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La province en décembre 1851 Étude historique du coup
d’Etat par Eugène Ténot Chapitre VII Départements du Midi Basses-Alpes
et Vaucluse première partie
Le département
des Basses-Alpes est l’un des moins peuplés et des plus pauvres de France. Il
ne renferme aucune ville importante ; son chef-lieu Digne n’a pas six
mille âmes, et les sous-préfectures ne sont que de tout petits endroits. Ce
pays reculé avait été tout fait étranger, jusqu’en 1848, aux luttes
politiques. L’influence du clergé était prépondérante parmi ces populations simples
et religieuses. Par
quel étrange et subit entraînement ce pays se trouva-t-il des plus ardents à
accueillir l’idée républicaine ?
Il ne serait pas facile de l’expliquer d’une façon satisfaisante. Mais à
quelques causes qu’on l’attribue, le fait est positif. Cet état d’opinion
n’avait fait que s’accentuer de plus en plus jusqu’en 1851.
L’organisation secrète des Montagnards y avait été établie avec une rare
perfection. L’un des trois condamnés principaux du fameux complot de Lyon,
Longamazino, était de Digne. Il avait eu, sans doute, une grande part à
cette organisation. Toutefois, son arrestation n’avait nullement désorganisé
le parti. L’ancien maire de Manosque, Buisson, prit la direction supérieure
du département. Il avait tout préparé pour que le parti républicain se levât
en masse, à la première éventualité, et l’événement prouva que ses
mesures avaient été prises avec la plus grande habileté. On
a raconté que dans une réunion de délégués des sociétés secrètes à
Marseille, dans laquelle on ébaucha un plan de lutte pour 1852, Buisson aurait
dit : « Nous sommes prêts à marcher au premier signal; on peut
compter sur la levée en masse des Basses-Alpes. » A part quelques communes
isolées, le parti démocratique était en immense majorité parmi les ouvriers
et les paysans. Partout il avait pour chefs des hommes de la bourgeoisie,
auxquels leur position indépendante et leur éducation supérieure, donnaient
un ascendant considérable sur les masses populaires. Le parti réactionnaire
avait à peu près renoncé à la lutte, et l’administration se trouvait seule
en face de ces populations complètement hostiles. Au moment du 2 décembre,
le préfet des Basses-Alpes était M. Dunoyer. C’était un homme énergique,
très-hostile au parti républicain. Le procureur de la République, M. Prestat,
était plus particulièrement en butte à l’animosité des démocrates. Divers
procès politiques, dans lesquels ce magistrat avait déployé un zèle persécuteur
par trop excessif, le faisaient regarder par eux comme leur ennemi acharné. Le
sous-préfet de Forcalquier, M. Paillard, avait excité de non moins vifs
ressentiments. Son arrondissement était plus que tout autre travaillé par le
parti démocratique. Il renfermait Manosque, la ville de Buisson, et
l’influence de ce citoyen y était prépondérante. M. Paillard s’était épuisé
en efforts pour arrêter les progrès d’un parti qu’il croyait fatal à la
France. Prévoyant même le jour où la lutte se déciderait par les armes, il
avait essayé d’organiser à Forcalquier une garde nationale secrète, composée
de bourgeois réactionnaires[1]. Les
forces militaires, les seules donc sur lesquelles l’autorité pût compter, étaient
peu considérables. Il y avait un bataillon d’infanterie à Digne, une
compagnie au fort de la Seyne, une à Entrevaux, une à Sisteron, des gendarmes
et des douaniers. Les protestations républicaines
ont été réprimées dans des départements trois fois plus peuplés que les
Basses-Alpes, avec des forces aussi considérables ; mais en présence de
l’organisation formidable du parti démocratique, elles se trouvaient évidemment
insuffisantes. La
dépêche annonçant les décrets présidentiels arriva à Digne dans la soirée
du 3 décembre. Le préfet Dunoyer s’empressa de les publier en y donnant son
adhésion. Une
vive agitation se manifesta aussitôt dans la petite ville de Digne. Mais le
chef-lieu n’était pas le centre du parti démocratique, et sa faible
population y rendait l’agitation insignifiante. Toutefois, le préfet et le
procureur firent immédiatement arrêter M. Charles Cotte, avocat, et quatre
autres républicains influents. Cette mesure intimida la population. Le jeudi
fut calme. Mais le vendredi tous les courriers manquèrent, le samedi de même.
