panégyristes du 2 décembre pourront
louer tant qu’ils voudront le profond génie des meneurs de la conjuration. Il
n’y a pas un homme de bonne compagnie en Europe qui ne les tienne pour les
gens les plus mal élevés du monde, et l’on ajoutera les plus barbares, quand
nous dirons quelles tortures
subirent les transportés, Les membres restés à la caserne furent
transportés, le 3, de grand matin, les uns à Vincennes, les autres à Mazas. Dès le lendemain au soir, trois des
prisonniers du Mont-Valérien, MM Defontenay, Falloux et Vatimesnil, apprirent
qu’ils étaient libres, et il devint manifeste pour tout le monde que les
restaurateurs du suffrage universel avaient l’intention
de relâcher tous ceux qui avaient voté la loi du suffrage restreint. Hâtons-nous cependant de le publier, légitimistes
et orléanistes comprirent qu’il y avait cette fois solidarité entre eux et
leurs ennemis politiques, et lorsqu’on vint demander la liste des membres présents
pour faire le triage, ils refusèrent de se nommer. Mais on tenait fort à ne
pas les conserver. Ainsi, le 4 ou le 5, arrivèrent des omnibus, avec un
commissaire et M. Duponceau, chef des huissiers de l’Assemblée. On avait pensé que les membres de la majorité persisteraient
dans leur silence, et M. Duponceau, à notre grand étonnement, s’était chargé
de constater l’identité de chacun. Sur
sa désignation, les soldats s’emparèrent de ceux qui devaient être mis
en liberté malgré eux. On en comptait trente-sept, y compris M M. Vatimesnil
et Falloux, qui avaient repoussé toute faveur particulière. Ils furent ramenés
à Paris, sur la place de la Révolution, où on les força tous de descendre,
comme des gens à qui l’on dit : « Allez vous faire pendre
ailleurs. » Une pareille mesure était peu flatteuse pour ces messieurs ;
elle leur montrait trop qu’on ne les redoutait pas du tout, mais elle faisait
éclater mieux encore l’insigne déloyauté des conspirateurs. Ceux-ci avaient
formellement dit, dans les adresses de MM. Bonaparte et Maupas au peuple,
qu’ils dissolvaient l’Assemblée « pour maintenir la
république contre les complots des royalistes »,
et ils mettaient en liberté les
royalistes tombés entre leurs mains ! Au moment même où ils disaient
au peuple, afin d’obtenir sa neutralité, qu’ils allaient défendre la république
menacée par les monarchistes, ils montraient à ceux-ci une déférence
relative, afin d’apaiser leurs ressentiments ! Il
peut y avoir dans de tels manéges une certaine habileté grosse et
vulgaire, mais nous doutons que personne en admire jamais la bonne foi et la
dignité. On avait retenu M. Oudinot, le général en
chef de l’expédition de Rome. Pour le mettre en liberté, on
choisit, avec une délicatesse de goût tout à fait élyséenne, le jour même
de la promotion du général Vaillant au grade de maréchal de France. Bizarre
influence des événements sur les choses accomplies ! Il s’est trouvé
que le général Vaillant avait tout fait à Rome, parce que le général
Oudinot s’est avisé d’aller à la réunion du 10e arrondissement !
