|
La
loi Falloux - le recteur Fortoul et l’instituteur Noé Pascal. par
Paul Varcin En février 48,
la Révolution fut “rouge” à Paris. Mais la République qui suivit fut
“tricolore” avec Lamartine et le général Cavaignac se chargea d’écraser
les ouvriers parisiens au cours des journées de juin (10.000 morts). En 1849,
la Seconde République avait pour Président le Prince Bonaparte et pour Assemblée
législative une chambre à majorité catholique. La suite ne
tarda pas. De Falloux, Ministre de l’Instruction publique et des Cultes allait
faire voter le 11 janvier 1850 et le 15 mars, la loi qui porte son nom. Cette
loi enlevait le monopole de l’Instruction à l’Université (Loi Guizot de
1833), et créait la “liberté de l’enseignement”, d’où la fameuse “école
libre” “catholique” qui n’est qu’une école privée. En 1851, le
ministre de l’Instruction publique fut Hippolyte Fortoul, député bas-alpin,
l’ennemi des enseignants, et le Recteur Inspecteur d’Académie de Digne,
l’abbé Fortoul, ancien directeur de l’École Normale d’Instituteurs,
adjointe vers 1830 au collège catholique de Barcelonnette. La loi Guizot
avait déjà placé les enseignants primaires sous la surveillance des comités
: un comité local près de chaque école, présidé par le maire, où siégeaient
le curé et des notables, - un comité supérieur qui, présidé par le sous-préfet,
avait pour membres le maire, le curé, le principal du collège, quatre
conseillers d’arrondissement, etc. Mais l’Université était plutôt
bienveillante. La loi
“Falloux” allait donner au Recteur Fortoul des attributions nouvelles. Il
pouvait compter sur les curés des villages, tous membres des comités de
surveillance. Mais, en plus de l’administration de l’enseignement départemental,
il “délivrait les diplômes, nommait les instituteurs publics, pouvait faire
opposition à l’ouverture des écoles libres” ; il pouvait réprimander,
suspendre ou révoquer les instituteurs publics, etc., (qu’il connaissait tous
!). L’œuvre d’épuration
commença bien avant le coup d’État. Coulomb, Valigrane, mais surtout Noé
Pascal en furent les victimes. Pascal fut déporté avant, et déporté ensuite. Enseignant à
Aubignosc, il se heurte à l’abbé Chabert qui le traduit devant la commission
communale, puis celle de Sisteron. Il donne sa démission, qui est refusée.
Puis arrive la loi Falloux. Protestant, né dans les Hautes-Alpes, il va, dans
la logique de la “liberté” d’enseignement, essayer de fonder à
Forcalquier, son école. Le docteur Rouit lui trouve un local. Mais sa demande
au Recteur Fortoul, du 7 octobre 1851, est refusée. Alors dans une lettre
extraordinaire datée du 15 novembre, il va régler ses comptes à son supérieur
hiérarchique : il a été sali dans sa vie professionnelle. Puis il expose une
véritable profession de foi, œuvre d’un chrétien qui connaît ses textes,
mais surtout témoignage d’un humaniste révolté (Liberté, Égalité,
Fraternité) avec pas mal d’utopie ; ce qui est bien de son époque. Il prendra la tête
de la Résistance de Forcalquier avec son ami Jean-François Ailhaud ; ils
seront traduits devant la commission spéciale et déportés. Paul
VARCIN
La
lettre de Noé Pascal. 15 novembre 1851 Monsieur le
Recteur Depuis
longtemps j’avais fait le sacrifice du droit que j’ai d’exercer mes
fonctions d’instituteur et de diriger une école libre, car j’avais compris
lors du vote de la loi Parieu [successeur de De Falloux] et à plus forte raison
lors de la promulgation qui vous a valu le rectorat d’une Académie (15 mars
1850) que l’instituteur devait subir un moment d’épreuve et d’épreuve
terrible, puisqu’il était placé aux prises avec la misère, s’il ne
transigeait avec ses principes, s’il n’étouffait le cri de sa conscience,
et pour tout dire s’il ne devenait un instrument docile entre les mains du
pouvoir, car d’ordinaire sa révocation émane des Sous-Préfets, des
Procureurs de la République ou des Recteurs d’Académie. Or, pour cesser
toute espèce de relations avec les personnages que je viens de désigner et que
la loi me donnait pour supérieurs, je donnai ma démission. C’était le 15 décembre
1849. Depuis quelque temps déjà, ici je vais le dire, les rapports que
j’avais avec les Comités d’arrondissement étaient peu amicaux ; celui de
Sisteron avait même jugé à propos de retrancher un mois de salaire à mon
traitement. Il vous a plu de dire que cette suspension était le résultat
d’une faute grave et que c’était sous le poids de pareilles fautes que
j’avais quitté l’enseignement. Ici, Monsieur le Recteur, permettez-moi de
vous dire le mot : “Vous en avez menti” ou l’on vous a trompé ! Vous en
avez menti, si vous êtes bien renseigné sur mon compte, car les renseignements
doivent vous dire que c’est mon opposition aux candidatures modérées à
toutes les élections qui m’avaient valu l’honneur d’être suspendu, puis
d’être mis en demeure de quitter l’enseignement ; l’on vous a trompé si
les renseignements contiennent autre chose. Je ne veux point supposer que vous
avez voulu faire allusion à nos démêlés avec l’abbé Chabert. La malédiction
dont Dieu l’a frappé en le rendant semblable à Caïn, c’est-à-dire errant
sans feu ni lieu et la réserve avec laquelle l’Évêque de Digne accueille
aujourd’hui les protestations de son innocence et de son repentir, pourraient
vous faire comprendre que la raison, c’est-à-dire le droit et la justice étaient
de mon côté ; d’ailleurs, je vous suppose un noble cœur pour [?]
