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Le
coup d'Etat
de Louis-Napoléon Bonaparte
par
Philippe Vigier
Au matin du
mardi 2 décembre 1851 - jour anniversaire du sacre de Napoléon Ier en 1804 et
de la victoire d'Austerlitz en 1805 -, les Parisiens découvrent sur les murs de
la ville deux affiches-proclamations, adressées à la population et à l'armée.
Le président de la IIéme République, Louis-Napoléon Bonaparte, y annonce la
dissolution de l'Assemblée législative, qui a refusé de modifier la
Constitution de 1848 et l'empêche ainsi de solliciter un nouveau mandat présidentiel
en 1852 ; il invite le peuple de France à lui donner mandat pour rédiger une
nouvelle Constitution lui permettant de se maintenir à la tête de l'Etat, avec
des pouvoirs accrus.
Le Prince-président viole donc les principes du régime républicain. Or, les
premiers visés sont les députés, en majorité royalistes : l'Assemblée élue
en mai 1849 est en effet dominée par le très réactionnaire parti de l'Ordre.
Et, dès l'aube, un important détachement de soldats, dont les chefs sont gagnés
à la cause napoléonienne, occupe le Palais-Bourbon. Quelque soixante mille
hommes sont concentrés dans la capitale. La police est également mobilisée.
Et c'est de main de maître que ce pronunciamento, remarquablement préparé,
est dirigée par une poignée d'aventuriers et de spéculateurs : le comte de
Morny, ministre de l'Intérieur et demi-frère de Louis-Napoléon, Persigny et
Mocquard, vieux fidèles du prince, le maréchal Saint-Arnaud et le nouveau préfet
de police, Émile de Maupas, récemment gagnés, eux, à la cause du prince.
Dès l'aube, toujours, commissaires et agents de police arrêtent, à leur
domicile, soixante-dix-huit personnes dont seize représentants du peuple,
pourtant "inviolables" selon les termes de la Constitution. En
dépit de leurs protestations, sont ainsi conduits à la nouvelle prison de
Mazas, dans le XIIème arrondissement actuel, aussi bien des monarchistes tels
Adolphe Thiers, les généraux Changarnier, Lamoricière ou Bedeau, Charles de Rémusat,
que des républicains aux idées avancées comme Martin Nadaud, Greppo, Jules
Miot, Agricol Perdiguier, tous populaires parmi les travailleurs de la capitale.
Pourtant, dans un premier temps, les ouvriers parisiens demeurent dans
l'expectative : ils se sentent plus proches de Louis-Napoléon Bonaparte,
l'auteur de L'Extinction du paupérisme (1844), que de la plupart des
membres de l'assemblée dissoute. D'autant qu'après s'être vu refuser l'accès
du Palais-Bourbon par l'armée, quelque deux cent vingt représentants,
appartenant presque tous au parti de l'Ordre, se sont réunis en fin de matinée
à la mairie du Xème arrondissement. Après avoir décrété la déchéance du
président de la République, ils se sont laissé arrêter et transférer, eux
aussi, à Mazas - se gardant bien d'appeler le peuple au secours...
Des armes pour
la République
Dans ces
conditions, l'appel aux armes viendra de la minorité républicaine de l'Assemblée.
Après diverses réunions tenues chez tel ou tel représentant démocrate, un
comité de résistance, comprenant, entre autres, Victor Hugo, Victor Schoelcher,
Michel de Bourges et Hippolyte Carnot, est constitué en fin de journée. Il y
est décidé que, dès le lendemain matin, les députés "montagnards"
arpenteront les quartiers populaires de l'Est parisien pour appeler les
travailleurs à dresser des barricades. Mais seule une vingtaine de représentants,
ceints de leur écharpe tricolore, se trouvent, le 3 décembre, vers huit heures
du matin, dans le faubourg Saint-Antoine. Ils ne parviennent pas à convaincre
les ouvriers de défendre une république qui les a fait mitrailler en juin
1848. Et c'est sur une frêle barricade que se fait tuer Alphonse Baudin, représentant
de l'Ain, fusillé par un détachement de soldats, et auquel on prêtera ce mot
célèbre, qu'il faut savoir mourir pour vingt francs (1).
Le libérateur des esclaves, Victor Schoelcher, est le principale animateur de
cette sanglante échauffourée et le premier historiographe d'un drame qui
marquera durablement la mémoire républicaine.
