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La province en décembre 1851 Étude historique du coup
d’Etat par Eugène Ténot Chapitre
V Départements du Midi Pyrénées-Orientales
— Hérault — Gard première partie Les partis en présence dans le Midi.
— Grave revirement d’opinion. — Les sociétés secrètes. — Serment
d’affiliation. — Troubles d’Estagel (Pyrénées-Orientales). — La ville
de Béziers. — Délibération chez M. Peret. — Réunion au cimetière Vieux.
— Soulèvement. — Délégués du peuple. — Le sous-préfet Collet-Meygret.
— Curieux colloque. — Arrivée du peuple. — Combat. — Victoire de
l’autorité. — Assassinat de MM. Vernhes et Bernard Maury. — Troubles de
Pezénas. — Capestang. — Insurrection de ce bourg. — Collision. De Perpignan à Toulon, et de Marseille à
Lyon, dans le Midi proprement dit, l’état des esprits et l’attitude des
partis différaient sensiblement de ce qu’ils étaient dans le reste de la
France. En exceptant les départements dauphinois,
auxquels leurs vieilles traditions révolutionnaires faisaient une situation à
part, dans toute cette contrée, il n’y avait que deux ennemis en présence,
deux ennemis venant de loin : le parti légitimiste-clérical et le parti révolutionnaire. De 1789 à 1816, leur lutte avait été une
alternative d’épouvantables réactions. Frappé le dernier, — et avec quelle fureur ! — le parti révolutionnaire
semblait avoir oublié ses trop excusables rancunes, dans les paisibles années
qui s’écoulèrent de 1835 à 1848. Mais les haines sommeillent dans ces
pays-là, elles ne s’éteignent pas. Elles s’étaient réveillées, ardentes
et terribles, dès 1849. L’expédition de Rome, la réaction cléricale
qui suivit, le ministère Falloux, l’attitude de la majorité de l’Assemblée
législative, exaltèrent au plus haut degré les espérances des royalistes.
Ils se crurent à la veille de l’avénement de Henri V. Leur jactance, leurs
folles menaces, jointes à des persécutions journalières, poussèrent
jusqu’au paroxysme la colère du parti révolutionnaire. Le Midi semblait revenu à ses plus mauvais
jours. La guerre était ardente, acharnée des deux côtés, avec plus
d’exaltation en Provence, plus de violence en Languedoc. Dans ces tragiques
cités de Nîmes, d’Uzès, d’Avignon, d’Orange, de Béziers, etc., le
fanatisme religieux envenimait les luttes de la politique. Un seul changement s’était opéré depuis
1815, dans ces contrées, mais celui-là immense. Ouvriers et paysans, royalistes en 1815, même
en 1830, blancs, fils de blancs, comme ils disaient avec fierté, étaient passés
en immense majorité au parti révolutionnaire. Malheureusement pour certains
d’entre eux, si le fanatisme avait changé d’objet, c’était encore du
fanatisme. Plus d’un, parmi les fils des verdets de
1815, poursuivaient le bourgeois, le prêtre, l’aristocrate, d’une haine
aussi aveugle que celle dont leurs pères avaient poursuivi les jacobins et les
buonapartistes. Ajoutons cependant, car les faits le démontrent, que ce n’était
là que l’exception. Si la masse était plus ardente, plus violente dans ses
menaces, elle n’était pas, au fond, moins honnête et moins loyale que dans
le reste de la France. La société secrète des Montagnards couvrait
toute cette partie de la France. Le complot de Lyon en avait révélé
l’existence, et tout portait à croire que l’ancien constituant Gent avait
été l’organisateur de cette redoutable société. On sait qu’elle avait été formée dans le
but spécial de résister à un Coup d’Etat, prévu dès 1850. Il serait encore difficile de pouvoir donner
des détails précis sur la manière dont elle s’était formée. Une chose est
positive, c’est que la condamnation de Gent et de ses coaccusés n’en arrêta
nullement les progrès. Eut-elle, depuis cette époque, une direction supérieure
réelle et obéie ? On ne saurait l’affirmer. Il semble que vers la fin
de 1851, elle se fût décentralisée, pour ainsi dire, et devenue départementale.
Les différences notables dans l’organisation, la hiérarchie, la formule du
serment qu’on remarque entre divers points, confirment cette manière de voir. Dans beaucoup de lieus, la société se
cachait sous la forme d’association de secours mutuels. Le prétexte
d’affiliation auprès des paysans ignorants était la plupart du temps celui-là.
