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LA RÉSISTANCE AU COUP D’ÉTAT DU 2 DÉCEMBRE
1851 À VIDAUBAN par Jean-Bastien Urfels Mémoire pour l’obtention de la maîtrise, sous la direction de Jean-Marie Guillon Année 2000-2001 DEUXIÈME PARTIE L’ORGANISATION ET L’ACTION DU PARTI RÉPUBLICAIN
CHAPITRE 6 : Prosélytisme et activités séditieuses. Le parti républicain qui s’organise en fonction des autorités
et de leur attitude répressive, sait aussi adapter ses méthodes et ses moyens
d’action. En effet, si la lutte politique à Vidauban s’inscrit d’abord
dans un cadre uniquement municipal, entre les élus conservateurs et les démocrates,
elle devient rapidement un combat contre le régime. Ainsi, alors que les
antagonismes locaux restent aussi vivaces, les montagnards se préparent à une
crise d’ampleur nationale, avec l’arrivée du scrutin de 1852. L’attitude
du parti de l’ordre – et bientôt du parti de l’Élysée – qui ne cesse
de restreindre les libertés politiques, laisse entrevoir une issue non démocratique
aux élections présidentielles et législatives. C’est pourquoi la Montagne
multiplie les réseaux de résistance, dans l’intention de contrer un éventuel
coup de force, et de défendre la République démocratique et sociale qu’elle
appelle de ses vœux depuis février 1848. Dès lors, on peut distinguer différentes phases dans l’activité
des républicains à Vidauban qui, en 1849-1850, investissent principalement les
manifestations populaires traditionnelles ; puis, les enjeux s’élargissent,
les opinions se durcissent avec une opposition systématique et farouche au
pouvoir perceptible dans l’hostilité croissante des chambrées et la volonté
de résister à toute dérive autocratique de l’État. Il est donc nécessaire,
pour bien envisager le changement d’attitude des démocrates, d’évoquer en
premier lieu les relations entre folklore local et sédition ; puis nous
discernerons, à partir du printemps 1850, les formes de contestation des
autorités. Enfin, il faudra analyser les signes de préparation et
d’anticipation d’une crise, au niveau des cadres de la Montagne
Vidaubannaise. 6.1 Folklore et sédition. L’objet de cette section n’est pas d’étudier les voies de
politisation du folklore traditionnel, mais plutôt d’envisager le folklore,
dans le contexte particulier de 1849-1850, comme moyen d’expression des
revendications ou des opinions politiques, à travers deux exemples : la fête
de Saint Eloi, le 30 novembre 1849 et le carnaval de février 1850[1]. Ces eux événements revêtent une coloration particulière dans la
mesure où ils constituent un “ retour à l’expressionnisme ”[2],
à des formes archaïques de manifestations populaires. Cependant, cette rechute
d’une population ouverte à la modernité politique s’explique moins par une
résurgence des mentalités profondes, que par la réduction systématique des
marges de manœuvre du parti républicain. Ce dernier, habitué depuis février
1848 à la lutte électorale et à la vie associative, doit trouver d’autres
formes d’action dès le début de 1849. Dès lors, il est aisé de comprendre
que les rassemblements occasionnés par les fêtes traditionnelles et
religieuses offrent aux montagnards la possibilité de montrer leur force et
leur détermination. Ainsi, le 30 novembre 1849, lors de la fête patronale (la Saint
Eloi), un grand bruit de tambours se fait entendre. Le brigadier de gendarmerie
Eugène Toche se rend sur la place de la mairie où il aperçoit un grand feu et
une farandole de plus de 300 personnes dansant au son de la Marseillaise[3].
À cet instant, les chambrées de Saint Eloi et La Peyrière se réunissent et
parcourent ensemble les rues principales du village, poursuivant leurs chants.