Peu après, on peut croire qu'il va se passer quelque chose dans l'autre secteur
traditionnel des révolutions parisiennes : les quartiers centraux du Temple ou
de l'Hôtel de Ville. Rues Greneta, Saint-Denis, Transnonain et Rambuteau,
quelques barricades s'édifient. Le préfet Maupas s'inquiète, mais pas son
ministre, Charles de Morny. Ce dernier sait qu'en dépit des efforts déployés
par un curieux comité central des corporations (animé par Jules Leroux, frère
du socialiste utopiste Pierre Leroux), il n'y a aucune mesure entre le nombre
des "insurgés" parisiens de décembre 1851 et celui des combattants
de juillet 1830 ou de février et juin 1848. En effet, on ne compte pas plus de
mille à mille deux cents contestataires derrière les soixante-dix barricades
qui se dressent finalement, le 4 au matin, au coeur du vieux Paris. Et dès
l'après-midi les insurgés sont écrasés.
Les Parisiens seront durablement frappés par la "fusillade des
Boulevards" qui éclate vers quinze heures. Elle se produit entre le
boulevard des Italiens et le boulevard Bonne-Nouvelle, durant le passage des
colonnes chargées d'attaquer le périmètre insurgé par le nord. De jeunes
bourgeois, des "gants jaunes", installés aux terrasses des cafés à
la mode (Tortoni, Frascati) ou massés sur les trottoirs situés devant la
Maison dorée ou le grand magasin Sallandrouze, regardent défiler les troupes
en criant : "Vive la Constitution ! Vive l'Assemblée nationale !"
Enervés par cette attitude hostile ou goguenarde, les soldats s'affolent
lorsque retentissent quelques coups de feu, tirés d'on ne sait où...
Une terrible fusillade éclate alors et se propage du boulevard Bonne-Nouvelle
au boulevard des Italiens. "Pendant un quart d'heure, c'est un véritable
ouragan de feu et de plomb (2)" rapporte Eugène
Ténot,
l'un des spectateurs les plus fidèles de ce drame qui s'abat sur les badauds.
Bilan : quelque deux cents victimes et de gros dégâts matériels. "L'impression
produite dans Paris par ce fatal évènement fut immense, ajoute Eugène Ténot.
La nouvelle s'en répandit rapidement, grossie par la rumeur publique.
L'indicible épouvante de ceux qui avaient échappé se transmit aux masses et
les glaça. Ce furent, dès le soir, une stupeur, une prostration universelles.
(3)"
Désormais, Paris ne bougera plus. Mais il n'en va pas de même de la province
dont la résistance constitue pour nombre d'historiens, français aussi bien
qu'anglo-saxons, un phénomène de première importance, dont on a trop
longtemps sous-estimé le poids ou défiguré le sens. Entendons-nous bien. La
plus grande partie de la province (celle qui a voté en mai 1849 pour les
candidats du "parti de l'Ordre" - essentiellement à l'ouest, au nord
et au nord-est de la capitale) n'a pas réagi, habituée qu'elle était à
suivre les impulsions des notables locaux et des représentants de Paris : préfets,
procureurs ou généraux ont, à quelques exceptions près, accepté le coup d'Etat.
Et dans les grandes villes, inondées de troupes, il n'y eut que des
protestations verbales. Typique, à cet égard, est le cas de Lyon qui, à l'époque,
fait figure de capitale de la "province rouge", réfractaire aux
directives parisiennes. Et pourtant, "elle conserva, malgré les
opinions bien connues de sa population, une tranquillité matérielle absolue.
Les formidables dispositions militaires prises par le général Castellane prévinrent
toute tentative de résistance et permirent de détacher des troupes contre les
graves insurrections du Midi" (4).
L'armée républicaine
en marche
C'est en effet
le Sud-Est, ainsi que quelques départements du Sud-Ouest et du Centre, qui
fournissent ses principaux contingents à la résistance républicaine. Les
points forts de la crise se situent, dans ces régions, les vendredi 5 , samedi
6 et dimanche 7 décembre, alors que l'ordre bonapartiste règne déjà à
Paris. Ce décalage s'explique en grande partie par la lenteur des
communications, dans une France où la révolution des chemins de fer n'en est
qu'à ses débuts.
Dans les Basses-Alpes (5) (cas unique en France par
l'ampleur et la durée de la résistance), c'est seulement le mardi 9 que les républicains
locaux, qui se sont rendus maîtres du département les jours précédents,
apprennent que le coup d'Etat a réussi. La plupart des dirigeants du mouvement
demandent alors à leurs troupes de se disperser. Seul le commandant en chef,
Ailhaud de Volx, ancien garde général des Eaux et Forêts, révoqué en 1849
pour raison politique, décide de continuer la lutte avec quelques irréductibles
- ce qui le conduira, après plusieurs mois d'errance dans la montagne de Lure,
au bagne de Cayenne, où il mourra. Il est vrai que les Basses-Alpes ont mobilisé
plus de protestataires - surtout des paysans - que Paris. Toute la partie méridionale
du département, autour de la "ville rouge" de Manosque, avec son
maire démocrate-socialiste, Joseph Buisson, s'est soulevée le 5 décembre.
