|
Le
parti républicain au coup d’Etat et sous le second Empire d’après
des documents et des souvenirs inédits par
Iouda Tchernoff Docteur
en droit Paris,
A. Pedone, éditeur 1906 Chapitre
II Le coup d’État[1] première
partie I La véritable psychologie du coup d’État. II. Le coup d’État conçu
par Louis Bonaparte. III. Le coup d'État imposé par les circonstances. La nécessité de terroriser Paris. IV. La résistance imprévue : la lenteur des adhésions, l’insurrection dans les départements.
I
La véritable psychologie du coup d’État.
Le
coup d’Etat, qu’on avait essayé de représenter comme une mesure préventive
contre une jacquerie possible, apparaît à ce point de vue spécial comme une
mesure de vengeance frappant dans l’ombre et exercée par ceux qui, s’étant
sentis menacés dans la conservation des situations acquises, se livraient à
des représailles d’autant plus violentes que leurs craintes étaient moins
fondées. Le
coup d’Etat conçu par Louis Bonaparte, le coup d’Etat exécuté par la
camarilla qui l’entourait, le coup d’Etat à l’ombre duquel purent s’épanouir
comme sur un sol favorable mille lâchetés, des vengeances longtemps contenues,
des haines sociales; tout cela ne doit pas être confondu. Les événements de
1851, analysés de plus près, ne perdent rien de leur gravité, de leur odieux ;
au contraire. Ils montrent qu’un régime fondé sur l’arbitraire, issu
d’un coup d’Etat donne naissance à mille injustices, mille abus, et que la
dictature d’en haut entraîne avec elle, comme une suite inévitable, une série
de dictatures d’en bas. Voyons
d’abord ce que devait être le coup d’État dans la pensée de Louis
Bonaparte. II
Le coup d’Etat conçu par
Louis Bonaparte. Pour
s’en rendre compte, il faut préciser la physionomie intellectuelle du futur
Napoléon III. C’est d’abord un admirateur de Napoléon Ier, qu’il considérait
comme désigné par la Providence pour la conciliation de la démocratie et de
l’autorité. La démocratie, c’était un gouvernement reposant sur le plébiscite ;
l’autorité, c’était un pouvoir politique où toute la puissance était
concentrée entre les mains du chef de l’Etat. Mais il y avait peut-être plus
de sentiment démocratique chez Napoléon Ier, qui avait passé toute sa vie sur
les champs de bataille, constamment mêlé à la vie de ses troupes, que chez
son neveu qui, par sa naissance, se croyait prédestiné à un grand avenir.
Sans doute, Louis Bonaparte avait rêvé l’extinction du paupérisme, il
semblait avoir étudié les problèmes d’ordre social mais il obéissait en
cela à la tendance générale de l’époque où les doctrines
saint-simoniennes faisaient l’objet d’une propagande active dans les salons ;
où les lecteurs du Journal des Débats et du Siècle apprenaient
le socialisme par la lecture des romans d’Eugène Sue et de George Sand. Louis
Bonaparte connaissait le « peuple » autant que Louis-Philippe qui
sortait avec son parapluie, vêtu en simple bourgeois, prodiguant des poignées
de mains aux ouvriers. En revanche, il avait le pressentiment du prestige irrésistible
qu’exerçait le souvenir de la capote grise sur les esprits populaires,
et il y conformait sa conduite. Cela donnait à son langage des allures démocratiques.
Comme son oncle, il croyait à l’opportunité d’un Brumaire, d’un coup
d’Etat, d’une mainmise sur le pouvoir réalisée avec la complicité de
l’armée et l’assentiment d’une fraction du Corps législatif. Comme lui,
il ne voulait pas régner seulement par la grâce de Dieu, mais aussi avec le
consentement de la nation. Après le. 2 décembre, il s’empressa
d’obtenir pour sa dictature l’approbation de la nation. Le premier plébiscite
ne lui suffit pas : il provoqua les élections municipales et départementales,
de nouvelles élections législatives, un nouveau plébiscite pour l’établissement
de l’empire. Comme son oncle, il avait besoin de majorités écrasantes ;
ses fonctionnaires s’affolaient à l’idée qu’une commune pouvait contenir
un noyau plus ou moins considérable d’opposants. Toutes ces idées, il les
avait trouvées dans son héritage. Sa
vie personnelle lui avait fourni d’autres éléments : il ne faut pas
l’oublier, le futur empereur était un carbonaro[2],
un conspirateur de métier, un révolutionnaire international ; il avait séjourné
en Italie, où les sociétés secrètes avaient joué un rôle important. Dans
ces réunions, il avait appris à apprécier la valeur des hommes d’action,
l’efficacité d’un complot tramé dans le mystère. Etant par sa situation
toujours dans l’état-major, connaissant peu les soldats, il ne se rendait pas
compte de la profondeur du mouvement qui faisait réussir les révolutions. Tous
les changements politiques étaient pour lui le résultat d'une opération plus
ou moins heureuse dans le genre de celle qui avait couronné de succès les
journées de Brumaire et qu’il avait renouvelée à Boulogne et à Strasbourg.
