Les événements de 1851 à Alignan du Vent

  

C’est une étude d’une quinzaine de pages que l’on doit à Claude Solé, inspecteur départemental de l’éducation nationale à la retraite.

Dans un premier temps l’auteur rappelle la situation nationale avant le Coup d’État. En février 1848 la république est proclamée. Le gouvernement provisoire prend diverses mesures positives : affirmation du droit au travail, abolition de la peine de mort en matière politique, adoption du suffrage universel (dont sont toutefois exclues les femmes),  institution des ateliers nationaux, suppression de l’esclavage, décrétée le 27 avril 1848 par l’Assemblée Constituante.

La fermeture des ateliers nationaux provoqua en juin de la même année des manifestations qui furent réprimées de manière sanglante : 5 600 morts, 25 000 arrestations, 1 000 condamnations.

 

Les Ateliers nationaux

 

Profitant du mécontentement populaire à l’encontre des dirigeants républicains, Louis Napoléon Bonaparte est triomphalement élu lors du scrutin des 10 et 11 décembre 1848 devant Cavaignac son adversaire pourtant donné favori par la presse : 5,4 millions de voix contre 1,4 million.

Lors des élections du 13 mai 1849 le parti de l’Ordre regroupant légitimistes, Orléanistes, républicains modérés et bonapartistes obtient 53 % des suffrages. La situation sociale ne s’améliore pas, Louis Napoléon Bonaparte s’appuie sur cette majorité qui vote des dispositions impopulaires : restriction du suffrage universel, de la liberté de la presse, adoption de la loi Falloux…

L’Assemblée refuse cependant de modifier la constitution pour permettre la réélection du président de la république. C’est l’élément décisif qui va conduire au Coup d’Etat du 2 décembre 1851.

 

L’affiche du Coup d’Etat

 

Quel était avant cette date l’état d’esprit en province ? Les manœuvres de Louis Napoléon Bonaparte en vue de l’instauration d’un pouvoir personnel ne causaient pas une grande inquiétude, du moins au nord et à l’est d’une ligne allant de la Normandie au Dauphiné.

Ailleurs les membres de sociétés secrètes entretiennent la vigilance et nourrissent l’espoir d’instaurer par le vote ou par les armes une république réellement sociale et démocratique. Les discussions sur le sujet vont bon train dans les cafés républicains. C’est le cas à Pézenas au Café Citoyen.

Quelle est la situation à Alignan du Vent au début de cette deuxième moitié du XIX° siècle ? En 1843 le garde-champêtre obtient qu’une somme de 30 f soit allouée pour le remplacement de son sabre traditionnel par une carabine tromblon. La dépense est-elle justifiée par des soucis d’insécurité ?

Le 9 mars 1849 le préfet a nommé Charles Eustache maire provisoire, Louis Aliquot devient adjoint le 12 mars en remplacement de Cyprien Crozals qui a refusé la fonction. Quelles sont alors les préoccupations du conseil municipal ? La rétribution de l’instituteur, la gratuité à assurer à une vingtaine d’enfants nécessiteux, l’entretien des chemins ruraux… L’application des directives préfectorales concernant l’hygiène et la salubrité publique traîne en longueur. Le 1er juillet 1850 le conseil vote l’interdiction du jeu de paume et de boules près de l’église.

Quelques jours plus tard on note une certaine tension consécutive aux restrictions appliquées au suffrage universel. La commission de réclamation confirme la radiation de 21 personnes des listes électorales. Parmi elles on trouve les noms de plusieurs de ceux qui seront inculpés en 1852 : Bouty, Combes, Gibbal, Minjac, Lenthéric.

Où en est Alignan du Vent au plan économique ? La vigne est touchée par l’apparition d’une maladie nouvelle que l’on ne sait pas encore combattre : l’oïdium. Par ailleurs, phénomène résultant de l’extension du vignoble, les cours du vin sont bas. Les moyens de transports étant insuffisants et de plus le système de l’octroi le rendant cher, le vin moyen est difficile à écouler. Pour l’essentiel celui qui est produit est destiné à la chaudière.