Comme ailleurs, il s'agissait de "neutraliser" les administrateurs
ralliés à la cause bonapartiste, tel le sous-préfet de Forcalquier, Paillard,
qui, fait prisonnier et grièvement blessé, n'est sauvé d'un destin plus
funeste que grâce à l'intervention des chefs républicains (ce dont il témoignera
ultérieurement debant les tribunaux).
Après s'être emparés de presque toutes les communes des arrondissements de
Forcalquier et de Sisteron, ainsi que de la partie sud-ouest de l'arrondissement
de Digne (avec les petites villes de Riez, Valensole ou Gréoux), six à sept
mille républicains ont donc marché, le samedi 6, sur Digne, préfecture du département.
Plusieurs colonnes armées y font leur entrée durant les premières heures du
dimanche 7. Ne pouvant pas compter sur la faible garnison dont il dispose pour défendre
la ville - quatre cent vingt jeunes recrues, qui déposeront vite les armes -,
le préfet a quitté Digne en cachette pour se réfugier dans les Hautes-Alpes.
Pour le remplacer, les chefs des insurgés constituent un comité départemental
de résistance, qui administrera les Basses-Alpes du 7 au 10 décembre. Les
mesures qu'ils prennent permettent de mieux saisir le projet de république démocratique
et sociale pour lequel ils militent depuis plusieurs années.
Quand sonne le
tocsin
Si les
Basses-Alpes représentent un cas unique, les départements voisins du Var, de
la Drôme et, à un moindre titre, du vaucluse, connaissent, eux aussi, des
rassemblements armés et des affrontements souvent sanglants entre "insurgés"
républicains et forces de l'ordre. Dans le Var, des colonnes armées tentent de
contrôler les centres administratifs (6). La plus
importante regroupe la quasi-totalité de la population adulte (les femmes
accompagnant parfois, voire encourageant leurs maris, pères ou parents) des
gros bourgs ou villages du centre du département, gagnés dès 1849 à la cause
républicaine : Vidauban, La Garde-Freinet ou Le Luc. Le mouvement "démarre"
vraiment au cours de la journée du 5 : le vendredi 5 et le samedi 6, trois
mille Varois insurgés se rejoignent au Luc, puis à Vidauban. Mais ils
renoncent à marcher sur la préfecture du Var : Draguignan est mieux gardé que
Digne et la plupart des leaders républicains locaux, des bourgeois, sont
hostiles à la résistance armée. Le "général en chef de l'armée démocratique
du Var", Camille Duteil, journaliste marseillais arrivé impromptu à
Vidauban, prend alors la tête des révoltés (7). Ceux-ci
abandonnent la route de Draguignan et se portent vers le nord-ouest. Leur but ?
Rallier les habitants de la partie occidentale du département, qui n'ont guère
bougé jusqu'alors, et rejoindre les insurgés des Basses-Alpes ; mais, du même
coup, ils s'éloignaient de leurs bases pour entrer dans une région
"blanche", surtout dominée par des notables légitimistes. A Lorgues,
par exemple, les républicains sont très fraîchement accueillis dans l'après-midi
du 7.
Dans ces conditions, l'aventure se termine en catastrophe...Parvenus le mardi 9
au soir à Aups, à l'extrémité nord-ouest du département, les insurgés
varois, découragés par les nouvelles qui leur parviennent du reste de la
France, se laissent surprendre par les militaires. C'est un massacre. Après une
véritable chasse à l'homme, trois mille cent quarante-sept "individus
arrêtés ou poursuivis" (soit 12% des républicains) passent devant la
commission mixte départementale en février 1852 et sont jugés par des
"tribunaux" d'exception.
Le département de la Drôme, quant à lui, s'est moins engagé que les deux précédents.
