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HISTOIRE DES CRIMES DU 2 DÉCEMBRE
Victor Schoelcher
Bruxelles, chez les principaux
libraires, édition considérablement augmentée, 1852
tome
I
Il fallait, sous peine de défaite
honteuse et de guerre civile, non pas seulement prévenir, mais épouvanter. En
matière de Coup d’état on ne discute pas, on frappe ; on n’attend pas
l’ennemi, un fond dessus ; on broye ou l’on est broyé.
P.
Mayer.
L’histoire enregistrera ce scandale, que
l’aristocratie des richesses s’est faite l’auxiliaire des pillards. Quand
on a relevé les cadavres des émeutiers, qu’a-t-on trouvé en majorité :
des malfaiteurs et des gants jaunes !
Granier Cassagnac
Tout individu convaincu
d’avoir fourni des secours en vivres ou en argent à un insurgé, ou de lui
avoir donné asile, sera considéré comme complice de l’insurrection, et puni
avec toute la rigueur des lois qui régissent l’état de siège.
Colonel Fririon
On doit leur courir sus
comme à des bêtes fauves.
Colonel Denoue
PRÉFACE
L’opinion publique de l’Europe libre a déjà
flétri l’attentat du 2 décembre, mais il ne lui a pas été donné d’en
juger toute l’horreur.
Après avoir tenté ce que nous avons pu, dans
la mesure de nos forces, pour empêcher la consommation de ce crime épouvantable ;
vaincu, forcé de quitter la France, il nous reste un devoir, c’est de
raconter par quelles fourberies, quelles corruptions, quelles violences et
quelles cruautés la conjuration militaire a pu réussir, c’est de montrer
comment les nouveaux Vandales ont usé de la victoire.
On ne sait rien de la vérité; ils en ont étouffé
les cris en confisquant toute presse indépendante. Nous avons au moins, sur la
terre d’exil, la faculté d’écrire ; nous en profitons pour dire ce
qu’ils ont fait.
Il ne faut pas que de
pareilles monstruosités passent sans être révélées au monde. Nous voulons
évoquer toutes les lumières de la morale et de la conscience universelle pour
éclairer l’Europe et la France sur les mille maux sortis du 2 décembre. Nous
voulons qu’après nous avoir lu, il n’y ait pas un homme « de bonne
volonté » qui ne demeure convaincu que jamais usurpation ne s’accomplit
par des moyens plus lâches, plus sanguinaires, plus odieux, que jamais conquérants
plus cruels ne mirent le talon sur un peuple subjugué.
La terreur, sous le régime
des sauveurs de la société, est telle que personne n’ose plus parler en
France. Chacun redoute la prison ou la transportation. Aussi, malgré notre soin
scrupuleux à ne produire que des faits irréfutables, il en est pour lesquels
nous ne pouvons apporter le nom des témoins. Nous les publions sous notre
autorité, nous en prenons toute la responsabilité.
Les décembriseurs ont accumulé sur la résistance
qu’a rencontrée leur criminelle entreprise les plus noires calomnies. Républicain,
socialiste, nous nous sommes attaché à venger les républicains, les
socialistes des accusations de jacquerie portées contre eux. C’est en partie
dans ce but que fut conçu le projet de notre ouvrage.
Ce livre est un livre de bonne foi. On y
trouvera des faits authentiques, irrécusables, prouvés à la honte éternelle
de nos diffamateurs.
Quelle que soit l’insuffisance de
l’auteur, la voix toute-puissante de la vérité parlera, et les méchants qui
font trembler les bons seront cloués au pilori de l’histoire.
En achevant cette première partie de la tâche
que nous nous sommes imposée, nous sentons en nous le besoin de rendre hommage
à la grandeur des institutions anglaises sur la liberté individuelle.
Expulsé de la Belgique uniquement à titre de
proscrit, nous n’eussions pu faire ce livre sans la faculté dont jouit ici
tout citoyen du monde de vivre en paix et d’y publier sa pensée.