La conquête du droit au travail, formule que chacun interprétait à sa guise, a joué un grand rôle dans l’arrondissement de Béziers. Les débats des procès jugés par le Conseil
de guerre de Montpellier ont révélé quelques détails qui ne manquent pas
d’intérêt. Le groupe primitif était la décurie, composée
de dix affiliés, nommant un décurion. Dix décurions nommaient un centurion et
un sous-centurion. D’ordinaire, les centurions correspondaient directement
avec un Comité directeur institué dans chaque petite ville. Les affiliés versaient une faible cotisation
mensuelle qui servait à distribuer des secours, et aussi à soutenir les
publications démocratiques, à payer les amendes, secourir les condamnés
politiques, etc. Lorsque le simple sociétaire de la société
de secours mutuels paraissait assez bien endoctriné pour devenir Montagnard, on
l’instruisait de ses obligations : défendre la République, se munir
d’armes et de munitions, obéit aux chefs, s’armer ou voter sur leur ordre,
garder le secret, etc. Puis, la réception se faisait avec un cérémonial
emprunté aux anciennes sociétés secrètes et tout à fait approprié à
l’esprit religieux, à l’imagination vive, à l’attrait du mystérieux qui
caractérise ces populations. Le néophyte, les yeux bandés, répondait à
quelques questions du chef, puis étendait la main sur une arme quelconque. Le
dialogue suivant s’établissait. — Tu jures de détendre
la République, démocratique et sociale ? — Je le jure par le
Christ. — Tu jures de ne jamais révéler les
secrets de la société et de punir le mort les traîtres ? — Je le jure par le Christ. — Tu jures de prendre les
armes au premier signal de tes chefs, de quitter père, mère, femme et enfants,
pour voler à la défense de la liberté ? — Je le jure trois fois
par le Christ. Le chef alors lui débandait les yeux, lui
donnait l’accolade fraternelle et le proclamait Montagnard. Dans les Cévennes, le cérémonial était
plus simple. Le néophyte, les yeux bandés, étendait la main sur un sabre et
disait : — Par ce fer, symbole de
l’honneur, je jure d’armer mon bras contre toutes les tyrannies politiques
et religieuses. Le chef lui étendait les
mains sur la tête, disant : — Je te baptise enfant de
la Montagne. Des rapports officiels, sans doute exagérés,
évaluaient à soixante mille le nombre des affiliés dans le département de
l’Hérault[1]. Il est vrai que la société
n’avait plus de secret que le nom. L’autorité y avait des agents dans tous
les lieux importants. Il semble même que vers la fin de 1851, l’anarchie se
glissât dans l’organisation. Sauf dans le département des Basses-Alpes, la
direction n’était pas vigoureuse, et chaque groupe agissait pour son propre
compte. L’extrême diffusion de la société rendait cela inévitable.
Toutefois, telle qu’elle était, cette société des Montagnards était une
formidable machine de guerre pour 1852, qu’il s’agit du vote ou du combat. Après ces quelques détails, indispensables
pour comprendre les événements du Midi, nous allons aborder le récit de ces
curieux épisodes des journées de décembre. Le département des Pyrénées-Orientales,
que l’influence d’Arago avait rattaché dès longtemps à la cause démocratique,
ressentit une émotion profonde, mais qui ne se traduisit nulle part en résistance
armée. A Perpignan, le préfet, Pougeard-Dulimbert,
et le maire, Auguste Lloubes, donnèrent leur adhésion aux décrets du Président
de la République. Il n’en fut pas de même de tous les fonctionnaires.
L’ingénieur en chef des ponts et chaussées, Cammès, et l’ingénieur
ordinaire, Cartène, furent suspendus de leurs fonctions pour refus d’adhésion[2]. Le jeudi 4, un rassemblement considérable se
forma sur la place de la Loge. Le maire, le préfet et le général prirent
conjointement des mesures de répression. Un déploiement de troupes eut lieu.
La foule ne paraissant pas disposée à céder sans contrainte, l’infanterie
chargea ostensiblement ses armes devant le peuple, et l’on lit les sommations.
