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La province en décembre 1851 Étude historique du coup
d’Etat par Eugène Ténot Chapitre VII Départements du Midi Basses-Alpes
et Vaucluse deuxième partie
Pendant cette même nuit,
la petite ville de Barcelonnette avait eu son mouvement insurrectionnel. Barcelonnette
est située dans la haute vallée de la Durance, au pied des grandes Alpes.
Petit chef-lieu d’un tout petit arrondissement, elle semblait devoir, par sa
position isolée, échapper aux orages de la politique. Il n’en fut rien. L’ordre du Comité
central de résistance de Digne y arriva dans la nuit du dimanche. Les trois républicains
influents de l’endroit, Gastinel de Saint-Pons, Pascal Buff, et le libraire
André, étaient naturellement désignés pour former le Comité de résistance
cantonal. Ils se réunirent dans la nuit, et résolurent d’inaugurer leur entrée
en fonctions par l’arrestation immédiate des autorités. La
population de la petite ville était, du reste, tout à fait dévouée au parti
démocratique. A la pointe du jour, trois ou quatre cents hommes armés se réunissaient
sur la place et désarmaient, sans coup férir, les gendarmes et les douaniers.
Peu après, le sous-préfet, le procureur de la République et quelques autres
fonctionnaires étaient arrêtés et emprisonnés. La
chose se fit promptement et sans violences ; le Comité de résistance s’établit
à la Mairie, et l’ordre ne tarda pas à se rétablir. Un incident peu connu
faillit rendre sanglante cette petite insurrection. Il
y avait, sur la frontière du Piémont, un certain nombre de villages où
n’avait pas pénétré l’esprit révolutionnaire. L’autorité y avait
conservé tout son prestige ; la nouvelle de l’arrestation du sous-préfet
et du procureur y souleva les esprits. Quatre-vingts douaniers et deux ou trois
cents paysans formés en garde marchèrent sur Barcelonnette à la délivrance
des autorités. La nouvelle en arriva bientôt
à la ville républicaine, et y excita la plus vive irritation. La population
valide se leva en masse ; des dispositions de combat furent prises, et
l’on se prépara à une lutte acharnée. Le curé de Barcelonnette,
témoin de ces apprêts de guerre civile, voulut tenter d’arrêter
l’effusion du sang. Autorisé par le Comité de
résistance, il se rendit au devant des paysans. Il exhorta ces braves gens à
ne pas commencer une lutte fratricide et sans résultat possible, puisque les
destinées de la France se décidaient ailleurs. Il ne leur cacha pas qu’ils
allaient être obligés de livrer un rude combat, s’ils persistaient dans leur
dessein. Les paysans et les douaniers ne firent pas grande difficulté et regagnèrent
leurs villages. Cet
incident n’eut pas d’autre suite. A
Digne, la garde nationale s’était réorganisée dans la matinée du lundi, et
avait élu à l’unanimité le citoyen Baumé pour commandant. Peu
après fut présentée au Comité de résistance une adresse d’adhésion signée
de trois cent cinquante notables de la ville, dont beaucoup, dit-on,
appartenaient au « grand parti de l’ordre[1]. » C’est
encore dans cette matinée que le Comité de résistance rendit, à la
sollicitation des paysans, un décret abolissant l’impôt des boissons. L’acte
était peu légal, mais il était fort habile, au point de vue révolutionnaire.
Pour beaucoup de paysans du Midi, la diminution effectuée de l’ impôt du sel
et l’abolition promise de celui des boissons étaient les deux grandes raisons
qui les attachaient à la République. Les insurgés
se livrèrent à une joie naïve. Des farandoles célébrèrent le décret.
L’impôt aboli, il fallait en effacer les traces. Les plus animés voulurent
faire un feu de joie avec les registres des droits-réunis. Le Comité de résistance
leur en donna la permission. L’auto-da-fé
fut célébré sur le pré de Foire. C’est là le seul incendie allumé par
les jacques. L’ordre
ne fut pas plus troublé que la veille. Un
meurtre avait été commis aux environs de Malijay. Le juge d’instruction fut
mandé au Comité de résistance, et invité à commencer l’information comme
en temps ordinaire. Cependant
le Comité recevait les nouvelles les plus funestes pour la cause républicaine.
