Ce texte a été publié dans la brochure "Résistances. L’insurrection de décembre 1851. La Résistance pendant la deuxième guerre mondiale à Tourves", 2001pour commander cette brochure cliquez ici TOURVES
pendant les années de guerre (1939-1945) par
Jean-Marie Guillon Il
n’est jamais facile de traiter d’événements récents et douloureux à l’échelon
local. Des tensions peuvent subsister, des susceptibilités peuvent être froissées
et tous ceux qui ont vécu les événements ont, bien évidemment, quelque chose
à apporter. Le texte qui suit ne vise pas à rouvrir de vieilles plaies, il ne
distribue pas de bons ou de mauvais points, il essaie simplement de rendre
compte de quatre années difficiles, telles que l’on peut les reconstituer à
partir des archives disponibles et de quelques témoignages. Il s’agit
d’histoire et celle qui nous est proche n’a pas moins d’intérêt que les
périodes plus éloignées. Ces pages sont à compléter, à rectifier si nécessaire,
elles peuvent susciter le débat et éveiller la curiosité, elles doivent faire
réfléchir. Notre objectif est là. Tourves, un
pays « rouge »
Le
recensement de 1936 donne à la commune 1 477 habitants. Ils seraient 1 498 en
1942, qui se décomposeraient en 256 agriculteurs, 134 ouvriers, 22 artisans, 20
commerçants, 10 fonctionnaires et employés communaux, 4 membres de professions
libérales et 76 divers (retraités, industriels, entrepreneurs, sans
profession). Cette statistique fournie par le maire en février 1942 ne coïncide
pas avec celle qui a été donnée exactement un an plus tôt et qui avançait
430 agriculteurs, 250 ouvriers (dont 100 dans les mines et les tanneries), 15
artisans, 20 commerçants, 8 fonctionnaires, 4 professions libérales, 700
divers. Pourquoi cette discordance ? Il faudrait y regarder de plus près
à partir des archives communales. Sans doute la seconde tient-elle compte des
agricultrices, des enfants dans les « divers », mais pour le reste,
l’explication reste à trouver. Ce qui compte en fait - mais ce n’est pas
une surprise - c’est le poids de la paysannerie et de la mine. Aux
élections municipales de 1935, la liste de Jules Recours, communiste, propriétaire
de l'"Eden Bar", a obtenu selon ses membres de 192 à 147 voix. Au 2e
tour des législatives de 1936, Charles Gaou, le charron de Brignoles le
candidat communiste aux élections législatives, a obtenu 297 suffrages et le
candidat de droite, Barthélémy, 105 (sur 512 inscrits et 413 votants). Cette
orientation vers l’extrême-gauche ne va pas sans poser des problèmes avec
les autorités, surtout lorsque s'enfle la vague anticommuniste. Incident
significatif : dès le 21 juin 1939, avant même l’émotion provoquée par le
pacte germano-soviétique, le préfet demande aux gendarmes de faire une enquête
pour savoir si le drapeau rouge, avec faucille et marteau, avait bien été mis
sur la façade de la mairie à côté du drapeau tricolore. Sans aucun doute des
âmes charitables que cet emblème scandalise ont dénoncé la chose que les
gendarmes confirment le 18 juin, en précisant qu’elle s’est produite à
l'occasion de la commémoration du 150e anniversaire de la Révolution Française,
d'où lettre du préfet au maire, le 4 juillet, pour lui rappeler qu'une
circulaire du président du Conseil du 20 avril 1936 interdisait tout emblème
autres que le drapeau tricolore sur les édifices publics... « Drôle
de guerre »
La
dissolution du Parti communiste et la répression qui commence en même temps
que la guerre entraînent, comme ailleurs, le remplacement de la municipalité
élue par une délégation spéciale de trois membres, le 19 octobre 1939. Cette
délégation est composée de Léopold Pépin, pépiniériste, qui en est le président,
assisté de messieurs Brémond et Nivière. La situation paraît très tendue au
village. La suspicion s’installe, la population est divisée et les autorités
sont vigilantes. Il paraîtrait que des jeunes chanteraient régulièrement, le
samedi soir, l'Internationale et La Jeune
Garde dans les rues. La Police spéciale (ce sont les futurs Renseignements
généraux) enquête sur les communistes les plus en vue, ce qui est aussi une
façon de faire pression et d’inquiéter. Cependant il n'y aura pas, pour
l’instant, de poursuites. Le 6 décembre 1939, le sous-préfet fait un rapport
à la suite de la visite que lui ont rendus des membres de la délégation spéciale.
