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La province en décembre 1851 Étude historique du coup
d’Etat par Eugène Ténot Chapitre II Départements
du Centre Nièvre — Yonne seconde partie Arrivée de la troupe — Mort de Chapuis et de ses compagnons. — La troupe aux Chaumes. — Tentatives pour parlementer. — Evacuation de la ville. — Les crimes de Clamecy. — Proclamation du préfet. Arrêté et circulaire de M. Carlier. — Les colonnes mobiles. — Insurrection de Neuvy. — Tentative de meurtre sur le curé. — Arrivée de la troupe. Dépêche de M. Ponsard. — Insurrection de Saint-Sauveur (Yonne). — Combats de Toucy et d’Escamps — La chasse aux rouges. Cependant les nouvelles de Paris transpiraient
malgré les efforts des chefs
pour les cacher. Elles commencèrent à jeter le découragement dans
l’insurrection. Dès le samedi soir, un grand nombre de paysans quittèrent la
ville et regagnèrent leurs villages. Le dimanche matin, l’insurrection était
bien près de se dissoudre. On n’a pas oublié que le maire de Clamecy
avait trouvé le préfet, déjà rendu à Premery, le samedi matin. Marchant
hardiment avec sa petite troupe, ce fonctionnaire alla coucher à Varzy. Il
apprenait en route les nouvelles de Clamecy, grossies, selon l’usage, par la
clameur publique ; il hâtait sa marche. Le procureur général, M. Corbin,
l’accompagnait. Le dimanche, à midi, il parvint en vue de Clamecy. Les insurgés ne s’en doutaient pas. Ils ne
connaissaient ni sa marche, ni la force de sa colonne. Aussi la nouvelle de son
approche causa-t-elle un immense désordre dans la ville. Toutefois, la volonté
de résister dominait. Le tocsin sonna, les tambours battirent le rappel, le cri
aux armes ! souleva de nouveau une multitude furieuse. Des barricades s’élevèrent
avec rapidité. Les Millelot, Séroude, Coquard, Guillien, se montraient parmi
les plus ardents. Clamecy est bâtie sur les pentes d’un
coteau élevé, sur la rive gauche de l’Yonne et du canal du Nivernais. Une
rue conduit jusqu’à la crête du coteau, à un lieu nommé le Crot-Pinçon.
Une forte barricade y fut construite, et de nombreux tirailleurs garniront les
maisons voisines. C’était le point probable de l’attaque. Cependant à la Mairie un citoyen, nommé
Chapuis, s’offrit pour aller au devant de la troupe et parlementer avec le préfet.
Chapuis était un homme courageux et estimé. On accepta sa proposition. Un nommé
Roubé et trois autres l’accompagnèrent. A quelques centaines de mètres hors
de la ville, ils rencontrèrent la colonne sur la route de Nevers. Ne se doutant
pas que les tirailleurs déployés des deux côtés du chemin les enveloppaient,
ils continuèrent d’avancer sans méfiance. Mais avant d’avoir pu expliquer
leurs intentions, ils tombèrent criblés de balles[1]. La colonne, quittant alors la grande route,
gravit la colline en essuyant quelques coups de feu, et gagna un lieu nommé les
Chaumes, au sommet de la hauteur. Ce point formait une position militaire
importante. Une maison de campagne, entourée d’un enclos ceint de murs,
servit de camp. Le préfet ne pouvant attaquer Clamecy avec deux cents hommes,
s’y retrancha pour observer la ville en attendant les renforts déjà en
marche. La troupe y alluma des feux de bivouac pour passer la nuit. A
Clamecy, on croyait l’attaque imminente. Millelot père distribuait de la
poudre. Un millier d’hommes armés étaient aux barricades. On avait défendu
de sortir de la ville et donné l’ordre de tirer sur quiconque
enfreindrait la défense. Des coups de feu furent ainsi tirés sur deux ou trois
personnes qui essayaient d’aller au devant de la troupe. Cependant, lorsque l’exaltation
produite par l’attente du combat fut tombée et que les républicains de
Clamecy purent mesurer les dangers de leur position, le découragement fut
prompt. Ils ne pouvaient songer à tenir contre les forces qui accouraient de
Nevers, de Bourges, d’Auxerre. Toute illusion leur était enlevée. Un
habitant de leur ville, arrivé le matin de Paris, M. Guéneau (Etienne), avait
été mandé à la Mairie. Il avait dit ce qu’il venait de voir : Paris
plongé dans la stupeur, tout le pays entre Paris et Clamecy tranquille,
l’insurrection écrasée dans la capitale, et le Président remerciant les
troupes de leur belle conduite ! Sa parole de témoin oculaire produisit
une grande impression. De dix heures à minuit on délibéra à la Mairie. M.