Il apprenait successivement la pacification complète de Paris et la tranquillité
des principales villes de France. Marseille, surtout,
sur laquelle les républicains des Basses-Alpes avaient compté, non-seulement
n’était pas au pouvoir du peuple, mais ne s’était pas même
insurgée. Sur
le soir, un avis sûr arriva, annonçant la marche sur Digne du colonel Parson,
parti de Marseille, avec, le 14e léger. Cette
nouvelle surtout était grave. L’autorité devait être bien rassurée,
puisqu’elle détachait de Marseille des troupes contre les départements
voisins. Les membres du Comité sentaient leur insurrection réduite à
l’impuissance ; et, en même temps que la douleur de la République et de
la liberté perdues, ils ressentaient, sans doute, le regret d’avoir
inutilement exposé la fortune, la liberté et la vie de tant de milliers
d’hommes. Fallait-il
continuer la résistance ? Il semble que le parti le plus raisonnable était
de se dissoudre à l’instant, et de ne pas prolonger une lutte sans but. La
majorité du Comité en décida autrement. Plusieurs pensèrent, sans doute, que
la défaite du parti démocratique n’était pas assez certaine, et tous
sentirent certainement beaucoup de répugnance à paraître céder sur la seule
nouvelle d’une troupe envoyée contre eux. Le
Comité décida donc qu’une colonne se porterait à la rencontre du 14e
léger et lui disputerait le passage. Une
proclamation annonça au peuple qu’une colonne de troupes s’avançant par la
route de Marseille, il fallait marcher à sa rencontre. La
masse qui ne savait pas tout, se montra pleine d’ardeur. Les tambours
battirent le rappel ; les sections désignées pour marcher se formèrent
en bon ordre. A sept heures du soir, cinq à six mille hommes s’ébranlèrent
et partirent, pleins d’enthousiasme, au chant de la Marseillaise. Gustave
Jourdan, Buisson, Aillaud (de Volx), Cotte, Escoffier étaient avec eux.
Quelques autres membres du Comité étaient restés à Digne avec le reste des
insurgés. Le
mouvement du colonel Parson sur Digne n’était pas isolé. Dès
le samedi, le général Becquet, commandant la division militaire de Marseille,
s’était disposé à profiter de la tranquillité qui régnait dans cette
grande ville pour étouffer les mouvements de résistance des départements
voisins. Les nouvelles du Var et des Basses-Alpes devenant de plus en plus
graves, il résolut de faire marcher, sans retard, sur ces deux foyers
d’insurrection. Le
colonel Parson fut envoyé le premier avec un fort bataillon du 14e léger ;
il avait ordre de pousser jusqu’à Digne, par la route ordinaire qui suit la
rive gauche de la Durance. On
ignorait encore, en ce moment, la prise de la Préfecture par les républicains. Le
colonel de Sercey dut aller par Brignoles et Barjols, opérer contre les démocrates
du Var, et entrer ensuite dans les Basses-Alpes. Le colonel Vinoy dut marcher également
sur ce département en traversant celui de Vaucluse. D’autres troupes étaient
tenues en réserve. De
son côté, le préfet Dunoyer, arrivé à Gap, avait pu disposer d’un
bataillon ; il allait descendre sur Sisteron, et prendre à revers les
insurgés. Ce mouvement concentrique
ne pouvait manquer d’écraser l’insurrection. Le
colonel Parson partit, un jour à l’avance, sans artillerie, et avec quelques
gendarmes pour toute cavalerie, s’enfonça résolument dans les Basses-Alpes. Le
lundi soir, il arriva jusqu’à Oraison. Le mardi matin, il reprit sa marche en
avant. Sa
position était un peu aventurée. A plus d’une étape du colonel de Sercey et
du bataillon du 21e, qui marchait pour l’appuyer, il aurait pu être
écrasé par le gros des insurgés avant d’être secouru. Mais le colonel,
plein de mépris pour des bandes sans organisation ni discipline, ne s’inquiétait
guère d’une pareille éventualité. Le
mardi, donc, son avant-garde arriva aux Mées, gros bourg à une lieue de
Malijay, et y fut reçue à coups de fusil. Elle se replia rapidement, et le
colonel, surpris de l’audace des insurgés, se porta aussitôt vers le bourg. Les insurgés,
comme nous l’avons vu, avaient quitté Digne, la veille au soir. Cette marche
de nuit, par un froid glacial, avait été terrible. L’enthousiasme, qui
animait les bandes au départ de Digne, s’était éteint par degrés. Les
mauvaises nouvelles circulaient dans les rangs; la réflexion venait, et l’on
se disait que les affaires allaient mal, puisqu’on avait pu si tôt envoyer
des troupes de Marseille. Beaucoup de payans désertèrent durant la marche, et
la colonne arriva bien diminuée à Malijay. Des
feux de bivouac allumés aux abords du village permirent d’achever cette nuit
un peu moins péniblement. Lorsque le jour se leva, les insurgés, partis plus
de cinq mille, n’étaient guère que trois mille cinq cents ou quatre mille
hommes. Il est vrai que ceux-là étaient les plus résolus et les mieux disposés. Malijay est un point
important ; on avait songé d’abord à y attendre la troupe. Quelqu’un
signala comme excellente la position des Mées, située, une lieue plus en
avant, sur la route de Marseille. On alla l’occuper. La grande route avant
d’arriver aux Mées est serrée entre la Durance et des hauteurs escarpées.