Dans ces tristes jours où l’humanité rétrograde
un moment, l’Angleterre, seule restée libre, accueille depuis l’esclave
fugitif des Etats-Unis jusqu’au représentant du peuple français. Elle protége
les hommes du devoir contre les persécutions de toutes les tyrannies, et elle
le fait noblement, sans condition, sans demander où ils vont ni d’où ils
viennent, sans leur appliquer d’autres lois que celles qui régissent ses
propres enfants.
Nous voudrions que notre voix fût de celles que le monde écoute, pour témoigner, devant la postérité,
du beau rôle que joue à cette heure la Grande-Bretagne devenue la terre
d’asile des deux hémisphères.
Gloire et merci à vous, nation anglaise, pour
la généreuse hospitalité que vous accordez aux vaincus dans la lutte
universelle de la démocratie contre l’absolutisme, de la lumière contre
l’obscurité, de la liberté contre l’esclavage, du bien contre le mal !
V. SCHOELCHER,
Représentant
du peuple.
Londres, 10 août 1852
INTRODUCTION
La marche de l’humanité dans la voie du
progrès, bien que constante et continue à l’oeil exercé du philosophe,
parait souvent tout autre au regard de l’observateur superficiel. Le mouvement
n’est pas uniforme. A des enjambées gigantesques succèdent des temps d’arrêt,
parfois même des temps rétrogrades.
Depuis les néfastes journées de décembre
1851, la France est entrée à reculons dans une de ces périodes fatales qui
feraient douter du progrès même, si du point de vue culminant de l’histoire,
les accidents passagers ne disparaissaient dans l’ensemble de l’évolution
humanitaire.
Que la grande nation sorte bientôt de cette
impasse pour reprendre son rang à la tête de la civilisation, c’est mieux
que notre espoir, c’est notre foi. Puisse ce livre, en l’éclairant,
contribuer à sa délivrance !
Nous peindrons les derniers événements tels
qu’ils sont, dans le cynisme et pour ainsi dire dans la naïveté de leur dégradation.
Noblesse des caractères, élévation du but, éclat des actes, ici tout fait défaut.
Jusqu’à ce semblant d’héroïsme que prennent parfois les crimes d’état,
et qui en déguise l’horreur, tout a été refusé à cette entreprise pécuniaire
et politique, la plus triste qui ait jamais affligé les annales d’un grand
peuple. L’histoire n’y verra qu’une oeuvre de voleurs de nuit ramassant de
l’or dans une mare de sang et de boue.
Oui, de l’or, du sang et de la boue, voilà
tout le 2 décembre, dans son but et dans ses moyens.
A le décrire, on rougit plus encore qu’on
ne s’indigne, et le principal sentiment à surmonter, c’est le dégoût.
Les serments les plus solennels violés, une
Constitution déchirée, le pouvoir usurpé par un guet-apens nocturne, les représentants
du peuple conduits en voitures de galériens, dans la cellule des escrocs ;
les magistrats chassés de leurs siégea à la pointe des baïonnettes ;
les défenseurs de la loi assassinés par des soldats trompés, égarés, gorgés
d’eau-de-vie; la liberté individuelle plus méprisée qu’à Moscou ; Paris, la Rome moderne, aux mains des modernes Vandales ; la
France exploitée grossièrement par une tourbe de malappris ; les torches
de la guerre civile promenées dans quarante départements, an nom de l’ordre ;
les meilleurs citoyens déportés ou bannis par milliers ;
les villes et les campagnes dépeuplées; les familles dépouillées ;
puis, comme de raison, l’outrage aux martyrs, l’apologie aux bourreaux !
Voilà quelles séries de turpitudes l’historien est condamné à parcourir
pour dresser l’acte d’accusation de la conspiration militaire du 2 décembre.