Il fournit des renseignements sur l'action des communistes et celle du secrétaire
de mairie qui serait un sympathisant. De ce fait, une autre enquête est réclamée,
ainsi que la venue de la police mobile de Marseille. Cependant le maire Recours
qui a démissionné du Parti communiste fait parvenir au Petit
Provençal une déclaration où il proclame ses sentiments de bon français.
Il condamne aussi l'URSS et son attitude agressive vis-à-vis de la Finlande
(janvier 1940). Cette prise de position le fera tenir en suspicion par ses
anciens camarades qui ne fréquenteront plus son établissement. Pourtant les
autorités ne lui font pas confiance et tout l'ancien conseil municipal est déchu
à la mi-février. Dans
l’atmosphère de dégradation morale de cet hiver de fausse vrai guerre, la
surveillance exercée se traduit par l'internement administratif de militants
connus. Gabriel Colle, ouvrier de la SNCF, est radié de l'affectation spéciale
et envoyé dans une compagnie disciplinaire, la compagnie militaire spéciale du
Chaffaut (Basses-Alpes), puis il est interné à Fort-Barraux (Isère) où il
restera jusqu'en mai 1941. Son frère, Raoul, est expédié au camp de Chabanet
(Ardèche) le 24 juin 1940 (puis à Nexon, en Haute-Vienne, par la suite),
internement dont il sortira en août 1942. Socrate Miellins, retraité de la
SNCF, résidant à Tourves pendant l'été, militant communiste lui aussi, est
inculpé pour « propos défaitistes » : il aurait dit dans un
café , le 16 juin 1940, "Vous voyez que la guerre n'existe toujours pas,
c'est l'heure de la rigolade". Il est relaxé par le tribunal correctionnel
de Brignoles, mais interné à son tour, en août, au camp de Chibron (Signes),
puis à Saint-Sulpice-la-Pointe (Haute-Garonne) en 1941. Pendant
ce temps, les combats entraînent la mort de quatre hommes et la captivité de
43 autres. Ce dernier chiffre est considérable. Il signifie que la plupart des
familles sont touchées. Vichy, la
« Révolution nationale » au village
La
délégation spéciale démissionne le 7 juillet 1940 et propose au préfet
trois remplaçants. Cependant le préfet parvient à convaincre Pépin et ses équipiers
de rester en fonction. Pourtant Nivière démissionne le 15 octobre 1940. Il est
remplacé, le 1er décembre, par Henri Collet, adjudant-chef en retraite,
chevalier de la Légion d'Honneur. Les deux autres membres de la délégation démissionnent
à leur tour le 10 décembre, prenant prétexte qu’une enquête de police paraît
mettre en cause la moralité de son président. Une rumeur répandue par ses
adversaires et ceux qui veulent prendre le pouvoir local lui fait une réputation
de fêtard et de propriétaire de maison close. C’est odieux,
puisque c’est faux, mais ceci en dit long sur les divisions qui existent dans
la localité. Pour remplacer les démissionnaires, le préfet propose le docteur
Robert Clot, le 21 décembre 1940. C'est un médecin militaire en retraite,
lieutenant-colonel, réfugié de l'Est, venant de Chaumont. Il s'est établi à
Tourves depuis peu et possède sur les Provençaux les préjugés classiques de
l’homme du Nord, comme on le verra. Il est nommé officiellement le 7 février
1941 avec deux autres membres. L'un d'eux démissionnera le 11 septembre
suivant, mais ne sera remplacé que le 15 janvier 1942. Tourves
est dans le collimateur des autorités de Vichy. Significatif de l'air du temps
est le rapport que fait le sous-préfet à la suite de sa visite du village le
21 février 1941. Sans doute est-il inspiré par la nouvelle équipe municipale.
