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publié dans Décembre
1851 en Ardèche,
Mémoire d'Ardèche Temps Présent n° 72, 15 novembre 2001
Un
républicain de son temps :
le
docteur Victorin Mazon (1796-1861)
par
Eric Darrieux
Même s’il n’y a pas
directement participé, il est difficile d’écrire sur les événements de Décembre
1851 sans évoquer la personnalité du docteur Louis-Victorin Mazon,
car il était bien un républicain de son temps. Maurice Agulhon dans son
histoire de la Seconde République
écrivait « En 1848, un républicain
ne croit pas manquer à ses principes en faisant le bien autour de lui. Les médecins
en particulier, qui côtoient les pires misères, doivent souvent soigner les
pauvres gratuitement ». Victorin Mazon faisait partie de cette classe
d’hommes. Ainsi le 11 avril 1835, le préfet de l’Ardèche écrit au Recteur
de l’académie pour l’informer que Mazon, docteur en médecine à Largentière,
a sollicité l’autorisation d’ouvrir à Largentière un cours public et
gratuit d’hygiène. Quelques années plus tard, en 1842, il publie un petit
opuscule : la médecine simplifiée
mise à portée de tous les français. L’année suivante, il fait
l’acquisition d’un terrain sur la route de Joyeuse au quartier de Cigalière
et tente de mobiliser les consciences afin de financer la construction d’un
hospice ou d’un établissement de bienfaisance. Son fils, Albin Mazon,
témoigne : « dans les premières
années du XIXème siècle il n’y avait pas d’hôpital à
Largentière mais on donnait ce nom à quelques pièces délabrées situées
dans les anciens remparts de la ville entre l’église et le pont de Sigalières
et abandonnées aux plus pauvres de l’endroit sans meubles, sans garde et sans
aucun moyen d’existence que ceux de la charité privée. Ce que voyant, un médecin
de l’endroit, le docteur Mazon, dont l’habitation se trouvait justement au
dessous de cet hôpital et qui avait vu de plus près les misères auxquelles il
servait d’abri, conçut le projet de doter sa ville d’un véritable hôpital ».
Le samedi 29 août 1843, la première pierre est posée. Victorin Mazon peut écrire
le 1er septembre 1843 :
« à midi, l’hôpital de Largentière
a montré à la surface de la terre sa première pierre. Une croix protégeait
l’emplacement sacré : sa mission était accomplie ; elle allait
porter au ciel la bonne nouvelle ». Mais une commission municipale est
chargée d’étudier la viabilité du projet. Selon son rapport publié en
septembre 1843 les offrandes déposées dans un tronc sur le terrain même du
futur hôpital sont insuffisantes et de plus « aucun
plan, aucun devis exact n’ayant été fait afin d’évaluer les dépenses
auxquelles le projet en question entraîneraient la ville. Un hôpital devant coûter
50 000 francs ; la ville est déjà chargée de la construction du palais
de justice et des prisons ». Le
projet est donc ajourné jusqu’à ce que les travaux du tribunal et des
prisons soient terminés. En 1850, Victorin Mazon doit jeter l’éponge, son
projet ne verra jamais le jour. Le 10 février 1850, il
se rend à la délibération du conseil municipal de Largentière et expose
qu’au regard des circonstances actuelles - la ville a fondé depuis un hospice
déjà en activité dans les dépendances du château- son hôpital des Colonnes
inachevé « court le risque de
souffrir des dégradations si la toiture n’en est achevée et qu’en conséquence
il propose à la commune la cession du fond et des bâtiments en question à la
condition qu’il servira à fonder un établissement de bienfaisance ».
Son engagement politique, au sens ancien du terme, de celui qui s’occupe des
affaires de la « ville », ne s’arrête pas aux affaires
humanitaires. Pour pouvoir faire changer les choses afin d’améliorer la société
en y apportant un plus de justice sociale, il faut être au service de la
« chose » publique : au service de la République. Mais intéressons-nous
d’abord rapidement aux années de jeunesse de Victorin avant d’évoquer l’événement
de février 1848 qui lui offrit l’opportunité de concrétiser son engagement
républicain.