Ce défilé prend fin vers 21 heures ; la fête continue le premier et le
deux décembre, mais cette fois sous l’unique impulsion de la société de
Saint Eloi. Dans ce cas précis, la principale société républicaine s’est
donc ajoutée aux festivités qui ont pris une coloration politique : de
patronale, la fête est devenue partisane, la République siégeant aux côtés
du saint protecteur. Alertée par la gendarmerie, la préfecture intervient,
puisque le 31 décembre La Peyrière est dissoute pour la première fois, signe
d’une répression attentive aux mouvements populaires. Deux mois plus tard, commence le carnaval qui va stigmatiser le républicanisme
de la population de Vidauban, mais plus encore la peur du “ spectre rouge ”
qui terrorise le parti de l’ordre. Le 12 février 1850 vers 21 heures, environ
200 personnes forment une farandole dans la rue principale, malgré
l’interdiction du maire, sous la direction des membres de La Peyrière. La
gendarmerie intervient pour ramener le calme, mais les plus tenaces restent sur
la place de la mairie en proférant des menaces, comme Joseph Carbonnel : “ Ah
si nous avions une bonne république ! ”[4].
50 à 60 personnes restent donc dans la rue, chantant et menaçant à nouveau
les gendarmes ; enfin, ils rentrent à La Peyrière et le calme revient à
23 heures. Mais les républicains décident de protester et le lendemain, “ contrairement
à la défense faite par l’autorité municipale, une farandole, composée de
la plupart des membres agrégés à une chambrée connue par ses opinions démagogiques
a parcouru la principale rue de cette localité. Un individu portait une
lanterne figurant une tête. À la suite venait un mannequin vêtu de blanc.
Lorsque le cortège est arrivé sur une des places publiques du village, une
sorte de tribunal a été constitué ; un homme porteur d’une hache
s’est présenté et a décapité le mannequin dont la tête a été lancée au
milieu de la foule qui se l’est partagé en poussant les plus odieuses vociférations ”[5]. Notre but n’est pas ici de revenir sur l’interprétation de
l’événement, ni sur la façon dont il a été repris par les conservateurs[6]
pour abattre les chefs républicains, comme Célestin Maillan ; en effet,
ces éléments ont déjà fait l’objet d’une étude précise de Maurice
Agulhon[7].
Notre intérêt s’est plutôt porté sur les implications politiques réelles
de cette épisode dans l’évolution du parti républicain local. L’affaire,
qui a déclenché de vives polémiques et l’implication personnelle d’Émile
Ollivier dans la défense des époux Maillan[8],
va au-delà de la question de la politisation du folklore traditionnel. Les
motivations politiques, surtout à l’échelle municipale, sont certaines. Mais ce sont surtout les conséquences du fait divers qu’il
convient d’envisager dans le sens où il marque, plus encore que la loi électorale
du 31 mai 1850, la véritable rupture entre les montagnards et les autorités.
Au-delà de la démission maire Adolphe Bouisson, citée dans le chapitre trois,
et la révocation du sergent de ville, Henri Truchmann[9],
le durcissement du parti républicain semble découler de cet épisode mémorable,
dans la mesure où il concrétise la dérive autoritaire du régime. Désormais, la lutte des montagnards prend une autre dimension :
elle est, tout d’abord, plus clandestine (par la force des choses) et
s’attaque au pouvoir dans son intégralité, dans une opposition acharnée et
croissante à ses représentants locaux. Il est donc nécessaire, pour mieux
comprendre les implications de l’événement, d’observer les formes de
contestation des autorités que développent les démoc-soc à partir d’avril
1850. 6.2 La contestation des autorités. À partir du printemps 1850, la lutte menée par les républicains
devient plus systématique, dans un climat de tension croissante. L’opposition
au maire et au préfet est désormais manifeste, comme en atteste une lettre de
Victor Bernard au préfet Haussmann, datée du 8 avril 1850[10] :
ce dernier est informé de l’intention d’habitants aisés de la commune de
créer un fonds de secours pour une société de prévoyance, avec l’appui du
conseil municipal. Mais, selon le maire, les membres de La Peyrière se sont présentés
comme adhérents ordinaires, menés par Maillan, avec l’intention implicite
d’infiltrer la nouvelle société. C’est pourquoi Bernard expose au préfet
sa stratégie : “ Je serais sensé vous avoir écrit pour obtenir quelques
renseignements sur la manière de procéder pour mettre notre société sous la
protection de l’autorité. Nous aurions alors besoin que vous voulussiez me répondre
qu’en attendant la promulgation de la loi vous nous engagez à ne rien créer
de définitif et à nous en tenir à laisser la direction de notre société aux
membres fondateurs, plus tard nous aviserons ”. Ce courrier nous indique, tout d’abord, la ténacité des
montagnards qui, privés de leur propre société de prévoyance, tentent de
prendre le contrôle de celle créée par quelques notables, certainement
proches du maire. De plus, nous pouvons mesurer une fois encore la connivence
entre la mairie et la préfecture, même si Victor Bernard, en poste depuis un
mois, semble peu décidé à s’opposer ouvertement aux démocrates. En effet,
l’expédient qu’il utilise le décharge de toute responsabilité vis-à-vis
de ses administrés et illustre son manque de détermination face à ses
opposants. Au-delà des tentatives d’opposition au pouvoir municipal, la
lutte croissante contre les autorités s’appuie également sur la propagation
des idées, notamment par le biais des journaux. Si, à partir de 1850, peu de
chambrées républicaines de Vidauban sont abonnées à cause de la surveillance
et de la loi sur la presse, une affaire va provoquer l’inquiétude de la
gendarmerie. Le 23 février 1850, suite à l’interdiction et à la saisie du
journal Le vote universel à Paris, le brigadier Godillot reçoit
l’ordre de perquisitionner au café tenu par Jacques Goirand dont le nom a été
trouvé dans la liste des abonnés[11].