Moreau, avocat, qui n’avait pris qu’une faible part aux événements antérieurs,
parvint à décider ses amis politiques à céder. Eugène Millelot, dont l’énergie
fébrile soutenait encore les insurgés, consentit à se ranger à l’avis de
M. Moreau. La reddition fut résolue. Un honorable fonctionnaire, M. Lyonnet,
ingénieur des ponts et chaussées, offrit d’aller en parlementaire savoir à
quelles conditions on accepterait la soumission de la malheureuse ville. Il se
rendit aux Chaumes, près du préfet ; mais sa proposition ne fut pas même
écoutée. Lui-même fut brutalement saisi et mis en état d’arrestation. (59)
MM. Moreau et Bretagne, venus peu après dans un but semblable, partagèrent le
même sort. Ne voyant revenir aucun de leurs
parlementaires, les insurgés quittèrent la ville dans la nuit. La plupart
sortirent encore armés, et se réfugièrent dans les grands bois qui couvrent
les rives de l’Yonne, vers la route d’Auxerre. Avant leur départ, 4760 Fr.,
sur les 5000 pris à la caisse, furent exactement remis au receveur, avec une
lettre signée Cherbonneau. Les 240 fr. manquant avaient été payés à divers
boulangers pour fourniture de pain aux insurgés[2]. En terminant ce récit des trois jours où
Clamecy fut en leur pouvoir, nous croyons devoir dire quelques mots de la manière
dont ces événements ont été racontés. Les exagérations inévitables au
lendemain de la lutte ont pris ici des
proportions inouïes. Qu’on ouvre, au hasard, l’un des journaux
du temps, la Patrie, par exemple. On y
verra que Clamecy fut livrée pendant trois jours au pillage, au meurtre, à
l’incendie, au viol. Les faits étaient même précisés. La
Sous-Préfecture aurait été pillée, nombre de maisons particulières
mises à sac, les sommes trouvées à la caisse du receveur emportées par les
chefs fugitifs, les registres des notaires brûlés. On citait les femmes violées :
la femme du sous-préfet, les filles du receveur de l’octroi, la servante du
président du tribunal. Quant aux meurtres, on parlait d’abord de soixante ;
plus tard, on diminua. On pouvait cependant lire encore ceci : « Un enfant de treize ans fuyait devant
les assassins. Il se réfugia dans les bras de sa mère. Des tigres auraient
reculé. On le tua. » Le meurtre de Bidan pouvait
se passer d’exagération. Les chroniqueurs ne furent pas satisfaits. Voici
comment ils le racontèrent : « Un gendarme tombe
entre les mains de ces bandits ; on délibère sur le genre de mort qu’on
lui fera subir ; — enfin, on se décide à l’attacher sur une échelle :
on lui ouvre le ventre, dont on fait sortir les entrailles, et une danse
infernale a lieu autour du malheureux supplicié avec l’aide de quelques
infernales mégères, dignes compagnes de pareils anthropophages[3]. » C’est par des procédés
de ce genre que s’est formée la sinistre légende de Clamecy. Nous avons
raconté dans tous leurs détails les excès commis pendant l’insurrection ;
c’est aux procès des coupables, procès devant les Conseils de guerre, genre
de tribunaux peu suspects d’indulgence, que nous avons demandé les détails.