Mais les combats entre insurgés et forces de l'ordre y ont été plus
importants et plus meurtriers qu'ailleurs. Il est vrai que les sept principaux
cantons soulevés sont voisins, peuplés, et situés au coeur du département,
de part et d'autre de la rivière Drôme, enserrant la petite ville de Crest qui
domine économiquement la région. Là aussi, c'est seulement le vendredi 5 que
débute un vaste mouvement armé, retardé jusqu'alors par les hésitations et
les consignes contradictoires venues de Valence, chef-lieu du département. Les
meneurs républicains sont en effet impressionnés par l'attitude résolue du préfet
Ferlay, qui est d'une autre trempe (et dispose de plus de troupes) que son collègue
des Basses-Alpes. Finalement, dans la nuit du 5 au 6 et dans la journée du
samedi 6, des émissaires parcourent les cantons de Crest, Bourdeaux, Saillans
et Dieulefit, pour transmettre l'ordre de départ, tant attendu, aux républicains,
qui se sont déjà assurés des administrations municipales. De part et d'autre
de la vallée, le tocsin sonne, les appelant à s'emparer de la ville de Crest
avant de marcher sur Valence dont la "libération" permettrait de
couper les relations entre Paris, Lyon et Marseille.
Or Ferlay, qui sait que le danger viendra essentiellement de cette région où
les protestants sont nombreux et traditionnellement hostiles à toute mise au
pas, a envoyé à Crest, dès le 4, un important détachement de troupes et deux
canons. Dans la soirée du 6, celui-ci repousse, sans trop de difficultés, un
premier assaut mené par les communes rurales les plus proches. Le dimanche 7,
d'importants contingents républicains arrivent de Dieulefit (petite cité
manufacturière, où l'organisateur du mouvement est le pharmacien Darier),
Bourdeaux (où le chef indiscuté est le notaire Oscar Vernet, seul conseiller
catholique de ce chef-lieu majoritairement protestant), Marsanne et Crest-Sud.
Une épopée
qui finit en catastrophe
Pendant trois
heures, cinq à sept mille républicains tentent d'enlever les positions tenues
par les forces de l'ordre. Mais l'armement de ces dernières est supérieur au
leur. Les canons font de terribles ravages dans les rangs des assaillants, qui
avancent en masses compactes (groupés par villages) en chantant La
Marseillaise ou Le Chant des paysans de Pierre Dupont. Si bien qu'en
dépit de leur courage, ils doivent se replier vers dix-sept heures, laissant
plusieurs dizaines de morts et de nombreux blessés sur le terrain. Les marches
sur Valence et Montélimar ayant également échoué, le département de la Drôme
est dès lors livré à l'armée. Les colonnes mobiles traquent le républicain.
Et les prisonniers s'entassent, en cet hiver particulièrement rude, dans la
vieille tour de Crest, qui deviendra le symbole de la résistance et du martyre
de la Drôme républicaine.
A la différence des trois départements précédents qui avaient
majoritairement voté "à gauche" (c'est-à-dire républicain
"montagnard") lors des élections législatives de mai 1849, le
Vaucluse avait, quant à lui, choisi le parti de l'Ordre, dominé par les légitimistes
: seul l'arrondissement d'Apt avait voté républicain. Mais depuis lors, les
communes situées de part et d'autre du Lubéron (Pertuis, Cadenet, Bonnieux, Ménerbes)
ou le long de la vallée supérieure du Coulon avaient rejoint le camp républicain.
En apprenant que les insurgés se sont rendus maîtres du département voisin,
et après un mot d'ordre venu de Manosque, les communes rurales se soulèvent
donc et marchent sur Apt, prise dans la journée du 7. Le lundi 8, une colonne
armée de cinq à six cents hommes quitte bravement la ville pour rallier à sa
cause l'Ouest du département. Sans succès, on s'en doute: le 10 au matin, elle
est dispersée aux portes de Cavaillon par les troupes du colonel de France,
renforcées par la garde civique qu'avait consituée la Société de l'ordre légitimiste
qui régnait sur la ville.
Dans le département du Gard, sur l'autre rive du Rhône (8),
les légitimistes dominent également. Comme en Avignon ou à Cavaillon, les
autorités et les milices légitimistes et catholiques d'"autodéfense"
(comptant beaucoup d'"hommes du peuple") n'ont guère de mal à empêcher
que Nîmes, Uzès ou Alès tombent au pouvoir des villageois démocrates (en
majorité protestants) des communes de la Vaunage ou de la région de
Saint-Jean-du-Gard, soulevées dès le 4 et le 5. La répression n'en est pas
moins sévère : neuf cent cinquante républicains seront poursuivis (environ
trois mille cinq cents personnes ont participé au mouvement insurrectionnel)..