Le rassemblement se dissipa sans effusion de sang. Le bourg d’Estagel, à quelque distance de
Perpignan, fut le théâtre d’une vive agitation. Patrie d’Arago, Estagel
partageait les opinions du grand homme auquel il avait donné le jour. Le
Conseil municipal s’était réuni et avait protesté, au nom de la loi, contre
les décrets du 2 décembre. Le dimanche 7, le préfet apprit que des
rassemblements avaient parcouru les rues de la petite ville au chant de la Marseillaise. M. Pougeard-Dulimbert partit aussitôt de
Perpignan avec quelques compagnies du 20e de ligne et des hussards,
et arriva bientôt à Estagel. Une douzaine de personnes furent arrêtées et
placées sur des charrettes pour être transférées à Perpignan. A l’issue
de la ville, la route s’engage dans un terrain fort accidenté ; des
groupes nombreux s’y montrèrent, poussant le cri de vive la République !
vive la Constitution ! Un coup de feu fut, dit-on, tiré sur la troupe.
Celle-ci fit une décharge, deux hommes furent tués et quelques autres blessés.
M. Pougeard-Dulimbert fit aussitôt rentrer la colonne en ville. Ordre fut donné
aux habitants de fermer toutes les fenêtres, et menace faite de fusiller
quiconque paraîtrait armé ou serait surpris porteur d’armes cachées. Les rues se vidèrent en un instant, et le préfet
reprit sa marche qui ne fut plus inquiétée[3]. Une vive agitation se produisit également à
Collioure, à Elne, à Argelès, à Prades, mais elle se calma d’elle-même et
sans avoir jamais eu un caractère insurrectionnel. La répression n’en fut pas moins très-rigoureuse.
Le nombre des arrestations fut très-considérable, celui des déportations énorme.
On parla beaucoup de l’arrestation d’une dame Battle, dont le mari était en
fuite, et qui avait été arrêtée, disait-on, pour avoir refusé de révéler
la retraite de son époux. Cependant le « parti de l’ordre » dans
les Pyrénées-Orientales était tellement certain d’avoir échappé à de
graves dangers, qu’une épée d’honneur fut décernée à M. le préfet
Pougeard-Dulimbert, par souscription publique, comme un hommage à l’énergie,
déployée par lui contre les anarchistes. Le choix de la récompense paraîtra
sans doute un peu bizarre au lecteur, car l’affaire d’Estagel ne fut pas précisément
une bataille[4]. Le département de l’Aude, voisin de celui
des Pyrénées-Orientales, éprouva sur quelques points une très-vive
agitation, mais qui ne se manifesta par aucun fait notable. Il n’en est pas de même du département de l’Hérault. Nous avons déjà dit combien y était puissante l’organisation des sociétés secrètes. La résistance ne pouvait manquer d’essayer de se produire. A Montpellier, l’opinion était peu
favorable au Coup d’état, puisque Montpellier fut la seule des villes
importantes où le vote du 20 décembre ait donné un résultat négatif.
Cependant, la présence d’une garnison nombreuse et l’arrestation des hommes
les plus influents du parti démocratique, y maintinrent le calme matériel. Dès
le 3 décembre, en effet, MM. Digeon père et fils, Oscar Gervais, Auriol,
Lisbonne, Atger, Guiter, Rouzier-Joly, etc., étaient arrêtés au Jeu de Paume
et conduits à la Maison d’arrêt. La tranquillité de Montpellier influa
beaucoup sur celle de l’arrondissement. La ville de Béziers, chef-lieu d’un
arrondissement important, avait une société de secours mutuels, sous laquelle
se cachaient les centuries de Montagnards. Elle était présidée par un riche négociant,
M. Péret. C’était un homme d’un âge assez avancé et qui avait été
maire de Béziers en 1848. Il avait déployé une rare énergie pour le maintien
de l’ordre, au moment de la dissolution des ateliers nationaux de Béziers, et
sa conduite, dans ces difficiles circonstances, lui avait mérité la
reconnaissance des hommes de bien de tous les partis[5]. L’ardeur de la lutte entre le parti légitimiste