Digne était comme bloquée. Le bruit se répandit que toute la campagne était
en armes. Voici
ce qui s’était passé. L’arrondissement
de Forcalquier était le vrai centre de l’organisation secrète. C’était de
là que devait partir l’impulsion. Le
sous-préfet de Forcalquier avait reçu les dépêches de Paris, et en même
temps l’ordre de partir immédiatement pour Dunkerque où il était nommé
sous-préfet. M. Paillard connaissait l’état des esprits ; il ne se
trompa pas sur l’effet qu’allaient produire ces dépêches. Il crut
cependant devoir rester à son poste ; il ne partit pas. Il y avait quelque
courage à agir ainsi, en présence des dangers que son impopularité allait lui
faire infailliblement courir. Le soir même,
assez tard dan s la nuit, un agen secret vint l’avertir que Buisson, Escoffier
et quelques autres chefs des plus influents du parti démocratique, étaient réunis
en conseil, aux portes de la ville, dans une maison de campagne. Le
sous-préfet essaya de les faire arrêter ; il s’entendit avec le
substitut du procureur de la République, Paulmier, et ils se hatèrent de
prendre des mesures dans ce but. Il y avait en ce moment, de passage à
Forcalquier, un détachement du 25e de ligne. Le sous-préfet et le substitut
s’entourèrent de quelques soldats et se portèrent rapidement vers la maison
de campagne désignée. Mais les républicains étaient sur leurs gardes.
Lorsque les soldats escaladèrent les murs d’enclos, ils purent apercevoir
quelques hommes fuyant dans l’obscurité. On entra ; le propriétaire de
la maison fut trouvé seul et arrêté. Naturellement, il refusa de donner aucun
renseignement sur ce qui s’était passé chez lui. Dans
la journée du jeudi, l’anxiété, l’attente de graves événements avait
assombri la
petite ville de Forcalquier. On disait déjà
que le mouvement avait commencé dans les villages. C’était encore prématuré.
Il y avait, ce jour-là, foire à Mâne, petit bourg de l’arrondissement. La
foule de paysans qui s’y trouvaient y reçurent le mot d’ordre du soulèvement
que le Comité avait fixé au vendredi matin. Le
sous-préfet, qui voyait venir l’orage, retint la compagnie du 25e tout le
jeudi, mais il ne put obtenir l’ordre nécessaire pour la garder plus
longtemps. Elle partit le vendredi matin. Dans la
soirée du jeudi, M. Paillard fit tous ses efforts pour relever le moral des réactionnaires
de Forcalquier, et les engagea à s’unir à lui pour résister à
l’insurrection. Ce fut inutile. Le lendemain, une vingtaine se rendirent à la
Sous-Préfecture, mais bientôt, effrayés de leur petit nombre, ils se retirèrent
un à un, et laissèrent le sous-préfet seul avec le substitut. Pendant
la nuit, le tocsin avait sonné dans tous les villages de l’arrondissement.
