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article publié dans Michel Cadé (dir.), L'Histoire à travers champs, Mélanges offerts à Jean Sagnes, Presses Universitaires de Perpignan, 2002, pp. 37-55 Autour du cent-cinquantenaire de la résistance au coup d’Etat de 1851. Les tendances historiographiques et le cas de Gabian (Hérault) Peter
MCPHEE[1] Malgré la loi électorale du 31 mai 1850, qui
a supprimé le droit de vote à 30 pour cent des hommes, vers la fin de 1851 les
républicains du Midi sont convaincus que les élections législatives et présidentielles,
prévues pour avril et mai 1852, verront l’établissement de la République démocratique
et sociale. Mais « l’échéance de ‘52’ » n’a jamais eu
lieu. Le 2 décembre 1851, Louis-Napoléon s’empara du pouvoir par un coup
d’État militaire. La Seconde République était morte, mais le nouveau régime
du Prince-Président n’a pu s’établir qu’après une résistance populaire
massive des « démoc-socs » ou « rouges » et sa répression
par l’armée et le système judiciaire. Jusqu’aux années 1970, la plupart des
historiens, se concentrant sur Paris, où la résistance fut considérable mais
sommairement réprimée, accordaient peu d’importance à la résistance en
province et à l’engagement politique qui l’avait motivée : la résistance
était décrite comme une protestation constitutionnelle limitée et paisible
contre les actes illégaux du président et le vote quasi-unanime au plébiscite
suivant le coup était compris comme un indice sûr des sentiments politiques
des provinciaux. L’étendue de la répression — 31 départements furent placés
sous siège militaire et 27 000 personnes arrêtées — était prise non comme
preuve de la force d’un mouvement démocrate-socialiste, mais simplement comme
une réaction exagérée et hystérique de la part des autorités. Plus récemment, cependant, l’on a commencé
à tenir compte de l’échelle de cette mobilisation[2].
Malgré sa promesse de rétablir le suffrage universel, l’action de
Louis-Napoléon suscita la plus grande mobilisation politique rurale depuis
1793. L’on a estimé que près de 100000 personnes dans certaines régions du
centre et du sud prirent les armes, surtout dans les régions où les « démoc-socs »
avaient eu du succès aux élections législatives du 13 mai 1849. Le coup d’État
est maintenant perçu en partie comme une réaction à un défi démocrate-socialiste
minoritaire mais croissant. Loin d’être l’histoire d’un Paris radical de
nouveau submergé par des vagues successives de réaction provinciale, les années
de la Seconde République sont plutôt l’époque d’une mobilisation
politique rurale en masse, révélatrice non seulement d’anciennes opinions
socio-politiques mais aussi de nouvelles prises de conscience et de nouvelles
prises de position. Pendant ce processus, des traditions politiques régionales
de gauche et de droite très distinctes s’enracinaient et l’État lui-même
développa un système de surveillance qui devait être la base de l’Empire
autoritaire (1852-60). Au risque de simplifier à l’extrême une
historiographie riche et variée, l’on peut dire qu’il existe deux grandes
catégories d’approche de la politique rurale de la Seconde République et de
la résistance au coup d’Etat. La première, dont les oeuvres de Philippe
Vigier, Maurice Agulhon et Jean-Luc Mayaud sont exemplaires, cherche à rendre
compte du choix et de la mobilisation politiques par une description détaillée
des structures démographique, économique et sociale d’une région ou d’une
communauté particulière dans un contexte de crise économique et de l’acquis
et la perte de libertés politiques[3]. De cette perspective, la
Seconde République fut une période de division sociale aiguë, de luttes de
classes complexes, finalement résolues par un coup militaire. Des historiens américains, en particulier,
ont adopté une autre orientation qui trouve l’explication de cette
politisation dans le processus politique lui-même. Ce sont surtout Charles
Tilly, John Merriman et Edward Berenson qui ont souligné les corrélations
entre la politisation suivant la Révolution de février 1848, la radicalisation
de certaines parties de la campagne par les activistes « démoc-socs »
et l’intensification des tentatives de répression de la part de l’État[4].