C’était ainsi, probablement, qu’il se représentait dans sa pensée les révolutions
en France. Le suffrage universel ne devait pas le gêner beaucoup plus que le plébiscite
du premier empire. Au contraire, un plébiscite devait être l’accompagnement
nécessaire, le cadre naturel de l’établissement d’un gouvernement. Il faut
se rappeler que Louis Bonaparte avait quitté la France depuis longtemps, et
qu’il ignorait le changement qui s’était produit dans les esprits. Pour lui
toute l’histoire de France s’était arrêtée depuis Napoléon 1er, et si
elle avait marché c’était pour empirer et rendre de plus en plus
indispensable le retour d’un autre Napoléon. Les journées de février réveillèrent
ses espérances. Cette révolution, dont les causes étaient mal connues, se présentait
à lui comme une révolution faite par Paris contre la branche cadette des
Bourbons. La province semblait avoir aveuglément suivi la capitale, qui, elle-même
paraissait avoir obéi à un mot d’ordre de quelques sociétés secrètes. Ce
que pouvaient accomplir des sociétés secrètes, après les avoir brisées si
l’on n’arrivait pas à s’assurer leurs services, n’y avait il pas moyen
de le refaire au profit d’un Napoléon ? Une guerre civile pourrait en résulter,
mais la réalisation des desseins de la Providence ne pouvait-elle pas la
justifier ? Et puis, par une habile tactique, ne saurait-on limiter ses
effets à la capitale qui, seule, d’après la tradition révolutionnaire,
pourrait offrir une résistance. Le coup d’Etat ne devenait, dans ces
conditions, qu’une affaire d’habileté. Il s’agissait de reconstituer avec
de Morny et quelques autres affiliés de cette envergure, une société secrète
au sommet de l’Etat. L’ancien carbonaro avait tout ce qu’il fallait pour
faire réussir dans une pareille entreprise. Il sut s’entourer du mystère nécessaire,
il sut choisir ses hommes d’action ; au besoin faire preuve d’une rare
duplicité, proposer le rétablissement du suffrage universel après avoir pris
l’initiative de la loi du 31 mai 1850. Il essaya de flatter les républicains ;
et s’il avait trouvé un bon accueil auprès d’eux, il aurait fait la révolution
au nom de la démocratie sociale[3] ;
mais il avait rencontré plus de complaisance auprès des conservateurs, et
c’est au nom des principes d’ordre qu’il fit le coup d’Etat. Toujours
dans l’opposition, devinant les instincts révolutionnaires de la masse, même
conservatrice, qui aime les actes d’opposition hardie, il se comporta le 2 décembre
comme l’adversaire de l’Assemblée législative que Paris détestait. Il
avait rétabli le suffrage universel mutilé par la majorité des monarchistes.
Le premier mouvement de surprise lui avait suffi pou gagner la partie. Mais
le coup d’Etat ne se déroula pas comme l’avait prévu l’ancien membre des
sociétés secrètes. Il y eut des surprises, des moments de crainte, une résistance
inattendue dans les départements. Tout cela dérangea le programme prévu. Un
autre coup d’État se substitua à celui qu’on avait rêvé. III Le coup d'État imposé par les circonstances. La nécessité de terroriser Paris.
Ce
n’est pas du Corps législatif que pouvait venir la résistance efficace et
victorieuse. On songea aux députés comme on songe à mettre un titre sur un
livre dont toutes les pages sont remplies. A la rigueur, il eût mieux valu leur
permettre de pénétrer dans l’enceinte de l’Assemblée pour les y enfermer
tous. C’eût été plus commode, puisqu’on serait arrivé ainsi à les
isoler complètement au lieu d’avoir à les suivre dans, les différentes réunions
où ils essayèrent de se grouper, à la mairie du Xe arrondissement, chez
l’ancien constituant Beslay, chez Crémieux, dans une salle du quai de
Jemmapes, chez le représentant Cournet, et le 3 décembre au café Roylin dans
le faubourg Saint-Antoine. On aurait pu se dispenser de les conduire à
Vincennes. Mais des représentants traînés en prison, cela faisait partie du décor
de la Révolution, c’était le trophée du vainqueur, de celui qu’on s’était
proposé d’y conduire un jour. On
se méfia avec plus de raison de certains généraux, surtout orléanistes, dont
on craignait les attaches avec l’armée ; de quelques démocrates dont on
redoutait l’ascendant sur la foule. On les avait arrêtés le 2 au matin par
mesure préventive ; soixante-douze à soixante-dix-huit personnes furent
ainsi incarcérées. La
garde nationale aurait pu causer de grands embarras. En 1830, elle avait provoqué,
par sa réapparition, la défection de quatre régiments de ligne de la garnison
de Paris. Elle, rendit les mêmes services à la révolution de 1848. Sans
doute, aux journées de février, elle avait combattu les insurgés, mais, cette
fois, il s’agissait, au nom de l’ordre, de renverser le régime établi. Par
une série de mesures habiles, on s’assura le commandement de la garde
nationale. Le 2 décembre, tous les colonels reçurent la consigne d’empêcher
de battre le rappel et, par une réminiscence de ce qu’avait fait le général
Bonaparte après Vendémiaire, de crever au besoin les caisses de leurs
tambours, s’ils ne pouvaient les mettre sous clef[4]. Seule
la troupe régulière devait assurer l’ordre. A l’armée allait revenir
l’honneur de défendre la société. Mais
il ne suffisait pas de vouloir combattre, il fallait découvrir les combattants. A
Paris, rien rie fut préparé pour la résistance. Cela ne surprenait guère de
la part des conservateurs qui avaient gardé, même sous la République,
l’habitude de ne compter que sur le gouvernement central. L’Assemblée législative
dissoute, ils furent réduits à l’impuissance. Mais les républicains étaient-ils
mieux organisés ? Le reproche leur fut souvent adressé de ne pas avoir préparé
les cadres de la résistance. Mais, disons-le encore une fois, on oublie trop
souvent qu’ils furent décimés par les poursuites antérieures, Ledru-Rollin,
Louis Blanc et Caussidière étaient en exil, Blanqui, Barbès, en prison ;
les procès contre le comité de résistance et la fédération des ouvriers
mirent sous les verrous presque tout ce qui restait des anciens militants. Les
journées de juin paralysèrent la masse ouvrière, et, ce qui était plus
grave, plus d’un député républicain, influencé par le discrédit que les
émeutes précédentes avaient jeté sur les démocrates, hésitait à faire
appel à la résistance armée. Cela ne voulait pas dire qu’il n’y eût à
Paris des hommes d’action prêts à engager la bataille. La tentative fut désordonnée
et stérile, sans plan d’ensemble. Toute
la journée du 2 fut perdue. Le soir, on finit par nommer un comité de résistance
dont faisaient partie Carnot, de Flotte, Victor Hugo, Jules Favre, Michel (de
Bourges), Schoelcher, Madier de Montjau. Réuni à minuit chez le représentant
Cournet; il décida la prise d’armes pour le lendemain. Le
3, on essaya de construire des barricades dans le faubourg Saint Antoine. Déjà,
dans la matinée, les ouvriers s’offrirent spontanément pour délivrer
quelques représentants qu’on avait conduits à Vincennes. Mais ces derniers
les supplièrent de rester tranquilles. Baudin et un petit nombre de Montagnards
commencèrent la résistance en criant : « Aux armes ! Aux
barricades ! Vive la Constitution ! » C’est là que Baudin, élève
et ami du vieux Teste, un des derniers babouvistes, et un ouvrier qui combattait
à ses côtés, furent tués[5]. Ouvriers
et bourgeois allaient se rencontrer sur les autres barricades qui furent
construites le soir du 3 dans le centre de Paris, et le 4 près des Halles.