Si M. Vaillant avait eu honte de s’allier aux traîtres, il n’aurait pas
plus été le vainqueur de Rome que M. Oudinot, et l’on aurait découvert
quelque autre général à qui serait revenue toute la gloire de cette fatale
entreprise. A quel usage servent aujourd’hui les bâtons de maréchal de
France ? Il
était dit que les insurgés du 2 décembre saliraient toutes choses. Des représentants de diverses nuances envoyés
au Mont-Valérien, les insurgés ne gardèrent, en définitive, que les républicains :
MM. Péan, Latrade, Besse, Renaud, Pascal Duprat
et Antony Thouret. Ceux-ci
eurent à se louer de la garnison détachée du 72e de ligne. — L’armée n’ignore
pas que plusieurs de ses chefs se sont vendus à prix d’or ; car un des
officiers du fort, causant avec notre brave collègue M. Renaud, de la fatalité
de leur position, se prit à dire amèrement : « Et penser que
certains généraux font cela pour quelques centaines de mille francs ! » Autant les représentants détenus au Mont-Valérien
furent bien traités, autant ceux enfermés à Mazas eurent à se plaindre. Le régime
de la prison fut pour eux le même que celui des condamnés
criminels ! La nourriture était à peu près suffisante, mais
sa qualité très-inférieure, et servie avec une telle malpropreté, nous dit
M. Valentin, que, pendant les dix-sept jours passés là, il n’a pu goûter à
quoi que ce fût en dehors du pain et du vin. Les représentants du
peuple ne sortaient pas non plus de leurs cellules, pour prendre l’air,
autrement que les voleurs. Ils
étaient soumis aux même formalités, aux mêmes précautions, à la même
surveillance, pour se promener solitairement pendant deux heures dans un petit
préau ! Les citoyens déposés à Mazas, membres de
l’Assemblée et autres, étaient si nombreux, que, pour les loger, on avait
mis en liberté les condamnés criminels auxquels il restait peu de temps à-faire !
Le 17
décembre, on régularisa un peu ces moyens de sauver la société ; on
concentra à Sainte-Pélagie les représentants encore détenus à Vincennes, à
Mazas et au Mont-Valérien. Tous, et c’était le seul crime qui expliquât
cette rigueur particulière, avaient l’honneur d’appartenir à la Montagne. Des élus du suffrage universel tombés au
pouvoir de l’ennemi, il ne resta donc plus en prison que MM. Baune à Mazas
(retenu par une violente attaque de goutte), Miot à Bourges, et à Sainte-Pélagie,
MM. Belin, Benoît (du Rhône), Besse, Bourzat, Burgard, Chaix, Cholat, Delbetz,
Dufraisse, Duprat, Faure, Gambon, Greppo, Laboulaye, Lalon, Lagrange, Latrade,
Madet, Nadaud, Emile Péan, Perdiguier, Racouchot, Renaud, Richardet, Thouret,
Valentin. A leur arrivée à Sainte-Pélagie, ces
messieurs furent répartis par groupes de deux, trois et quatre dans des
chambres si petites que tout l’espace était pris par les lits. Une
distribution de café au lait, outre les deux repas formant la nourriture
ordinaire, et l’allocation journalière d’une livre de bougies pour l’éclairage
de huit à dix chambrées, furent les seules dérogations qui eurent lieu en
faveur des représentants du peuple, au régime de la prison. Le service des chambrées était fait aux
frais de nos collègues, par trois ou quatre détenus naturellement
chargés de les espionner. A tous moments on surprenait ces hommes aux écoutes.