Elle forme ainsi une sorte de défilé fermé par le bourg et difficile à
forcer s’il est défendu avec quelque résolution. C’est là que se posta la
petite armée insurrectionnelle. Une partie occupa fortement le bourg ; le
reste prit position sur les hauteurs dominant la route. Le garde général des
eaux et forêts, Aillaud (de Volx), semble avoir dirigé ces dispositions des
insurgés. Le colonel Parson ne les
supposant pas capables de tenir contre la ligne, ordonna l’attaque. Les premiers détachements
républicains se replièrent après quelques coups de feu ; mais la troupe
parvenue à l’entrée du défilé, se trouva en présence d’obstacles
insurmontables. Le colonel Parson consentit à parlementer. Plusieurs membres du
Comité de résistance vinrent à lui et proposèrent une suspension d’armes.
A la suite d’une discussion sur laquelle nous n’avons que peu de détails,
les parlementaires furent saisis et conduits prisonniers à la queue de la
colonne. La troupe
recommença, sinon à attaquer, du moins à tâter la position des républicains.
Ceux-ci firent la meilleure contenance. Une
compagnie d’infanterie s’engagea dans un sentier qui conduisait au-dessus
des crêtes occupées par les insurgés. Le succès de ce mouvement allait
permettre une attaque vigoureuse sur le bourg. La compagnie, assaillie à
l’improviste dans un chemin creux, fut surprise, rompue et dispersée,
laissant le capitaine, le sous-lieutenant et une vingtaine de soldats entre les
mains des républicains. Ces prisonniers, conduits au bourg des Mées, furent un
instant menacés. Quelques
furieux se jetèrent sur les deux officiers et menacèrent de les fusiller.
Aillaud (de Volx) les arracha de leurs mains et les préserva de toute violence[2]. Cet échec compromettait la
petite colonne de troupes. Le colonel Parson ne s’obstina pas à enlever une
position aussi forte et bien défendue, il relâcha les parlementaires arrêtés
et battit en retraite. Il rétrograda, le soir même,
jusqu’à Vinon sur le Verdon, petite ville du Var à la limite des trois départements
des Basses-Alpes, Bouches-du-Rhône et Var. Les pertes étaient de part et
d’autre de quelques hommes tués et blessés. Les
soldats avaient déployé leur bravoure ordinaire. On raconte que l’un
d’eux, les deux poignets percés d’une balle, ne voulut pas abandonner son
arme et eut la
force de rejoindre ses camarades en serrant son fusil contre sa poitrine avec
ses bras mutilés. On dit aussi que parmi les
républicains, la compagnie de Sisteron, commandée par le citoyen Férédoux, déploya
beaucoup de résolution. C’est dans la soirée qui
suivit cette affaire que les républicains décidèrent la cessation de la résistance. L’inutilité de la
prolongation de la lutte était désormais évidente. Les chefs connaissaient la
marche de forces nouvelles dirigées contre eux ; ceux qui avaient voulu
combattre pouvaient être satisfaits ; s’ils se dispersaient, c’était
après un succès et non après une déroute. Tous se séparèrent donc pour
regagner leurs foyers ou pour se soustraire aux poursuites inévitables de
l’autorité victorieuse[3]. Aillaud (de Volx), seul, ne
consentit pas à poser les armes. Il s’entoura de quelques centaines
d’hommes armés, traversa la Durance et se dirigea vers les montagnes de
l’arrondissement de Forcalquier. Les
membres du Comité restés à Digne quittèrent cette ville de leur côté, en
congédiant les insurgés qui y étaient encore demeurés. Ce jour-là, 10 décembre,
le préfet Dunoyer entrait à Sisteron sans résistance avec le bataillon
qu’il amenait de Gap. Le Comité de résistance de Sisteron ne s’enfuit pas
et fut arrêté à l’Hôtel-de-Ville. M. Dunoyer séjourna à Sisteron le 11,