Rarement, sans doute, autant de niaiseries n'auront été écrites en si peu de
lignes sur la localité : Tourves aurait une mauvaise réputation depuis
longtemps aussi bien dans le Var que dans les Bouches-du-Rhône, réputation
entretenue par son vote communiste ; la tâche des nouveaux administrateurs
est particulièrement lourde "en raison du caractère assez spécial de
cette population » (sic) ; les habitants de Tourves en effet passent
pour être malveillants, infatués de leur personne et forment en fait un
« îlot généralement peu apprécié au milieu de populations méridionales
dont ils ont gardé les défauts sans en prendre toutes les qualités" (resic) ;
il convient de réaliser rapidement le tout-à-l'égout et l'électrification
des écarts pour que les habitants "compren(nent) rapidement que le
Gouvernement du Maréchal fait plus pour les communes rurales que les démagogues
pour lesquels ils ont toujours voté". Bien entendu, la jeunesse a besoin
"d'un sérieux redressement".... Ce
programme laisse rêveur sur les illusions des nouveaux maîtres du pays, compte
tenu des difficultés matérielles dans lesquelles la population se débat. Le même
rapport signale d'ailleurs que le ravitaillement est déjà difficile et qu'il y
a peu de légumes sur le marché. Il donne de petits détails intéressants : 47
réfugiés (sans doute des Alsaciens-Lorrains, peut-être également des
Mentonnais) sont venus habiter le village, il y a sept épiciers (dont le Coop
et le Casino), on ne compte que dix chômeurs, mais les mines travaillent encore
au ralenti (trois jours par semaine), quant à la récolte de vin qui était de
25 000 hl en moyenne auparavant, elle n'a été cette année-là que de 9 000
hl. A
défaut de grandioses réalisations, la délégation débaptise la rue Jean Jaurès
pour l'appeler rue Nationale, comme la « révolution » du même
nom. En revanche, il ne semble pas qu'il y ait eu baptême d'une place ou
d'un boulevard portant le nom de Pétain, ce qui est surprenant. La
Légion française des combattants regroupe les anciens combattants, d'opinions
diverses, abusés souvent par ce
qu'ils croient être dans le prolongement des associations d’avant-guerre.
Dirigée par une bureau composé d'agriculteurs considérés comme sympathisants
radicaux ou socialistes, à l'exception de son président qui est dit d'extrême-droite,
elle compte 160 adhérents sur 170 anciens combattants dans la commune. Elle
paraît peu active et se défait rapidement. Le maire constate à son sujet, dès
le début de 1942, une "inertie totale" et une "activité
nulle" (3 janvier). Cependant trois de ses éléments adhèrent à la fin
de l'été 1942 au Service d'ordre légionnaire (SOL) qui réunit les partisans
du régime les plus "durs". Ils participent à la section SOL de
Saint-Maximin et, avec elle, au grand rassemblement qui a lieu à Marseille en
octobre. Ils sont mobilisés en novembre dans le camp retranché de Toulon pour
assurer la garde des portes de l'arsenal. Il y a là le fils du maire, un étudiant
qui voulait être officier, le vice-président de la Légion, un cultivateur,
fils d'officier, décoré en 1939-1940 et le secrétaire de mairie, un ancien
combattant très décoré. Les deux premiers ne suivront pas le SOL dans la
Milice et seront acquittés à la Libération par la cour de Justice, ce qui ne
sera pas le cas du troisième, parti de Tourves en mai 1943, qui adhérera à la
Milice et partira avec elle en Allemagne à la Libération.
Il
va sans dire que surveillance et répression continuent de s’exercer. En février
1941, Léon Recours, instituteur à Mazaugues, est interné après avoir été révoqué.
Il sera envoyé à Oran, puis rapatrié à la prison de Castres. En mars, c'est
le tour de Dominique Daziano, dont le café servait de siège à la Jeunesse
communiste avant-guerre, qui est interné au camp de Saint-Paul d'Eyjaux
(Haute-Vienne) en mars 1941, et de Louis Richelme, ancien conseiller municipal,
soupçonné de distribution de tracts. Le premier sera libéré en décembre
1941 et le second en janvier 1942. Le 1er avril, est interné Alfred Vogogna,
considéré comme faisant de la propagande auprès des jeunes. Etant italien, il
est envoyé au camp du Vernet (Ariège) - camp pour étrangers - jusqu'au 26 août,
date à laquelle il est astreint à résider au Cannet-des-Maures. Le
maire ne se fait pas d'illusion. Dans le rapport qu'il fait au préfet le 3
janvier 1942, il note que, si les anciens élus n'ont aucune activité
apparente, l'ensemble de la population regrette « les temps anciens ».