L’opinion courante tend à montrer les ouvriers indifférents, laissant aux
bourgeois seuls le soin de combattre le coup d’Etat. Cela est absolument
contraire à la vérité. Un témoin oculaire de ces journées, Ranc, en rendant
compte du livre de Ténot « Paris en décembre 1851 »[6],
nous affirme le contraire en m’écrivant : « Je prendrai texte de
cette citation pour relever une erreur imprimée bien souvent et qui, si on
n’y prenait garde, tendrait à s’imposer comme une vérité historique. On a
dit, on a répété, que, dans les journées de décembre, les ouvriers de Paris
ont en masse refusé de s’associer au mouvement de résistance et ont laissé
les bourgeois combattre seuls. Rien de plus faux. La vérité est que le
3 décembre, ce jour là et encore le 4 au matin, les ouvriers comme les
bourgeois étaient dans les rassemblements. C’est une grosse erreur de dire
que les ouvriers ne parurent pas aux barricades. En veut-on la preuve ?
Prenez la liste des morts dressée par M. Trébuchet, de la Préfecture de
police, liste bien incomplète, mais que l’on peut prendre comme moyenne. Sur
158 morts dont les noms et professions sont indiqués, il y a 101 ouvriers,
presque les deux tiers. Est-ce assez concluant ? »[7] Si
la résistance ouvrière n’avait pas réussi mieux que celle des bourgeois,
cela tenait à l’insuffisance de leur organisation, à ce fait, aussi, que les
ouvriers avaient été désarmés après les journées de juin. La résistance
opposée par les centres ouvriers au coup d’Etat dans les départements, les
poursuites habituelles pour sociétés secrètes auxquelles ils furent exposés,
comme nous le verrons pendant tout le temps de l’Empire, enlèvent tout crédit
à l’opinion qui tend à les présenter comme acquis à la cause bonapartiste. Il
y eut parmi les républicains ayant tenté la résistance un élément
que Louis Bonaparte pouvait considérer comme une quantité négligeable, mais
dont l’opposition irréductible a servi plus tard à ébranler l’Empire.
C’était la jeunesse universitaire et scolaire. Ranc, qui en était, nous
raconte encore cette phase de la résistance comme suit : « C’était
le 4 décembre. Le temps était brumeux. Les régiments étaient massés place
du Panthéon, place Saint-Sulpice. On entendait le canon et la fusillade du côté
de la porte Saint-Denis. Des groupes de jeunes gens avaient couru au feu ;
mais les ponts étaient occupés et ils n’avaient pu passer. Ils revenaient au
quartier latin, et, pauvres impuissants qu’ils étaient, ils ébauchèrent,
c’est bien le mot, des barricades, rue de La Harpe, d’abord, rue des
Mathurins Saint-Jacques, puis rue Dauphine, puis au carrefour Buci. Dispersés,
ils recommençaient vingt pas plus loin. Ils étaient deux cents, sans armes,
contre dix mille hommes. Cela dura ainsi tout le jour et une partie de la nuit ;
ils ne savaient rien de ce qui se passait ailleurs, sinon que le canon ne
tonnait plus et que la fusillade diminuait. Vers minuit on entendit des feux de
peloton auxquels répondaient quelques coups de fusil isolés. C’étaient les
survivants de la barricade du Petit-Carreau qui brûlaient en l’honneur de la
République leurs dernières cartouches. Tout
était fini. Un silence lugubre s’étendit sur la ville. Sur les places et
dans les carrefours, jusqu’autour de leurs feux de bivouac, les soldats
riaient et buvaient. »[8] Quelle
fut l’attitude des auteurs du coup d’Etat en face de ces tentatives isolées,
sans cohésion et impuissantes par conséquent à contrarier sérieusement le
projet de renverser la République ? Il
y eut d’abord des craintes, comme cela arrive toujours quand on se lance dans
une aventure aussi périlleuse et sans être absolument sûr de l’opinion
publique. Or
les dispositions de cette dernière n’étaient pas douteuses. Le préfet de
police écrivait, le 3 décembre, au ministre de l’intérieur : « La
vérité sur la situation. Le sentiment des masses est l’élément le plus sûr
des sages et bonnes résolutions : je dois donc dire je ne crois pas que
les sympathies populaires soient avec nous. Nous ne trouvons d’enthousiasme
nulle part. »[9]
Un écrivain militaire, le capitaine Mauduit, en faisant le récit des charges
exécutées sur les boulevards par le colonel de Rochefort, nous dit encore :
« A peine parvenu sur les boulevards, à la hauteur de la rue de la Paix,
il se trouva en présence d’un flot de population immense manifestant
l’hostilité la plus marquée sous le masque du cri de : « Vive la
République »[10]
La masse était hostile, on ne pouvait compter que sur l’armée, du dévouement
de laquelle le préfet de Maupas nous donne un sûr témoignage dans la lettre déjà
citée. Il ajoutait en effet : « Le bon côté de la médaille dont
je viens de vous donner le revers est que, sur tous les points, chefs et
soldats, la troupe parait décidée à agir avec intrépidité. C’est là
qu’est notre force et notre salut. » La
crainte qu’inspirait l’état de l’opinion politique avait été accentuée
par la froideur de l’accueil que le coup d’Etat avait reçu dans les sphères
parlementaires et officielles. Le
représentant Arnaud (de l’Ariège) ayant consulté l’archevêque de Paris
sur la légitimité de la lutte à engager contre le coup d’Etat, fut vivement
conseillé par Son Eminence dans le sens de la résistance. Dans
ces conditions, l’esprit des auteurs du drame de décembre devait voir des émeutes
partout. Le 2 décembre, e préfet de police écrivait au général Magnan une
lettre qui n’avait pas l’ombre d’un fondement. Il annonçait que les
sections socialistes allaient commencer l’action immédiatement ; que les
insurgés étaient munis de bombes portatives à la main ; que le 44e
faisait cause commune avec les révolutionnaires ; qu’on avait formé le
projet de se porter sur la préfecture de police[11]. Comme,
malgré tout cela, il n’y eut nulle-part de véritable, concentration de républicains,
que de petites escarmouches éclataient pourtant de divers côtés de Morny, qui
voulait à, tout prix avoir affaire à une résistance organisée dont il
n’admettait pas l’absence, croyait que l’éparpillement de la résistance
était lui-même l’effet d’un plan arrêté. Le 3 décembre 1851, il écrivait
au général Magnan : « Je vous répète que le plan des émeutiers
est de fatiguer les troupes pour en avoir bon marché le troisième jour.