Vers une heure du matin, le brigadier exécute ses ordres :
procédant à la saisie du journal précité, il trouve une cinquantaine de
personnes dans le café. Celles-ci étaient certainement réunies pour écouter
la lecture du journal ; cet élément conforte l’hypothèse de la
gendarmerie selon laquelle le commerce de Goirand sert de lieu de réunion et de
propagande aux membres de La Peyrière, dissoute un mois plus tôt. Le soupçon
est à nouveau renforcé quelques jours après : les gendarmes interceptent
un billet rédigé par Millot (de Draguignan), et destiné à Célestin Maillan,
dans lequel est annoncée la destitution du préfet De Frossard[12].
Le voyageur porteur du message déclare avoir fait la commission à Jean Barthélémy,
cafetier, qui l’a transmise à Maillan au café Goirand. Désormais, le café
qui est un endroit propice à la diffusion des idées et des rumeurs politiques,
va faire l’objet d’une surveillance constante de la gendarmerie. Mais, dès
le début de 1851, l’action des forces de l’ordre est considérablement
ralentie par un regain d’hostilité chez les républicains les plus actifs. Les onze mois qui précèdent le coup d’État et la levée en
masse de la populationde Vidauban sont émaillés par des confrontations plus ou
moins tendues entre les autorités et la Montagne, illustrées par une série de
faits divers. Le 23 février 1851, les gendarmes postés sur la place pour
surveiller le feu de joie des membres de la société Les Réjouis (autre nom de
la Petite Montagne) aperçoivent un homme portant un chapeau blanc orné d’un
ruban rouge et faisant des “ gestes d’exaltation ”[13].
Arrêté, il refuse de suivre la maréchaussée ; il est donc emmené de
force devant le maire, puis mis en cellule jusqu’au lendemain. Le 18
septembre, le brigadier prévient le préfet qu’un procès-verbal a été
dressé contre Victor Reynaud (de Carcès) qui chantait dans le café Barthélémy,
accompagné de sept Vidaubannais : “ Il y a dans Paris, quatre partis, il y en a deux
d’abolis, Ledru va fleurir, vive Ledru-Rollin. ” Sur l’ordre des gendarmes, le calme est revenu et les chants se
sont tus. Mais le conseil municipal est inquiet et recrute en septembre un
commissaire de police avec un traitement annuel de 800 francs. La création du
poste avait été autorisée le 31 août 1851 par le préfet “ pour
soulager le maire dans ses fonctions, afin que les arrêtés de police sur la
salubrité et la sécurité publique soient exécutés avec plus de [… ?] ”[14].
