Lettres
de Léonard Arnaud, 16 avril et 25 novembre 1859
Communiquées
par M. et Mme Faure, Linards
En
1851, Léonard Arnaud, 19 ans, est clerc du notaire de Linards Félix Faucher,
dirigeant démocrate-socialiste, maire élu en 1848 et destitué en 1850. Il
partage ses idées politiques et participe à l’insurrection du 6 décembre.
Arrêté par les hussards (caché dans la maison du notaire dans un tonneau de
plumes et délogé à coups de sabre, il est légèrement blessé), il est trouvé
porteur d’un fusil, de balles, de journaux et de chansons révolutionnaires.
Après trois mois de prison à Limoges, il est condamné à l’exil par la
Commission Mixte (tribunal d’exception), et conduit à la frontière belge. La
première de ces lettres témoigne de sa présence en Angleterre en 1859, et de
son retour à Paris la même année, la plupart des condamnés et exilés de
1851 ayant été graciés. Mort quelques années après, son fils sera bénéficiaire
d’une pension de la III° République à partir de 1874, au titre des réparations
dues aux victimes du coup d’état du 2 décembre 1851. Ces
deux lettres témoignent de la constance de ses opinions politiques, et aussi de
l’oubli dans lequel tombait, dès 1859, l’insurrection de la Haute-Vienne
… Christian
Palvadeau __________________________________ Mes chers parents, J’ai reçu la lettre de M. Demars du 3
courant par laquelle j’ai appris avec la plus grande affliction la mort de mon
cher et dévoué père. Cette triste nouvelle est accablante ! Après la
mort d’une grand-mère qui m’aimait tant, arrive celle de deux oncles qui me
chérissaient, puis enfin celle d’un père qui aurait tout fait pour moi, et
auquel mes malheurs ont causé tant de chagrin. Le proscrit ressent des douleurs
amères en apprenant que ceux qu’il aime meurent les uns après les autres,
pendant que lui, toujours triste et toujours rêveur et toujours abattu, erre
d’un endroit à l’autre sans parents, sans amis et sans domicile fixe. Une
chose, une seule chose lui reste au milieu de ses malheurs et de tous ses ennuis :
C’est l’espérance, la belle, la douce, la bienfaisante espérance qui est
toute sa vie et qui fait toute son existence. Car, je le déclare ici, et je ne
crains point d’être démenti par quiconque a goûté du pain amer de
l’exil, sans espérance le proscrit ne peut pas vivre, sans espérance le
proscrit n’est qu’un cadavre. Je m’ennuie souvent en pensant à vous, mes
chers parents, et je pleure bien des fois en pensant à la France ; mais
lorsque je considère philosophiquement ma situation, j’entends une voix intérieure
qui me crie : courage, en avant ! L’avenir est au progrès !…
alors tous mes malheurs sont oubliés pour ne penser qu’à cet avenir certain
que tous les penseurs voient s’approcher à pas de géant. M. J. Lorgues vous envoie aujourd’hui 250
Frs, montant des châtaignes qu’il vous doit. Cette somme est adressée à M.
Vassans, notaire à Limoges. Aussitôt qu’il l’aura reçu il vous écrira
d’aller la chercher. Il faudra que ce soit mon frère qui y aille, parce
qu’elle a été envoyée à lui. Il sera nécessaire qu’il prenne la lettre
de J. Lorgues ci-jointe ainsi que la présente. Si M. Ledot[1]
allait à Limoges il pourrait vous éviter un voyage en recevant l’argent pour
vous. Enfin vous ferez à ce sujet ce que vous jugerez à propos. J. Longues est
très fâché de vous avoir fait attendre si longtemps, ce retard a été causé,
comme je vous l’ai déjà écrit, par les pertes d’argent qu’il a éprouvé. Je suis en vacances depuis mardi dernier,
j’ai 6 semaines de vacances que je passerai à Londres. Je vous prie de me faire réponse aussitôt
que vous aurez reçu votre argent. Si vous aviez à me faire savoir quelque
chose qui pressât ou à me demander des conseils sur vos affaires, il ne
faudrait pas mettre de retard à m’écrire. Depuis une quinzaine de jours il fait froid de
temps en temps à Londres et en ce moment j’ai les doigts engourdis. Il
a neigé la semaine dernière et il tombe presque tous les jours cette semaine
quelques flocons de neige, mais c’est peu de chose. Bien des choses amicales de ma part à […]
Devaud et à tous les autres qui s’intéressent à moi. Votre dévoué et sincère L.ARNAUD Voici mon adresse : L. Arnaud, 65 Newman Street, Oxford Street, Londres, Angleterre Le
16 avril 1859
__________________________________ Le 25 9bre 1859 Mon cher Briquet, C’est avec beaucoup de plaisir que je vous
annonce que je me suis décidé à rester à Paris au moins jusqu’à la fin de
la lutte entre le pouvoir personnel qui se meurt et le peuple qui réclame le
droit de se gouverner lui-même. [Ce qui se passe en ce moment en France et
surtout à Paris … ][2]
Le résultat de cette lutte ne saurait être douteux pour quiconque connaît le
peuple français, et je suis bien convaincu qu’il ne se fera pas attendre
longtemps. Quel spectacle ce peuple donne au monde ! En quelques mois il a
marché si rapidement vers un avenir meilleur qu’il a laissé loin derrière
lui presque tous ceux qu’il avait choisis pour lui montrer le chemin. Eux
veulent une révolution politique, mais lui veut surtout une révolution
sociale. Il comprend enfin, comme l’âne de la fable, que son ennemi c’est
son maître, et il le dit en bon Français dans les réunions publiques. Il y a plusieurs écrivains qui ont écrit des
histoires sur le coup d’Etat, mais aucun n’a donné de détail sur les
affaires de la Haute-Vienne, parce que les renseignements leur manquaient. On
m’en a demandé pour la seconde édition de l’histoire de
Ténot, et vous
m’obligeriez beaucoup en m’adressant tous ceux que considérerez intéressants
au point de vue historique. C’est surtout sur la conduite de ceux qui ont
supporté le coup d’Etat que j’en ai besoin. Je vois souvent […] et son associé,
marchands tailleurs. Je suis employé aux écritures dans une
maison de commission. Mes amitiés à votre famille, à Boiron, à
M. Ruaud et aux autres amis. P.S. Quand
vous m’écrirez, dites-moi je vous prie combien se vendent à Limoges les œufs
et […] Votre bien dévoué L. Arnaud […] rue
Lafayette |
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