et arriva, le lendemain, à Digne. Tout y était rentré dans
le calme le plus absolu. Les
colonels Parson et de Sercey avaient opéré leur jonction, le 11 ; ils
remontèrent lentement la Durance avec quinze cents hommes d’infanterie, des
hussards et du canon. Ils arrivèrent à Digne le 13. Manosque
avait été occupée, le 10, par un bataillon du 21e. Le colonel
Vinoy venant d’Avignon, déboucha sur Forcalquier, le 12. De là, cet officier
se dirigea rapidement à la poursuite d’Aillaud (de Volx), pour détruire le
dernier rassemblement armé. Aillaud
avait passé la nuit du 12 à Fontienne ; le 13, il était à Saint-Étienne-les-Orgues,
au pied des montagnes de Lure. La
petite ville de Saint-Étienne-les-Orgues était passée, en quelques jours, par
d’émouvantes péripéties. La Patrie et beaucoup d’autres journaux
après cette feuille, ayant raconté que le canton de Saint-Étienne avait été
saccagé, la ville pillée, les dames de quelques
notables
principaux violées, etc., il n’est pas
inutile d’entrer dans quelques détails. Nous empruntons le fond de
notre récit au Glaneur des Basses-Alpes du 26 décembre, qui reproduit
la lettre d’un réactionnaire de l’endroit, témoin oculaire des faits. Le
dimanche, 7 décembre, le bruit se répandit dans le bourg que la troupe et les
autorités avaient réoccupé Forcalquier. Le fait était faux ; mais la
nouvelle suffit pour relever le courage du « parti de l’ordre »
qui était en majorité dans le bourg.
Quelques heures après, une estafette insurgée arriva de Forcalquier, apportant
une proclamation du Comité de résistance de cette ville qu’il se mit en
devoir d’afficher. Le
maire de Saint-Étienne, M. Tardieu, alla droit à cet homme, et demanda de quel
droit il affichait un placard séditieux. L’insurgé répondit
qu’il avait reçu ordre de le faire. — Eh bien ! moi, j’ai ordre de
le déchirer, repartit le maire. Et, joignant l’action à
la parole, il lacéra la proclamation. L’insurgé
remonta à cheval et s’éloigna en disant que M. Tardieu et les réactionnaires
de Saint-Étienne se repentiraient bientôt de cette audace. Le
soir même, on apprit la fausseté de la nouvelle du rétablissement de
l’ordre à Forcalquier, et l’on trembla au souvenir de la menace faite par
l’insurgé. Le départ de presque tous les démocrates de la contrée pour
Digne aurait bien rendu la résistance facile, mais nul n’osa même y songer. Le lendemain, un détachement
d’insurgés armés, envoyés par Pascal, le président du Comité de
Forcalquier, arriva à Saint-Étienne. Le chef se rendit à la Mairie et fit
publier à son de trompe l’ordre à tous les habitants de venir remettre leurs
armes et munitions, sous les peines les plus sévères. On obéit. Cela
fait, le même chef prononça la révocation du maire et
installa pour le remplacer une Commission révolutionnaire composée de quelques
démocrates de l’endroit. Pendant
que cela se passait à la Mairie, deux individus de Saint-Étienne, les nommés
Gendron et Chauvin, dit le Glaneur, ennemis personnels du maire, trouvant
l’occasion propice, entrèrent chez M. Tardieu, et se livrèrent à la dévastation
la plus complète. Glaces, meubles, pendules, vêtements, tout fut brisé, sali
ou lacéré. Le
chef insurgé, averti aussitôt de ces excès, accourut avec ses hommes. Les
deux coupables, pris sur le fait, furent arrêtés, enchaînés et conduits à
la prison de Forcalquier. Le chef du détachement républicain, en partant,
avait annoncé qu’ils seraient fusillés le lendemain, ce qui n’eut pas
lieu, fort heureusement, du reste. Deux
jours se passèrent fort tranquilles. Le mardi, le bruit se répandit que