Et tout cela, le croira-t-on, à quelques années,
à quelques jours de cette révolution de février, la plus généreuse, la plus
pure qui ait éclairé le monde, de cette révolution qui n’exerça pas une
vengeance, qui abolit la peine de mort, qui n’exila personne, qui
n’emprisonna personne, et qui n’imposa rien à ses ennemis, rien qu’une leçon
d’oubli et de clémence ! Est-ce bien le même peuple ? Quiconque
n’a pas suivi de près la marche des événements de 1848 à 1852 comprendra
difficilement que la France ait pu reculer ainsi, en un jour, de plus d’un siècle.
Nous-même, nous aurions peine à nous expliquer la soudaineté de la
catastrophe, si nous n’avions vu charger la mine longtemps avant
l’explosion. An moment de commencer notre triste récit, un coup d’oeil rétrospectif
parait donc indispensable pour l’intelligence de l’histoire. Les décembristes
ne sont pas les seuls coupables, et la justice commande de faire à chacun sa
part de responsabilité.
C’est une conjuration militaire qui a éclaté
le 2 décembre, mais ce n’était pas la seule conspiration qui menaçât la république.
Il y en avait trois. Celle que les démocrates redoutaient le moins l’a emporté
en corrompant l’armée. Les autres attendent encore; et, il faut l’avouer,
jusqu’à ce que la dernière espérance monarchique ait été balayée par le
souffle de l’esprit républicain, jusqu’à ce que la bourgeoisie ait
abandonné ses injustes préjugés contre la démocratie, la France restera ce
qu’elle est depuis plus d’un siècle, ballottée entre les factions
royalistes, déchirée par les intrigants, ou mise à l’enchère par des généraux
vendus.
A ce triple complet légitimiste, orléaniste
et impérialiste, ajoutez la connivence des principaux fonctionnaires, les peurs
inoculées à la bourgeoisie, les soupçons follement jetés dans le coeur du
peuple, l’impuissance enfin des républicains en minorité dans l’Assemblée,
et tout s’expliquera.
Le mal assurément date de loin. Les ennemis
de la république, impuissants à l’emporter de vive force, se glissèrent
dans son sein en l’acclamant dix-sept fois, le 4 mai 1848, lors de la mémorable
séance d’installation de l’Assemblée constituante. Dès la première
heure, ils envahirent les fonctions publiques afin d’être mieux placés pour
battre en brèche les institutions nouvelles. Le premier coup porté fut la
suppression brusque et violente des ateliers nationaux qu’il fallait dissoudre
peu à peu, avec de grands ménagements, et remplacer par des entreprises sérieuses.
Heureux d’exciter les ressentiments contre les hommes du 24 février, ils jetèrent
ainsi, en pleine connaissance de cause, une masse d’ouvriers dans cette anxiété
du lendemain, dans ce désespoir de la faim qui déterminèrent les fatales
journées de juin. Sondez bien les mystères de la terrible insurrection, vous y
verrez la main des royalistes, et surtout celle de l’échappé de Ham. La célèbre
enquête Bauchard en a découvert assez de preuves saisissables, bien qu’elle
ait été dirigée par nos plus dangereux ennemis. Nous aurons à dire, dans le
cours de cet ouvrage, d’où sortait l’or qui paya les assassins du général
Bréa.
Déguisé sous le nom de « parti de
l’ordre », la coalition s’organise puissamment après cette victoire.
Elle établit son siége rue de Poitiers, d’où ses journaux et ses brochures,
répandus à profusion, commencent et entretiennent, contre les républicains,
cette guerre de mensonges qui vient aboutir à la grande fantasmagorie de la
Jacquerie. Dans l’Assemblée constituante, les coalisés font échouer tous
les projeta qui peuvent populariser la république, et adoptent tous ceux qui
peuvent lui nuire. Ils refusent le droit au travail, mais ils votent la
transportation sans jugement et l’institution de la présidence.
Bifurquer le pouvoir, diviser pour affaiblir,
donner à la souveraineté du peuple une double expression dans un président et
une assemblée émanant tous deux d’une même origine, c’était créer, de
propos délibéré, un sujet de conflits incessants. Nos ennemis le savaient
bien. Malgré une opposition des plus vives, malgré une discussion prophétique
en quelque sorte et dont le souvenir n’est pas perdu pour la France, ils déposèrent
un germe de mort dans la Constitution de 1848.