Tout ce qui a été dit de plus n’est que mensonge et calomnie. Récapitulons rapidement
ces accusations. Disons d’abord qu’il
n’y a eu absolument aucun acte de pillage à Clamecy. Le fait est constant. On
n’a parlé que d’un seul vol commis pendant l’insurrection ; le geôlier
s’est plaint qu’une somme d’argent aurait été dérobée dans la prison. L’incendie des registres
des notaires est une pure invention. Il n’y a pas eu de femmes
violées. Le sous-préfet n’était pas marié. Les filles du receveur étaient
absentes de Clamecy pendant les troubles ; elles étaient en pension à
Auxerre, croyons-nous. Quant à la servante du président du tribunal, elle a
toujours répondu qu’elle ne savait de quoi on lui parlait. L’histoire de l’enfant de treize ans égorgé
dans les bras de sa mère, est une odieuse invention dont l’honneur revient au
Journal de la Nièvre, qui l’a
racontée, le premier, dans son numéro du 13 décembre. Quant à l’affreuse délibération
qui aurait précédé le meurtre du gendarme Bidan, et à l’ignoble scène qui
l’aurait suivi, c’est un raffinement d’horreur démenti par tous les faits
du procès et inventé par le Messager de
Moulins. Certes, Clamecy a été le théâtre de
tristes excès, qu’aucune âme honnête ne peut hésiter à flétrir. Mais ces
faits isolés justifient-ils l’épouvantable renommée faite à cette ville ?
Les républicains qui en furent les premières victimes sauraient-ils en être
rendus responsables ? Ces excès, d’ailleurs, peuvent-ils être comparés,
même de loin, aux horreurs commises par la réaction triomphante à Marseille,
à Avignon, à Nîmes, pour ne parler que de 1815 ? Reprenons notre récit. Le lundi, 8 décembre, le général Pellion
rejoignit la colonne du préfet avec le 41e de ligne et le 10e
chasseurs à cheval. On occupa la ville désertée par la majeure partie de la
population valide. Le préfet fit aussitôt afficher la
proclamation suivante, où se faisaient jour quelques-unes des exagérations
destinées à avoir tant de retentissement : « Habitants de Clamecy, Des bandits, des factieux, des assassins ont
jeté le deuil à Clamecy les 5, 6 et 7décembre. Des citoyens honorables, les
vieillards, des enfants, des gendarmes intrépides, préposés à la défense
des lois et de la société, ont été massacrés ; des habitations ont été
dévastées. Le sang le plus honorable crie vengeance :
la punition sera éclatante. Que les bons citoyens se rassurent et
s’unissent au nom des familles menacées. M. Legeay, maire de Clamecy, qui a méconnu
ses devoirs en fuyant lâchement, sous un déguisement, son poste, sa famille et
ses concitoyens, est révoqué
de ses fonctions. M. Ruby, homme de courage, est nommé maire de
Clamecy. Tous les rassemblements sont interdits ;
ils seront immédiatement dissipés par les armes. Tous les cafés et cabarets des cantons de
Clamecy et des communes de Corvol-l’Orgueilleux, Entrains et la
Chapelle-St-André, sont fermés. Les habitants de Clamecy me
trouveront toujours tel qu’ils m’ont
connu dans les mouvements insurrectionnels de 1836 et 1837, inflexible dans
la volonté de punir avec rigueur les factieux
qui ne veulent que le pillage, le meurtre et la destruction. Le préfet de la Nièvre, Petit de la Fosse » Par un trop ordinaire
retour des choses humaines, le préfet, trompé par des causes inexplicables, flétrissait
dans cette proclamation la conduite de M. Legeay, le seul fonctionnaire de
Clamecy qui ait montré quelque courage au moment de l’insurrection. Le soir même, M. Carlier,
ancien préfet de police, investi des fonctions de commissaire extraordinaire du