C’est ainsi qu’on a eu les 27, 28, 29 juillet, 22, 23, 24 février.
N’ayons pas les 2, 3 et 4 décembre avec la même fin. » A cette
tactique, il en opposait une autre qu’il formulait ainsi : « Il
n’y a qu’avec une abstention entière, en cernant un quartier et le prenant
par la famine ou en l’envahissant par la terreur, qu’on fera la guerre
de ville. »[12] Cette
tactique suivie impliquait pourtant un danger. Elle permettait à la résistance
improvisée, qu’il aurait été facile d’enrayer tout de suite, de prendre
de l’extension. Aussi, dès le 3 décembre, M. de Saint-Arnaud fit afficher
une proclamation qui se terminait par cette menace : « Le Ministre de
la Guerre, vu la loi sur l’état de siège, arrête : tout individu pris
construisant ou défendant une barricade avec les armes à la main sera fusillé. »
Maupas, qui n’avait pas l’optimisme de son ministre, fit afficher de son côté
une nouvelle proclamation, le 4 décembre, qui comprenait un article ainsi
formulé : « Le stationnement des piétons sur la voie publique et la
formation de groupes seront, sans sommation, dispersés par la force. Que les
citoyens paisibles restent à leur logis. Il y aurait péril sérieux à
contrevenir aux dispositions arrêtées. » Malgré
toutes ces rigueurs, Paris se réveillait après le premier moment de stupeur.
L’imprévu du coup d’Etat l’avait surpris, mais non démoralisé. Cette
fois le danger était réel, et les dépêches du 4 décembre du préfet de
police relatent les progrès certains de la résistance : « Les
barricades, annonce-t-il au ministre de l’intérieur, prennent de grosses
proportions dans le quartier Saint-Denis. Des maisons sont déjà occupées par
l’émeute. On tire des fenêtres. Des barricades vont jusqu’au deuxième étage.
Nous n’avons encore rien eu d’aussi sérieux. » Dans une autre dépêche,
il signale la V° mairie occupée par les insurgés, les boutiquiers leur
livrant des armes. Et il ajoutait : « Laisser grossir maintenant
serait un acte de haute imprudence. Voilà le moment de frapper un coup décisif.
Il faut le bruit et l’effet du canon, et il le faut tout de suite. »
C’était écrit à une heure quinze du matin. J. Favre, frappé des progrès
rapides de l’excitation populaire, disait : « Maintenant, qu’un régiment
hésite ou qu’une légion sorte et Louis Napoléon est perdu[13]. » Malgré
les apparences, le nombre des combattants ne dépassait pas 1.200. Rien n’était
plus facile que de les cerner pour les écraser. Le plan de Morny aurait pu
recevoir ainsi une réalisation immédiate. Mais il y eut dans la réalisation
de son plan quelque chose d’imprévu qui le déroutait. L’insurrection ne se
déroulait pas conformément à la tradition, suivant les règles classiques
d’une émeute tentée par une société secrète. Nulle part de chef reconnu,
de vétérans de la lutte ; la résistance s’improvisait à l’aide
d’hommes nouveaux pris dans toutes les classes de la société. Cela fut
tellement vrai qu’on n’eut pas le courage de mettre la résistance à Paris
sur le compte des sociétés secrètes. C’était une explosion spontanée,
l’effet d’une indignation qui allait toujours en augmentant. Pour discréditer
les combattants des journées de décembre, le défenseur officiel du coup d’Etat,
G. de Cassagnac, ne trouvait rien de mieux que de dire ceci : « Quand
on a relevé les cadavres des émeutiers, qu’a-t-on trouvé en majorité ?
des malfaiteurs et des gants jaunes. » On désignait ainsi, à juger
d’après la liste des 153 victimes, des hommes dont beaucoup appartenaient à
la classe moyenne, négociants, avocats, rentiers, propriétaires, dont la
majorité fut composée d’ouvriers. On ne daignait même pas leur accorder la
qualification de communistes. Il y eut parmi les barricadiers beaucoup de jeunes
gens qui, aux yeux des militaires, ne méritaient pas l’honneur d’un coup de
fusil. Le général Herbillon faisait donner « le fouet aux insurgés âgés
de moins de 20 ans qu’on lui amenait, et les livrait aux sergents de ville.[14] »
Tous ces éléments étaient inoffensifs au point de vue de la lutte, mais
redoutables parce qu’ils montraient que le coup d’Etat comptait des
adversaires partout et que la bataille ne se bornerait pas à une bataille
classique entre l’état-major des sociétés secrètes entouré de quelques
partisans déterminés et la force publique. D’autres indices aussi graves,
que nous verrons tout à l’heure, annonçaient la froideur et l’hostilité
de la population de Paris et de la France entière. Il ne suffisait pas dès
lors d’écraser ce que l’on appelait l’émeute, il fallait terroriser l’opinion
publique. C’était
là la cause des événements du 4 décembre. G. de Cassagnac les raconte dans
les termes suivants : « Au moment où la brigade Reybell venait
d’atteindre, sans coup férir, le boulevard Montmartre, des coups de fusil tirés
par des mains gantées partirent de diverses maisons. Elle s’arrêta un
instant, et, aidée des tirailleurs d’infanterie de la brigade Canrobert qui
tirent un feu terrible sur les fenêtres, elle ouvrit des portes de maisons à
coups de canon. La leçon fut dure, mais sévère ; et dès ce moment, le
boulevard élégant se le tint pour dit[15]. »
Pour donner un semblant de justification à cet attentat contre les citoyens,
l’écrivain officiel reprend la thèse que les historiens républicains répètent
parfois que les coups provocateurs furent tirés par les mains gantées. Il
avait fallu à tout prix faire accréditer le bruit que la masse approuvait le
coup d’Etat. Seulement les coups de canon qui visaient les élégants
fauchaient surtout les ouvriers, comme le montré la liste des victimes à
laquelle il a déjà été fait allusion[16]. De
même, dans son récit de la charge de cavalerie du 3 décembre, Mauduit nous
raconte que le colonel Rochefort ayant reçu l’ordre « de charger tous
les groupes qu’il rencontrerait sur la chaussée, il se servit d’une ruse de
guerre, dont le résultat fut de châtier un certain nombre des... vociférateurs