Vint alors l’élection du président. Les
royalistes n’eurent pas de candidat de leur couleur. Le vent de la révolution
soufflait encore trop fort pour leur drapeau. Mais, exploitant un déplorable et
funeste préjugé populaire, ils poussèrent au triomphe d’un homme qu’ils méprisaient,
comptant se servir de son nom pour écraser plus facilement la démocratie. M. Louis
Bonaparte fut élu, et l’on vit aussitôt les pèlerins de Wiesbaden et de
Claremont se faire les ministres de la république démocratique !
Les républicains dit modérés, dont les
votes donnèrent la majorité à la réaction, purent alors juger de
l’immensité de leurs fautes. Ils gênaient tout autant que les rouges ;
on résolut de se débarrasser des uns et des autres. Dans la presse rétrograde
succède bientôt aux insultes contre les républicains l’insulte à l’Assemblée
constituante. Une émeute de pétitions est organisée ensuite pour abréger son
existence, le gouvernement y pousse ; l’Assemblée, première expression
du suffrage universel, ne tarde pas à perdre son prestige, elle est obligée de
céder et se dissout avant d’avoir complété la Constitution par le vote des
lois organiques.
Avec elle disparut le plus solide rempart qui
restât à la république depuis que les vainqueurs de juin avaient désaffectionné
ses meilleurs défenseurs en désarmant le peuple.
Maîtresse du terrain, la réaction domine les
nouvelles élections législatives.
Et, qu’on le remarque bien, il n’y a
encore que deux camps en France. D’un côté, les républicains déjà débusqués
de toutes les positions, leurs journaux frappés du cautionnement, saisis, chassés
de la place publique; leurs réunions fermées et leurs associations
poursuivies. De l’autre, les factions monarchiques libres d’agir dans
l’association de la rue de Poitiers, immense pandoemonium où venaient
fermenter en se rapprochant toutes les haines amoncelées contre la démocratie.
Là se coalisent, au nom de l’ordre, contre la liberté, valets de l’empire
et chevaliers de l’émigration, brigands
de la Loire et fuyards de Gand, assassins du duc d’Enghien et meurtriers
de maréchal Ney, aventuriers de Boulogne et ministre de Louis-Philippe, preux
de M. le comte de Chambord et geôliers de Madame la duchesse de Berry, flétrisseurs
et flétris, renégats de tous les autels, déserteurs de tous les drapeaux, traîtres
de tous les régimes, parjures de tous les serments ! Que d’intrigues !
Que de viles concessions réciproques ! La branche ainée et la branche
cadette n’ont rien à refuser aux prétendants impérialistes qui font si
bonne guerre aux socialistes; MM. Bonaparte et Persigny, à leur tour, se prêtent
volontiers aux voeux des royalistes, et l’on vit jusqu’à l’ancien président
de la chambre introuvable de 1815, M. Ravez, patronné par le gouvernement,
ressusciter pour maudire encore une fois la révolution.
Les élections du 13 mai 1849 ainsi fabriquées
par la rue de Poitiers, cinq cents monarchistes avérés s’installèrent au Palais
Bourbon, comme ils dirent. C’était la contre-révolution !
Légitimistes et orléanistes devinrent aussitôt
les conseillers de MM. Persigny et Bonaparte.
Les burgraves s’installèrent à l’Elysée.
Entre les complices, dont les uns devaient plus tard encelluler les autres, un
accord parfait régna tant qu’il n’y eut qu’à démolir pièce à pièce
l’édifice de 1848. Expédition de Rome; assassinat d’un peuple;
restauration d’un pape ; proscription de trente représentants ; rétablissement
de l’impôt des boissons ; lois contre la presse, contre le colportage,
contre les réunions, contre les associations, contre l’instruction publique,
contre la garde nationale ; enfin, pour couronner cette oeuvre détestable,
mutilation du suffrage universel : tout se fit de concert en moins d’une
année, de telle sorte que, déjà au 31 mai 1850, la république, privée de
ses éléments essentiels, n’existait plus que de nom.