gouvernement pour les départements du Cher, de l’Allier et de la Nièvre,
arrivait à Clamecy suivi de forces considérables. Le
Moniteur du
14 décembre 1851 contient un arrêté et une circulaire remarquables, émanés
de ce haut fonctionnaire le soir même de son arrivée à Clamecy. Voici l’arrêté : « Clamecy, le 8 décembre 1851. Nous, commissaire extraordinaire du
gouvernement pour les départements du Cher, de l’Allier et de la Nièvre,
commandeur de la Légion d’honneur, etc., etc.. En vertu des pouvoirs qui nous ont été conférés, Attendu que le sieur Lyonnet, ingénieur des
ponts et chaussées, a accepté des insurgés la mission de traiter pour eux, Avons arrêté ce qui suit : Art. 1er . Le sieur Lyonnet est révoqué de ses fonctions d’ingénieur des
ponts et chaussées à Clamecy. Art. 2. Le préfet de la Nièvre est chargé
de l’exécution du présent arrêté. Carlier. » Voici maintenant la circulaire ; elle était
adressée à tous les maires de l’arrondissement : « Monsieur le maire, Un grand nombre de factieux et de bandits
s’est échappé de Clamecy : la justice saura les atteindre. Vous aurez immédiatement à prendre des
mesures pour que tout individu étranger à votre commune, qui ne serait pas
muni de papiers en règle, soit sur-le-champ conduit devant le procureur de la République
de Clamecy. Vous ferez immédiatement connaître que toute
personne qui donnerait sciemment asile à
un insurgé, serait réputée complice et traitée comme telle[4]. Carlier. » Le 9 décembre eut lieu avec une grande pompe
l’enterrement des deux gendarmes tués à la fusillade de la place de la
Mairie. M. Corbin prononça, dans les termes d’une rare violence, leur oraison
funèbre en présence d’une foule
considérable. Un
triste incident vint troubler la fin de cette cérémonie. Le receveur de l’octroi désigna à l’un
des officiers de gendarmerie, un homme qui stationnait sur la place, comme ayant
pris une part active à l’insurrection. Cet homme était un vieux menuisier
nommé Trotet, brave homme au demeurant, mais adonné à la boisson ; il était
en ce moment même en état d’ivresse. Saisi brutalement et maltraité par un
brigadier de gendarmerie et un gendarme, Trotet se débattit, puis sortant un
compas de sa poche, il en frappa le brigadier et lui fit au haut de la cuisse
une blessure sans gravité. Trotet fut aussitôt conduit en prison, mais les
militaires furieux se ruèrent sur lui, l’accablèrent de coups et le laissèrent
pour mort sur place. Plus tard il fut condamné à mort, mais obtint une
commutation de peine. De nouvelles troupes arrivèrent encore le 10.
Des colonnes mobiles furent envoyées à la poursuite des insurgés qui fuyaient
dans les environs. Communication avait été faite à tous les chefs de
l’ordre du ministre de la guerre enjoignant de fusiller
tout individu pris les armes à la main. Ordre était également donné de
faire feu sur quiconque essaierait de
fuir en présence de la force armée. Ces ordres inouïs furent
souvent exécutés. Ce jour-là, 10 décembre, on fit deux cents
prisonniers. L’un d’eux voulut fuir, il fut tué par les chasseurs du 10e
. Le 11, une
grande battue fut organisée dans les bois au nord de Clamecy. Quatre bataillons d’infanterie, de
l’artillerie et soixante-quinze cavaliers, enveloppèrent les bois et commencèrent
un mouvement concentrique sur Clamecy. Un bon nombre de malheureux fugitifs
furent pris. La plupart sachant le sort qui les attendait, avaient le soin de
jeter leurs armes avant de se rendre. Quelques-uns résistèrent et des coups de
fusil furent échangés ; deux ou trois militaires furent blessés.