l’insurrection était défaite et la ville de Digne évacuée. Le « parti
de l’ordre » releva la tête. On
reprit les fusils déposés à la Mairie, on s’organisa en garde civique, on
fit des patrouilles, on arrêta même quelques hommes revenant des Mées. Le
12, au soir, nouvelle et affreuse panique. Aillaud (de Volx) approchait,
disait-on, avec une bande exaspérée et avide de tirer une éclatante vengeance
de ces exploits réactionnaires. Un
insurgé de sa troupe arriva, en effet, et somma la municipalité de se rendre
à discrétion. La garde civique remit ses armes à la Mairie, et chacun
attendit en tremblant. Le
13, au matin, Aillaud entra avec trois à quatre cents hommes. Il passa
vingt-quatre heures à Saint-Étienne-les-Orgues, et, dit le
Glaneur des
Basses-Alpes : « Par
une protection visible du ciel, il ne commit aucun excès ni aucunes représailles
et se borna à exiger des vivres et du bois qui lui furent fournis abondamment. » Tel
est l’exact récit des pillages et des viols de Saint-Étienne-les-Orgues. Le
14, au matin, le colonel Vinoy arriva à la tête d’un millier d’hommes de
toutes armes. Aillaud s’était jeté dans la montagne de Lure avec ses
derniers compagnons. Trois
républicains, deux étrangers au bourg et un de Saint-Étienne, furent faits
prisonniers et fusillés sur-le-champ. Ce dernier se nommait Gaubert dit Béguin.
Deux autres avaient été massacrés de même, de sang-froid, entre Fontienne et
Saint-Étienne[4]. Nous regrettons vivement de
ne pas connaître les noms de ces obscures victimes de la cause républicaine. Une
colonne mobile fouilla la montagne. Trois républicains
furent encore fusillés. Aillaud (de Volx), servi par sa connaissance des lieux,
et par une audace et une agilité surprenantes, échappa à toutes les
poursuites. Un jour, le lieutenant Franck et son détachement le surprirent ;
il échappa sous leurs coups de fusil. Un autre jour, serré de près par les
voltigeurs du 54e, il franchit, dit-on, un précipice devant lequel
s’arrêtèrent stupéfaits les plus agiles des soldats. Dans
le courant de janvier, Aillaud (de Volx), abandonné de ses derniers compagnons,
traqué comme une bête fauve, chassé par la neige, posa enfin son fusil. Il se
déguisa, se procura un faux passeport sous le nom de Luc, traversa toute la
Provence, et fut arrêté à Marseille, au moment de s’embarquer pour l’étranger.
Il fut traduit devant un Conseil de guerre et condamné à la déportation. Il
est mort à Cayenne. Le malheureux républicain laissait, nous a-t-on dit, une
veuve et six enfants. Le
15 décembre, Barcelonnette, le dernier point de France insurgé, fut occupé
par le préfet Dunoyer à la tête de quelques compagnies d’infanterie. La
grande insurrection des Basses-Alpes était finie. Il n’y avait plus qu’à réorganiser
le pays. Ce
ne fut pas sans peine qu’on reconstitua les municipalités. A
Forcalquier, M. Bavoux, avocat de Marseille, envoyé comme sous-préfet
provisoire, trouva les plus grandes difficultés. Personne ne voulait accepter
de fonctions publiques. On
va voir par un récit emprunté au Mémorial d’Aix de
quelle façon, au moins originale, M. de Sercey reconstitua la municipalité de
Château-Arnoux, le village qu’habitait Aillaud (de Volx). « La
colonne de M. de Sercey arrive à la commune de Château-Arnoux. Le commandant
demande le maire. On lui répond qu’il est parti avec tous les hommes valides
du village rejoindre les insurgés. Il demande l’adjoint, les conseillers
municipaux. Ils étaient tous également partis. Il fallait pourtant au chef de
l’expédition une administration quelconque pour délivrer des billets de
logement et préparer des vivres à la troupe. M.