en paletot. » Ayant relaté les horreurs de cette démonstration, après
laquelle il resta sur le carreau plusieurs cadavres, l’auteur ajoute :
« Dans ces groupes ne se trouvaient que peu d’individus en blouse[17]. »
Ainsi apparaît encore une fois la prétention des historiens officiels du coup
d’Etat de montrer que, pendant les journées de décembre, la lutte se
poursuivait entre l’administration forte de l’assentiment de la masse ouvrière
et les mains gantées et les hommes en paletot. On devine facilement la raison de la légende officielle qui n’était pas la même à Paris et dans les départements. Dans la capitale, dont on connaissait le tempérament révolutionnaire, il avait fallu à tout prix accréditer le bruit que la résistance avait un caractère quasi-aristocratique et bourgeois, et les ouvrages cités reflètent, dans leurs récits, l’état d’âme des auteurs du coup d’Etat. Dans les départements, au contraire, où l’on supposait l’élément conservateur en majorité, la résistance, d’après l’administration, était l’oeuvre des communistes et anarchistes. Aussi, est-ce dans les départements qu’il faut chercher le véritable caractère du coup d’Etat. IV La résistance imprévue : la lenteur des adhésions, l’insurrection dans les départements. L’accueil
fait par la province aux mesures du 2 décembre, constituait une surprise pour
le gouvernement de Louis Bonaparte. Jusqu’à cette époque, une révolution
triomphante à Paris s’imposait aux départements qui n’avaient guère tenté
une résistance pour leur propre compte, en attendant toujours l’initiative de
la part de la capitale. Le calme qui avait régné dans toute la France
jusqu’au 5 décembre paraissait légitimer ces espérances. Mais, depuis cette
date, des nouvelles alarmantes commencèrent à arriver, d’autant plus graves
que le gouvernement issu du coup d’Etat n’avait pas reçu de l’opinion
publique l’accueil et les adhésions qu’il attendait. C’était
encore une déception d’autant plus amère que tout le monde avait présentes
à d’esprit les adhésions quasi unanimes qui avaient salué l’avènement de
la République. Louis Bonaparte escomptait cet effet d’une révolution
triomphante à Paris. Nous
arrivons ici à un ordre de faits peu connus mais qui est de nature à éclairer
la physionomie du coup d’Etat. Nous n’hésitons pas à dire que jamais un
nouveau gouvernement n’a rencontré une résistance aussi vive, un accueil
aussi hostile de la part de l’opinion publique. Jamais un régime n’a eu
besoin de mesures aussi brutales, d’un système de répression aussi rigoureux
que le second Empire pour se consolider. Les plébiscites de décembre 1851 et
1852 furent arrachés à la France par une terreur qui rappelait et dépassait
les pires excès de l’ancien régime. Ces mesures de rigueur n’étaient pas
peut-être voulues par le gouvernement du coup l’Etat, mais l’énergie de la
résistance fut telle qu’on les croyait seules capables d’en venir à bout.
Louis Bonaparte ne s’y attendait pas : son attitude le prouve. En
effet, un décret portant la date du 2 décembre et publié le lendemain
disposait : « Au
nom du Peuple français, le Président de la République, considérant que la
souveraineté réside dans l’universalité des citoyens français et
qu’aucune fraction du peuple ne peut s’en attribuer l’exercice ; Article
premier. — Le peuple français est solennellement convoqué dans ses comices,
le 14 décembre, pour accepter ou rejeter le plébiscite suivant : Le
peuple français veut le maintien de l’autorité de Louis Napoléon Bonaparte
et lui délègue les pouvoirs nécessaires pour établir une constitution sur
les bases proposées dans la proclamation du 2 décembre. Art.
2. — Sont appelés à voter tous les Français âgés de. 21 ans
jouissant de leurs droits civils et politiques. Art.
3. — Les maires de chaque commune ouvriront les registres sur papier libre :
l’un d’acceptation, l’autre de non acceptation du plébiscite, etc. Art.
4. —Ces registres resteront ouverts du 14 au 21 décembre, etc., etc. » Mais,
le 4 décembre, un nouveau décret décida que le suffrage aurait lieu au
scrutin secret par « oui » et par « non » au moyen
d’un bulletin écrit ou imprimé. Nous verrons bientôt la cause de ce brusque
changement. En même temps, de Morny, ministre de l’intérieur, fit demander
par les préfets à tous les fonctionnaires militaires et civils « leur
adhésion à la grande mesure que le gouvernement vient d’adopter le 2 décembre. »
Le 12 décembre 1851, le ministre de la justice, dans une circulaire adressée
aux procureurs généraux, leur écrivait : « Je vous renouvelle les
instructions que je vous ai adressées le 6 de ce mois par la voie télégraphique
et par laquelle je vous informais que le gouvernement avait décidé qu’il
n’y avait point lieu de demander aux fonctionnaires de l’ordre judiciaire ou
autres un vote d’adhésion aux mesures politiques qui viennent de
s’accomplir[18]. »
(1) C’était un double échec. Le coup d’Etat apparaissait comme un acte de
folie répondant si peu au voeu du pays que personne n’osait lui donner son
adhésion. Quant aux paysans, ils se souciaient peu de voter sur des registres.
Leur enthousiasme pour le prince n’allait pas jusqu’à s’exposer à des
représailles politiques si la tentative du président échouait. En donnant aux
événements le sens qui leur convenait, procureur et substituts déclaraient
« qu’un grand nombre de paysans disposés à voter pour le président de
la République se fussent abstenus s’ils avaient été dans la nécessité de
voter sous l’oeil des démagogues[19]. » Le
5 décembre 1851, le préfet du Nord écrivait de Lille que le général de
division, tout en ne croyant pas devoir prendre sur lui de faire voter par
bulletin secret, trouvait de très graves inconvénients au vote sur registre[20]. Il
avait raison ; on savait à Paris qu’il y avait eu des votes hostiles au
coup d’Etat. Les 4 officiers d’artillerie attachés à la garde du Palais
Bourbon votèrent contre sur des registres[21].