insulteriez-vous à son infortune ? Ainsi, Monsieur
le Recteur, au cas où votre religion aurait été surprise, j’en ai assez dit
pour vous démontrer à l’évidence que les fautes que vous avez pu envisager
comme graves et appeler de ce nom, sont tout au plus des péchés véniels que
le pape eut indulgenciés si j’avais combattu dans les phalanges de l’Ordre
pour le triomphe de la Religion ; et vous l’eussiez fait vous-même, Monsieur
le Recteur, car vous avez aussi bien que lui les qualités requises. Jusqu’ici,
vous m’avez parlé en Recteur d’Académie et j’ai répondu à vos
assertions par des faits que vous ne détruirez pas. Vous me parlez maintenant
en homme de parti ; vous lancez l’anathème contre les doctrines que je
professe et que je propage dans toute la mesure de mes forces, eh bien ! je vais
répondre à l’homme de parti. Je vous
avouerai tout d’abord que je me sens peu porté à la contrition et moins
encore à la satisfaction qui elle aussi fait partie du sacrement de pénitence
: vous pourriez donc, si tel était votre bon plaisir, m’excommunier une ou
deux fois de plus, le nombre m’importe peu, car je veux mourir dans l’impénitence
finale. Je me sens, avez-vous dit “voué à la propagande de doctrines
perverses”. Je vous comprends Monsieur Fortoul, vous parlez un langage qui
nous est connu à tous ; je vous en indiquerai tout à l’heure la source ;
examinons nos principes : quoi ! nous prêchons la Liberté, l’Égalité, la
Fraternité ; nous revendiquons ce que le Christ a réclamé avant nous ; nous
demandons ce qu’ont demandé après lui Luther, Jean Huss, et Gérome de
Prague ; nous confessons la foi qui a vu tant de martyrs, et vous appelez
perverses de semblables doctrines ? Nous annonçons
la bonne nouvelle que l’Église de Rome voulait annoncer seule et à sa façon,
nous disons aux captifs que le moment n’est pas éloigné où leurs chaînes
tomberont comme d’elles mêmes ; nous disons à ceux qui pleurent d’essuyer
leurs larmes parce que le jour de la rédemption a lui, nous disons à ceux qui
comme nous sont en butte à toutes les privations que le moment approche où ils
seront rassasiés car l’ère de la justice va succéder à l’ère
d’iniquité et que les malheureux n’entreront plus chez eux les mains
vides, le soir après la moisson ; nous disons aux femmes qui nous demandent
leurs époux, aux enfants qui nous demandent leurs pères, encore un peu de
patience, les souffrances de ceux que vous réclamez et les vôtres même ont
porté leurs fruits. Enfin nous disons à tous que malgré les déceptions et la
guerre déloyale que nous ont déclaré les puissances du mal, nous devons
demeurer fermes dans notre Sainte Foi. Que ce n’est pas mourir que de tomber
à l’ombre de son drapeau. Que l’enfer, c’est-à-dire les tourments
qu’engendre la haine sont inconnus à ceux que la fraternité unit entre eux
et unit à Dieu ; et selon vous, de telles doctrines sont entachées de
perversité ? Eh ! dites
nous donc où est la vertu ? ...ou mieux encore, ne parlez pas. Ne parlez pas
car votre Langage est celui des Scribes, des Pharisiens et des docteurs de la
loi qui vous ont précédé dans la voie que vous voudriez nous faire suivre ;
vos calomnies, ô honnêtes et modérés, sont celles de vos maîtres, et
depuis Caïn, le premier meurtrier qui, du moins, tua son frère d’un coup,
jusqu’aux Malthusiens de notre époque qui les tuent par
l’emprisonnement et la déportation, lorsque l’échafaud n’est pas à leur
service ; tout atteste votre impuissance. À toutes les époques, vous avez
tourné dans un cercle vicieux tuant les hommes et brûlant leurs écrits au
lieu de convertir les uns et de répondre aux autres ; Aussi, taisez-vous !
Taisez-vous ! car tout ce que vous pourrez dire ou faire ne ferait que déceler
la haine qui est le fond de votre âme ou la peur qui est le
mobile de votre conduite. Taisez-vous ! Défenseurs de la propriété car le
peuple connait vos projets, votre but et vos espérances. Il vous a vus à l’œuvre
pendant quarante siècles, il vous a comptés, pesés et jugés : la
condamnation de votre système s’en est suivie et vous ne parviendrez plus à
lui faire crucifier le lendemain ceux qui l’auront sauvé la veille. Non, vous ne séduirez
plus personne, taisez-vous ! taisez-vous ! Mane, le 15
novembre 1851 Noé Pascal Ex-instituteur
à Aubignosc |
|
Association 1851 pour la mémoire des résistances républicaines |