Victorin Mazon est né le 8
décembre 1796. Il est le fils de Claude Louis Mazon (1765-1830)
et de Victoire Gamon, la sœur de Joseph Gamon (1767-1837) ancien membre de la
Convention en 1792. L’enfance du jeune Victorin est bercée par les souvenirs
de la première République qu’ont certainement dû évoquer ses oncles :
Florentin Gamon (1776-1856), ancien officier de Napoléon Bonaparte dans la
cavalerie de l’armée des Alpes et Claude Gleizal qui siègeait sur le banc
des Montagnards à la Convention de 1792. Victorin qui rêvait d’une carrière
militaire entreprend en 1820 des études de médecine à la faculté de
Montpellier. Après des années un peu difficiles, il s’installe en 1823 à
Largentière et fonde un foyer
La révolution parisienne
de février 1848 qui balaye la monarchie de Louis-Philippe le propulse sur la scène
politique. Ledru Rollin, ministre de l’Intérieur du gouvernement provisoire
qui s’est mis en place à Paris, le nomme commissaire général de l’Ardéche,
autrement dit, Victorin Mazon devient l’équivalent d’un préfet de l’Ardèche.
Le Courrier de la Drôme et de l’Ardèche
en date du 22 mars 1848 publie : « Mazon,
docteur en médecine, connu depuis longtemps par son patriotisme et son talent,
a été nommé commissaire du gouvernement pour l’Ardèche. Il est arrivé le
18 mars à Privas escorté de nos pompiers en armes. Il a été harangué par le
citoyen Nègre, lieutenant des pompiers ». Victorin est aidé dans sa
tâche par Firmin Gamon, d’Antraigues et Martin, de Vals désignés sous
commissaires, mais ces derniers démissionneront au début du mois d’avril
1848. Victorin n’exercera guère plus longtemps ses fonctions car le 28 mars
1848 « quelles intrigues amènent sa
destitution ».
Il reste malgré tout l’un des neuf candidats officiels
du gouvernement pour les élections à l’Assemblée constituante chargée de réfléchir
à la mise en œuvre d’une constitution républicaine. Pour faire connaître
son programme, Victorin Mazon fonde, en avril 1848 à Largentière, une société
républicaine qui a pour vice-président Vincent. Le 27 avril 1848, dimanche de
Pâques, le verdict des urnes tombe. Neuf candidats doivent être élu au
scrutin de liste. Victorin Mazon avec ses 10 169 voix se retrouve en
vingt-cinquième position. Sa profession de foi républicaine parue dans le Courrier de la Drôme et de l’Ardèche n’a pas convaincu les électeurs :
« la République exhalée du sang
fumant d’un peuple généreux et magnanime, a proclamé ses droits méconnus.
Inutile de vous dire que depuis 20 ans, c’était mon idole et mon culte, mes
droits et ma profession. Je ne demandais rien, mes appétits étaient
satisfaits. Je voyais une république qui, le lendemain de sa victoire, brûlait
l’échafaud, qui proclamait le désintéressement,
la probité, le courage, la conciliation, qui ne frappait que l’escroc, qui
tendait au malheur une main généreuse, aux peuple un bras protecteur, qui
frappait le communisme pratique d’impossibilité, qui respectait la religion
du Christ, qui honorait ses ministres, qui ne voulait sur la terre que des
hommes frères, égaux devant la loi ». Le seul candidat officiel élu
est Laurent, juge à Privas, qui réunit 28 759 voix. Mazon battu pour siéger
à l’Assemblée constituante l’est aussi, une deuxième fois, lorsqu’il se
présente aux élections législatives du 13 mai 1849 : 2080 voix,
la défaire est sévère. Mais cela n’entame pas sa détermination politique.
De banquets républicains en oraisons funèbres lors d’enterrements, son zèle
fait l’objet de nombreux rapports du sous préfet de Largentière, d’autant
plus que depuis la loi du 19 juin 1849, toute réunion à caractère politique
est interdite et tombe sous le coup de la loi condamnant les sociétés secrètes.
En novembre 1850, Victorin Mazon est arrêté par la force publique à la suite
de révélations faites sur la tenue d’un banquet et l’affiliation à une
société secrète dans la commune de Laurac. En l’absence de preuves
formelles, il est libéré par le juge d’instruction Ladreyt de la Charrière
au grand dam du sous-préfet de Largentière qui espérait maintenir la détention
de « l’homme qui partout souffle le feu du socialisme »[13]
et qui souhaitait ardemment rattacher la procédure d’instruction à celle du
Complot de Lyon Le 10 août 1851,
Victorin Mazon doit présider de nouveau un banquet à Laurac. L’intervention
de la gendarmerie dans la salle du restaurant, sous prétexte que des chants démagogiques
ont été entonnés, provoque de très vives réactions.
