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article publié dans notre bulletin n°20, juin 2002 Un autre
Baudin : Denis Dussoubs un “obscur” républicain par Paul
Cresp On connait, surtout depuis
la “découverte” de sa tombe en novembre 1868, et grâce au journaliste Eugène
Ténot, Alphonse Baudin représentant du peuple, tué sur la première barricade
du faubourg Saint-Antoine à Paris le matin du 3 décembre 1851. La troisième République
lui a rendu de nombreux hommages : monument funéraire (1871) plaque commémorative
(1879), Panthéonisation en 1889, jusqu'à sa statue en 1901. Sa fameuse phrase,
sujette d'ailleurs à discussion parmi les témoins : “Vous allez voir comment
on meurt pour 25 francs”; l'a-t-il prononcée ou non ? est restée dans la mémoire
populaire. Ce que l'on sait moins,
c'est que le lendemain, le 4 décembre au soir, un deuxième représentant du
peuple Gaston Dussoubs, ceint de son écharpe, tombait sous les balles de la
troupe avinée aux ordres des hommes de mains du prince président. Du moins
l'a-t-on cru sur le moment et dans les jours qui suivirent puisqu'il figure
comme tel sur la liste officielle des
tués, établie par le chef du bureau de
la salubrité à la préfecture de police, monsieur Trébuchet. La réalité fut toute
autre. Gaston Dussoubs représentant de la Hte-Vienne, avait un frère plus
jeune que lui, Denis. Le matin du 4, Denis vint voir Gaston cloué au lit par
une crise de rhumatisme articulaire. Celui-ci se désolait, disant : “Je
suis déshonoré. Il y aura des barricades, et mon écharpe n'y sera pas ! –
Si dit Denis. Elle y sera ! prête la moi.” C'est ainsi que ce n’est pas
Gaston mais Denis qui se fit tuer à la barricade de la rue Saint-Eustache. Qu'on veuille bien me
pardonner les nombreuses citations qui vont suivre, mais paraphraser Schœlcher
et Hugo m'a paru déplacé, voire “criminel”, or il est déjà suffisamment
question de crimes dans cette histoire. Victor Hugo, nous dresse un
portrait de Gaston : “Gaston Dussoubs était un des plus vaillants membres
de la gauche.(...) Il portait, comme autrefois Théophile Gautier, un gilet
rouge, et le frisson que donnait aux classiques de 1830 le gilet de Gautier, le
gilet de Dussoubs le donnait aux royalistes de 1851. (...) En somme, Gaston
Dussoubs “effrayait”. Il était spirituel et doux”. (1) Un quiproquo
ajoutait à l'horreur de la droite; c'est qu'on disait de Gaston Dussoubs que le
suffrage Universel l'avait fait passer du statut de détenu politique, de
Belle-Isle à l'Assemblée. En fait, déjà la confusion s'opérait entre les
deux frères chez qui existait une forte ressemblance. C'était de Denis qu'il
s'agissait . Victor Schœlcher nous dit à son propos
: “Denis Dussoubs avait depuis longtemps souffert pour la cause du
bien (...) il avait pris part contre le gouvernement de juillet aux luttes que
chacun sait ; disciple de Pierre Leroux, il avait prêché partout la foi démocratique
et sociale avec enthousiasme ;
victime de la réaction qui sapait la République après l'avoir acclamée, il
avait été condamné à la suite des évènements de 1848 à Limoges. Il était
sorti de Belle-Isle depuis six mois, au moment où le guet-apens du 2 décembre
vint déshonorer Paris.” (2) L'immobilisme des masses face au coup d'État
affecta, son caractère impulsif et généreux. Il semble qu’il ait conçu
l'idée d'une protestation exemplaire, quitte à payer de sa vie. C'est ce qu'il
fit : usurpant l'identité de son frère et portant fièrement l'écharpe du
représentant Gaston il erra toute la journée du 4, partout où on se battait,
tel un porte drapeau car cette écharpe en faisait une cible privilégiée pour
les soldats soûlés par leurs chefs (de nombreux témoignages l'ont attesté).
Vers 21h 30 il arriva dans le quartier Montorgueil et s'intégra à la barricade
de la rue Sainte-Eustache. Victor Hugo raconte : “(...) un homme arriva à
la barricade. Jeanty Sarre le reconnut. – Bonjour Denis, lui di-il.