Les mineurs restent fidèles au PCF et leurs espoirs sont du côté de l'Union
soviétique (l'offensive allemande vient d'être stoppée devant Moscou). Son
seul espoir, bien illusoire et bien naïf, serait, pour que le régime gagne en
popularité, que le ravitaillement s'améliore. Il recommande aux autorités
diverses mesures qui sont autant de critiques de ce qui s'est fait jusque-là :
ne pas promettre ce que l'on ne peut tenir, ne pas favoriser les maires les plus
débrouillards, ne pas taxer les denrées si l'on ne fait pas appliquer cette
taxation... Une opinion de
plus en plus hostile
Quelques
jours après, un événement confirme la dégradation de la situation et le mécontentement
latent. Le 17 janvier au matin, une cinquantaine de femmes de mineurs se rendent
à la mairie pour se plaindre du manque total de ravitaillement. Il y a pénurie
de légumes et de pommes de terre et l’hiver 1941-1942 est, comme celui de
l’année précédente, particulièrement rigoureux. Ces ménagères veulent
aussi le classement de Tourves en « commune urbaine » (ce qui accroîtrait
les rations distribuées). Le Dr Clot considère que ces réclamations sont en
partie justifiées : la dernière distribution de pommes de terre a eu lieu le
27 novembre. Il ne croit pas à un dessous politique derrière cette
manifestation. Cette analyse est plausible. On sait par des documents internes
au PCF clandestin du Var qu’il n'est pas encore réorganisé dans la région
brignolaise. Mais l’absence de toute intervention politique n’est pas assurée,
car il reste un noyau de militants et il ne serait pas surprenant qu’ils aient
une liaison avec les communistes italiens, qui sont, eux, réorganisés
clandestinement et de façon autonome. En tout cas, ce mouvement s’intègre
bien à une stratégie qui est celle de la résistance communiste. Spontanée ou
non, le fait important est qu'il s'agit de l'une des premières manifestations
de femmes dans le Var (qui en connaîtra une quarantaine durant cette seule période). De
leurs côtés, les traditions se maintiennent. Peut-être les malheurs des temps
ont-ils renforcé la religiosité. En tout cas, le pardon est célébré le 3
mai 1942 avec un certain faste, cérémonie traditionnelle qui s’intègre bien
aux orientations du moment. Il n’empêche : au fur et à mesure que les
mois passent, le fossé entre la population et les tenants du régime
s'approfondit. Il se répercute même dans la répartition de la clientèle médicale
! La police enquête le 26 juin 1942 sur le très habile docteur Van Nghi,
d'origine vietnamienne, venu de Carcès et établi depuis peu. En effet, il a
pris au président de la délégation spéciale une grande partie de ses
malades, notamment parmi les mineurs... Au
bout du compte, le dernier carré des fidèles du Maréchal a peur et répand
des rumeurs alarmantes. Le Dr Clot signale le 30 octobre 1943 que, la veille, un
légionnaire, propriétaire d'un café, est venu le voir avec la président de
la Légion pour lui dire ce qu'il avait entendu dans un bar de Marseille :
les communistes seraient en train de préparer une attaque contre des
personnalités des environs de Brignoles et Tourves, les mairies seraient prises
d'assaut ! Le lendemain, le docteur fait un rapport pour confirmer aux
autorités que la population ne suit plus le gouvernement depuis longtemps et
que la situation s'est "aggravée" depuis quelques trois ou quatre
mois avec les succès soviétiques. D’après lui, les communistes relèvent la
tête. Ils sont tranquilles en apparence, mais il y a parmi eux quatre ou cinq
"agitateurs". Les sujets de mécontentement foisonnent, à commencer
par le ravitaillement. Ni hier, ni aujourd'hui, le pain n'a pu être distribué.