et le parti révolutionnaire avait pris à Béziers un caractère de violence
des plus menaçants. Un sinistre événement allait révéler quels dangers recélaient
l’ignorance et le fanatisme révolutionnaire de certaines fractions du peuple. Comme M. Péret, la plupart des hommes
influents du parti démocratique étaient des gens de coeur qui ne cherchaient
que le triomphe de leurs convictions politiques, et qui, au 4 décembre, ne
s’armaient que pour la défense de la loi. Mais seraient-ils assez forts pour
arrêter les forcenés qui s’étaient glissés parmi eux ? C’est le 3 décembre que M. Collet-Meygret,
sous-préfet de Béziers, reçut de son collègue de Narbonne communication de
la dépêche télégraphique annonçant la dissolution de l’Assemblée
nationale. Il la communiqua aussitôt au maire de Béziers, M. Lognos. Ils la
firent afficher en y donnant tous deux leur adhésion. Une agitation extraordinaire se produisit à
la lecture de cette pièce. M. Péret a raconté plus tard qu’il sortait du
bureau des contributions indirectes lorsqu’il aperçut les groupes qui
lisaient. Il s’approcha, et quand il en eut pris connaissance, il se sentit
saisi d’une profonde émotion. Engagé comme il l’était, il ne pouvait
reculer, et il frémissait à l’idée d’assumer la lourde responsabilité du
commencement de la lutte. En rentrant chez lui, il trouva sa maison déjà
pleine de centurions des sociétés secrètes venant chercher le mot d’ordre. Après une délibération presque publique, et
qui dura longtemps, on décida la résistance armée. Vous les affiliés furent
convoqués pour le lendemain matin. On devait sommer le sous-préfet de
protester contre le Coup d’Etat ou de se démettre de ses fonctions, et, en
cas de refus, appuyer la sommation les armes à la main. Les billets de
convocation furent adressés à tous les centurions. On en trouva, plus tard,
plusieurs exemplaires. Ils étaient signés de Péret, Coutelou, Marme, Sallèles,
Rédon, etc. On devait se réunir au cimetière Vieux, sur la route de Bédarieux. L’autorité était fort
mal renseignée sur ce qui se passait. Les débats du Conseil de guerre ont révélé
de curieux détails. Les nombreux agents que le sous-préfet et la municipalité
entretenaient dans les sociétés secrètes jouaient souvent double jeu. Ils
envoyaient ou faisaient des rapports insignifiants, pour toucher leur salaire,
et espionnaient l’autorité pour le compte du Comité directeur des
Montagnards. Le commissaire de police,
Mestre, qui déployait contre le parti révolutionnaire une ardeur extrême et
disait souvent : « qu’ils se montrent une bonne fois pour en finir ![6] »
M. Mestre, malgré tout son zèle, n’avait pu organiser une vraie
surveillance. — « J’avais un excellent agent. disait-il dans sa déposition ;
Péret me l’enleva en lui donnant trois cents francs d’augmentation ;
depuis lors, il m’espionna pour le compte des démagogues. » Ni commissaire de police,
ni chefs militaires, ni sous-préfet, ni maire ne furent prévenus d’une prise
d’armes qui était le secret de quatre mille personnes. La sécurité des
autorités fut telle que, selon l’observation du président du Conseil de
guerre, si les insurgés n’eussent eu la naïveté d’envoyer leurs délégués
à l’avance, les autorités étaient comme prises au piége. La garnison de Béziers était assez considérable :
un fort bataillon d’infanterie, deux pièces de canon et deux escadrons de
hussards. Mais, comme nous l’avons dit, le 4 au matin, l’autorité sans méfiance
se réveilla au bruit de l’insurrection. De minuit a six heures du matin, tous les
villages des environs de Béziers se levèrent en masse. Les décurions allaient
avertir leurs hommes, et tous ensemble se groupaient sans bruit sur quelque
point du village. Ni tambour ni tocsin qui pussent porter l’alarme. Les
paysans se réunissaient en silence et prenaient silencieux le chemin de Béziers.