Du reste, en votant cette loi fatale du 31
mai, ses coupables auteurs ne savaient guère où elle les mènerait. Les
royalistes si joyeux ne se doutaient pas qu’ils signaient leur propre
condamnation, qu’ils creusaient entre l’Assemblée et le Peuple un abîme où
le peuple laisserait précipiter l’Assemblée. Le président n’imaginait pas
non plus qu’il pourrait écraser la majorité sous le poids de leur crime
commun avec ce mot qui fut magique : Le suffrage universel est rétabli.
Et pendant ce temps, la grande entreprise de
calomnie contre les républicains poursuivait le cours de sa propagande
empoisonnée. En vain les démocrates, les socialistes protestaient à la
tribune ou par la voix de leurs journaux ; en vain ils en appelaient à
l’histoire des trente dernières années pour témoigner de la générosité
de leurs doctrines, on criait toujours aux anarchistes, aux partageux, et les
classes aisées se laissaient persuader que les classes laborieuses aspiraient
à les dépouiller.
1852 arrivait; les habiles commencèrent à
avoir peur les uns des autres. La coalition se rompit d’elle-même. Chaque
faction reprit son drapeau et agit pour son propre compte.
Ce fut un lamentable et honteux spectacle. Ou
mit le feu aux quatre coins de la France, toujours à propos d’ordre ; et
l’on se traita en plein parlement de coquins, toujours en s’intitulant le
parti des hommes bien élevés et des honnêtes gens.
Quels honnêtes gens ! L’élu du
suffrage universel verse du vin de Champagne aux soldats de Satory, pour leur
faire crier vive l’Empereur ! Les représentants du peuple s’en vont
demander la consigne à leurs principicules de droite et de gauche, puis ils
reviennent crier vive le Roi! à la même tribune où la veille ils votaient la
république démocratique !
En menaçant la France de l’anarchie royale,
les revenants de Wiesbaden et de Claremont servaient les projets élyséens. Le neveu
de l’Empereur livra sa première bataille le 12 octobre 1850 dans les
plaines de Satory. Il eut peu de succès. Aussi s’empressa-t-il d’envoyer à
l’Assemblée un message conciliant qui semblait jeter un voile sur le passé « Entendons-nous,
disait-il, pour que ce ne soit jamais la violence qui décide des destinées
de notre pays. » Cela, signé de la main qui préparait les félonies
et les massacres du 2 décembre !
Que pouvait la minorité ? Que pouvaient
200 contre 500 ? Rien. Toujours fidèles à la loi, à la Constitution et
au droit, ils signalaient l’hypocrisie de ce langage ; ils combattaient
la majorité et ils attendaient 1852 avec confiance dans le succès de la lutte
électorale ou de la résistance au coup d’état.
Cependant, l’embauchage de l’armée, les séductions
de cantine, les cris inconstitutionnels, le renvoi des généraux suspects de
fidélité à l’Assemblée, les ouvertures de corruption faites à d’autres,
tout annonçait un troisième acte à la comédie de Strasbourg et de Boulogne.
Hélas! à lui seul, celui-là devait être une horrible tragédie !…
Des législateurs souverains, animés du
sentiment de leur devoir et forts du témoignage de leur propre conscience,
n’eussent point hésité à traduire le coupable à la barre d’une haute
cour de justice. Au lieu de cela, que fit la majorité ? Une petite guerre
misérable, qui ne la déconsidéra pas moins aux yeux de la bourgeoisie
qu’elle ne s’était déconsidérée précédemment à ceux du peuple. Elle
s’en prend aux subalternes, elle chasse les Baroche et les Rouher de leurs
bancs par un vote de méfiance. L’Elysée la met au régime, il lui envoie un
ministère provisoire. Elle l’accepte. Puis il lui renvoie les mêmes Rouher
et Baroche, et elle les accueille !! Etait-il possible de servir mieux les
intérêts de ceux qui voulaient l’amoindrir ? Quand on subit de pareils
affronts, on les mérite. A partir de ce moment, l’Assemblée était perdue.