Une première colonne formée dans la ville de Manosque, s’était mise en
marche sur Forcalquier, conduite par Buisson. Elle se grossissait en chemin de
nombreux contingents. A Mâne, elle rejoignit un rassemblement nombreux à la tête
duquel se trouvaient les citoyens Pascal, ancien instituteur, et Escoffier, de
Forcalquier, horloger, excellent républicain, aussi généreux que brave. A
onze heures du matin, le sous-préfet envoya
la
gendarmerie en reconnaissance sur la route de Manosque ; elle ne revint
pas. Les républicains l’avaient faite prisonnière. Vers midi, une avant-garde
de cent hommes armés déboucha en bon ordre sur la place. Le sous-préfet était seul
avec M. Paulmier, comme nous l’avons dit. Il fit barricader la porte de la
Sous-Préfecture, se revêtit de son uniforme et se plaça au balcon[2]. Le gros
des insurgés débouchait. Ce n’était pas cette foule tumultueuse et désordonnée
que nous avons si souvent décrite. On sentait ici l’organisation préparée
de longue main. Ces hommes s’avançaient avec ordre, assez bien armés, formés
en colonne serrée par sections, ayant chacune leur chef que l’on
reconnaissait à un brassard rouge. Escoffier,
à cheval, et sabre à la main, commandait : -
Montagnards, halte ! cria-t-il en
arrivant devant le balcon de la Sous-Préfecture. Les
insurgés s’arrêtèrent et firent face. Alors
Escoffier s’adressant au sous-préfet : —
Citoyen, dit-il, la Constitution
est violée ; l’insurrection est un devoir sacré pour tous, et vos
pouvoirs sont finis. Le
sous-préfet essaya de répliquer : —
Citoyens, on vous trompe. Le Président
maintient la République ; il a rétabli le suffrage universel, il fait
appel au peuple. Cette
interprétation du Coup d’État qui avait si bien réussi sur la population
ouvrière de Paris, n’eut aucun succès à Forcalquier. Il put à peine achever ces
paroles. Une tempête de cris couvrit sa voix : —
A bas ! rendez-vous ! résignez
vos pouvoirs. Plusieurs hommes le couchèrent en joue. M. Paillard découvrit sa
poitrine, et leur dit : —
Si vous êtes des assassins,
tirez, si vous l’osez ! Mais Buisson s’était déjà jeté au devant
d’eux, et leur avait fait abaisser leurs fusils. Cependant,
Escoffier reprenant la parole, cria : —
Au nom du peuple, je vous somme de descendre.
Déjà quelques hommes ébranlaient la porte à coups de hache. Le sous-préfet
avait montré une rare fermeté ; il lui était difficile de faire
davantage. Il descendit. Escoffier ordonna de le
conduire à la Maison d’arrêt. Un peloton, commandé par
un citoyen nommé Escerlin, l’escortait. Pendant ces incidents, un
certain désordre s’était mis parmi les insurgés, la plupart avaient rompu
leurs rangs. Lorsque le sous-préfet et son escorte furent à quelque distance,
un groupe de mauvais sujets, presque tous de Manosque, se rua sur l’escorte,
en criant : Mort à Paillard ! Des coups de sabre furent
dirigés contre le sous-préfet ; l’un des coups fendit son chapeau.
Escerlin fit noblement son devoir : il lutta pour défendre le
fonctionnaire. Un des coups de sabre dirigés contre M.Paillard, trancha la main
du républicain. Presque
à la porte de la prison, un jeune homme de Manosque, âgé de dix-huit ans,
nommé Tourniaire, atteignit le sous-préfet de la pointe de son sabre. M.
Paillard s’affaissa, presque évanoui, et fut transporté jusqu’à la Maison
d’arrêt. La blessure du sous-préfet,
quoique légère, le faisait souffrir beaucoup ; il ne tarda cependant pas
à reprendre ses sens[3].
Un charron, nommé Godefroid, l’un des plus ardents parmi les insurgés, avait
été ému en voyant la triste situation du sous-préfet, et s’était
constitué son protecteur plutôt que son gardien. M.