Des cris de « mort aux gendarmes »
sont proférés et ils doivent renoncer à poursuivre l’arrestation d’un
convive. Selon le rapport du sous-préfet de Largentière en date du 11 août,
« le prisonnier fut enlevé de force
par 500 ou 600 jeunes gens furieux. Les gendarmes qui n’avaient que leurs
sabres rentrèrent à la mairie et s’armèrent de leur carabines ».
C’est alors que Laurac va connaître sa « journée des Tuiles ».
Au moment où la brigade rejoint la place, elle est assaillie de jets de pierres
et de bouteilles balancés par les fenêtres des maisons bordant la rue qui mène
à l’auberge. Selon le rapport « plusieurs
gendarmes tombèrent assez grièvement commotionnés. Ceux qui restèrent
debout, sur l’ordre de leur chef, le maréchal des Logis de Largentière,
firent feu. Ils blessèrent plusieurs personnes mais n’en tuèrent aucune ».
Obligés de recharger les armes, le combat se poursuivit à l’arme blanche.
Assaillis, les gendarmes se retranchent à l’intérieur de la mairie de la
ville. L’intervention du sous-préfet escorté d’une cinquantaine d’hommes
de troupe permet de rétablir l’ordre apparemment dès les premières lueurs
de l’aube. Le sous préfet de Largentière espère que Victorin Mazon sera,
cette fois-ci, suffisamment compromis pour pouvoir être compris dans ce
« complot de Laurac ». Son vœu est exaucé trois jours plus tard
avec les révélations
d’un « repenti », ancien affilié à une société secrète par
Mazon : « j’ai vu recevoir
chez Mazon ou chez Lemaire les plus grandes parties
des jeunes gens de Largentière. Il y a des affiliés dans une quantité considérable
de communes. Mazon reçoit de nombreuses lettres de Lyon et de Paris qu’il brûle
à l’instant même. Il dit à tous qu’on se tienne prêt que le moment
approche et qu’au premier signal on courre aux armes. Il faut assassiner le
procureur de la République, le lieutenant de gendarmerie et surtout le sous préfet,
s’emparer de la mairie et de la poudrière, assassiner les gendarmes et
commencer le pillage des hommes d’affaire ». Selon ses déclarations
il y aurait eu à Largentière, dans la maison familiale des Mazon, une réunion
de dix chefs républicains qui aurait mis au point pour le 15 août prochain ces
sinistres projets. Dès lors Victorin Mazon est traqué par les autorités et mène
une vie errante de fugitif. Des agents secrets soldés par le Ministère de l’Intérieur
sont dépêchés en Ardèche avec la mission d’infiltrer les milieux républicains
pour repérer la trace de Mazon et de ses compagnons. On le dit réfugié en
Suisse, d’autres l’ont aperçu dans la forêt de Bauzon en compagnie
d’autres fugitifs. Apparemment Victorin Mazon aurait réussi à rejoindre Genève
dès le début du mois d’octobre 1851.
L’année suivante il s’installe à Bonneville où il exerce la profession de
médecin. C’est là qu’il termine ses jours après avoir vainement tenté
l’autorisation de rentrer en France en septembre 1857. Dans une lettre adressée
au Consul de Genève en date du 16 septembre 1857 il s’exprimait ainsi :
« depuis 7 ans, je suis hors de
France, prévenu pour affaire politique. Condamné contumace
par le Conseil de guerre de Montpellier. Je suis absolument innocent des faits
qui ont amené ma condamnation, qui au surplus a eu lieu sans m’entendre.
Aujourd’hui un père de famille depuis ce temps privé de ses enfants et ayant
laissé ses affaires dans un état de souffrance qui a mené ma famille et moi
à la misère, je réclame du gouvernement français la grande faveur de rentrer
un, deux ou trois mois en France. Âgé de 60 ans passés, toutes les illusions
sur les hommes et les choses tombées, ne voyant plus sur la terre que mes
enfants et le repos, je renonce complètement à la politique et je promets de
ne rien faire et dire de contraire aux institutions françaises. Je le promets
devant Dieu et devant les hommes, mais de grâce, la faculté de me rendre chez
moi à Largentière (Ardèche) pour régler des affaires urgentes et consoler ma
famille au désespoir et à une complète misère ». Le 17 mars 1861,
Victorin Mazon décède d’un coup de froid contracté à la suite d’une
marche en montagne pour aller visiter un malade. Il est mort victime de son
« zèle infatigable pour le service
des pauvres et des malades ».
Son existence entière aura été guidée par « son ardent amour du bien public ». Par cela même,
Louis-Victorin Mazon fut bien un républicain de son temps.
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