Le président, enhardi, la menace du haut de la tribune des banquets et des
inaugurations de chemins de fer; ses ministres la bravent, ses journaux la
vilipendent, et la bourgeoisie qui la méprise, le peuple qui la déteste
regardent ces avilissements avec dédain. Pour que le premier sergent de ville
venu la prenne au collet sans que personne la défende, il suffira d’écrire
sur ses portes insolemment fermées : Le suffrage universel est rétabli.
Nous nous trompons peut-être. Il restait
encore une ancre de salut, la maîtresse ancre, la Constitution. Quoique faussée
en maint endroit, la Constitution était encore assez forte pour résister. C’était
donc le moment de s’y rattacher. O comble d’aveuglement ! c’est celui
que l’on choisit pour la ruiner dans l’esprit public. Au mois de juillet
1851, à propos de révision, la majorité s’embarque, de gaieté de coeur,
dans une discussion où chacun de ses orateurs s’efforce de mettre en lambeaux
le pacte fondamental. Ce radeau de sauvetage, comme ils l’appellent eux-mêmes,
c’est à qui le coulera bas. Insensés ! les généraux vendus au crime
sourient à vous entendre ; vos discours montent jusqu’aux tribunes des
gardes nationaux dont vous réclamerez bientôt le concours au nom de cette loi
que vous bafouez. Et puis, ne voyez-vous pas, plus loin, le singe de Boulogne prêt
à vous répéter, comme autrefois le traître du 18 brumaire « »La
Constitution ! mais vous l’avez violée le 12 juin, le 31 mai, à Rome,
à Paris, partout. Il n’y a pas un de vos actes, pas une phrase de vos
journaux, pas un de vos derniers discours qui n’aient insulté avant moi, plus
que moi, à la majesté de la loi. »
Après cette habile campagne, l’Assemblée
met deux au trois départements de plus en état de siége et se proroge.
Au retour, elle apprend qu’un coup d’état
préparé pendant son absence n’a reculé que devant les mesures bien prises
de la présidence, occupée par le général Bedeau, et de son bureau. Elle
commence, enfin, à croire qu’elle a trop fortifié les décembristes, et elle
veut se défendre. Les questeurs déposent une proposition tendant à confirmer
un article de la Constitution (c’était mettre en doute la Constitution elle-même),
et à faire revivre un ancien décret qui plaçait la force publique à la
disposition non pas de l’Assemblée, mais du président de l’Assemblée :
c’était demander protection seulement à l’armée.
En face d’une telle proposition, que devait
faire la minorité dont l’appoint devenait nécessaire par suite des divisions
de la majorité ?
Il y avait un moyen sûr,
infaillible, de réduire à néant toutes les machinations élyséennes, c’était
de mettre confiance dans le peuple, c’était de parler au peuple dont la
moindre intervention aurait fait rentrer tous les coquins sous terre;
c’était de le rattacher à la Constitution et à l’Assemblée, en lui
rendant le suffrage universel. On le propose; la majorité, y compris les
questeurs eux-mêmes, refuse ! On ne voulait dont recourir qu’aux baïonnettes
seules. Pourquoi ? N’était-ce pas pour s’en servir contre la République,
quand on les aurait employées à réduire le président conspirateur La
Montagne ne pouvait en douter, surtout à voir les dispositions haineuses que
l’on montrait toujours envers elle. Un de ses membres, M. Sartin, rouge plein
de modération, digne de toute confiance, vint se plaindre à la tribune, avec
une convenance parfaite, de brutalités révoltantes dont il a été l’objet
pendant la prorogation. Le sabre a été levé sur sa tête : c’est un
avant-goût du sort qu’on réserve à tous. La majorité en prend-elle souci ?