Malgré cette décision, révélatrice du peu de confiance accordée au maire
par le préfet, le calme ne revient pas, bien au contraire. Le 8 octobre,
entendant des chants séditieux dans plusieurs chambrées, Terrasse – le
nouveau commissaire – tente de les faire cesser, mais il est pris à parti
devant la société de Saint Roch et insulté[15]. Ainsi, à de nombreuses
reprises, les républicains membres de chambrées résistent ouvertement aux
autorités, se plaçant dans une situation de rébellion constante. L’agitation croissante qui frappe Vidauban dès le début de 1851
découle directement de la répression vigoureuse qui, surtout depuis le
carnaval de février 1850, frappe durement le parti républicain, et de
l’attitude ambiguë des autorités municipales partagées entre une politique
autoritaire et une prudence relative devant la force de l’opposition
municipale. Cependant, il serait trop réducteur de limiter cette situation
conflictuelle latente à des enjeux essentiellement locaux. La fin de l’année 1850 et 1851 sont marquées à la fois par
l’émergence du bonapartisme en tant que force politique autonome, et par une
limitation considérable des acquis démocratiques de la République. Les républicains
qui attendaient 1852 dans l’espoir d’une victoire aux différentes échéances
électorales (législatives et présidentielles), voient désormais se profiler
de plus en plus nettement la possibilité d’un coup d’État de Louis-Napoléon
Bonaparte. C’est pourquoi il convient de discerner dans l’activité
croissante des montagnards à Vidauban, les signes de préparation d’une crise
politique majeure. 6.3 Une crise politique anticipée. L’anticipation et la préparation d’un éventuel coup de force
du parti de l’Élysée, dont nous allons entrevoir les manifestations chez les
montagnards vidaubannais, est caractéristique d’un bouleversement général
de l’attitude et de l’action de la Montagne. En effet, comme nous l’avons
rappelé, celle-ci sort – à partir du 31 mai 1850 – de sa phase légaliste
pour entrer dans une logique de clandestinité et de conspiration. À cette période,
se met en place un réseau de sociétés secrètes reliées entre elles, surtout
à l’échelle locale, et organisées dans une optique de résistance à une dérive
personnelle du pouvoir. En août 1850, avec l’arrestation à Lyon d’Adolphe Gent, sont
découverts les réseaux de sociétés du sud-est de la France, dont ceux du Var
où la nouvelle Montagne avait jeté de “ profondes racines ”[16].
De nombreux dirigeants locaux furent arrêtés ou inquiétés, comme Méric et
Voltrain[17] au Luc. Or, les républicains
de Vidauban étaient liés aux leaders et sociétés lucois. En effet, trois
membres de la société secrète rencontrée au chapitre précédent étaient
affiliés également au Luc. Il s’agit, tout d’abord, d’Alexandre Dubois :
chef de section de la société secrète de Vidauban, il déclare, après son
arrestation en décembre 1851, faire partie de la Solidarité Républicaine
du Luc où il est entré avec Baptistin Jouannet, après avoir juré de “ poignarder
celui qui trahira les secrets qui lui sont confiés ”[18].
C’est le cas également de Pierre Marin, membre de la même assemblée, et qui
a prêté serment “ vers le mois de mai ” 1851[19]. Le lien entre les sociétés secrètes des deux communes est donc
manifeste, le Luc exerçant certainement son autorité sur Vidauban, dans cette
hiérarchie clandestine ; par exemple, un soir de juin 1851, pendant le
procès du complot de Lyon, Alexandre Dubois, François Sivade et Henri
Truchmann se rendent au Luc pour prendre – selon un rapport de gendarmerie –
un mot d’ordre[20].
Les Vidaubannais constituent un maillon de la chaîne démocratique qui est mise
en place ; ils participent à cette entreprise de préparation idéologique
et de conditionnement des affiliés à la perspective d’un coup d’État,
mais aussi à la résistance contre les usurpateurs. La mise en œuvre d’une telle politique est perceptible, tout
d’abord, à travers les contacts
fréquents entre les montagnards de la commune et ceux des municipalités
voisines ; selon le brigadier de gendarmerie Godillot, quelques membres très
actifs de la société secrète se rendaient très souvent à Draguignan, au
Luc, à Taradeau, au Muy[21]. Dès le 15 février 1851, un rapport de gendarmerie au préfet nous
apprend qu’un banquet “ démagogique ” prévu la veille dans la
maison de campagne de Maillan n’a pas eu lieu. L’échec de la réunion
serait dû à la défection des démocrates de Salernes, Lorgues et Flayosc,
provoquant selon les gendarmes, la déception profonde de Maillan[22].
Trois mois plus tard, le parti républicain reçoit Abraham Collée de Brignoles[23].
Disciple du communiste Cabet, ce peintre protestant d’origine suisse “ aime
à pérorer au milieu des paysans et des ouvriers ”[24].