L’histoire qu’ils ont écrite est essentiellement l’histoire humaine
d’un processus politique, pivotant sur l’application d’une métaphore de
« diffusion » pour
expliquer comment une idéologie et un mouvement avec des bases originellement
urbaines furent apportés aux masses rurales. Pour Tilly : « Ma thèse est que les organisations républicaines,
radicales et socialistes, ouvertes ou clandestines, se répandaient comme des
vignes aux alentours de Paris, Toulouse, Béziers, Marseille et Lyon pendant la
mobilisation politique populaire de 1848 ; qu’à partir de 1849 le
gouvernement bonapartiste réussissait plus ou moins à étouffer ou à couper
les branches les plus visibles de ces organisations, et que l’incidence géographique
[de l’insurrection de décembre 1851] représente les régions où elles et
leurs adeptes auraient survécu à cet étouffement — parce qu’ils furent
hardis ou invisibles[5]. » Nous cherchons à rapprocher ces deux
« écoles », en insérant
les gens dans leurs milieux particuliers : selon nous, la résistance au
coup d’Etat s’explique par la dynamique entre la micro-histoire locale et
son contexte régional et national plutôt que par le modèle de « diffusion »
articulé par Charles Tilly. De plus, nous soulignons l’importance des
souvenirs collectifs dans toute explication d’orientation politique. En fin de
compte, la géographie politique de la France du milieu du dix-neuvième siècle
se prête le mieux à une explication basée sur les interactions entre les
structures d’une communauté ou d’une région particulière, les souvenirs
collectifs qui conditionnaient la perception par les ruraux du monde où ils
vivaient, à la conjoncture spécifique de la crise économique en 1848-51 et
l’effritement des libertés politiques récemment acquises[6]. En général, l’on peut suggérer que les régions
qui ont protesté contre le coup d’État en 1851 étaient caractérisées par
des activités économiques complexes et en voie de transition, un processus que
Ted Margadant définit comme la « proto-urbanisation »[7].
Ce n’étaient pas les habitants appauvris des montagnes qui en 1848
avaient envahi les forêts ou mis à plat les clôtures qui ont pris les armes
en 1851. C’étaient plutôt les habitants des gros villages des plaines et des
vallées fluviales qui se distinguaient par leurs activités économiques
multiformes et leurs liens avec les centres urbains : la production
d’aliments (le vin, l’huile d’olive, les fruits et légumes), des produits
bruts (la soie, les peaux, le bois, le liège) ou des manufactures (les outils
agricoles, les tonneaux). L’extension des grands vignobles méditerranéens
après 1830 n’était que l’exemple le plus spectaculaire de ces activités.
C’étaient les habitants les plus pauvres de ce type de communautés, vulnérables
non seulement aux caprices du temps mais aussi de plus en plus aux marchés et
aux usuriers, qui virent dans le mouvement « démoc-soc » la
promesse du crédit à bon marché et de la protection par l’Etat, de la fin
des impôts indirects et de la liberté politique. Situé à la confluence de l’Hérault et de
la Thongue, Saint-Thibéry était en pleine croissance viticole et démographique
(1750 habitants en 1851). Ici la résistance au coup d’État fut massive (400
résistants), la répression aussi (57 déportés et emprisonnés). Dans son étude
fascinante, et émouvante, de Saint-Thibéry en 1851, Jean Sagnes a suggéré
une complexité de facteurs pour expliquer les gains du mouvement républicain
dans le Biterrois au milieu du siècle : « Ils s’expliquent à la
fois par leur grande activité de propagande et par la persistance de la crise
économique.[8] » Cette explication
nous rappelle le modèle « classique » de Philippe Vigier : une conjoncture de crise économique et
de libertés politiques, avec une dialectique entre un activisme républicain et
une réaction administrative. Mais Jean Sagnes ancre cette mobilisation aussi
dans la moyenne durée la résurgence du mouvement républicain après la Révolution
de 1830. Sur la Thongue, vingt kilomètres au
nord-ouest de Saint-Thibéry, se situe la bourgade de Gabian. Quoique plus petit
— avec 1023 habitants en 1846 — Gabian était caractérisé aussi par la
complexité de ses structures économiques. Mis à part la diversité des
activités agricoles de subsistance sur les 525 ha de terres labourables et dans
les 4 ha de jardins arrosés par la rivière et la source de la Resclauze, il y
avait trois grandes bases économiques : le grain, le vin et la laine.
D’une importance centrale dans la vie de Gabian depuis le douzième siècle était
une série de cinq moulins le long de la Resclauze. Depuis le début du XVIIIe
siècle quatre de ces moulins — et un plus grand moulin sur la Thongue —
appartenaient à la famille Sirgues. Leur vente dans les années 1840 suggère
le déclin de l’importance des céréales dans l’économie locale. Presque
600 des 1540 ha du territoire de Gabian consistaient en un vignoble en
croissance ; des centaines de moutons pâturaient sur les 293 ha de pâtures
et dans les 105 ha de bois[9].