Quant aux adhésions, elles aboutirent à des refus qu’on chercha à étouffer
pour ne pas augmenter les chances de la résistance. Déjà, le 4 décembre
1851, le ministre de l’intérieur écrivait : « Exigez des
fonctionnaires administratifs leur adhésion écrite ; quant aux
fonctionnaires de l’ordre judiciaire, bornez-vous à la demander aux juges de
paix[22]. »
C’était un recul. A la même date, le procureur de la Cour d’appel de Nîmes
écrivait de son côté : « Je vous ai demandé par télégraphe de
ne pas demander l’adhésion des magistrats que pour les procureurs généraux.
Les mesures de ce genre, de même que les remplacements des juges de paix,
choquent les sentiments et les habitudes de la population. Louis Napoléon est
intéressé à ce qu’il n’y ait parmi les magistrats qu’un petit nombre de
non adhérents. Les populations sont... disposées à se modeler sur les hommes
qu’elles estiment et qu’elles respectent. L’exemple d’une opposition au
Président, s’il était donné par un grand nombre de magistrats, pourrait
devenir contagieux[23]. »
Le magistrat acceptait le changement accompli, à condition que le nouveau règne
ne modifiât en rien les habitudes du corps et de la population dont il défendait
les intérêts. Le
5 décembre 1851, le préfet du Nord annonçait qu’il avait suspendu les
demandes d’adhésion écrites qui avaient rencontré un accueil des plus réservés[24].
L’attitude de la magistrature n’était pas sans inquiéter le gouvernement.
« Les membres des tribunaux, les juges, écrivait le préfet des Deux Sèvres,
sans faire une opposition ouverte, à l’exception du Vice-président
Clerc-Lasalle qui ne parle que d’illégalité et de résistance, sont restés
dans une réserve blâmable. Presque tous sont d’un caractère très faible.
Ils prennent leur opposition, qui, à cause de leur inamovibilité, ne compromet
pas leur position, pour une manifestation qui est aux yeux de la population la
preuve de leur indépendance[25]. » Le
tribunal de commerce d’Evreux, requis de donner son adhésion, donna cette fière
réponse : « Attendu que les dites pièces n’émanent d’aucune
autorité judiciaire ou administrative ; attendu que le Tribunal est avant
tout gardien des lois, et qu’un tribunal. électif ne peut avoir
avec l’autorité administrative de relations autres que celles établies par
une loi et des dispositions spéciales ; par ces motifs, le Tribunal déclare
refuser l’adhésion qui lui est demandée, maintenir le respect de son indépendance
et se placer sous la protection des magistrats dont il relève[26]. » En
communiquant au gouvernement cette protestation, le Procureur général
exprimait l’espoir que de pareilles résistances ne pourraient plus se
reproduire, car les adhésions ne seraient plus demandées, et il ajoutait :
« Je vais me concerter avec le commandant de l’état de siège à Evreux
pour qu’il soit interdit aux journaux de la localité de rendre compte de ce
fait. » Malgré
tous les efforts de l’administration, ses tentatives d’avoir pour soi un
semblant d’approbation populaire aboutissaient à un échec. A Paris, en dépit
de la panique qu’avait causée la répression sanglante de la résistance, le
flottement de l’opinion était grand. L’accueil fait à la Commission dite
consultative, que le Président avait instituée le 2 décembre, par les
candidats désignés pour y siéger, en était la preuve. C’est au milieu du désarroi
moral causé par l’hostilité évidente que rencontrait le coup d’Etat qu’étaient
arrivées les nouvelles de la résistance dans les départements. * ** Sans
entrer dans l’étude détaillée de la résistance au coup d’Etat dans les départements,
ce qui dépasserait les cadres de notre travail, nous croyons indispensable de rétablir
la physionomie véritable des journées de décembre en province. Le spectre des
sociétés secrètes empêcha même les hommes comme E. Ténot de distinguer la
vérité, car il attribue, au moins dans certaines régions, l’intensité du
mouvement à l’action des sociétés à affiliation, et cela notamment dans le
Midi. Mettre
la résistance sur le compte des sociétés secrètes, dire qu’elle avait le
caractère d’une jacquerie, refaire à l’égard des républicains défenseurs
de la Constitution la légende des gardes nationaux sciés vivants ou des insurgés
se promenant avec des tickets portant « bon pour le viol d’une femme du
faubourg St-Germain », c’était tout naturellement le plan et l’intérêt
du gouvernement. Mais, disons-le tout de suite, et cette observation est
importante, le gouvernement issu du coup d’Etat ne s’était pas démasqué
immédiatement pour affirmer que le mouvement s’était fait contre les
anarchistes. Il attendait encore l’effet de l’abolition de la loi du 31 mai
1850. Ce sont les fonctionnaires locaux qui, reprenant le style et le langage
des rapports précédents, jugeant à bon droit que les mesures du deux-décembre
n’étaient que l’aboutissant logique du système de répression poursuivi
contre les républicains depuis juin 1849, continuaient à dénoncer les mêmes
ennemis. Le
coup d’Etat qui avait effrayé, et parce qu’il avait effrayé et surpris
tout le monde, ne pouvait réussir que s’il avait l’adhésion d’une
fraction importante de la population. Les procureurs généraux qui n’avaient
pas pratiqué le machiavélisme comme le futur empereur, et peut-être se
rendant mieux compte de la réalité, lui signalèrent immédiatement l’élément
conservateur comme celui avec qui l’alliance pouvait être le plus facilement
conclue. Cette tactique était d’ailleurs la plus conforme à leurs goûts et
à leurs habitudes antérieures. Les alliés furent ainsi trouvés. La politique
de l’Empereur pendant les premières années du règne devait leur fournir
d’amples récompenses. Mais il fallut des satisfactions plus immédiates. Une
série de petits coups d’Etat allaient s’accomplir dans les villes, villages
et hameaux. Presque partout le suffrage universel et les idées démocratiques
avaient appelé au pouvoir des hommes nouveaux, ceux qui avaient osé, suivant
le langage des fiches des commissions mixtes, porter atteinte aux « influences
acquises. » Les commissions mixtes, les conseils de guerre firent vite rétablir
l’équilibre. Là où la lutte entre les différents éléments de la
population était vive, le coup d’Etat fournissait l’occasion de
vider la conflit. A Clamecy, dès le 3 décembre, le procureur de la République,
non seulement décida de faire arrêter et d’incarcérer les chefs les plus
influents du parti républicain, mais la liste fut dressée des personnes
suspectes à livrer à la justice militaire, liste constituée à l’aide de dénonciations
des voisins[27]. C’était
également sans attendre des ordres formels du ministère que le procureur général,
le préfet et le commandant de troupes s’étaient réunis dans certains départements
pour dresser ensemble la liste de proscription[28].