Ces visites d’activistes de gauche ne sont pas rares et ont même tendance à
se rapprocher plus l’on avance vers 1852, comme l’indique une lettre de dénonciation
reçue par le sous-préfet de Toulon, le 15 juin 1851[25] : “ le nommé Terrasson a quitté La Seyne le 13 juin courant,
probablement dans le but de faire une tournée pour échauffer le zèle de ses
amis de la démocratie. Il a pris un passeport pour Cotignac. Il est positif
qu’il doit passer au Luc, Vidauban et Draguignan ”. Or, interrogé dès son arrestation après la défaite d’Aups,
Alfred Truc est accusé par le juge d’instruction du tribunal de première
instance de Draguignan d’avoir reçu Terrasson avec son frère Émile, membre
de la société secrète. Au-delà de la réception de propagandistes, la préparation
politique de la Montagne se manifeste par l’organisation de banquets entre les
représentants des différentes communes. Le 8 juillet a lieu une réunion à
Salernes entre huit républicains de Vidauban, le maire de Salernes et trois
responsables du parti démocratique salernais[26].
Elle a vraisemblablement pour but d’organiser le banquet qui a eu lieu le 21
juillet à l’hôtel de la poste de Vidauban[27],
sous la présidence de Maillan et en présence d’Isaac Voltrain. C’est le lendemain de cette rencontre, lors d’un repas à la
maison de campagne de Maillan, que le “ mot d’ordre [aurait] été
donné en vue de prochaines éventualités ”, pour reprendre la
terminologie du rapport de gendarmerie. Reste qu’il est difficile de mesurer
la part d’objectivité des autorités qui voient et soulignent, dans chaque
mouvement des républicains, les préparatifs d’une insurrection. Au mois de
juillet 1851, par exemple, l’achat de 5 kilogrammes de poudre par les frères
Pécout provoque l’inquiétude des gendarmes sans qu’aucun élément ne
vienne préciser leur destination ni leu emploi. À l’automne 1851, les événements s’accélèrent : en
effet, un rapport du préfet au ministre de l’Intérieur révèle la découverte
à Toulon d’un plan d’insurrection mis à jour par un informateur du sous-préfet.
Ce plan prévoit une action combinée entre le département, Lyon et Paris, énonçant
les étapes de la prise du pouvoir dans chaque commune[28].
Suit un “ État nominatif des membres du comité central de résistance
en correspondance du département du Var et autres lieux ”. À sa tête,
sont cités les représentants et militants suivants : Michel, Laboulage,
Cholet, Faure, Colfassu, Miot, Greppo et Démosthène Ollivier. Vidauban apparaît
sous la désignation de sous-comité de Draguignan, et l’on y trouve mentionnés
Truc (fils) et “ un cloutier qui a sa forge dans l’atelier du père
Truc ”. François Truc, que nous avons rencontré au chapitre 5, est
un maréchal-ferrant de 52 ans, ancien trésorier de La Peyrière. Son fils aîné,
Émile (cf. page précédente), est membre de La Petite Montagne et de la société
secrète. Le cadet, Alfred, est affilié à la chambrée de Saint Just. Le
responsable du sous-comité de Vidauban est très certainement Émile Truc, étant
donné sa placé et son rôle relativement importants dans la société secrète ;
quant au cloutier, il n’a pas été possible de retrouver son identité précise[29]. En octobre 1851, les montagnards vidaubannais appartiennent donc au
réseau clandestin de résistance mis en place depuis Paris, vraisemblablement
sans aucun contact ni cohérence véritables entre le sommet et la base. Au
niveau communal, les affiliés semblent se préparer pour empêcher un coup d’État
que les dirigeants savent inéluctable mais que tous attendent pour 1852. Cette
préparation paraît confirmée aux autorités par le rapport du commissaire
Terrasse, en date du 6 novembre 1851 : “ Ainsi que l’a annoncé le précédent rapport, la
Montagne Vidaubanéenne a fait choix des dénommés ci-dessous comme membres du
nouveau conseil municipal qui sont tous fidèles apôtres d’Émile Ollivier. ” Suit dans le document la liste suivante : -
Célestin Maillan, marchand : maire ; -
Florentin Robert, propriétaire : adjoint ; -
Édouard David, bouchonnier, conseiller ; -
François Castel, ménager : conseiller ; -
Armand Pécout, maçon : conseiller ; -
Pierre Marin, tisserand : conseiller ; -
Étienne Bergier, vannier : conseiller ; -
Jacques Goirand, cafetier : conseiller ; -
Frédéric Cavalier, propriétaire : conseiller ; -
François Truc, maréchal-ferrant : conseiller. Les personnes désignées dans ce conseil municipal sont toutes
d’anciens membres ou cadres de La Peyrière, deux sont affiliés à la société
secrète[30].