Les républicains d’Alignan du Vent sont organisés en société secrète. Lors des inculpations, sur les 20 prévenus, 15 sont des affiliés. Parmi eux on compte 4 décurions, c'est-à-dire que la société secrète est forte d’au moins 40 membres.

La réception au sein de la société est l’objet d’un rituel impressionnant. Le candidat et à genoux, les yeux bandés, la main droite posée sur un poignard. Il jure alors haine à toutes les tyrannies politiques et religieuses. Il fait promesse de ne pas divulguer les secrets de l’organisation sous peine de mort. Il a alors connaissance du mot de passe qui est « L’heure a sonné, droit au travail, Franchise, Fermeté, France, Ouverte ». Le postulant prend connaissance des objectifs : un meilleur prix pour le vin, moins d’impôts pour les citoyens, du travail pour tous.

L’adoption de la loi du 19 juin 1849 qui interdit les clubs et les réunions publiques oblige les républicains à la clandestinité. Ils se réunissent la nuit, en divers lieux déserts, dans des cabanons de vignes qu’ils rejoignent par des chemins détournés.

Toutefois certains n’hésitent pas à rentrer dans un café républicain et à y exprimer leurs sentiments. Ainsi Alexandre Luquis se rendait au café Vernazobres, lisait le journal Le National à haute voix et le traduisait en langue d’Oc pour ceux qui ne pratiquaient pas le français.

La nouvelle du Coup d’Etat arrive dans la région assez rapidement. Le 4 décembre au matin le rassemblement devant la sous-préfecture de Béziers tourne au drame. Il y aura en effet 70 morts ou blessés parmi les républicains.

Dans la nuit du 4 au 5 décembre 1851 c’est l’émeute à Bédarieux où la gendarmerie est incendiée et 4 gendarmes tués.

Une lettre de Mathieu Lignières, meunier à Conas, un des chefs de la société secrète de Pézenas, arrive à Alignan du Vent le 4 décembre. Elle appelle à un rassemblement à Pézenas pour la défense de la Constitution.

Joseph Viguier « bat la caisse », on va chercher les travailleurs aux champs et on les ramène sur la place du village au son du tambour. Au total quelque 150 personnes se mettent en marche vers Pézenas aux alentours de 18 h. Joseph Viguier, dit Faye, battra la caisse tout au long du trajet. Les dirigeants de la société secrète entretiennent le moral de la troupe. Parmi eux on relève les noms d’Etienne Combes, Lucien Fay, dit Saintonge, Albet fils, Guillaume Scie et Louis Jarlier qui reconnaîtront au procès leurs responsabilités.

Les Alignanais arrivent à Pézenas vers 20 h. La nuit est tombée et le rassemblement est déjà terminé. On se désaltère dans les cafés, notamment au Café de la Paix. Quelques altercations se produisent. Dominique Oullié, un Piscénois travaillant à Alignan interpelle Grimal père et fils d’un « Canailles de riches ! Vous y passerez tous demain ». Les manifestants sont de retour à Alignan vers 22 h et la dispersion s’effectue sans incident.

Le lendemain de bon matin un petit groupe, dans lequel on retrouve Etienne Combes, Lucien Fay, Louis Jarlier ainsi que Jean Minjac et Lucien Lenthéric, dit Le Besson, se présente devant la porte du domicile de Célestin Eustache, le maire du village, et exige que lui soient remises les clés de la mairie. Le maire s’exécute.

Le groupe se rend à la mairie et peu après le maire voit arriver chez lui Léon Luquis, son secrétaire de mairie, également agriculteur. Informé de l’évolution de la situation il lui est demandé de se rendre à la mairie avec ordre de mettre à l’abri dossiers et archives et de rapporter les registres.

En arrivant à la mairie, Luquis apprend que le groupe qui a pris les clés s’est constitué en « Commission municipale révolutionnaire » a destitué le maire et son conseil municipal et le désigne comme secrétaire.

La commission municipale révolutionnaire est composée de Albet fils, Louis Jarlier, Jean Minjac, Lucien Lenthéric, Casimir Vidal et Léon Luquis. On note que Lucien Fay, décurion actif et efficace ne s’inscrit pas sur la liste. Peut-être parce qu’il n’est pas natif d’Alignan ?