–Appelle-moi Gaston, dit l'homme qui arrivait. (...) – Est-ce que tu es ton
frère ? – Oui, je suis mon frère. Aujourd'hui. – Soit. Bonjour Gaston. C'était
Denis Dussoubs. Il était pâle, tranquille et sanglant. (...) Une balle à une
barricade du faubourg Saint-Martin, lui avait labouré la poitrine. (...) On vit
Jeanty Sarre lui serrer la main. On demanda à Jeanty Sarre : – Qui est-ce ?
Jeanty Sarre répondit : – C'est
quelqu'un. Et il ajouta : – Nous n'étions que
soixante tout à l'heure, nous sommes cent maintenant.” Arriva le moment de
l'assaut de la troupe. Denis Dussoubs monta au sommet de la barricade, et
harangua les soldats comme l'avait fait la veille Baudin : “Citoyens de
l'armée écoutez-moi (...) savez-vous quel est l'homme qui vous parle en ce
moment ? Ce n'est pas seulement un citoyen, c'est un législateur ! C'est un élu
du suffrage universel ! Je me nomme Dussoubs , et je suis représentant du
peuple. (...) c'est au nom de la loi que je vous somme de m'entendre. Soldats,
vous êtes la force. Eh bien ! quand la loi parle, la force écoute.” Et
Victor Hugo poursuit : “Ce qu'il faut ajouter à ses paroles pour bien en
comprendre l'effet, c'est l'attitude, c'est l'accent, c'est le tressaillement ému,
c'est la vibration des mots sortant de cette noble poitrine, c'est l'autorité
de l'heure et du lieu terrible.Il fut ardent, éloquent, profond, un juge pour
Bonaparte, un ami pour les soldats.”
Il parla ainsi pendant environ vingt minutes, puis descendit sans arme de
la barricade pour aller au devant des soldats postés derrière celle située à
une cinquantaine de mètres, dans un ultime espoir de fraterniser. Là les récits
divergent. Victor Hugo nous dit qu'il fut tué au moment ou il allait atteindre
la barricade tenue par la troupe et qu'on aurait entendu le commandement du feu.
Ténot et Schœlcher, par contre, racontent qu'il fut abattu de deux balles dans
la tête, comme Baudin mais de dos, au moment ou, sa tentative ayant échoué,
il rejoignait la barricade des républicains, aucun ordre de feu n'ayant été
entendu. On dit même que le commandant ému par tant d'éloquence et de
bravoure tenta de le dissuader de poursuivre son action désespérée. Voici donc comment mourut héroïquement
Denis Dussoubs. La ville de Limoges lui dédia une statue sur la place qui porte
son nom et Paris un nom de rue situé dans le quartier qui fut le théatre de
ces tragiques évènements. Dans un guide historique
des noms de rues de Paris, écrit par le conservateur de la bibliothèque
historique de la ville de Paris, on peut lire ceci sous le titre : L'Hugolâtrie
et le triomphe de l'extrême gauche (1881-1885) : “(...) Reprenant les
mauvaises habitudes de l'ancien régime, ils (les républicains de droite,
du centre et de gauche) lui consacrent
(à Victor Hugo) de son vivant, le 2 mai 1881, une partie de l'avenue
d'Eylau puis le 6 mai, la place Victor Hugo. (...) l'extrême gauche peut enfin
célébrer ses héros et ses martyrs. Dussoubs, un obscur républicain tué
sur la barricade de la rue Montorgueuil le 2 décembre 1851, a sa rue a proximité
du lieu où il est tombé.” Monsieur le conservateur est non seulement mal
renseigné sur la date et le lieu mais semble aussi, bien “conservateur”. Ne
m'a-t'il pas déclaré le jour où je cherchais vainement un plan des barricades
des journées de décembre 1851 : “Mais il ne s'est pas passé grand chose à
Paris à ce moment là.” Rien d'étonnant au silence
de notre classe dirigeante sur le centcinquantenaire de la résistance républicaine
au coup d’État. De même pour les grands organes de presse pourtant si
prompts à tendre leur micros ou ouvrir leur colonnes au premier politicien venu
même, et souvent surtout, s’il a un discours nauséabond. La chape de plomb sur
l’idée d’une République démocratique et sociale est bien là et toujours
là. Denis Dussoubs cet
“obscur” républicain mérite bien qu'on le remette en pleine lumière au
moment ou plus que jamais l'esprit civique est à l'ordre du jour. L'exemple
nous en a été brillament donné par les jeunes générations qui se sont si
vivement mobilisées entre les deux tours des présidentielles. Elles que l'on
disait endormies peu politisées. Paul CRESP (1) Victor Hugo Histoire d’un crime (2) Victor Schœlcher
Histoire des crimes du 2 décembre |
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Association 1851 pour la mémoire des résistances républicaines |