de Sercey avise un habitant sur la place, d’une tournure assez convenable. — Approchez, lui dit-il,
je vous nomme maire. —
Monsieur le colonel, vous me faites beaucoup d’honneur ; mais dans les
temps où nous vivons, je ne veux pas d’un emploi aussi périlleux. Un
second, puis un troisième indigène de Château-Arnoux, refusent pareillement,
et s’excusent en faisant valoir les mêmes motifs. M.
de Sercey n’y tient plus ; il fait avancer quatre hommes et un caporal. —
Allez à la Mairie, enfoncez les portes, installez Monsieur, dit-il, en désignant
le dernier récalcitrant, sur le fauteuil de maire ; s’il fait la moindre
résistance, qu’il soit fusillé à l’instant. Le
pauvre maire malgré lui dut s’exécuter en présence d’arguments aussi irrésistibles.
Un arrêté de nomination fut aussi vite improvisé qu’un magistrat municipal.
On lui fabriqua un adjoint et un Conseil municipal par le même procédé expéditif
et militaire. Et voilà comme quoi la
commune de Château-Arnoux est dotée d’une municipalité qui ne pactisera
plus avec les ennemis de l’ordre. » L’état
de siége fut appliqué avec toute sa rigueur. Le nombre des arrestations fut
immense et celui des condamnés à la déportation approcha de mille, chiffre énorme
pour un département aussi peu peuplé. Le désarmement de la population fut exécuté
de la façon la plus complète[5].
La terreur fit son oeuvre, comme dans le Var. Dans certaines communes, les bras
manquèrent pour les travaux des champs. La déportation et l’exil avaient
littéralement dépeuplé ces villages. Le
colonel Fririon, commandant de l’état de siège, publia divers arrêtés
analogues à ceux que nous avons déjà cités ailleurs. Une
circulaire déclara complices de l’insurrection ceux qui donneraient asile aux
insurgés fugitifs ou leur fourniraient des secours en vivres ou en argent. Une
autre annonça la mise sous séquestre des biens de tous les insurgés fugitifs
qui ne se rendraient pas dans le délai de dix jours. Une autre encore arrêta
que des garnisaires occuperaient les maisons et seraient nourris aux frais des
fugitifs, jusqu’au moment où ils se seraient constitués prisonniers. L’ordre
se rétablit donc, et la tranquillité fût bientôt complète. Le vote du 20 décembre
fut encore plus remarquable dans les Basses-Alpes qu’ailleurs. Il n’y eut
pas même sept cents suffrages négatifs, et les abstentions ne furent guère
plus nombreuses qu’a l’ordinaire. Nous
allons terminer ce chapitre par le récit rapide des troubles qui agitèrent le
département de Vaucluse[6]. Ce
département, longtemps célèbre par son exaltation royaliste et catholique, était,
en 1851, l’un des plus ardents pour la cause démocratique. Cependant, bien
que les passions y fussent vives et les idées exaltées, il ne s’y produisit
qu’une tardive insurrection qui semble avoir été le contre-coup de celle des
Basses-Alpes. Ainsi,
Avignon resta calme pendant les cinq premiers jours qui suivirent les événements.