Les cultivateurs se plaignent des avantages des mineurs en matière de
ravitaillement (car ils bénéficient de la carte de T des "travailleurs de
force"). Ils se plaignent aussi des impositions (c'est-à-dire des
livraisons obligatoires de production à un prix taxé). Pour conclure, le Dr
Clot ne cache pas que les gens sur lesquels le régime peut compter n'excèdent
pas les dix doigts de la main. L'enquête
des Renseignements généraux qui suit -
objet d'un rapport le 5 novembre - minimise les choses. Il se passe à Tourves
ce qui se passe ailleurs. Vichy est dévalué et ceux qui le soutiennent ou
l’ont soutenu sont isolés et se sentent en difficulté.
Six
jeunes gens sont partis en Allemagne au titre du STO. Le travail en Allemagne a
donc touché relativement peu de monde. Les mines de bauxite sont classées dans
le secteur protégé par les Allemands et leur personnel peut y échapper. Dans
l'ensemble, une certaine connivence existe entre les cadres et le personnel pour
freiner la production et expédier de la marchandise médiocre. Mais ce climat
n'existe pas partout : le mineur Edmont Maurin est arrêté le 27 décembre 1943
pour refus de travail à la Todt. Il reste emprisonné à
Toulon puis Marseille une soixantaine de jours. Cette affaire cache un
contentieux avec son employeur, qui est à la tête d'une entreprise de produits
réfractaires à Marseille et possède une exploitation de bauxite. Cette
personne sera condamnée après la Libération par la cour de justice d'Aix, le
1er février 1946, à 5 ans de prison et 100 000F d'amende pour avoir fait arrêter
son employé et avoir menacé son personnel qui ne travaillait pas avec
suffisamment de zèle à ses yeux. A
partir de février 1944, les hommes de 16 à 60 ans sont soumis à d'autres réquisitions
: soixante hommes de Tourves doivent, à tour de rôle, aller travailler au
"mur de la Méditerranée" - à l’arrachage des vignes, à la démolition
de maisons, à l’abattage d’arbres - sur la côte. Vichy n’a
plus de légitimité. En témoigne la fête de Jeanne d'Arc, l'une de celles que
Vichy a voulu opposer au 14 juillet. Celle du 14 mai 1944 est évidemment boudée
: "En dehors des personnalités
officielles et des enfants des écoles, il y avait exactement 12 personnes dans
le cortège" écrit le maire. Résistance Réfractaires
au STO et militants politiques, rejoints par des soldats italiens déserteurs en
septembre 1943, forment un important maquis FTP, l’un des premiers de la région :
le camp Faïta qui devient à la fin
de 1943 la 1e Cie FTP de Provence. Né dans les Maures, il déplace ses détachements
vers la région de la Sainte-Baume et de Saint-Maximin. L’un d’eux stationne
dans le secteur de Mazaugues, aux Glacières, à la fin de 1943. Ces maquisards
sont à l'origine des actions qui se sont produites durant l'été et à
l'automne 1943 : sabotage du câble aérien à Mazaugues dans la nuit du 12 au
13 août, même sabotage au quartier des Matheronnes et à celui de La Brasque
dans la nuit du 27 au 28 septembre et encore, aux mêmes endroits, dans la nuit
du 17 au 18 novembre. Cette nuit-là est également sabotée la pelle de la Todt
qui stationnait à la gare de Tourves. Les résistants locaux ont servi très
probablement de guides. Car la Résistance
s'est organisée autour de militants communistes, en liaison avec leurs
camarades brignolais, sans doute dans le courant de 1942. Supervisé par Louis
Michel d'Ollioules, il existe un groupe FTP dirigé par Louis Richelme. Dépourvu
d'armes, il parvient à se faire admettre dans l'organisation qui est chargé de
la réception des parachutages - la SAP (Section atterrissage et parachutage) -
dont les chefs locaux sont les Brignolais Ferrari et Brunet. Mais les deux
parachutages auxquels il participe en avril-mai 1944 avec le groupe de Rougiers
(dirigé par le maire socialiste, Victorin Henry) échouent. L’un d’eux,
celui de la nuit du 26 au 27 mai, aboutit sur les Ursulines à Brignoles, utilisées
comme casernement ... C’est là que tombent les huit parachutes, par erreur évidemment,
le pilote ayant sans doute été trompé par la lumière qui en filtrait. Cette
affaire d'armes est une pomme de discorde entre FTP et SAP, c'est-à-dire entre
partisans de l'action immédiate et partisans de l’obéissance aux ordres de
Londres et de l'attente du débarquement. Par l'intermédiaire d'un communiste
brignolais, le groupe de Tourves peut mettre la main sur des armes que la SAP a
cachées. D'autres armes lui seront fournies par le groupe de Saint-Maximin,
dirigé par le communiste Bertin, armes qui proviennent d'un parachutage obtenu
grâce à un réseau de renseignement américain installé à Seillons (en mai
1944, dans la forêt de Berne). Un autre
groupe clandestin a des ramifications à Tourves et dans la région. Il s’agit
du réseau Alliance. C'est un des plus important réseaux de renseignement
rattaché à la France Libre.