Dans la ville, même caractère. Les hommes sortaient isolément ou par petits
groupes, sans bruit, sans désordre et se glissaient à la hâte vers le cimetière
Vieux. A six heures, le jour commençant à poindre,
la foule était déjà grande, bien près de trois mille hommes, sans compter
ceux qui arrivaient encore. On remarquait quelques vêtements bourgeois au
milieu de la foule des blouses et des vestes. Les hommes les plus influents semblaient être,
après Péret, Rédon, ancien condamné politique Coutelou, Marme, Sallèles,
artisans ou petits commerçants ; le tonnelier Jean-Jean, très-influent
dans la classe ouvrière ; un jeune homme ardent et enthousiaste, Salvan ;
Coeurdacier, tailleur de pierres de la Lorraine, devenu, à force de travail et
d’intelligence, entrepreneur capable et estimé, vrai démocrate, prêt à se
faire tuer pour sa cause ; Farret, cordonnier, homme d’intelligence et de
courage, qui, apprenant que l’on allait se battre, avait pris un fusil pour
marcher au premier rang. La police n’y manquait pas, pour marcher
avec l’insurrection, sauf à la trahir, si le vent tournait. On remarquait
surtout un douteux personnage, un bourgeois, nommé Brassous, ancien centurion
des Montagnards, soupçonné de trahison par eux, et qui était là, peut-être,
pour tirer profit de son double rôle[7]. La sommation au sous-préfet avait été écrite
à l’avance. On en donna lecture au peuple qui l’approuva. Cette sommation était ainsi conçue : « Au nom du peuple français, Le Président de la République ayant violé
la Constitution, le peuple rentre dans ses droits. En conséquence, vos
fonctions doivent cesser. En qualité de délégués du peuple, nous venons vous
remplacer. Délibéré en place publique, le 4décembre
1851. Le PEUPLE. » Les citoyens Rédon et Pujol, désignés pour
être délégués du peuple, partirent munis de cette pièce, et se dirigèrent
aussitôt vers la Sous-Préfecture. Les républicains étaient pleins de confiance
dans le succès. Des intelligences entretenues avec plusieurs des militaires de
la garnison leur faisaient croire que la troupe ferait cause commune avec eux.
Aussi ne préparèrent-ils aucun plan d’attaque. Les vieilles rues de Béziers,
tortueuses et étroites, barricadées et occupées par plusieurs milliers
d’hommes armés, auraient bloqué la garnison dans un réseau infranchissable.
Les insurgés crurent tant de précautions superflues. Leur excessive confiance
fit leur désastre. Le maire et le commissaire
de police, avertis par la rumeur publique, venaient d’arriver à la Sous-Préfecture
au moment où les deux délégués du peuple s’y présentèrent. Ils entrèrent sans
difficultés, et firent remettre la sommation au sous-préfet. M. Collet-Meygret
a, lui-même, raconté la scène qui suivit[8]. Il crut que la pièce
provenait de quelque saisie de police ; il sortit de son cabinet et se
trouva en face des délégués du peuple. — Qui êtes vous ?
Que voulez-vous ? leur dit le sous-préfet. — Nous sommes les délégués
du peuple, répondit Rédon ; il faut résigner, à l’instant même, vos
pouvoirs entre nos mains et vous retirer. — Je tiens mes pouvoirs
d’un gouvernement régulier, répliqua M. Collet-Meygret, d’une voix ferme
et calme, et je ne les céderai pas à une députation de l’émeute. — Vous comptez sur vos soldats, reprit Rédon.
Eh bien ! ils ne feront pas feu. Ils savent comme nous que la Constitution
est violée, que le peuple est rentré dans ses droits. Toute résistance est
d’ailleurs impossible. Nous sommes en nombre ; plus de dix mille hommes
se lèvent et sont prêts à marcher. —
N’aurais-je
que deux hommes avec moi, répondit le sous-préfet, que je n’hésiterais pas
à me faire tuer avec eux. Je m’adresse à votre conscience. A ma place,
agiriez-vous autrement ? Rédon ému resta quelques instants
silencieux. Puis, reprenant la parole : — Monsieur, le peuple va se présenter. Mais
avant, je veux vous dire une chose : vous êtes un homme d’honneur que
nous estimons tous, et dans un moment, je voudrais pouvoir mettre mon corps
entre une balle et vous[9]. Les délégués sortirent et revinrent au
cimetière Vieux. Les insurgés, informés de la réponse de M.
Collet-Meygret, se mirent en marche au chant de la Marseillaise. Ils formaient une longue et épaisse colonne. L’autorité militaire avait à peine eu le
temps d’expédier un piquet de cent hommes, commandés par le capitaine
Lehongre. Ce piquet venait d’arriver devant la Sous-Préfecture. Au devant se trouve une petite place irrégulière.