Cette pratique consacrée donna lieu au système des commissions mixtes. La
population républicaine de quelques villes savait bien à quoi elle
s’exposait. La résistance fut pour elle une nécessité. Les haines locales
les menaçaient des pires rigueurs. Mais malgré cet état d’esprit, la résistance,
même dans ces villes, n’était que rarement l’effet d’une combinaison prévue
et encore moins le résultat d’un signal donné par les sociétés secrètes.
Les organisations existantes fonctionnaient en vue des élections de 1852 :
elles purent naturellement fournir des cadres à la résistance, comme tout
autre groupement, mais c’était tout. Les rapports des procureurs généraux,
dépouillés de leur style conventionnel, fournissent des arguments irréfutables
à cette manière de voir. De
l’ensemble de la lecture de ces documents se dégage d’abord et
incontestablement cette impression que le gouvernement avait été surpris par
le mouvement qui se produisit en province. Le procureur de la Cour d’appel de
Nîmes s’attendait si peu à la nouvelle du coup d’État que le 2 décembre
il se proposait de partir en vertu d’un congé régulier, tandis que le préfet
titulaire du département du Gard, était également absent[29]. Dans
le département des Basses-Alpes, l’imprévoyance était également telle que
l’insurrection avait pu s’y développer librement jusqu’au 7 décembre et
que la journée du dimanche suivant, elle avait gagné tout le département. Les
mesures n’avaient été prises que dans certains centres qui s’étaient déjà
signalés antérieurement par leur tempérament révolutionnaire et pouvaient
servir éventuellement de point de ralliement aux républicains de la région.
Ainsi des mesures spéciales furent prises pour Marseille, Lyon, Bordeaux,
Limoges et d’autres points qui, par leur proximité avec la frontière,
pouvaient être envahis par les républicains exilés se trouvant en Suisse ou
en Belgique. « L’autorité, dont l’attention était éveillée d’une
manière toute spéciale, écrivait le procureur de la République de St-Flour,
depuis quelques jours avait pris ses mesures pour recevoir des dépêches à
l’arrivée même du courrier, au milieu de la nuit, à 4 heures du matin[30]. »
[1]
En dehors des ouvrages imprimés que nous citons, dont ceux surtout de Ténot
et les correspondances du Journal•de Genève, nous avons utilisé
particulièrement les documents inédits tirés des Archives nationales et
des Archives du ministère de la Justice dont les cotes seront
indiquées dans la suite. [2]
Louis Bonaparte fut également mêlé — le fait est presque ignoré — à
la vie des sociétés républicaines en France. Il
suivit avec intérêt les événements résultant de l’application de la
loi de 1834 sur les sociétés sécrètes. D’après une note trouvée par
H. Fazy dans les documents de James Fazy, en apprenant la nouvelle de
l’insurrection lyonnaise, le futur auteur du coup d’Etat de 1851 se
rendit à Genève avec l’intention de se jeter dans la mêlée. Il demanda
à Fazy de le tenir au courant des événements de Lyon. Au cours de la
conversation qu’il avait eue à ce propos avec ce dernier, il l’assura
qu’il n’avait nullement l’intention de se présenter comme prétendant,
mais que son seul but était, disait-il, de fournir au peuple français
l’occasion de se prononcer sur son gouvernement. Fazy garda
scrupuleusement le secret sur cet entretien et en emporta l’impression que
Napoléon se ralliait définitivement à la forme du gouvernement républicain.
En 1836, il l’aida dans la préparation de l’affaire de Strasbeurg (V.
H. Fazy, James Fazy, 1887, Genève, p. 92). [3]
V. sur ce point l’ouvrage de Fazy, déjà cité, p. 242, où se trouvent
relatées quelques démarches faites, d’ailleurs sans succès, par J. Fazy,
de passage à Paris, en vue de rapprocher les républicains de Louis
Bonaparte. Constatant l’échec de l’une d’elles, le Président la
souligna dans ces termes : « Les républicains me plantent là,
il faut pourtant que je gouverne avec quelqu’un. » [4]
V. J. Richard, op. cit., p. 221. [5]
M. Barbier, dans un livre intitulé Trois passions, donne des détails
sur ce dernier qu’il avait connu et qu’il a caractérisé dans les
termes suivants : « Ce qu’il est rare de rencontrer, c’était
le caractère moral du héros du drame, c’était ce profond sentiment de
justice qui en faisait le fond, cet ardent désir du bien, de l’humanité
qui occupait sans cesse le coeur et l’âme d’un pauvre ouvrier et le
portait, sans croyance religieuse, sans espoir de récompense, à sacrifier
son temps, son bonheur et son existence elle-même au triomphe de l’idée. » [6]
Bilan de l’année 1868, p. 143. [7]
Les correspondances parisiennes du Journal de Genève confirment
cette appréciation des événements de décembre. Sur la journée du 1er
décembre, nous y lisons : « Le premier effet du coup d’Etat a
été la stupeur et l’inquiétude. Le peuple se groupait autour des
affiches mais ne les déchirait pas. Ce n’est que plus tard dans la journée
que l’on a commencé à les arracher dans plusieurs endroits et surtout
dans les faubourgs… Beaucoup
d’ouvriers achètent le numéro de la Patrie qui a paru à deux
heures et ils y cherchent avec avidité les noms des généraux et représentants
arrêtes. Les ouvriers paraissent surpris de voir dans la liste des
personnages envoyés à Vincennes MM. Greppo, Miot, Nadaud, Valentin. »
(Supplément du Journal de Genève du 4 décembre 1851.) Sur
la journée du 2 décembre : « L’agitation commence à se répandre
parmi les ouvriers des faubourgs. Depuis 10 heures tous les ateliers sont
fermés, et l’irritation, la menace, l’inquiétude respirent dans les
conversations. Quatre heures : Je viens de parcourir le faubourg
Saint-Antoine, l’agitation grandit en même temps que la masse du peuple
s’y accumule, mais les mesures me paraissent si bien prises qu’il me
semble infiniment probable que personne ne bougera. » 3 décembre, 1
heure : « Depuis ce matin, l’agitation était intense dans le
faubourg Saint-Antoine où 60 représentants montagnards s’étaient réunis.