Paillard semblait désormais en sûreté dans la Maison d’arrêt, lorsqu’une
fausse alerte vint, de nouveau, mettre ses jours dans le plus grand danger. Le
bruit se répandit que les soldats du 25e, partis le matin,
revenaient pour délivrer le sous-préfet. Le
cri aux armes ! retentit ; les tambours battirent le rappel, et les
insurgés se rangèrent, de nouveau, en colonne. Escoffier se mit en tête et
prit rapidement la route de Digne pour marcher contre la troupe. Malheureusement
tous les insurgés n’étaient pas partis. Une centaine de traînards peu pressés
d’aller au feu, étaient restés à Forcalquier. Ils se ruèrent sur la
prison, et voulurent forcer le sous-préfet et le substitut à marcher avec eux
à la suite de la colonne. En vain, ce dernier et Godefroid leur exposèrent
l’état de faiblesse de M. Paillard ; la bande fut sans pitié. Il fallut
partir. A grand’peine Godefroid put-il obtenir que les deux prisonniers ne
seraient pas attachés. Le sous-préfet blessé ne se traînait que
difficilement, ses souffrances étaient extrêmes. Cependant
Godefroid et quelques autres républicains l’entouraient et le défendaient
contre toute nouvelle tentative de meurtre. Godefroid avait dit résolûment : —
Vous me tuerez avant d’attenter aux jours du sous-préfet. — Tu as beau faire et
beau dire, répondaient ces furieux, nous le pendrons, et c’est toi qui
tireras la corde. Godefroid,
sentant qu’il ne pourrait peut-être pas empêcher le crime qu’il redoutait,
envoya prévenir Escoffier de la cruelle situation de son prisonnier. A
l’embranchement du chemin de Manosque, Escoffier rejoignit, au galop, le
triste cortège. Sa présence suffit pour intimider la bande. Il reprocha à ces
hommes leur cruauté, et menaça de tuer de sa main celui qui ferait un geste
contre le sous-préfet. Il descendit de cheval, fit monter à sa place M.
Paillard, et l’accompagna jusqu’à la ferme la plus voisine. Le sous-préfet,
à bout de forces, s’évanouit en y arrivant. C’est là que deux hommes de
coeur, M. Duval, ingénieur, et M. Devaulx, officier en congé, vinrent
rejoindre le sous-préfet pour tenter de le protéger. Il
n’était pas encore hors de danger. Quand Escoffier se fut éloigné, on plaça
M. Paillard sur une charrette, et l’on se remit en marche. Les bandes qui
l’entouraient chantaient en chœur : Braves montagnards, Nous pendrons le Paillard. Le
dévouement de MM. Duval et Devaulx, l’énergie de Godefroid, et une nouvelle
intervention d’Escoffier, mirent un terme définitif à ces tristes scènes.
M. Paillard fut renvoyé libre et put arriver, quelques jours après, à Avignon[4]. Dans
cette journée du 5, l’insurrection éclata dans la majeure partie du département
avec un redoutable ensemble. Il n’y eut ni hésitations, ni délibérations.
Tout se leva. La bourgeoisie prit la part la plus active à ce mouvement.