Le mur et la grille de la Sous-Préfecture forment un des côtés ; de
l’autre est la vieille cathédrale ; en face, des maisons ; de
l’autre côté, un carrefour, une petite place avec une fontaine. Le capitaine Lehongre avait disposé ses
soldats en deux sections : la première, en bataille le long du mur de la
Sous-Préfecture, l’autre perpendiculairement, appuyée à la cathédrale. Les insurgés débouchèrent par le carrefour,
pleins de confiance, les chefs en tête. Ils tenaient leurs fusils, la crosse en
l’air et criaient : Vive la ligne ! vivent nos frères ! vive
la République ! Le détachement, composé de jeunes soldats,
était singulièrement ému de ce spectacle. Les insurgés continuèrent d’avancer,
couvrant la petite place, s’approchant de plus en plus des soldats, les
engageant par leur cris, leurs gestes, à se ranger du côté du peuple. Le sous-préfet, le commissaire de police, le
capitaine Lehongre, parcouraient les rangs, exhortaient leurs hommes, les
raffermissaient. Les insurgés avançaient toujours. Les
soldats refoulés contre les murailles, livrés à une perplexité sans égale,
n’allaient plus pouvoir faire usage de leurs armes. — Commandez un feu de peloton, ou nous
sommes perdus ! dit le commissaire de police au capitaine Lehongre. Celui-ci fit faire deux pas en arrière et
cria : Joue ! feu ! L’empire de la discipline l’emporta sur
l’émotion. Les soldats abaissèrent leurs armes ; la décharge éclata,
foudroyante[10]. Près de soixante-dix hommes tombèrent morts
ou blessés. C’étaient les plus énergiques de la colonne populaire.
Jean-Jean était tué. Coeurdacier était blessé, Farret était tombé à côté
de lui. L’effet de cette décharge fut terrible. La
foule frappée d’une sorte de terreur panique, reflua dans les rues voisines
au milieu d’un affreux désordre. Cependant les plus braves se rallièrent et
revinrent à la charge groupés dans le carrefour autour de la fontaine. Une
vive fusillade s’engagea. Elle dura une demi-heure et coûta quelques hommes
à la troupe. Bon nombre d’autres républicains, songeant
trop tard aux barricades, dépavaient les rues. Le colonel de Montfort accourut
avec le reste de la garnison. Les insurgés pris en flanc se dispersèrent. La
cavalerie balaya au galop les rues non encore barricadées. Une heure après,
tout était fini. En ce moment venait de se passer une épouvantable
scène d’assassinat. Pendant que les vrais républicains tombaient devant la
Sous-Préfecture, des misérables assassinaient place Saint-Félix. Un avocat, appartenant à l’opinion républicaine,
M. Bernard Maury, allait au collège accompagné de son beau-père, M. Vernhes,
greffier du tribunal ; M. Bernard Maury allait chercher son enfant. Au moment où il arrivait sur la place Saint-Félix,
une affreuse clameur s’éleva du milieu d’un groupe de traînards de
l’insurrection. Aoussou-lo !
Aoussoo-lo ! s’écrient ces furibonds. M. Bernard Maury
est couché en joue ; il lève les bras en s’écriant : Mais je suis
des vôtres ! je suis républicain ! Les forcenés n’écoutent rien,
ils font feu sur lui. Il tombe percé de balles. Un misérable, le vieux
Cadelard, s’approche, tremblant, au dire de plusieurs témoins, et lui tire un
dernier coup à bout portant[11]. Au même instant, M., Vernhes est assailli. Un
coup de faux ouvre son crâne, un coup de fourche lui laboure les reins, il
essuie dix coups de fusil. L’arrivée des hussards mit fin à cette scène
de barbarie. M. Bernard Maury succomba,
le lendemain, à ses blessures ; M. Vernhes se rétablit après une longue
et douloureuse maladie. Les assassins, du moins ceux qu’on a connus,
appartenaient à la portion la plus ignorante et la plus pauvre du peuple de Béziers.