Des masses considérables de troupes ont été dirigées sur ce point.
Partout sur leur passage elles étaient accueillies aux cris de Vive la République,
auxquels les soldats répondaient par celui de Vive l’Empereur !… » V..
Journal de Genève du
5 décembre 1851. [8]
Bilan de l’année 1868, compte-rendu du livre de Ténot, Paris
en décembre 1851, p. 140. V. aussi M. Berthelot, Préface aux Etudes
politiques de J.-J. Clamageran, 1904 — V. Levasseur, dans la Révolution
Française, février 1905, dirigée par M.Aulard. sur l’Ecole normale
au coup d’Etat. [9]
Ténot, Paris en décembre 1851, 1868, 4e éd., p. 73. [10]
V. Ténot, op. cit., p. 78 [11]
Ténot, op. cit., p.69 [12]
Ténot, op. cit., p. 69-70. [13]
Ténot, op. cit., p. 84 [14]
Ténot, qui cite M. Mayer très favorable au coup d’Etat, p. 92. [15]
Ténot, op. cit., p. 93. [16]
Les massacres de Montmartre furent précédés de charges de cavalerie
analogues racontées par le capitaine Mauduit et confirmées par Ranc qui en
fut le témoin. Bilan de l’année 1868, p. 141. — Ténot, op.
cit., p. 80 et suiv. Eugène Pelletan les rappelle également
dans ses souvenirs sur les journées de décembre (V. la Tribune, septembré
1868, passim.) Henri Lefort, qui avec Benjamin Raspail avait essayé
de grouper autour de lui quelques ouvriers le 3 décembre, m’a rapporté
ce détail curieux que les soldats avaient reçu l’ordre de coucher en
joue et de tirer en courant, pour ne pas être exposés à entrer en
colloque avec les défenseurs des barricades... [17]
Ténot, op, cit., p. 79. [18]
A. M. J., Paris, 442 p. [19]
A. M. J., dossier déjà cité, Paris, procureur de la Cour d’appel de
Paris, 6 décembre 1851. [20]
A. N. F. III, Nord, 6. Rapport du Préfet du 5 décembre 1851. [21]
Renseignements fournis par M. Deroisin, ancien maire de Versailles. Les
votes des militaires sont indiqués dans un très petit nombre de
rapports se trouvant aux Archives nationales ; V. p. e. le rapport du
préfet du 6 décembre, A. N. F. III. Haute-Vienne, 4. Dans l’armée, qui
avait voté dans les 48 heures après le 2 décembre, le résultat avait été,
malgré le régime de terreur, 303.290 « oui » et 37.359
« non » ; 3.626 électeurs militaires s’étaient
abstenus. Pour l’armée de mer, le relevé fournissait 15.974
« oui » et 5.128 « non » ; 186 marins s’étaient
abstenus. [22]
A. N., id., Haute-Vienne, 4. [23]
A. M. J. Cour d’appel de Nîmes, 4 décembre 1851, p. 440. [24]
A. N., id. ; Nord. 6, Rapport du Préfet du 5 décembre 1851. [25]
A. M. J., Parquet de la Cour d’appel de Paris, dossier cité, rapport du
14 décembre 1851. [26]
A. M. Cour d’appel de Rouen, du 7 décembre 1851. La protestation est datée
du 5 décembre 1851. Elle porte les signatures suivantes : Verney, président ;
Aline, juge suppléant ; Flaux juge ; Papon, juge suppléant. [27]
Dans son réquisitoire du 13 février 1852, le commissaire du gouvernement
reconnaît le bruit des arrestations et des exécutions projetées
comme la cause de l’insurrection. [28]
On verra dans la Revue du 15 décembre 1904, p. 1 et suiv., le modèle
des projets de décision rédigés par des procureurs généraux seuls. [29]
A. M. J.; Rapport du procureur général de la Cour d’appel de Nîmes, déjà
cité. [30]
A. .M. J. ; Parquet de la Cour
d’appel de Riom du 4 décembre 1851. [31]
A. M. J. ; Cour d’appel de Nîmes, le 3 décembre 1851. [32]
Charles Seignobos, ancien représentant
à l'Assemblée nationale notait ainsi ses impressions après le coup d'État
(département de l’Ardèche) : « 3
déc. Dépêche télégraphique annonçant un coup d'Etat à Paris… Emotion,
inquiétude... 4
déc... Nuit très agitée... Arrestation des généraux... 5
décembre... Nuit excessivement agitée : hallucinations politiques
absence de journaux sauf les Débats… 6
déc... Commencement de résistance à Paris. 7
décembre. Les Débats... insurrection à Paris... Excitation générale.
On s’est battu à Paris... Demande d’adhésion écrite aux
fonctionnaires… 8 déc... Toujours nuit agitée... Les courriers
n’arrivent pas... Espérance mêlée d’inquiétude... Arrivée des
courriers de Paris... 2 heures... La poste envahie... L’insurrection
comprimée... 9 déc. Bruit de troubles à Nîmes et dans le Midi… 11 déc.
Nuit excessivement agitée ; rêve d’arrestation une partie de la
nuit... Point de lettre de Paris. Inquiétude extrême… 12 déc… Nuit
horriblement agitée...
Inquiétude affreuse... 17 déc... Nuit affreuse... Tous les républicains
arrêtés partout... Projet de fuite... 21 décembre: Quelque temps au
bureau ,électoral... indifférence des électeurs... abstentions
nombreuses... Sur 710 électeurs, 211 votants, 184 oui et 27 non. (d’après,
un agenda inédit qui m’a été communiqué par M. Charles Seignobos;
son fils, professeur à la Sorbonne.) [33]
V. A.. M., ibid. [34]
A. M. J., Cour d’appel de Riom, du 4 décembre 1851, 410 p. |
|
Association 1851 pour la mémoire des résistances républicaines |