Nullement ; elle rit aux éclats ! Entre deux affirmations, celle
d’un représentant du peuple, et celle d’un gendarme, la majorité des représentants
du peuple déclare qu’elle croit le gendarme et passe à l’ordre du jour !
Arrive la discussion de la proposition des
questeurs. Ils la développent, et l’un d’eux, le général Leflo, trouve le
moyen d’insulter la révolution de février, cette révolution qui a fondé la
République et dont il fait l’oeuvre « de quelques hommes. » Un
orateur de la minorité dit que c’est au peuple qu’il faut demander secours
si l’on est en péril ; que le peuple suffit à tout : le rapporteur
déclare que le peuple, c’est l’insurrection,
et que la proposition est dirigée autant contre lui que contre te pouvoir
exécutif.
Les républicains ne pouvaient hésiter, ils
votèrent en masse contre la proposition. Elle fut rejetée.
On a dit qu’ils donnèrent ainsi l’armée
à l’assassin de Boulogne. Nous n’en croyons rien. Le rejet de la
proposition des questeurs n’a pu revêtir la dissolution de l’Assemblée
d’un caractère légal aux yeux de personne. L’armée a parfaitement su
qu’en soutenant les décembristes elle violait la Constitution ; les
hommes les plus notables « du grand parti de l’ordre » le lui ont
dit solennellement, et elle a répondu en les arrêtant comme de vils démagogues.
Le 2 décembre est une conjuration militaire, ni plus ni moins, un coup de main
de prétoriens renouvelé du Bas-Empire en plein dix-neuvième siècle. La
corruption des généraux l’a commenté, la stupide et abrutissante doctrine
de l’obéissance passive l’a consommé. Quelqu’eût été le vote du 17
novembre, les conspirateurs n’auraient pas moins commandé le crime, ils en
avaient besoin ; les officiers subalternes n’auraient pas moins répondu,
comme ils l’ont fait : « Nous avons des ordres. » Le vote de la proposition ne les eût pas dégagés à leurs propres
yeux de l’obéissance aux chefs dont on a fait pour l’armée un principe supérieur
à la loi. Après tout, l’armée eût pu céder devant le peuple et la garde
nationale, s’ils se fussent montrés comme en 1830 et en 1848 ; elle
n’eût jamais obéi à une Assemblée méprisée.
Mais en supposant même que les troupes réunies
à Paris ne fussent pas vendues par les traîtres qui en disposaient au nom de
l’obéissance passive comme un cavalier dispose de son cheval ; en
supposant même que l’adoption de la proposition des questeurs eût réellement
fixé les baïonnettes d’un côté plutôt que de l’autre, le vote de la démocratie
ne devait pas moins être ce qu’il a été. La minorité se trouvait en face
de deux ennemis également hostiles à la République, son devoir était de ne
pas fortifier le plus redoutable. Si l’on mettait le peuple hors de cause ;
si l’on ne voulait pas laisser le suffrage universel, dans sa plénitude et
son intégrité, décider de l’avenir ; si toute la question se réduisait
là : « A qui le canon ? » pourquoi le donner à une
Assemblée dont les tendances et le but ne se déguisaient plus, à une Assemblée
qui l’aurait tourné contre la République avec une apparence de légalité,
contre le rétablissement du droit de réunion et de la liberté de la presse
qu’elle avait supprimée, contre la restauration du suffrage universel dont
elle venait, à l’instant même, de maintenir la mutilation ? Mieux
valait, nous le croyons encore aujourd’hui, laisser cette force brutale et
aveugle du canon au président, qui ne pouvait en user qu’en foulant aux pieds
toutes les lois divines et humaines.