La commission affiche sur la place la liste de ses membres. Elle est publiée depuis une des croisées de la mairie par Luquis, ancien et nouveau secrétaire. La première mesure qu’elle prend est le renvoi du garde-champêtre.

Un document « Journal d’un transporté de l’Hérault » rédigé par Jean Joulia [il s'agit en fait de Louis Julia, voir note 1], natif de Puisserguier, donne des précisions sur ce qui va se passer ensuite. La gendarmerie se rend dans les villages mutins pour réinstaller l’autorité légale. Les interpellations et les mandats d’amener se multiplient à partir de janvier. Il semble que ce soit Etienne Combes, qui avait désarmé le garde-champêtre, qui est le premier concerné.

Voici ce qu’écrit Jean Julia [1] : « Le jour choisi par les autorités, le matin, les hussards, la troupe de ligne, soutenus par quelques pièces d’artillerie cernèrent le village. La troupe était massée, armes chargées et baïonnette au canon, autour du village ; la cavalerie était postée à l’entrée des routes ; enfin l’artillerie avait pris position sur la place

Une assemblée de notables avait été réunie et l’arrestation d’une vingtaine d’habitants résolue. Quatre gendarmes se présentaient chez chacun d’eux, fouillaient coffres, armoires, faisaient main basse sur tous les papiers puis après avoir pris vos noms, prénoms, vous arrêtaient au nom de la loi »

Un répertoire, qui a été conservé, donne la liste des armes que les Alignanais, sommés par l’autorité militaire, ont déposées en mairie. Ce répertoire témoigne de l’abondance et de la diversité de l’armement personnel dans de nombreuses familles.

 

L’affiche pour le plébiscite des 20 et 21 décembre 1851

 

Voici la suite du journal de Jean Julia [1] : « On nous enchaîna trois par trois, mais celui qui se trouvait au milieu l’était par le cou… Nous stationnâmes quelque temps sur la place du village… Nous fûmes bientôt entourés de nos familles éplorées, les femmes poussaient des cris déchirants, les unes se jetaient sous les pieds du cheval du colonel impassible, les autres cherchant à nous séparer de nos gardiens… Enfin l’heure du départ a sonné… et la colonne, précédée par la cavalerie, escortée en flanc par la ligne et la gendarmerie, et suivie par la population prend enfin la route. »

Les conditions d’incarcération (à Pézenas ?) semblent avoir été très éprouvantes. Couchés sur des lits de camp remplis de vermine, très peu nourris, glacés, asphyxiés dans un air vicié, atteints de la gale et d’autres maladies, l’incertitude planait sur le sort des prisonniers.

Celui-ci allait être fixé par les commissions mixtes composées de deux militaires et d’un procureur civil. L’interrogatoire, des plus sommaires, consistait à faire avouer l’appartenance à une société secrète ayant pour but le renversement du gouvernement.

Les prévenus d’Alignan ont comparu à Béziers les 26 février, 3 mars, 8 mars et 2 avril 1852. Le cas d’Etienne Combes déjà étudié le 26 février est réexaminé le 3 mars avec ceux de Pierre Roques, Casimir Vidal et Guillaume Scie. Tous les quatre sont condamnés à la « transportation moins » en Algérie. Le même jour Lucien Fay, Louis Jarlier, Dominique Oullié et Joseph Viguier écopent de la transportation plus. Le 8 mars ce sont neuf Alignanais qui comparaissent à Béziers : Gabriel Bouty, Joseph Gasc, Camille Gibbal, Alphonse Gibbal fils, Pascal Granier, Jacques Guerre, Lucien dit Besson, Louis Lenthéric dit Sourd et Martin Mondier. Faute de preuves ou sur témoignage favorable du maire la commission prononça leur libération immédiate. On peut s’étonner de la relaxe de Lucien Lenthéric alors qu’il était membre de la société secrète, qu’il avait participé à la marche sur Pézenas et qu’il avait figuré sur la liste de la commission municipale révolutionnaire. Le verdict concernant Léon Luquis et Jean Minjac tombe le 2 avril : condamnation à Algérie-Plus.

Ce sont finalement dix Alignanais qui vont connaître la transportation. On ne sait rien d’Albet jeune, peut-être est-il contumax ?