Plusieurs républicains furent tués en essayant de fuir. L’un d’eux fut
frappé de trois balles au moment où il traversait l’Yonne. L’opération atteignit son but; ou ramena un
grand nombre de prisonniers[5]. Les colonnes mobiles parcouraient toute la
contrée, opérant des arrestations en masse et désarmant les villages. Fusils
de chasse, pistolets, armes de luxe, les habitants étaient tenus de tout
remettre à la troupe. Beaucoup de propriétaires se joignaient aux colonnes et
les guidaient dans leurs battues. A Entrains, on fit un grand nombre de
prisonniers ; l’un d’eux fut tué en essayant de résister ; un
autre s’élança dans un étang pour se sauver à la nage, on fit feu sur lui,
il disparut sous l’eau et se noya. Les fugitifs traqués de la sorte, se
rendaient en foule. Les maires de Billy et de Pousseaux furent conduits, la
corde au cou, à travers les rues de leurs villages. M. Conneau fut ramené à
Entrains garrotté derrière une charrette. La prison de Clamecy regorgea bientôt :
le nombre des arrestations dépassa quinze cents. Certains quartiers, Bethléem
et le Beuvron, étaient comme dépeuplés. Longtemps la ville présenta
l’aspect d’une cité prise de vive force. Les maisons étaient pleines de
soldats y vivant et y agissant à leur discrétion. La terreur était
universelle[6]. Pendant que ces événements
se passaient à Clamecy, l’arrondissement de Cosne était le théâtre d’une
tentative insurrectionnelle qui, sur de moindres proportions présentait des
incidents semblables à ceux de Clamecy. Le bourg de Neuvy-sur-Loire était depuis le 3
décembre en proie à une vive agitation. La nouvelle des événements de
Clamecy y amena une explosion des passions surexcitées. Le dimanche 7 décembre,
le maire, M. Laborde, qui appartenaient au parti réactionnaire, fut averti
qu’un rassemblement se formait au cabaret tenu par le nommé Thème. Le maire
était un homme résolu. Il prit le parti de résister. Un gendarme envoyé par
lui courut demander des secours à Cosne, et le tambour des pompiers reçut
ordre de battre le rappel ; mais cet homme était démocrate, il refusa
d’obéir. Le capitaine des pompiers, de son côté, refusa de donner
l’ordre. Un rassemblement nombreux se porta bientôt
sur la Mairie et s’empara des armes qui y étaient déposées. De là, il se
dirigea vers la caserne de gendarmerie. Le maire y accourut. Pour éviter une
effusion de sang inutile, il engageait les gendarmes à ne pas résister,
lorsque la foule impatiente enfonça la porte et les désarma. Le maire lui-même
fut saisi et conduit en prison avec le percepteur et quelques autres notables du
bourg. Pendant ce temps, un groupe d’hommes armés
se rendait chez l’abbé Vilain, curé de Neuvy, s’emparait de ce prêtre
inoffensif et le conduisait en prison. Quelques-uns de ces hommes, égarés par
le fanatisme et la haine, lui adressaient des injures ; l’un d’eux lui
tenait la pointe de sa baïonnette dans les reins. Cependant, après quelques
minutes de marche, le malheureux curé, profitant d’un moment de répit,
allait échapper à ses gardiens, lorsque le cabaretier Théme l’ajusta et lui
tira un coup de pistolet presque à bout portant. Par un heureux hasard, la
balle qui avait pénétré dans la poitrine, ne lésa aucun organe essentiel à
la vie. Resté debout malgré sa douleur, il fut impitoyablement traîné en
prison. L’abbé Vilain guérit plus tard de sa blessure. On nous a affirmé que la majeure partie des
insurgés furent indignés de cet odieux attentat, et qu’ils prirent des
mesures pour empêcher de nouveaux excès. Il est certain que ce crime demeura
isolé, et qu’aucun des réactionnaires de l’endroit ne subit de mauvais
traitements. Dès le lendemain, M. Ponsard, secrétaire général
de la Préfecture de la Nièvre, se porta vers Neuvy avec quelques détachements