Par son ampleur, comme par la gravité des évènements qui s'y produisent, le département
voisin de l'Hérault est le dernier grand foyer contestataire du Sud-Est. Le
mouvement se limite à la partie occidentale du département, où
l'arrondissement de Béziers est le théâtre d'affrontements sanglants. Le
premier a lieu le jeudi 4. Appelés à la rescousse par les chefs républicains
de la ville, les villages du Biterrois (Pézenas, Capestang, Servian, etc.) se lèvent
en masse, au petit matin. Rejoints par les républicains de la cité - ce qui
fait, en tout, trois à quatre mille hommes -, ils somment le sous-préfet
d'abandonner ses fonctions, au profit de "délégués du peuple".
Collet-Meygret répond en faisant donner la troupe, qui tire sur les
manifestants place de la Sous-Préfecture : "Près de soixante-dix
hommes tombèrent morts ou blessés. C'étaient les plus énergiques de la
colonne populaire", note Ténot ; si bien que Béziers et ses alentours
ne connaîtront plus que des incidents sporadiques.
Mais plus au nord, Bédarieux (dix mille habitants environ, à cette date, et
cité la plus industrielle du département, avec ses fabriques de draps) est le
théatre d'évènements dont l'écho retentira dans tout le pays. Faute de
garnison, le maire conservateur doit, dès le 4 décembre, laisser la place à
une Commission municipale républicaine, qui administre la cité jusqu'au 10. Or
celle-ci ne peut éviter que la colère populaire se déchaîne contre les
gendarmes (détestés à cause des procès-verbaux dressés pour braconnage ou même
délit politique). Enfermés dans leur caserne, tirant sur leurs assaillants,
dont plusieurs sont tués ou blessés, trois d'entre eux sont abattus. Tous les
républicains du département seront victimes de la répression qui s'ensuivra.
Avec deux mille huit cent quarante "individus" déférés devant la
commission mixte, l'Hérault vient juste derrière le Var au martyrologue de la
résistance au coup d'Etat.
Nous ne retrouverons pas de tels chiffres dans la seconde région française
insurgée en décembre 1851 : le Sud-Ouest. Toutefois, dans deux départements,
le Gers et le Lot-et-Garonne, on constate des réactions semblables à celles
qui viennent d'être décrites. Ainsi, dans le Gers, tandis que les meneurs républicains
bourgeois d'Auch (chef-lieu du département) discutent, les 3 et 4 décembre, de
la conduite à tenir (protestation pacifique ou résistance armée), les démocrates
les plus résolus, groupés autour de L'Ami du peuple, appellent en
renfort les villageois des cantons environnants. Dans la journée du 4, se forme
une colonne forte d'au moins trois mille hommes, venant de Vic-Fezensac, Jegun
ou Barran. Parvenue dans les faubourgs d'Auch, elle se heurte aux quatre
escadrons de hussards qui protègent la ville. Ces derniers dispersent les
insurgés ; mais vingt-quatre hussards, dont plusieurs officiers, sont tués ou
blessés.
La France en état
de siège
L'armée et le
pouvoir bonapartiste n'en restent pas moins maîtres du terrain, ce qui est de
mauvais augure pour les mouvements qui, ce même jeudi 4, éclatent à Mirande,
Condom, Fleurance, etc. Les républicains de Mirande prennent le contrôle de
leur cité et de l'ensemble de cet arrondissement méridional. De Mirande et des
cantons environnants, six mille hommes environ marchent, les 5 et 6, sur Auch.
Mais devant l'attitude résolue du préfet et des "hommes d'ordre",
les républicains renoncent à leur projet et se replient sur Mirande. Le 7, une
colonne d'infanterie, artillerie et cavalerie y rétablit, sans résistance, les
anciennes autorités et opère de nombreuses arrestations. Neuf cent trente-sept
Gersois seront poursuivis devant la commission mixte départementale.
Presque autant d'arrestations sont recensées dans le département voisin, le
Lot-et-Garonne. Des cantons entiers s'y insurgent. La première cible des républicains
est le chef-lieu du département, Agen, aussi mal défendu que Digne. Mais
l'organisation républicaine se révèle peu cohérente : alors que ses chefs
avaient prévu le renfort de deux colonnes d'insurgés venues de
l'arrondissement de Nérac, au Sud-Ouest, et de celui de Villeneuve-sur-Lot au
Nord-Est, ils ne voient arriver, dans la matinée du jeudi 4, que près de deux
mille villageois du Sud-Ouest. Pas de trace de la colonne de Villeneuve, où les
républicains avaient pourtant chassé le sous-préfet et nommé une commission
révolutionnaire. Or, on ignore pourquoi, elle se contenta d'attendre, durant
cinq jours, d'être dissoute par les forces de répression. 