Ils étaient logés dans le quartier même occupé par les membres de l’Assemblée
nationale, et il leur arrivait fréquemment, la nuit, de se
livrer à de véritables orgies avec du vin que leur abandonnaient nos amis,
ou qu’ils faisaient acheter sous le nom de ces derniers. Au milieu de leur
ivresse, ils affectaient de parler à haute voix et en termes orduriers, que les
factionnaires placés dans la cour entendaient et ne manquaient pas de mettre
sur le compte des représentants. Ceux-ci furent très-longtemps avant
d’obtenir du directeur qu’il mît un terme à des manoeuvres où il n’était
pas difficile de distinguer l’intervention de l’honorable M. de Maupas. Vers le milieu de janvier, nos amis quittèrent
enfin la prison pour l’exil. Nous avions mille fois frémi
d’indignation et de colère, nous avions eu mille fois l’âme navrée depuis
que nous sommes dans la vie politique, en voyant avec quel immense dédain le
pouvoir disposait en France de la liberté des citoyens. Notre douleur était
d’autant plus grande qu’il nous semblait reconnaître là un abus de la
force contre les faibles et les petits. Nous ne nous doutions pas que ceux qui
se livraient si légèrement à la
violence contre les autres subiraient tout aussi aisément eux-mêmes les
effets de la violence ; nous n’imaginions pas que les hommes les plus
considérables dans la nation, des représentants du peuple, des ministres, des
ambassadeurs pouvaient être illégalement arrêtés, au vu et au su de tout le
monde, sans soulever la population entière ; nous ne supposions pas que
des généraux ayant commandé en chef de nombreuses armées, et notoirement
innocents, seraient placés entre deux gendarmes et menés à la frontière
comme des malfaiteurs, sans que les gendarmes, la veille encore sous leurs
ordres, hésitassent à les conduire, sans que personne en fût ému, sans
qu’eux-mêmes y fissent résistance. On prend plus de mépris et de haine
contre l’arbitraire en voyant combien il est facile ; en considérant
que, dans une société où règne l’ordre,
le moindre pouvoir trouve des agents soumis pour les énormités les plus révoltantes.
Nous ne nous plaignons pas, le ciel nous en préserve, de l’égalité devant
le gendarme, il n’y a que ce côté-là de moral dans l’excès de puissance
du gendarme, mais nous déplorons que notre pays soit l’esclave de ce représentant
de la force publique. L’obéissance passive de la force armée est la plaie de
la société française. Ce qui se passe en France depuis le 2 décembre doit être,
ce nous semble, une grave leçon pour les hommes intelligents et de bonne foi
qui servent exclusivement l’ordre, pour ceux auxquels leur passé donne une grande influence
sur les classes qui se croient les plus intéressées à l’ordre. Nos moeurs
publiques sont en vérité bien arriérées ; et, si on ne les réforme
pas, on ne fermera jamais l’ère des révolutions, selon l’expression
consacrée. Nous n’avons que le sentiment de l’AUTORITE, il faut y
substituer celui du DROIT. Pourquoi n’y a-t-il jamais de révolution en
Angleterre, malgré les effrayants abus de sa constitution sociale ?
C’est que le gouvernement y est le plus fidèle observateur de la loi,
qu’elle lui plaise ou ne lui plaise pas, qu’elle le gène ou ne le gène pas ;
c’est que tout Anglais a l’amour incarné de la légalité ; c’est
que le dernier des policemen à qui la reine elle-même ordonnerait une
illégalité, désobéirait. Pourquoi, depuis soixante ans, notre histoire
n’est-elle qu’une longue révolution ? C’est qu’en France aucun
gouvernement, sauf le Gouvernement provisoire, n’a respecté la loi, c’est
que l’autorité s’est toujours mise au-dessus du pacte fondamental, c’est
que les fonctionnaires sont les serviteurs du pouvoir et non les hommes de la
Constitution. Oh! oui, sans doute, il faut que les fonctionnaires obéissent hiérarchiquement
à leurs chefs ; mais, tant qu’ils devront obéir passivement, aveuglément,
comme des machines ; tant qu’ils ne seront pas tenus de regarder la loi
avant tout ; tant qu’ils ne seront pas sérieusement responsables de
leurs actes ; tant que le plus pauvre des citoyens ne pourra pas leur en
demander un compte sévère devant le magistrat ; tant qu’ils devront exécuter
des illégalités claires, évidentes, patentes pour eux, comme pour ceux qui
les ordonnent ; tant que la liberté individuelle n’aura pas des garanties
souveraines, ce qu’on appelle l’ordre ne sera en réalité que le
désordre organisé ; la société ne sera toujours qu’un chaos où
pourront trôner d’aventure les premiers Maupas ou Bonapartes venus, à
l’abri de quelques baïonnettes étonnées elles-mêmes des excès qu’elles
protégent.
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Association 1851 pour la mémoire des Résistances républicaines |