A vrai dire, d’ailleurs, nous ne pensions
pas qu’elle se mettrait si aisément à ses ordres ; nous supposions
qu’il y avait plus d’honneur et de loyauté, moins de démoralisation et de
cupidité dans l’état-major de l’armée française ; nous
n’imaginions pas que des personnages de l’espèce de MM. Persigny et
Bonaparte y trouveraient jamais assez de traîtres pour une entreprise dont la
criminalité n’était et ne pouvait être douteuse pour qui que ce fût au
monde ; nous jugions le palais de l’Assemblée imprenable ; nous
croyions que le prétendu neveu de l’Empereur,
au lieu de devenir un triomphateur atroce, comme il l’a été à Paris;
resterait un aventurier ridicule, comme il l’avait été à Strasbourg et à
Boulogne.
Quant à nous personnellement, la question fût-elle
encore à vider, nous voterions toujours de même. Nous sommes convaincus
qu’en enlevant au successeur du traître du 18 brumaire, par le refus de la
proposition des questeurs, jusqu’à l’apparence même d’un prétexte pour
son coup d’état, qu’en te condamnant à faire du brigandage par la force
brutale, le mensonge et l’assassinat, qu’en provoquant les plus nombreuses
protestations armées qu’ait jamais rencontrées aucune usurpation, les représentants
républicains ont rendu le bonapartisme impossible et préparé une voie sûre
à la révolution prochaine.
Nous avons esquissé la situation telle que
l’avait faite la majorité de l’Assemblée. Si nous avons été clair, on
s’expliquera plus facilement l’incroyable succès du parjure du 2 décembre.
Les intrigues des factions royalistes leur avaient aplani les voies; elles
avaient pratiqué, de complicité avec eux, les brèches par où ils sont entrés
tout seuls.
La conjuration devait-elle rencontrer de plus
grands obstacles dans la nation Non. Depuis longtemps les menées et les infâmes
calomnies de la réaction avaient jeté la France dans un état d’inquiétude
fiévreuse. Ses deux grandes fractions, la bourgeoisie et le peuple, étaient
profondément divisées. La bourgeoisie craignait le peuple. Le peuple, offensé
de ces doutes, se méfiait de la bourgeoisie. De là leurs hésitations, de là
leur inaction qui a donné la victoire au crime ! La bourgeoisie dit
« Oui, cet attentat est exécrable, mais, maintenant que l’on a commencé
la guerre civile, cela ne peut plus finir que par une révolution, et une révolution,
c’est l’avènement des brigands, des niveleurs, des partageux, des ennemis
de la famille et de la propriété, des enfants de la guillotine !!!
Attendons. » Le peuple a dit de même dans un sens contraire « Le dé
est jeté ; si le président est vaincu, c’est la dictature de la majorité
parlementaire, c’est la toute-puissance des royalistes, des transporteurs, des
intrigants, des égoïstes et des Trestaillons ! Laissons faire. »
Et l’attentat n’a ainsi trouvé de résistance
que dans les hommes les plus dévoués de la bourgeoisie et du peuple. Ils ont
été vaincus par 120,000 soldats !
Que le leçon nous profite à tous : le
peuple et la bourgeoisie doivent être unis. Alliés, ils résisteront sans
peine à tous les usurpateurs et à toutes les armées. Ennemis, ils tomberont
ensemble sous le sabre des prétoriens ou sous l’éteignoir des Jésuites.
Arrêtons-nous
encore un instant au seuil de cette lamentable histoire, et que le lecteur
recueille ses forces pour nous y suivre. Nous l’en prévenons, le coeur lui
manquera plus d’une fois en route. Il éprouvera, comme nous, les défaillances
que cause le dégoût. Mais qu’une pensée consolante, toujours présente à
ses yeux, le relève et le fortifie. Le 2 décembre est un accident, malheureux,
funeste, mais ce n’est qu’un accident.
La révolution n’est pas finie. Commencée il y a soixante ans, elle
poursuit sa marche nécessaire à travers victoires et défaites ; elle
accomplira son oeuvre, la fondation de la République démocratique, le meilleur
des gouvernements, parce qu’il est celui de tous, par tous et pour tous.
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