Avocats, médecins, notaires, commerçants, propriétaires, partirent le fusil
sur l’épaule, en tête de chaque bande. Dans
les arrondissements de Forcalquier, Digne et Sisteron, il n’y eut guère de
famille de paysans qui n’envoyât quelqu’un de ses membres à
l’insurrection. Plus de trois mille hommes se réunirent à Forcalquier pour
marcher sur la Préfecture. C’est énorme proportionnellement à la faible
population de ces cantons. Un juge du tribunal de Forcalquier, M. Correnson, adhéra
à la résistance et se mit à la disposition du Comité républicain. Ce Comité,
qui fut laissé à Forcalquier pendant que le gros des colonnes républicaines
marchaient sur Digne, était présidé par M. Pascal. Celui-ci déploya une rare
énergie pendant les huit jours qui s’écoulèrent avant la réoccupation de
Forcalquier par les troupes. Sur la rive gauche de la Durance, deux républicains influents, M. Aristide Guibert, avocat, et M. Gustave Jourdan, ancien magistrat, partirent de Gréoulx, petit établissement thermal sur la limite des Bouches-du-Rhône, à la tête d’une centaine d’insurgés. Ils entrèrent à Valensolles, chef-lieu du canton, et s’y recrutèrent des contingents des villages voisins. De là, sans perdre de temps, ils remontèrent la grande route de Marseille à Digne. Quand ils traversèrent Oraison, le bourg était endormi, et leurs tambours, réveillant la population, firent accourir en armes une foule d’hommes à demi-vêtus. A la pointe du jour, ils arrivaient aux Mées, autre chef-lieu de canton. A chaque embranchement du chemin de nouvelles bandes venaient grossir leur colonne. Lorsqu’ils atteignirent Malijay, elle comptait dix-huit cents hommes. Un des contingents qui les
rejoignirent mérite une mention toute particulière : c’est celui du
village de Sainte-Croix. Le chef du mouvement républicain dans cette commune
avait été le curé, M. Chassan[5]. Dans l’arrondissement de
Sisteron, un garde général des eaux et forêts, révoqué récemment pour
opinions politiques, M. Aillaud (de Volx), quittait le village de Château-Arnoux
à la tête de toute la population valide. Il désarmait la
gendarmerie de Volonne et entrait bientôt à Sisteron. Une autre
bande venue d’un canton voisin du département des Hautes-Alpes, y arrivait en
même temps. La population même de la petite ville avait déjà pris les armes
à la voix de l’avocat Barneaud. Le sous-préfet s’était réfugié dans la
citadelle, sous la protection de la garnison qui l’occupait. Divers
journaux ont même raconté que les canons de la citadelle avaient tiré sur la
bande dauphinoise, au moment où elle passait le pont de la Durance. Le
samedi matin, Barneaud et Aillaud (de Volx) quittèrent Sisteron pour marcher
sur Digne, laissant à la Mairie une Commission révolutionnaire avec un détachement
armé pour bloquer la citadelle. La
partie méridionale du département, celle qui confine le Var, n’était pas
restée inactive. Riez, Mézel, Moustiers, s’étaient insurgés. Le docteur
Allemand et bon nombre d’autres démocrates, appartenant à la bourgeoisie,
s’étaient mis à la tête des paysans de ces cantons et marchaient aussi sur
Digne. La
tentative de meurtre contre M. Paillard fut un fait entièrement isolé ;
rien de semblable ne se produisit ailleurs. Une modération égale à l’énergie
déployée fut le caractère de cette insurrection. Ce soulèvement éclatant
partout à la fois, cette marche immédiate, sans hésitation ni tâtonnement, révèle
une organisation de longue date et un plan préconçu. Les autres départements
n’ont rien vu de semblable. Qu’on
se figure la situation de la ville de Digne, pendant ces deux jours. Adossée
aux montagnes qui la séparent du Piémont, elle n’a que deux grandes lignes
de communication avec l’intérieur de la France, la grande route de Marseille
et celle de Grenoble. Elles étaient coupées l’une et l’autre par les
colonnes d’insurgés. Dans cette absence de nouvelles autres que
celles du soulèvement général des campagnes, les bruits les plus alarmants
circulaient. On disait Paris en révolution, Lyon et Marseille insurgés, tout
le Midi en feu. Des
rassemblements se formèrent, le 5, pour demander la mise en liberté des
citoyens incarcérés la veille. Le préfet et le procureur de la République y
opposèrent un refus énergique. Le lendemain, samedi, les réclamations
recommencèrent plus vives et plus impérieuses. Le maire de Digne, M. Fruchier,
insista pour qu’on donnât satisfaction au peuple, seul moyen d’éviter une
collision imminente. M. Cotte et ses amis furent mis en liberté. Le peuple
manifesta sa joie par de bruyantes acclamations. Il n’y eut cependant aucun désordre.