Localement, il serait dirigé par un Marseillais. Paul Vauffrey, directeur d'Alais-Froges-Camargue
(le futur Pechiney) à Brignoles, participe à ce réseau. C'est lui qui
camoufle à la mine d'Engardin les émissions du poste émetteur Canari
que le réseau possède dans le secteur. La connivence
de la population est générale. Il n'y a pas de dénonciations contre les résistants
et, lorsque des pilotes alliés abattus atterrissent, contraints et forcés,
dans la commune, tout une chaîne de solidarité se met spontanément en place
pour leur venir en aide et les confier à la Résistance. Le 29 avril 1944, une
forteresse alliée, venant sans doute de participer au bombardement de Toulon -
La Seyne, est abattue par la batterie de DCA stationnée à Saint-Pré. Un
aviateur qui a pu sauter est recueilli par Siri, chef du câble aérien, qui l'héberge
et un autre par Garassin, transporteur. Celui-ci est brûlé et a besoin d’un
médecin. Il est soigné par le Dr Van Nghi. Les deux aviateurs sont ensuite
remis à la Résistance (probablement au réseau américain Ritz-Crocus installé
à Seillons ou à la SAP) pour être réexpédiés en Afrique du nord. Le 12
juillet suivant, lors d'un combat aérien, deux avions américains et un
allemand sont abattus au dessus de Bras et, là encore, trois aviateurs alliés
sont récupérés et conduits à la Résistance. La Résistance
essaie de populariser des positions de refus, ainsi les tracts trouvés le 29
mai : l'un appelle les mineurs à la grève le 31 ("Ce que veulent les
mineurs", tract du PCF) et l'autre, les jeunes à refuser les réquisitions
("Contre notre déportation", tract de la JC). Le débarquement
en Normandie entraîne la mobilisation d'une
grande partie de la Résistance régionale. Découverte trop tôt,
celle-ci est pourchassée. Plusieurs des hommes qui encadrent la compagnie
malgache, repliée de Toulon à Tourves, sont arrêtés par la Feldgendarmerie
le 22 juin pour avoir participé au rassemblement du gros maquis de Siou-Blanc
au nord du Revest. Constitué à partir du 7 juin dans l'attente du débarquement
promis en Méditerranée, il a dû se dissoudre le 16. Auguste Cassard, agent de
3e classe, Serge Gérard, quartier-maître, Georges Lecomte, sergent-chef, les
lieutenants Henri Lebras et Henri Vandamberg, le médecin-chef Seys, les employés
Spinossi et Mourrier seront maltraités à Brignoles, emprisonnés et jugés par
un tribunal militaire à Hyères, condamnés à mort pour certains, dirigés
vers Lyon ou Fresnes où, finalement, les événements les feront libérer. Le 14 juillet
1944 est marqué par une série d'actions spectaculaires qui s'inscrivent dans
l'offensive générale menée par la Résistance. Dans la nuit, à 3 h. 30, le
car qui transporte les Malgaches, stationné près de la poste, est endommagé
par l'explosion d'une cartouche de dynamite et deux pylônes à haute tension
sont détruits dans les environs (le même sabotage a échoué sur deux autres
pylônes, ainsi que sur la voie ferrée où douze charges ont été placées).
La circulation, interrompue sur la route, est rétablie dans l'après-midi. A 18
h., un cortège d'une cinquantaine de jeunes gens, suivis d'une centaine de
personnes, va jusqu'au monument de la République où il dépose un drapeau
tricolore et chante La Marseillaise.