Les condamnés sont incarcérés dans diverses prisons notamment à Pézenas, Béziers, au Fort Brescou… Il vont rejoindre Cette soit à pied soit par le Canal du Midi. Ils attendront au Fort Saint-Pierre leur embarquement sur un des navires, Le Grondeur, Le Requin, Le Dauphin, L’Eclaireur… affrétés pour les opérations de transportation.

La troupe encadre les convois de prisonniers, chacun étant enchaîné et portant le baluchon que sa famille avait été autorisée à composer. La cavalerie dégage le passage, la population, traumatisée par la riposte militaire, policière et judiciaire est résignée.

Pierre Roques, Etienne Combes, Louis Jarlier, Guillaume Scie, Casimir Vidal et Joseph Viguier sont sur le Grondeur qui appareille le 16 mars à 11 heures à destination de Lambessa. Lucien Fay est sur Le Requin qui part le 12 avril. Léon Luquis et Jean Minjac font partie du dernier convoi. Ils sont encore à Pézenas le 3 mai, se retrouvent à Cette où ils restent jusqu’au 8 mai qu’ils quittent pour Bône.

En Algérie la situation était sensiblement différente pour les deux niveaux de sanctions. Pour Algérie-Moins il y avait assignation à résidence mais la liberté de mouvement était laissée aux transportés. Pour Algérie-Plus c’était le régime de forteresse avec incitation à travailler dans des pénitenciers agricoles. Le sort de ceux qui refusaient était peu enviable.

 

Le décret sur la transportation

 

A Alignan du Vent la vie locale est affectée par l’absence d’un boulanger, d’un tailleur de pierres, d’un secrétaire de mairie, d’un menuisier, d’un boucher et de divers propriétaires ou ouvriers agricoles cependant que les événements ont fortement déstabilisé les relations au sein de la population.

Les retours commencèrent fin 1852 avec Jean Minjac. La commutation de sa peine de transporté en surveillance de police fut prononcée le 13 octobre et effective peu de temps après. Pierre Roques fut gracié le 12 février 1853, Louis Jarlier le 2 mars. La soumission de Joseph Viguier est transmise le 16 février. Etienne Combes bénéficie d’une intervention très favorable du sous-préfet le 17 mars 1853. La soumission de Lucien Fay est transmise le 18 mars 1853 avec l’avis « mérite la grâce ». Léon Luquis voit sa déportation commuée en surveillance de police le 28 décembre 1853 et une demande de grâce complète présentée par le maire le 4 mai 1855 est immédiatement agrée.  La demande de soumission de Guillaume Scie accompagnée de la mention « mérite d’être gracié » part le 26 février 1853 mais la commutation de sa peine en surveillance de police n’est prononcée que le 28 janvier 1854. Son dossier portait la mention « Socialiste des plus exaltés ».

L’étude de Claude Solé n’accorde pas une grande place aux bénéficiaires de la loi de réparation nationale votée par l’Assemblée le 30 juillet 1881. Il cite cependant Marie Roumagnac, veuve Gasc, Marie Niquin, veuve Scie, ainsi qu’Alexandrine Andrieux, épouse Luquis, mais celle-ci est concernée en tant que descendante directe de victime. Son père, médecin à Caux, avait été président de la commission révolutionnaire de son village. Il s’étonne également du rejet du dossier de Louis Jarlier eu égard à son rôle pendant les événements et à la lourdeur de la peine subie.

   

L’étude est complétée par des extraits de diverses délibérations du conseil municipal d’Alignan du Vent qui fait allégeance à l’Empire et à l’Empereur. Il est signalé aussi que l’agronome montpelliérain H. Mares a trouvé, avec l’emploi du soufre, un traitement contre l’oïdium.

 

Document exploité et présenté par

Jacques Cros  

note :

1 Le Journal d'un transporté de l'Hérault pour servir à l'histoire du coup d'état du 2 décembre 1851 est en fait l'œuvre de Louis Julia publiée en 1882 à Oran, conservée aux Archives départementales de l'Hérault. Louis, Pierre, Julia (Puisserguier 1830 - Sidi Bel Abbès 1904). Rectification aimablement apportée par Jean-Marc Julia.

 

Association 1851

pour la mémoire des résistances républicaines

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