Les émissaires qui arrivaient des campagnes recommandaient le calme aux
habitants de Digne, promettant l’arrivée prochaine des contingents des
cantons. Le
samedi matin, le bataillon d’infanterie de la garnison partit pour occuper la
position de Malijay. Ce village est situé au confluent de la Durance et de la
Bléone qui passe à Digne. C’était un point stratégique important. Les
routes de Marseille, de Forcalquier, de Sisteron à Digne s’y croisent. Les
bandes républicaines qui arrivaient par ces directions devaient y faire leur
jonction. Vers les dix heures du
matin le chef de bataillon, craignant d’être enveloppé par des forces immensément
supérieures, battit en retraite et revint à Digne. Dans la journée, les
insurgés se concentrèrent à Malijay; ils s’y organisèrent pour continuer
la marche sur le chef-lieu en remontant la vallée de la Bléone. Ils étaient déjà
au nombre de sept à huit mille. Au
retour du bataillon, le préfet passa en revue la garde nationale et la troupe
pour juger de leurs dispositions. Les soldats paraissaient tristes. La garde
nationale, au contraire, était pleine d’animation. Elle poussa des cris
enthousiastes de vive la République ! vive la Constitution ! et
d’autres encore plus significatifs. Dans
l’après-midi, elle se réunit de nouveau spontanément sur le pré de Foire
au chant de la Marseillaise[6]. La
situation était grave. Un
Conseil de guerre fut tenu. Le préfet proposa, dit-on, de se défendre à
outrance, et, au besoin, de se réfugier dans le fort de la Seyne avec la
garnison. M. Prestat appuya seul cet avis énergique. Le
major Chevalier, commandant la garnison, ne crut pas pouvoir exposer quelques
centaines de jeunes soldats démoralisés à être attaqués en rase campagne
par des milliers d’hommes enrégimentés par les sociétés secrètes et
commandés par des chefs que l’on savait énergiques. Il préférait rester à
Digne et se confiner dans la caserne où il se défendrait s’il était nécessaire. La défense de la Préfecture
fut ainsi abandonnée. Le préfet ne crut pas prudent de rester à Digne ;
il partit, le soir même, pour le fort de la Seyne, d’où il ne tarda pas à
gagner les Hautes-Alpes. Le procureur de la République fit de même et se cacha
chez un ami sûr[7]. Dès
neuf heures du soir, la ville était livrée à elle-même. Cependant la soirée
fut très-calme. Soit que le départ des autorités fut encore ignoré, soit
pour tout autre motif, Digne s’endormit comme si rien d’extraordinaire
ne se fût passé. A.
trois heures du matin, toute la population se réveilla au bruit des tambours et
au chant de la Marseillaise.
C’étaient
les douze à quinze cents hommes de Riez, Moutiers, Mézel, qui entraient par la
route du Var. Ils
occupèrent successivement la Mairie, le Palais de Justice, la Préfecture, placèrent
des postes partout sans le moindre désordre. Quand le jour se leva, la ville était
au pouvoir des républicains. La matinée fut employée à préparer des
logements et des vivres à la grande armée de l’insurrection, qui avait campé
à Malijay
pendant la nuit du samedi au dimanche. A
dix heures du matin, elle fit son entrée à Digne. Le spectacle était
vraiment extraordinaire. Cette multitude, persuadée que la France entière se
levait comme elle, rayonnait d’enthousiasme. Elle s’était pliée aux
allures militaires avec cette facilité si remarquable dans la race française.