Plus original encore est le comportement des républicains majoritaires dans la
troisième sous-préfecture du département, Marmande. Maîtres du conseil
municipal, les modérés (bourgeois) légalistes font voter une résolution qui,
en vertu du fameux article 68 de la Constitution, déclare le président de la République
déchu de ses fonctions et lui refuse obéissance. Le lendemain, le sous-préfet
quitte la ville, avec les gendarmes, et rejoint Bordeaux. D'abord hostile à
toute action armée contre Agen, voire Bordeaux, la commission provisoire républicaine
renvoie dans leurs villages, le samedi 6, les nombreux paysans venus de tous les
points de l'arrondissement pour prêter main forte. Ce n'est que le lundi 8 -
trop tard ! - que, sous la pression populaire, un millier de républicains
sortent de Marmande et prennent la route de Bordeaux. Ils n'iront pas loin. A
quelques kilomètres de la ville, ils se heurtent aux forces de l'ordre ; après
un bref mais sanglant échange de coups de feu, la colonne insurgée se
disperse. Sachant que le coup d'Etat a réussi ailleurs, les chefs républicains
évitent une nouvelle effusion de sang.
Des ébauches de résistance, voire l'installation de comités républicains,
eurent lieu dans le Lot (Figeac, Gramat), la Dordogne (Bergerac) ou l'Aveyron
(Rodez). Mais pour retrouver des mouvements aussi importants que ceux du Sud-Est,
il faut se tourner vers le Centre et, plus précisément, vers le département
de la Nièvre.
A la surprise générale, le Nivernais avait voté "rouge" en mai
1849. Et il n'avait cessé depuis de manifester son hostilité à la majorité
conservatrice de l'Assemblée, présidée par le député inamovible de Clamecy,
André Dupin, dit Dupin aîné, cible préférée des républicains locaux,
lecteurs passionnés des pamphlets de Claude Tillier. Le message contestataire
et populiste diffusé dans ses articles de L'Indépendant, journal
d'opposition paru à Clamecy sous la monarchie de Juillet, et repris sous une
forme romancée dans le célèbre Mon oncle Benjamin (publié en 1841),
semble avoir beaucoup inspiré les meneurs de l'insurrection qui éclate le
vendredi 5 décembre. Faute d'instructions parisiennes, les républicains de la
Nièvre attendent cependant le mot d'ordre de ceux du chef-lieu, Nevers. Mais
ces derniers ont été décimés par les arrestations opérées, deux mois plus
tôt, dans le cadre des poursuites engagées contre les sociétés secrètes du
Nivernais et du Berry.
Rassurer les
"bien-pensants"
Trop éloignés
des centres de décision, les républicains de Clamecy et des communes situées
aux confins de la Nièvre et de l'Yonne ont, en revanche, presque tous été épargnés
par la répression de 1849-1851. Tout débute donc à Clamecy, modeste sous-préfecture
(environ six mille habitants), dans la soirée du 5. Très vite, une famille
bourgeoise, les Millelot - le père, imprimeur et juge au tribunal de commerce,
et ses deux fils, Numa et Eugène (ce dernier se révélant bientôt l'âme du
mouvement républicain, ce qui lui vaudra de terminer sa vie à Cayenne) -, joue
dans l'insurrection un rôle capital. En quelques heures, le "petit
peuple" artisan et commerçant du centre ville, renforcé par les flotteurs
de bois (sur l'Yonne) du faubourg de Bethléem, se rend pratiquement maître de
la cité.
On libère d'abord quelques militants républicains détenus dans la prison
jouxtant la mairie, à commencer par le négociant Jean-Baptiste Guerbet, qui
approuve la prise d'armes (il mourra, lui aussi, en Guyanne). Une patrouille de
six gendarmes envoyés par le sous-préfet pour appuyer la centaine d'hommes qui
tentent d'empêcher les insurgés de prendre la mairie, doit se replier, non
sans avoir laissé deux morts et deux blessés sur le terrain. Sans coup férir,
les républicains s'emparent de l'hôtel de ville, tandis que, dans la nuit du 5
au 6, arrivent deux à trois mille paysans, artisans ou commerçants de la vallée
de l'Yonne (Dornecy, Entrains, Corvol, Pousseaux), appelés à la rescousse par
Millelot père et ses amis politiques.
C'est ainsi que, trois jours durant, Clamecy est l'une des rares oasis républicaines
dans cette France qui, de gré ou de force, a accepté le coup d'Etat. Ici
aussi, le comité révolutionnaire social s'efforce de maintenir l'ordre...républicain.
Les récits horribles, de pillages, de viols qui furent colportés ensuite témoignent
de l'épouvante qu'a suscitée, chez les "bien-pensants", cette très
temporaire prise de pouvoir par les gens des bourgs et des campagnes.