Parallèlement, plusieurs tracts sont déposés ou affichés : il s’agit
d’un tract reproduisant le communiqué militaire de l'état-major des FTP du
30 juin, "Vive le 150e anniversaire
de la Révolution Française !", "Aux armes citoyens !!! Le jour de
gloire est arrivé ! " et d’appel à la lutte signé par la Région
varoise du PCF. Des journaux sont diffusés : Rouge-Midi,
organe clandestin de la même région, numéro de juillet 1944, L'Humanité, numéro spécial de mars 1944, Jeunesse patriote de juin 1944. Dans la nuit du 17 au 18 juillet,
d'autres sabotages endommagent à nouveau des pylônes, des poteaux télégraphiques
et la voie ferrée (à 500 m de la localité). Le 8 août, de nouveaux tracts
sont affichés. Les résistants
de Tourves sont en contact avec un maquis qui vient de se constituer, en juillet
1944, dans les bois de La Loube. Ce maquis est surtout composé d'étrangers
(Bulgares, Espagnols, Italiens) appartenant aux FTP-MOI (la Main d’œuvre
immigrée). La plupart de ces hommes sont d'anciens combattants des Brigades
internationales en Espagne, internés évadés qui ont formé un groupe de
combat urbain dans Toulon. La situation devenant intenable, ils ont reçu
l'ordre, au début juillet, de se replier sur La Roquebrussanne où certains
avaient travaillé comme bûcherons. Ils sont les auteurs des actes de sabotage
qui ont lieu à ce moment-là, notamment le long de la voie ferrée. D'autre
part, les armes que les FTP de Tourves ont pu récupérer sont cachées aux
grottes et gardées par Gaston Saint-Etienne Lulu
et Albert Sotgiu Jim jusqu'à ce
qu'elles soient, en partie, remises aux résistants toulonnais commandés par
Jacques Bruschini. Ce militant communiste est à la tête du principal Groupe
franc (c'est-à-dire groupe d'action) des Mouvements unis de la Résistance
(MUR) agissant à Toulon à ce moment-là. Les deux jeunes Tourvains décident
de s'y joindre. Le 13 août, aux quartiers des Arènes, chemin "Mon
paradis", Bruschini et Sotgiu sont abattus par les Allemands. Sotgiu, marin
à Toulon jusqu'au sabordage, manoeuvre à la SNCF ensuite, avait 23 ans. Il
participait aux activités de la Résistance depuis longtemps. C'est avec lui
que Louis Richelme était allé diffuser des tracts à Rougiers le 14 juillet
1943. La
Libération A partir du 14
août et jusqu'au 18, les convois allemands qui empruntent la RN 7 sont bombardés.
La Libération est effective le 19, vers 13 h. lorsque les Américains arrivent,
accompagnés des FTP locaux, regroupés à Cassède alors que les maquisards FTP-MOI
contrôlent la route de La Roquebrussanne. Mais Tourves perd ce jour-là deux
des siens à Pourrières aux cours des combats. Léon Paranque et Paul Rougiers,
membre du réseau Alliance, sont tués. L'un avait 37 ans et l'autre 20. Le Comité
local de Libération (CLL) s'installe à la mairie le 19 août. Présidé par
Richelme, il est composé de cinq autres membres, presque tous communistes. A
noter la présence de trois instituteurs, l'un pour le Front national (c'est
l'organisation de résistance du PCF), l'autre pour la SFIO et la troisième -
c'est une femme - pour le Comité des Femmes de France (autre organisation mise
sur pied par les communistes). Il sera élargi un peu plus tard à quatorze
membres et le curé en sera le secrétaire. Le CLL assure
la gestion municipale. Comme tous ses homologues des localités varoises, il
doit affronter une situation difficile, dominée par deux problèmes majeurs. En
premier lieu, il faut assurer le ravitaillement d'une population gonflée depuis
plusieurs mois par des réfugiés de Toulon et de la côte. Il faut aussi faire
face à la douloureuse question de l'épuration. Plusieurs habitants considérés
comme des « collaborateurs » sont arrêtées et internées : le Dr
Clot et son fils, un Allemand, retraité de la Légion étrangère qui a servi
de chauffeur et d'interprète à la Wehrmacht, etc. Deux membres de la première
délégation spéciale, Collet et Pépin, arrêtés le 22 août, sont sortis de
la prison de Brignoles le 14 septembre et exécutés sommairement. Leurs corps
seront retrouvés dans un puits de mine. Quelques temps
après, la guerre fait une autre victime, indirecte celle-là : le berger Louis