Les hommes de chaque commune formaient une compagnie commandée par un chef
reconnaissable à son brassard rouge ; les cantons formaient des bataillons
ayant chacun leur commandant et leur drapeau. La blouse bleue avec la ceinture
rouge, le chapeau ou casquette avec la cocarde
de même couleur, étaient l’habillement général et donnaient une apparente
uniformité à la troupe. L’armement seul était pittoresque et varié. Les
vieux mousquets de garde nationale à baïonnette rouillée, les fusils de
chasse à deux coups dominaient, parsemés çà et là de carabines, de fourches
et de faux. L’ordre le plus surprenant régnait dans cette petite armée révolutionnaire. La
population de Digne s’était portée en foule à la rencontre des insurgés ;
elle les salua de ses vivats, émerveillée de ce curieux spectacle. Ils défilèrent
et allèrent se ranger sur le pré de Foire, en attendant avec patience qu’on
leur assignat des logements. Les journaux de Paris ont
fait un tableau effrayant de cette entrée des insurgés à Digne. — L’ordre
y règne.... comme dans une ville prise d’assaut, dit la Patrie.
Les
meurtres, les viols et le pillage ne sont pas oubliés. Quelque part on représente
Buisson, à la Mairie, demandant soixante-dix têtes. Il est assez curieux et
instructif de comparer à cela l’impression des habitants de Digne, pas des démocrates,
mais des partisans du Coup d’État. Le rédacteur du Glaneur des
Basses-Alpes,
écrivant
le 26 décembre, au fort de la réaction, racontait cette entrée dans un récit
peu bienveillant pour les républicains, et ne pouvait s’empêcher de dire
formellement : « L’ordre ne fut pas troublé un seul instant. » Digne est
une très-petite ville, et l’encombrement fut grand. Les édifices publics,
puis l’Évêché, le Grand Séminaire, reçurent un grand nombre d’insurgés ;
les autres logèrent chez les particuliers. Constatons
que ces huit à neuf mille hommes passèrent deux jours à Digne, maîtres
absolus de cette ville, et, ni un vol, ni une violence quelconque ne furent
commis. Ces jacques, ces vrais Jacques, — Ils étaient presque tous
paysans, — se montrèrent scrupuleusement honnêtes. Les chefs se hâtèrent
d’organiser l’insurrection. Un
Comité central de résistance se constitua sur-le-champ. Il
se composa des citoyens Buisson, de Manosque, président ; Charles Cotte,
de Digne ; Escoffier, de Forcalquier ; Aillaud, de Volx ; Pierre
Alhaud ; Aristide Guibert, de Gréoulx ; Gustave Jourdan ;
Barneaud, de Sisteron. Le
Comité s’installa à la Sous-Préfecture. Son premier soin fut d’entrer en
pourparlers avec le capitaine de gendarmerie et le major Chevalier, commandant
le bataillon de garnison. Les
quarante gendarmes concentrés à Digne furent désarmés ; le capitaine
seul obtint de conserver son épée. Le
major Chevalier conclut une capitulation dont voici les principales conditions.
La troupe conserverait ses armes et resterait consignée la caserne. Elle
s’engageait à vingt jours de neutralité. Les munitions qui se trouvaient à
la caserne devaient être partagées, et le commandant devait consigner entre
les mains du Comité les fonds appartenant à l’État, qui y avaient été déposés. Il s’agissait d’une
somme de quinze mille francs appartenant à la Recette générale[8]. Les chefs
du mouvement croyaient encore, sinon au triomphe de la République à Paris, du
moins à cette levée en masse du Midi, dont Marseille devait être la base.