d’infanterie. Le bourg était barricadé et les habitants paraissaient disposés
à se défendre. Voici le commencement de la dépêche insérée
au Moniteur, dans laquelle M. Ponsard
rend compte de sa mission : « A un kilomètre du bourg de Neuvy,
nous avons été accueillis par une fusillade de tirailleurs insurgés, à
laquelle ont répondu les nôtres. Trois individus qui avaient fait feu sur nous ont été pris les armes à la main et fusillés de
suite. Six insurgés armés, venant au secours de
leurs camarades, ont été arrêtés, et j’allais
leur faire subir le même sort ; mais les braves militaires chargés de
l’exécution, ont eux-mêmes demandé merci pour leurs ennemis, et j’ai cédé
à leurs instances. » La barricade élevée à l’entrée du bourg
fut enlevée après une assez vive fusillade, et M. Ponsard fut bientôt maître
de Neuvy. Le cabaretier Thème, dénoncé par toute la
population, fut saisi et fusillé immédiatement sur la place publique. Après les exécutions sommaires, vinrent les
arrestations en masse. Le bourg de Neuvy vit bientôt la majeure partie de sa
population valide emprisonnée ou errante, traquée dans les bois par les
colonnes mobiles. Nous terminerons ce
chapitre par la relation succincte des mouvements qui agitèrent le département
de l’Yonne. Ces mouvements se rattachent d’une manière assez étroite à
ceux de la Nièvre. Nous avons déjà vu que Druyes, Andryes, Sougères,
communes de l’Yonne, avaient envoyé leurs contingents à Clamecy. Les pays
voisins de ces communes éprouvèrent par contre-coup la plus vive agitation. Le samedi 6 décembre, il y avait foire à
Saint-Sauveur, chef-lieu d’un canton limitrophe de l’arrondissement de
Clamecy. La foule était nombreuse et plus préoccupée de politique que de
commerce. M. Thiébault, professeur de médecine vétérinaire
à la Ferme-École, très-connu par ses opinions démocratiques, parut sur la
place, harangua le peuple et fit un appel aux armes. Un grand nombre de paysans
répondirent, et la Mairie fut envahie. Les armes de la garde nationale furent
distribuées et un rassemblement de quatre à cinq cents hommes armés se réunit
assez promptement. Un citoyen, nommé Landré, cordonnier, très-influent dans
le pays, contribua beaucoup à cette prise d’armes. Maîtres du bourg de Saint-Sauveur, les insurgés
résolurent une entreprise qui ne manquait pas d’audace. Espérant se recruter
dans toutes les communes du pays, ils prirent le parti de marcher sur Auxerre,
chef-lieu du département. Ils se formèrent en deux bandes. L’une prit par
Toucy, petite ville à quelques lieues d’Auxerre ; l’autre par Thury,
Taingy, Ouanne et Laigny. Les deux bandes devaient se rejoindre auprès du
chef-lieu. Ce mouvement, exécuté le jeudi, avant que les dépêches de la
capitale n’eussent annoncé la défaite du parti républicain, aurait pu avoir
quelque gravité. En ce moment, il était trop tard. La ville de Toucy était fort agitée. Le
maire, M. Arrault, réunit les citoyens du « parti de l’ordre »,
les forma en garde nationale et envoya demander des secours à Auxerre. Une
section d’infanterie du 15e léger, commandée par le lieutenant
Fistié, fut expédiée, en voiture, avec dix gendarmes à cheval. Cette troupe
arriva à Toucy à quatre heures après minuit. Le renfort arrivait à propos.
Deux cents insurgés venant des villages de Mézilles et Villiers-Saint-Benoit,
entraient en ville au même instant. La garde nationale se forma en colonne, la
troupe en tête. Les paysans surpris furent culbutés sans peine ; une
vingtaine furent pris. Ces prisonniers étaient à peine en lieu de sûreté,
que parut la bande de Saint-Sauveur. La fusillade s’engagea, et les insurgés,
chargés avec vigueur par la gendarmerie à cheval, furent complètement repoussés.