Ces affabulations tirent en fait parti du meurtre du gendarme Bidan, "brave
homme d'un certain âge" selon Ténot, et qui fut, après la prise de la
gendarmerie de Clamecy, le 6 décembre, livré à une foule déchaînée
refusant d'écouter les conseils de modération de ses chefs. Consterné par
cette de violence, qui vaudra à deux des auteurs présumés du meurtre de périr
sur l'échafaud l'année suivante, Eugène Millelot incite cependant citadins et
paysans à construire des barricades aux portes de la ville. Mais celles-ci sont
abandonnées au fur et à mesure que les nouvelles arrivent de Paris et
d'ailleurs. Si bien que c'est dans un Clamecy "déserté par la majeure
partie de la population valide", toujours selon Ténot, que pénètre, le
lundi 8 au matin, le préfet de la Nièvre, à la tête d'un important appareil
répressif.
Cette insurrection républicaine de certaines provinces permet en effet aux
auteurs du coup d'Etat de mettre en état de siège trente-deux départements
français - c'est-à-dire d'y donner tous pouvoirs aux autorités militaires.
Outre les départements déjà évoqués, mentionnons l'Allier (où il y eut au
Donjon et à La Palisse, du 3 au 5 décembre, un mouvement insurrectionnel, de
moindre ampleur et rapidement brisé), le Loiret (Orléans, Montargis,
Bonny-sur-Loire), la Saône-et-Loire (Cluny), le Jura (Poligny), et enfin la
Sarthe, seul département de l'Ouest et du Nord à avoir connu une résistance
armée, mais dans une petite commune manufacturière uniquement : La Suze.
Donc, le coup d'Etat a fini par triompher. Mais à quel prix ! Contrairement à
ce qui a été longtemps affirmé dans les manuels qui minimisent l'importance
de la réaction armée au coup d'Etat du 2 décembre, la résistance provinciale
et la répression antirépublicaine ont bien été deux faits marquants de ces
journées. Selon l'historien américain Ted W. Marga-dant, "le soulèvement
provincial le plus sérieux du XIXème siècle français" a "engendré
la répression policière la plus importante qui ait existé, en dehors de
Paris, entre la terreur et la Terreur Blanche des années 1790, et la Résistance
de la Seconde Guerre mondiale".
Certes, cette résistance a, par contre-coup, profité aux partisans de
Louis-Napoléon Bonaparte. Non seulement la parti républicain a été décapité
pour des années mais le rôle essentiel joué par le "peuple" des
campagnes a permis aux responsables du coup d'Etat - à commencer par Morny - de
tirer tout le profit nécessaire des exactions perpétrées contre les gendarmes
à Clamecy ou à Bédarieux. Prolongeant et amplifiant démesurément la dénonciation
du "spectre rouge" qui alimente la propagande antirépublicaine depuis
deux ans, ils présentent dès lors la résistance provinciale comme une
jacquerie qui aurait éclaté, de toute façon, au moment des élections de
1852, si l'initiative du Prince-président n'éatit venue sauver la société
française.
Le grand remord
de Napoléon III
Dès le 10 décembre,
Morny adresse une circulaire en ce sens à ses préfets : "Vous venez de
traverser quelques jours d'épreuve ; vous venez de soutenir en 1851 la guerre
sociale qui devait éclater en 1852. Vous avez dû la reconnaître à son caractère
d'incendie et d'assassinat. Si vous avez triomphé des ennemis de la société,
c'est qu'ils ont été pris à l'improviste et que vous avez été secondés par
les honnêtes gens." Cette étonnante justification du coup de force
bonapartiste a été payante, notamment auprès des notables qui, dans un
premier temps, n'avaient pas apprécié la dissolution de l'Assemblée. A la
veille du plébiscite des 21 et 22 décembre 1851, qui sera un triomphe pour le
Prince-président (surtout dans les régions naguère insurgées et maintenant
terrorisées), l'orléaniste Barante résume l'évolution de leur comportement :
"La répression de la jacquerie a changé l'état de la question."
Cependant, Louis-Napoléon Bonaparte ne semble pas avoir souhaité que le second
Empire, proclamé l'année suivante, prenne une tonalité autoritaire, antirépublicaine
et conservatrice. Cela explique la progressive libéralisation d'un régime dont
le maître a "la pensée obsédée" par le souvenir "du
serment violé, des morts de décembre, des brutalités de la répression. [...]