Toutes leurs mesures n’avaient qu’un but : mettre les Basses-Alpes en
état de fournir leur contingent d’hommes et d’argent à la lutte terrible
qu’ils croyaient engagée. On va voir qu’à ce point de vue, ils continuèrent
à agir avec habileté et décision. Les caisses de la Recette générale,
des receveurs des contributions indirectes, des receveurs de l’enregistrement,
des douanes, etc., furent saisies et transportées à la Préfecture. Une circulaire fut adressée
dans chaque commune, prescrivant les mesures suivantes : Un Comité de résistance
de trois membres devait être élu, sur-le-champ, dans chaque chef-lieu de
canton et dans chaque commune. Les Comités communaux devaient correspondre avec
les Comités cantonaux, et ceux-ci avec le Comité central, à Digne. Toutes les
municipalités étaient dissoutes et les Comités avaient pleins pouvoirs. Tous
les juges de paix étaient révoqués et devaient être remplacés par le peuple
au suffrage universel. Les Comités communaux
devaient veiller au désarmement de toutes les brigades de gendarmerie non
encore désarmées. Le département étant comme en état de siège, les Comités
devaient faire arrêter tous les individus accusés de crimes, meurtres, vols ou
pillages ; les faire juger sans délai, et punir de mort les coupables. Ils
devaient lever les impôts, amasser des subsistances, faire partir tous les
jeunes gens valides qui n’auraient pas encore pris les armes. Les Comités
cantonaux devaient centraliser ces ressources et les diriger sur les points
indiqués par le Comité central. Les
Comités communaux devaient, en outre, veiller à la subsistance des familles
pauvres, dont les soutiens seraient en armes pour la défense de la République. Ces mesures reçurent un
commencement d’exécution dans un certain nombre de communes. Le
Comité central décida, en outre, qu’une solde suffisante serait donnée
à tous les hommes sous les armes, à charge de veiller eux-mêmes à leur
subsistance, et de payer tout ce qu’ils prendraient. Cette solde ne devait
cependant être fournie qu’aux citoyens pauvres. Les chefs de commune devaient
en dresser la liste et faire eux-mêmes la distribution. Il y eut deux paiements
de faits ; mais le registre sur lequel se trouvaient les reçus des chefs
de commune fut brûlé lors de l’évacuation de Digne, dans un but facile à
comprendre. La nuit du dimanche au
lundi fut fort tranquille, malgré la présence d’une masse d’insurgés supérieure
à la population entière de la ville. Le Glaneur
en
fait la remarque.
[1]
C’est
M. Paillard qui a révélé ce détail dans le procès Tourniaire au Conseil
de guerre de Marseille. [2]
Ces détails ont été donnés par
M. Paillard au procès Tourniaire. La conversation qui suit est
textuellement extraite de sa déposition. [3]
Le trait d’Escerlin a été
raconté par M.
Paillard au procès de
Tourniaire ; le sous-préfet ignorait le nom de son protecteur, et
c’est par la déposition de M.
Niel, huissier à
Forcalquier, que nous avons
appris qu’il se nommait Escerlin. [4]
Tous ces détails sont extraits de la déposition de M. Paillard au Conseil
de guerre de Marseille. Ajoutons que, sans lui, nous ne connaîtrions pas la
vérité sur ces événements. Les journaux du temps les avaient complètement
défigurés. Le Mémorial d’Aix
annonçait que M. Paillard avait été lâchement assassiné ;
un témoin très-digne de foi avait vu son cadavre étendu sur la route. Un
autre journal attribuait sa délivrance à la bravoure de la garde nationale
de Forcalquier, etc. C’est à M. Paillard lui-même que nous devons de
connaître la conduite honorable d’Escerlin, de Godefroid et
d’Escoffier. (Note
de la
première édition.) — J’ai quelque raison de croire que M. Paillard a un peu trop dramatisé le récit de ses aventures. Toutefois, en l’absence d’autre source de renseignements positifs, je conserve ma première version, extraite de sa déposition. [5] L’abbé Chassan se réfugia en Piémont, où il habitait encore il y a quelques années. [6] Glaneur des Basses-Alpes du 26 décembre. [7] Glaneur des Basses-Alpes du 26 décembre. [8] Le Glaneur est le seul journal qui ait fait connaître les actes du Comité insurrectionnel de Digne. Nous lui empruntons bon nombre de ces détails dont nous avons vérifié l’exactitude. |
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Association 1851 pour la mémoire des résistances républicaines |