Un soldat fut blessé d’une balle, et un gendarme d’un coup de faux. La deuxième bande de Saint-Sauveur arriva
plus près d’Auxerre. Le dimanche, à huit heures du matin, elle était à
Chevannes. Elle ne s’était guère renforcée en route ; à peine
comptait-elle trois cents hommes. Un détachement d’infanterie, commandé par
le lieutenant Rogé, et vingt-cinq cavaliers, lanciers ou gendarmes, dirigés
par le lieutenant de gendarmerie Petit-Mangin, se portèrent à leur rencontre.
Les républicains se replièrent sur le village d’Escamps. Là, ils s’arrêtèrent
pour combattre. L’engagement assez vif qui se produisit se termina par leur défaite
complète. Ils laissèrent quelques cadavres sur le terrain[7]. Cette petite insurrection, qui se distingue
avantageusement de celles de la Nièvre, par l’absence de tout excès, fut réprimée
avec la même rigueur. Des colonnes mobiles parcoururent et fouillèrent en tous
sens la Puisaye, pays boisé, montueux, coupé de haies vives et de chemins
creux, assez semblable au Bocage vendéen, où les insurgés avaient trouvé
asile. Beaucoup de propriétaires se joignirent aux troupes dans ces battues,
dont le souvenir est resté vivant sous le nom de chasse aux rouges. L’ordre
se rétablit promptement dans la Nièvre et dans l’Yonne, l’ordre matériel
du moins. La tranquillité morale fut plus lente à venir après d’aussi
grands déchirements, suivis d’une répression aussi impitoyable. Cependant le
vote du 20 décembre eut lieu dans le plus grand calme, et une immense majorité
y ratifia le Coup d’Etat triomphant. [1]
Cet incident a été raconté d’une façon
inexacte. Divers journaux parlent d’un combat où Chapuis et ses
compagnons auraient été tués. Ce combat n’a pas existé. Notre récit
est corroboré par une déclaration le M. Pujo de Lafitole, qui devait être
bien informé. Dans l’audience lu 26 février, il dit formellement :
« Chapuis et Roubé furent fusillés « aux avant-postes. » Ceci ne peut faire allusion à un combat. [2]
Voir, pour ce fait, la
Gazette des Tribunaux du 2-3 février 1852, affaire Millelot au Conseil
de guerre de Clamecy. [3]
Messager de Moulins
du 12 décembre, reproduit par une foule de journaux. [4]
Cette dernière disposition de l’arrêté de
M. Carlier fut bientôt étendue à toute la France. Elle reçut peu après
une application mémorable dans un jugement du Conseil de guerre de Lyon, présidé
par M. Ambert, colonel du 11e dragons. Ce jugement, du 30 décembre
1851, condamne à VINGT ANS DE TRAVAUX FORCES le sieur Astier, garde champêtre
à Loriol (Drôme), coupable d’avoir donné
asile à des insurgés en fuite, et à dix ans de prison le sieur Honoré
Brun, cultivateur, coupable du même crime. (Gazette des Tribunaux du
mois de janvier 1852). [5]
Tous ces détails sont extraits du Moniteur
de décembre 1851. [6]
Le temps n’est peut-être pas encore venu de
faire le tableau complet de cette terreur de décembre à Clamecy. Nous nous
bornons à en indiquer les traits généraux. Tous les faits de répression
que nous venons de citer sont racontés dans les journaux du temps. Que le
lecteur veuille bien mettre en parallèle ces traitements infligés aux
citoyens qui avaient défendu la Constitution et ce qu’on appelle les
crimes de Clamecy ; qu’il examine, et il pourra dire en conscience de
quel côté se sont produits les excès les plus révoltants. [7]
Ces détails sont puisés dans la Constitution de l’Yonne. |
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Association 1851 pour la mémoire des Résistances républicaines |