Aucun n’avait de mobile personnel de haine pour ses victimes. Cet odieux assassinat ne contribua pas médiocrement
à pacifier Béziers. La masse du peuple fut atterrée, et rentra désespérée
d’avoir donné l’occasion d’un semblable forfait. Cependant, tout danger n’était pas passé
pour l’autorité. L’insurrection, maîtresse de toutes les campagnes,
entourait Béziers d’un cercle menaçant. La ville était, pour ainsi dire,
bloquée, et cette situation se prolongea jusqu’au lundi. Pezénas, Servian, Florensac, Vias, Bessan,
Capestang, Marseillan, étaient en pleine insurrection, sans compter une foule
de villages. L’autorité se contenta provisoirement de veiller à la sûreté
du chef-lieu. L’insurrection avait éclaté dans ces
campagnes avec une unanimité formidable. Remarquons ce fait caractéristique-
Dans cette Jacquerie, les paysans ne
commirent aucun excès. Ni pillage, ni meurtre ne souillèrent les villages. L’assassinat de Béziers ne fut pas leur
oeuvre et n’eut pas d’imitateurs. On a souvent dépeint les paysans marchant sur
cette ville, munis de sacs de cuir pour emporter le butin. Le fait des sacs est
exact, mais l’accusation ridicule. Quiconque a mis les pieds dans le bas
Languedoc a dû le remarquer, le paysan de ce pays ne va nulle part, en voyage,
au travail, aux champs, au marché, sans le sac de cuir en bandoulière,
semblable à l’havre-sac de chasse ; à plus forte raison devait-il le
porter, alors qu’il lui servait de cartouchière. Plus nous avançons dans ce récit, plus la légende
de la Jacquerie de décembre s’évanouit. La petite et assez célèbre
ville de Pezénas fut gravement troublée. La bourgeoisie y était fort légitimiste
et le peuple tout affilié à la Montagne. Dès le 3, l’agitation y fut extrême.
Le village de Caux menaçant de s’insurger, la gendarmerie y arrêta huit
hommes qui furent conduits à Pezénas. Le lendemain, les ouvriers
de la ville, renforcés de plusieurs centaines de paysans, se portèrent en
armes sur la place de la Mairie. Le maire avait convoqué les gardes nationaux légitimistes;
une centaine s’étaient rendus à l’appel et gardaient la Mairie
conjointement avec une compagnie du 12e de ligne, capitaine Chambert. Quelques citoyens délégués
par le peuple se présentèrent à la Mairie, et imposèrent, comme conditions
de tranquillité, la délivrance des prisonniers, la consignation de la troupe
et de la gendarmerie dans leurs casernes et le renvoi des gardes nationaux armés. Le maire et le juge de
paix, M. de Saint-Christol, acceptèrent presque toutes ces propositions.
L’ordre se rétablit aussitôt. Quelques jours après, des renforts de troupes
arrivèrent, et cette fois l’autorité fit faire de nouvelles et beaucoup plus
nombreuses arrestations. C’est pendant cette journée
du 4 qu’un citoyen du « parti de l’ordre », M. Billière, fut
assailli pendant qu’il se rendait en armes à la Mairie. Il fut désarmé,
insulté et assez rudement maltraité, mais non blessé grièvement et encore
moins assassiné, comme on s’empressa de le publier. Capestang, chef-lieu de
canton, au sud de Béziers, fut le théâtre d’événements assez graves. Un citoyen d’un certain
âge, honnête et fort intelligent, nommé Maxime Chambert, et deux jeunes gens,
André Raux et Jean Pech, dit Grimal, y formaient le Comité directeur des
Montagnards. Ils avaient affilié à peu près toute la population ouvrière du
pays. Le bourg renfermait bon nombre de légitimistes, presque tous riches
propriétaires. La lutte politique y était fort vive. Des manifestations menaçantes
avaient eu lieu à plusieurs reprises. Toutefois, si l’on en juge par l’événement,
il y avait de part et d’autre, à Capestang, plus de forfanterie et de
bravades que de haine bien envenimée. C’est là qu’un perruquier montagnard
avait fait graver en légende autour de son plat à barbe : Citoyen... préparez-vous pour 1852 ! Au moment même où le
barbier savonnait leur menton, les affiliés avaient ainsi sous leurs yeux le
belliqueux avertissement. On ne dit pas si le même engin servait pour les
clients légitimistes[12]. Le 3, au soir, le mot d’ordre
d’insurrection arriva de Béziers, et fut aussitôt transmis au Comité.
Chambort fit décider qu’on n’irait pas à Béziers, qu’on se bornerait à
une insurrection locale. Le jeudi, tous les affiliés se réunirent
hors du bourg et y rentrèrent bientôt armés et nombreux. Le maire, M.
Saisset, essaya de s’opposer à leur entrée à la Mairie ; il ne put y réussir.