Le rapport du commissaire est conclu avec la mention : “ Les montagnards attendent avec impatience 1852. Ils sont
tous forts de leurs convictions mais le gouvernement vigilant et l’aplomb du
président pourront bien déjouer les trames funestes que visent les démagogues.
Si l’esprit public à Vidauban est peu rassurant, néanmoins l’ordre y règne
actuellement. ” Il semble donc que dans l’hypothèse d’un coup d’État, les
montagnards aient pu prévoir de remplacer les autorités municipales par un
conseil préalablement désigné, à la tête duquel on trouve Célestin Maillan.
Mais il peut également s’agir d’une liste de candidats désignés par la
Montagne pour les prochaines élections municipales prévues pour l’été
1851. La composition de la Commission municipale mise en place – comme nous le
développerons ultérieurement – le 4 décembre 1851, ne permet pas de
trancher[31].
En outre, le caractère approximatif et certainement orienté du rapport de
police, qui n’est étayé par aucun élément, peut laisser quelques doutes.
L’essentiel est de constater qu’à cette veille de bouleversement politique,
les deux camps s’observent et s’organisent sans s’affronter directement. Cependant les montagnards sont soumis à une surveillance étroite
des forces de l’ordre qui s’attendent à une résistance au coup d’État
et qui en connaissent le mode opératoire. C’est pourquoi elles épient les
moindres faits et gestes des responsables républicains, transmettant à la préfecture
les renseignements les plus importants. C’est le cas, par exemple, d’un
rapport du capitaine commandant la gendarmerie du Var, daté du 28 novembre 1851[32].
Il indique que le 26 novembre, Célestin Maillan et François Truc sont partis
pour Toulon et qu’ils doivent s’arrêter à La Valette pour emmener un
certain Fabre avec eux. La raison de ce voyage n’est pas connue, mais on peut
supposer, sans trop interpréter, qu’elle est liée à la situation politique
orageuse et que les deux hommes vont s’informer auprès de leurs contacts
toulonnais des nouvelles de la capitale et de l’attitude du pouvoir. Tout semble donc indiquer, dès la fin de 1850, que la crise
politique ouverte en 1851 était prévue et préparée au niveau local par les républicains
de Vidauban. Ceux-ci se sont structurés et intégrés au réseau de sociétés
secrètes tissé par la nouvelle Montagne au printemps 1850. Dès lors, ils
n’ont cessé d’entretenir des rapports avec les démocrates des communes
voisines, notamment du Luc, en poursuivant leur œuvre de propagande et d’éducation
politique. Ainsi, à la fin de 1851, la société secrète de Vidauban est en
liaison avec les principaux centres de l’organisation clandestine de son
arrondissement, placée sous les ordres de la cellule de Draguignan[33],
mais surveillée par les autorités. De 1848 à 1851, les idées républicaines ont pu non seulement
progresser au cœur de la population, mais aussi trouver un cadre
d’organisation et de lutte. La structuration du parti républicain de Vidauban
s’est opérée dans un contexte d’affrontement : dans un premier temps,
contre les autorités locales conservatrices puis, à partir de 1849, contre le
régime et le parti de l’ordre. D’abord privés de leur liberté
d’association, les démocrates poursuivent leurs activités dans le cadre des
chambrées qu’ils modernisent par la création d’une société de prévoyance.