Un jour que l'impératrice Eugénie, le voyant abîmé dans une sombre rêverie
et en devinant le motif, s'exclame : "Tu portes le 2 décembre comme une
tunique de Nessus", il reconnaît : "J'y pense constamment",
écrit Adrien Dansette.
Quant aux républicains, qui considèrent maintenant le bonapartisme comme leur
principal adversaire, ils ont leurs martyrs, auxquels ils édifieront des
monuments dès leur installation au pouvoir, dans les années 1880. En outre,
ils engageront, dès 1880-1881, une procédure d'indemnisation en faveur des
"martyrs du droit et en mémoire de la résistance légale au coup d'Etat
du 2 décembre 1851". Cette inscription figure sur le monument de
Clamecy, mais on la retrouve, quasi identique, ailleurs. Désormais, l'interprétation
républicaine de la résistance au coup d'Etat s'imposera dans l'historiographie
"officielle". A la thèse de la jacquerie véhiculée par les
historiens conservateurs, Tchernoff ou Seignobos opposent celle de la
"lutte pour le droit", c'est-à-dire d'une protestation "spontanée"
du peuple pour la défense de la répûblique et de la Constitution.
Or la réalité est plus complexe. Nous n'avons pas voulu interpréter ici les
faits, mais mieux faire connaître des évènements trop souvent ignorés ou méconnus
: le fait que dans tel ou tel département insurgé en décembre 1851 la commémoration
ait été quasi confisquée par l'extrême gauche républicaine a sans aucun
doute nui à l'"image de marque" laissée par le mouvement. La
question fondamentale est (même si elle a été occultée par les fondateurs de
la IIIème République, soucieux de pourfendre la thèse de la jacquerie et de désarmer
ce que Gambetta appelle "le parti de la peur") d'apprécier la part
respective du politique et du social dans les mouvements protestataires. A
priori en effet, on ne comprend pas pourquoi les paysans, les artisans et les
bourgeois démocrates se sont soulevés pour défendre la Constitution de
novembre 1848, élaborée par une Assemblée qui se préoccupait peu de leurs
problèmes...
En revanche, tout s'éclaire - grâce aux nombreuses recherches historiques menées
depuis une quarantaine d'années - si l'on fait intervenir le rôle décisif joué
par les organisations républicaines locales, les sociétés secrètes à
affiliation. Dans les zones insurgées, elles ont "enrégimenté" une
bonne partie du peuple des campagnes, dans l'espoir de faire triompher, aux élections
de 1852, la république démocratique et sociale, cette république des paysans
et des "petits", pour laquelle les adversaires de Louis-Napoléon
Bonaparte n'hésitent pas à verser leur sang.
Enfin, ajoutons - en nous plaçant, cette fois, sur un terrain purement
politique - que le 2 décembre et ses conséquences ont engendré une longue défiance
à l'égard d'un pouvoir exécutif qui tente de se substituer au législatif par
la force ou la contrainte morale. Une défiance qui connaît des prolongements
jusqu'à notre époque. Il suffit d'évoquer Le Coup d'Etat permanent de François
Mitterand (9), jadis député de la Nièvre, département
qui a payé l'un des tributs les plus lourds à la "chasse aux républicains".
(1)
C'était le montant de l'indemnité parlementaire.
(2) Eugène Ténot, Paris en décembre 1851, Paris,
1868.
(3) Eugène Ténot, op.cit.
(4) Eugène Ténot, La Province en décembre 1851,
Paris, 1865.
(5) Actuellement département des Alpes-de-Haute-Provence.
(6) Nous connaissons ce mouvement grâce aux travaux de
Maurice Agulhon et à Emile Zola, dont La Fortune des Rougon (1869),
premier volume de la série des Rougon-Macquart, situe bien le caractère
fondateur des diverses réactions au coup d'Etat du 2 décembre.
(7) Depuis la fin de 1848, le journal marseillais Le
Peuple, auquel collaborait Camille Duteil, avait joué un grand rôle dans
la diffusion des idées démocratiques.
(8) Sur l'histoire du Gard au XVIIIème siècle, cf. Raymond
Huard, La Préhistoire des partis. Le mouvement républicain en Bas-Languedoc,
1848-1881, PFNSP, 1982.
(9) "Entre De Gaulle et les républicains, il y a
d'abord, il y aura toujours le coup d'Etat" - moins sanglant, certes,
que celui du 2 décembre (dont François Mitterand envisageait de raconter
l'histoire), mais tout aussi redoutable, assurait le futur président de la République,
car "permanent" (cf. la réédition en 1993, dans la collection
10/18, de l'ouvrage polémique publié chez Plon en 1964).
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