Le brigadier de gendarmerie Duval, qui était en ce moment à la Mairie, en
sortit par les derrières et courut à la caserne faire monter ses gendarmes à
cheval, pour marcher contre les insurgés. A peine fut-il arrivé sur la place,
que le peuple le coucha en joue. Le maire s’interposa pour éviter une
collision. Le brigadier allait céder à ses instances, lorsqu’un insurgé fit
feu ; quinze ou vingt autres l’imitèrent. Le gendarme Cassan fut assez
grièvement blessé ; le brigadier et les autres furent légèrement
atteints de quelques grains de plomb. Ils s’empressèrent de rentrer à la
caserne, où ils ne furent, du reste, l’objet d’aucune insulte. La petite ville resta six jours à la discrétion
des républicains. Ils montèrent la garde et veillèrent au bon ordre pendant
tout ce temps, si bien qu’il ne se produisit pas le moindre excès. Tous les témoignages
entendus dans le procès des insurgés de Capestang sont unanimes sur ce point. Ceci n’empêcha pas
quelqu’un d’écrire à Paris que les insurgés, maîtres de Capestang, s’étaient
portés sur les maisons des principaux légitimistes, avaient assassiné les
propriétaires et pillé leurs demeures. Le grave Moniteur lui-même
enregistra la nouvelle, qui servit, avec tant d’autres aussi véridiques, à
grossir la légende de la Jacquerie de
1851. Le 10 décembre au matin une colonne
mobile, forte de deux cents hommes d’infanterie et de cinquante chevaux, se présenta
devant Capestang. Arrivé au pont de Trezille, le colonel de Montfort, qui
commandait, divisa sa troupe en deux détachements, qui cernèrent le bourg à
la faveur du brouillard. Les habitants ne firent aucune résistance.
Quelques-uns, qui essayaient de fuir vers la campagne, furent poursuivis à
coups de fusil. Le citoyen Raucoul fut tué et deux autres blessés[13]. Plus tard, le Conseil de guerre et la
Commission mixte firent leur oeuvre. La malheureuse bourgade fut décimée par
les déportations. [1]
Voir pour ces détails les pièces des procès
jugés en Conseil de guerre à Montpellier.
(Gazette des Tribunaux des mois d’avril, mai et juin 1852) [2]
Journal
des Pyrénées-Orientales. [3]
Journal des Pyrénées-Orientales.
Nous avons adopté le récit de ce journal, mais nous devons ajouter que les
habitants d’Estagel ont toujours prétendu qu’aucun coup de feu n’était
parti de leur côté. [4]
S’il faut en croire certaines rumeurs, la
souscription pour l’épée d’honneur de M. Pougeard-Dulimbert n’aurait
été rien moins que spontanée. On aurait usé de singuliers moyens pour
trouver des souscripteurs. [5]
M. Péret est mort en s’évadant de Cayenne. [6]
Déposition de M. Sabatier, secrétaire de la
Mairie, au procès des insurgés de Béziers, devant le Conseil de guerre de
Montpellier. (Gazette des Tribunaux,
avril et mai 1852.) [7]
Brassous, jugé en Conseil de guerre avec Péret
et autres, ne s’est pas trop défendu d’avoir rendu quelques services à
la police. [8]
Cette conversation est empruntée au Moniteur
du 24 décembre 1851. La déposition de M. Collet-Meygret au Conseil de
guerre l’a pleinement confirmée. C’est dire que nous laissons à
celui-ci la responsabilité d’un récit qu’il ne nous a pas été
possible de contrôler. [9]
Ceci, nous le répétons, est la version le M.
Collet-Meygret. [10]
On a dit, dans la plupart des récits, que les
soldats n’avaient fait feu que pour riposter à une décharge de quelques
insurgés ; ceux-ci, de leur côté, ont cru que des coups de fusil
avaient été tirés d’une maison voisine par des légitimistes voulant
amener ainsi la collision. La déposition
du capitaine Lehongre contredit ces deux allégations. « Quand
j’ai commandé le feu, je n’avais entendu encore aucun coup de
fusil », a dit cet officier au Conseil de guerre. (Voir la Gazette
des Tribunaux d’avril 1852, procès des
accusés de Béziers.) [11]
Quatre des accusés de ce crime ont été
condamnés à mort. Deux ont été exécutés à Béziers, Laurent
dit Choumac et Cadelard. [12]
Ce plat à barbe figurait parmi les pièces de
conviction au procès des insurgés de Capestang devant le Conseil de guerre
de
Montpellier. [13]
Voir, pour tous ces détails, le procès des
insurgés de Capestang devant le Conseil de guerre de Montpellier. (Gazette
des Tribunaux de mai et juin
1852) |
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