[1] Se reporter à l’étude de ce carnaval séditieux par M. Agulhon, La République au village, op. cit., pp. 405-417. [2] Ibid., p. 407. [3] A.D.V., 2 U407 (nouvelle série), procès-verbal du brigadier de gendarmerie Eugène Toche, 8 décembre 1849. [4] Ibid., procès-verbal du brigadier de gendarmerie Eugène Toche, 13 février 1850. [5] A.N., BB30, procureur général à ministre, 20 février 1850, in M. Agulhon, La République au village, op. cit., p. 411. [6] Nous citerons seulement un extrait édifiant, par son mépris et son ton haineux, d’Hippolyte Maquan, L’insurrection de décembre 1851 dans le Var, op. cit., p. 16 : “ Dans une vile mascarade de carnaval on avait vu, par les rues et carrefours de cette localité, une foule de suppôts de cabarets traîner dans la boue un mannequin blanc, au milieu de démonstrations obscènes et de cyniques hurlements. ” [7] Cf. notes 58 et 59. [8] E. Ollivier défend Madame Maillan lors du procès aux Assises du Var en mai 1850. [9] A.D.V., 4 U4/229, déposition d’Henri Truchmann devant le tribunal de première instance de Draguignan, le 26 juin 1852, où il déclare qu’il a été révoqué en raison de son appartenance à La Peyrière. [10] A.D.V., 4 M16, lettre confidentielle du maire au préfet. [11] A.D.V., 4 M17, procès-verbal de la gendarmerie de Vidauban, le 23 février 1851. [12] A.D.V., 4 M17, procès-verbal de la gendarmerie de Vidauban, le 27 février 1851. [13] A.D.V., 4 M17, procès-verbal de la gendarmerie de Vidauban contre Maximin Condroyer, le 23 février 1851. [14] Georges Gayol, “ Vidauban et le coup d’État de 1851 ”, op. cit. [15] A.D.V., 4 M18, procès-verbal du commissaire de police Michel Terrasse, le 8 octobre 1851. [16] N. Blache, Histoire de l’insurrection du Var, op. cit., p. 13. [17] Ce dernier est parent, comme nous l’avons montré précédemment, du pharmacien Isaac Voltrain, membre de La Peyrière et républicain actif. [18] A.D.V., 4 M20 6, tribunal de première instance de Draguignan, déposition d’Alexandre Dubois, le 23 décembre 1851. [19] A.D.V., 4 M20 6, justice de paix du canton du Luc, déposition de Pierre Marin, le 2 janvier 1852. [20] Ibid., déposition du brigadier Godillot, le 22 décembre 1851. [21] Ibid., déposition du brigadier Godillot. Il mentionne principalement Baptistin Jouannet, Magloire David et Henri Truchmann. [22] A.D.V., 4 M17, rapport de gendarmerie au préfet, le 15 février 1851. [23] Ibid., le 14 mai 1851. [24] A.D.V., 4 M16, sous-préfet de Brignoles à préfet, le 10 février 1848, cité in M. Agulhon, La République au village…, op. cit., p. 275. [25] A.D.V., 4 M17, sous-préfet de Toulon à préfet, le 15 juin 1851. [26] A.D.V, 4 M17, rapport de gendarmerie au préfet, le 8 juillet 1851. [27] Ibid., le 23 juillet 1851. [28] A.D.V., 4 M18, rapport mensuel du préfet au ministre de l’Intérieur, le 1er octobre 1851. [29] Il pourrait s’agir d’Henri Truchmann, cordonnier, mais aucune preuve n’a pu étayer cette hypothèse. [30] A.D.V., 4 M18, rapport du commissaire de police de Vidauban au préfet, le 6 novembre 1851. Les deux affiliés à la société secrète sont Joseph Bergier et Pierre Marin. Le cas de François Truc est incertain. [31] Plusieurs membres de la commission du 4 décembre ne figurent pas sur la liste du commissaire Terrasse, mais ces différences restent difficiles à interpréter. [32] A.D.V., 4 M18, lettre du commandant de la gendarmerie du Var au préfet. [33] Le comité de résistance siège à Draguignan, Vidauban ayant, comme nous l’avons noté, le statut de “ sous-comité ”. [34] M. Agulhon, La République au village, op. cit., p. 402, n. 96. [35] Cette question pourrait en partie rejoindre le débat historiographique, entre une “ minimisation ” de l’action des sociétés secrètes, notamment par Maurice Agulhon, et sa mise en avant par Philippe Vigier. Notre intention n’est pas de nous positionner dans ce débat, mais d’analyser le processus de déclenchement et d’organisation de l’insurrection à Vidauban. |
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Association 1851 pour la mémoire des Résistances républicaines |