Autran est retrouvé mort aux Grottes, le 26 octobre, tué par l'engin explosif
qu'il tenait à la main. Ce qui reste
de Vichy est effacé. Le 26 novembre, Jean Jaurès retrouve sa rue, tandis que
la place de l'Hôtel de ville devient place Gabriel Péri, en l'honneur du
journaliste communiste, originaire de Toulon et fusillé en 1941. En décembre
1944, le Comité départemental de la Libération du Var organise une assemblée
générale des CLL. A cette occasion, sont rédigés des cahiers de doléances
qui mêlent des mots d'ordre nationaux, tirés du programme du Conseil national
de la Résistance, et des réclamations locales. Le CLL de Tourves revendique
dans le sien : - l'épuration
totale, dans les administrations et les organismes économiques, surtout à la
préfecture et au Ravitaillement général qui font du freinage. - le jugement
et le châtiment des traîtres. - un meilleur
ravitaillement, par le retour au marché libre, la suppression de la carte de
pain, la suppression des organismes répartiteurs. - l'aide aux
familles et aux victimes de la répression et de la déportation, la
confiscation des biens des collaborateurs en leur faveur. - la remise en
marche des industries locales : cuirs, bauxite, exploitations forestières. - la résolution
des problèmes agricoles. - l'indépendance
et la grandeur de la Patrie, qui seraient assurées grâce à la création d'une
zone de sécurité à la frontière avec l'Allemagne, à l’obtention de
territoires d'occupation, à la mise en place d’un organisme de sécurité
international, à « l'exploitation rationnelle des colonies », à
des traités d'alliance et ‡ « une éducation patriotique ». - l'armement
des FFI, la remise en état des usines d'armement pour permettre de mieux aider
les Alliés. - le maintien
et la reconnaissance des Milices patriotiques (groupes d’autodéfense) et
groupements semblables. De son côté,
le Comité de défense et d'action paysannes (c'est l'organisation paysanne
proche des communistes) réclame : la terre pour ceux qui la travaillent, la
confiscation des terres des Italiens antipatriotes et des responsables
vichystes, la création d'un Office des engrais et du machinisme agricole, une
caisse de calamités agricoles, la réforme du statut du fermage et du métayage,
l'amélioration de la condition des ouvriers agricoles, la nationalisation des
compagnies d'assurances « qui ruinent les petits paysans », la vente
libre des produits agricoles, des prix de vente en rapport avec le coût de la
vie, l'élection de paysans à la Chambre d'agriculture, l'échange de récolte
entre régions, la baisse des prix de vente des animaux de trait, des avantages
et des prêts pour les jeunes voulant s'installer, des cours d'agriculture dans
chaque commune, la hausse des prix du blé en rapport avec la hausse du prix du
pain, 500 g. de pain par personne et par jour, la hausse du prix du vin sans
hausse du prix à la consommation, le remplacement des vignes arrachées sans déclaration,
l'autorisation pour les paysans d'échanger le vin contre d'autres produits, la
création de coopératives d'approvisionnement, un meilleur ravitaillement pour
le Var, l'entretien des chemins ruraux par l'Etat, du carburant pour les travaux
agricoles, dix litres d'huile par personne dans les familles de producteurs,
davantage de moyens de transport, des écoles du soir dans toutes les communes,
etc.... Vaste programme ! La guerre, on
le sait, ne se termine que le 8 mai 1945. Plusieurs jeunes résistants se sont
engagés dans le régiment FFI des Maures. L’hiver 1944 - 1945 a été aussi
difficile que les précédents sur le plan du ravitaillement, ce qui provoque
maintes désillusions. Cependant, la vie démocratique reprend ses droits et même
un peu plus puisque les femmes peuvent enfin voter. Les premières élections,
ce sont les municipales en avril - mai 1945. Socialistes et communistes
s’affrontent. De cette élection est issue la municipalité dirigée par
Maurice Brémond. Un autre moment d’histoire tourvaine, celui d’après-guerre,
de la reconstruction, de la IVe République commençait. Jean-Marie
Guillon Université
de Provence |
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