Orange fut fort agitée, mais ne s’insurgea pas. Un rassemblement entra, le 4,
à la Mairie, et essaya d’envahir la Sous-Préfecture ; il fut dispersé
sans peine par une charge du 11e dragons. Les
nouvelles reçues de Paris, Lyon et Marseille paraissaient avoir assuré la
tranquillité, lorsque l’insurrection éclata, le dimanche 7 décembre, à
Apt, sous-préfecture limitrophe des Basses-Alpes. Une
petite bande venue de Forcalquier, dit le général d’Antist dans son rapport,
entra à Apt dans la journée du dimanche, s’empara des autorités et de la
gendarmerie. Le tocsin sonna : tous les villages voisins se levèrent en
masse. Le soir, il y avait plus de deux mille insurgés réunis. Les chefs résolurent de
marcher immédiatement sur Avignon. La distance est grande d’Apt à Avignon ;
c’est
le département de Vaucluse à traverser dans sa longueur. Ils se mirent en
marche. Le lendemain, le général d’Antist, prévenu de ce mouvement, envoya
contre les insurgés une petite colonne de trois compagnies de ligne et de
cinquante hussards. Cette colonne avait dépassé Lisle, chef-lieu de canton, à
quelques lieues à l’est d’Avignon, lorsqu’elle se trouva en présence des
insurgés. Leur
nombre avait énormément grossi. Le tocsin sonnait dans tous les villages des
montagnes du Luberon, petite chaine parallèle à la Durance. Des bandes armées
accouraient de toutes parts. La colonne eût été compromise en essayant
d’arrêter un pareil débordement. Elle se replia sur Avignon. Les
insurgés entrèrent à Lisle triomphant de leur facile victoire. La
garde nationale de cette petite ville avait fait mine de s’armer pour la défense
de l’autorité ; les insurgés s’emparèrent de ses fusils et de son
drapeau. La
colonne de troupes en retraite tomba au milieu de groupes épars d’Avignonnais
qui quittaient la ville pour rejoindre les insurgés. On échangea quelques
coups de feu, et la troupe fit un certain nombre d’arrestations. Les
insurgés avaient couché à Lisle. Le lendemain, la plupart des chefs, découragés
par les nouvelles qu’ils recevaient de tous côtés, comprirent l’inutilité
de leur tardive insurrection, et ordonnèrent la retraite. Quelques bandes restèrent
cependant aux environs de Lisle. Le général d’Antist résolut de les
enlever. Le 10, après
midi,
un détachement de cinquante fantassins partit en omnibus pour Carpentras, suivi
d’un escadron de hussards. Le commandant de France dirigeait cette petite expédition. Il
s’établit à Carpentras, comme pour y passer la nuit. A onze heures du soir, il
partit pour Lisle, où un millier d’insurgés étaient encore dans la journée.
Lorsqu’il arriva, ce rassemblement avait quitté la ville depuis deux heures.
Apprenant alors qu’une autre bande se trouvait vers
Cavaillon, le commandant résolut d’aller la surprendre. Il marcha toute la
nuit, fit en route deux ou trois prisonniers qui furent fusillés sur-le-champ.
A la pointe du jour, il tomba à l’improviste sur une bande qui fut surprise
et dispersée sans grande résistance. Le
mercredi, le colonel Vinoy partit avec un fort bataillon du 54e, deux
escadrons de hussards, et vingt-cinq gendarmes. Il rétablit les-autorités
à Apt, et entra dans les Basses-Alpes où nous l’avons vu poursuivant Aillaud
(de Volx)[7]. Le département de Vaucluse fut mis en état de siége. On y fit un nombre considérable d’arrestations; un homme fut tué à Courthezon en essayant de fuir devant la troupe[8]. Vaucluse fournit aussi son contingent à la déportation et à l’exil. Le chiffre exact est inconnu, mais il dut être considérable. [1] Glaneur du 26 décembre. [2] C’est le capitaine fait prisonnier qui a déposé de ce fait au procès d’Aillaud (de Volx) devant le Conseil de guerre de Marseille. [3]
Voici
comment tous les journaux, y compris le Moniteur, mentionnent le
combat des Mées : Le lieutenant-colonel Parson a rencontré les insurgés
aux Mées. Après un combat de quelques instants, ils se sont enfuis dans
toutes les directions. — Après bien des recherches, nous avons trouvé
dans le
Courrier de
Marseille
une mention de l’affaire, courte mais exacte, et enfin quelques détails
plus précis dans la déposition du colonel de Sercey au procès
d’Aillaud. Faute de documents, nous avons dû nous borner à donner un récit
vrai, quant à l’ensemble, mais qui demanderait à être complété. (Note
de
la
première
édition)
- J’ai modifié ce premier récit, où s’étaient glissées quelques inexactitudes. [4] Glaneur du 26 décembre. [5] Le maniement des fonds provenant de la vente de fusils pris aux habitants des Basses-Alpes, amena une affaire criminelle dans laquelle le colonel de Sercey, dont nous avons parlé souvent, fut condamné à l’emprisonnement pour concussion. [6] Ce récit est malheureusement incomplet. Je n’ai eu d’autres sources d’informations que le maigre rapport du général d’Antist et quelques relations des journaux du temps. [7] Rapport du général d’Antist. [8] Courrier de Marseille. |
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Association 1851 pour la mémoire des résistances républicaines |