Ces deux activités étaient anciennes à Gabian, et depuis le Moyen Âge cette
petite bourgade avait été un petit centre de commerce sur la route de Pézenas
à Bédarieux. Dernier village avant les contreforts des Cévennes, Gabian avec
son marché était un centre de commerce et de rencontre pour les villages des
collines, comme Fouzilhon, Roquessels et Laurens. De plus, le réseau de
commerce avec le monde extérieur devenait plus régulier avec l’ouverture
d’une route carrossable entre Agde et Castres, en 1836, et le rétablissement
de deux foires annuelles, le 15 avril et le 12 septembre, pour les produits du
pays : amandes, graines de luzerne, blé, noix, châtaignes, raisins secs,
figues sèches, huiles et eau-de-vie (il y avait cinq petites distilleries dans
le village)[10]. Ce renouveau des activités
commerciales à Gabian, comme ailleurs sur la plaine, explique des changements
culturels. Si, selon Gérard Cholvy, il paraît qu’il y a eu « un
renouveau de piété mariale » à Gabian vers 1840, c’était « surtout
une affaire de femmes » ; en contraste, une nouvelle sociabilité masculine se manifestait
pendant ces années de prospérité relative, centrée sur les cafés et les
jeux, selon le juge de paix du canton en 1848[11].
À ce moment-là il y avait une auberge et deux cafés dans le
village. La diversité économique de cette petite
bourgade était reflétée par un nombre remarquable d’occupations
non-agricoles. Au milieu du siècle il y avait un barbier, deux bouchers, deux
boulangers, deux bourreliers un chapelier, six cordonniers, trois fourniers, six
maçons, trois maréchaux-ferrants, quatre menuisiers, quatre plâtriers, un
serrurier, trois tailleurs, un tisserand, et deux tonneliers. Il y avait aussi
un petit groupe de professions libérales : un géomètre, un instituteur,
deux marchands, un notaire, un officier de santé, et un percepteur[12].
L’historien américain Frank Huntington a trouvé qu’en général, une poignée
de propriétaires possédaient la moitié des terres dans les villages du
Biterrois[13].
Par contre la structure sociale de Gabian était marquée par l’absence
d’une vraie élite terrienne et d’une classe nombreuse d’ouvriers
agricoles : la grande majorité de la population était composée de petits
propriétaires pauvres (appelés « agriculteurs »
à l’époque) et
d’artisans. De plus, Gabian était caractérisé par une
certaine solidarité villageoise. Certes, il y avait une élite locale de propriétaires
un peu plus aisés et de professions libérales : par exemple, le maire
pendant la Monarchie de Juillet, le médecin Alexis Montels, sera l’image même
du petit notable orléaniste, enthousiaste pour tout ce qui lui parlait de
« progrès » : le
commerce, l’ordre social, la propreté des rues, les écoles primaires. Mais
son conseil municipal démontrait régulièrement un sens des responsabilités
envers ses concitoyens peu fortunés. Sous la Monarchie de Juillet sont admis à
voter aux élections municipales 10 pour cent de la population, tirés des plus
imposés : c’est-à-dire une centaine d’hommes dans une population
d’un millier. Ces hommes choisissaient comme conseillers municipaux les gens
les plus aisés de Gabian. Mais aucun de ces hommes, même le plus riche (le
meunier Eugène Sirgues) ne payait assez d’impôts (200 francs) pour voter aux
élections nationales[14]. Depuis la Révolution de 1789 l’exploitation
d’un lopin de terre saisi et défriché sur les communaux avait été une
petite ressource d’appoint pour la majorité des familles. Vers 1824, 166 détenteurs
de biens communaux payent des redevances de plus de 265 francs par an sur les
107 hectares qu’ils ont défrichés[15].
Le conseil municipal se plaint régulièrement que les « invasions »
continuent, comme en août 1835 « malgré toutes les mesures qu’a pu
prendre l’autorité locale, rien n’a pu en arrêter le défrichement, en
sorte qu’aujourd’hui tous nos terrains communaux sont presque en totalité
usurpés et défrichés...[16] »
Mais tout porte à croire que le conseil n’a jamais cherché à expulser les défricheurs
afin d’utiliser les communaux pour ses troupeaux. La Révolution de 1848 a ouvert la vie
politique institutionnelle à tous les hommes de Gabian de 21 ans et y étant
domiciliés depuis six mois : là où personne n’avait le droit de vote
pour la Chambre des députés sous la Monarchie censitaire, il y aura 367
inscrits pour les élections nationales législatives le 23 avril. Déconcerté
par l’entrée en masse à la politique, le maire de Roujan invite son
homologue de Gabian à se rendre au chef-lieu du canton le 19 « avec
quelques personnes des plus influentes de votre localité, afin de nous entendre
sur les candidats que nous avons à nommer[17] ».
Il n’y a rien à craindre : les Gabianais votent ensemble à Roujan entre
6h et 17h30 (vraisemblablement pour éviter la possibilité d’affrontements
avec d’autres contingents villageois du canton) et choisissent des républicains
modérés[18].
Il y aura 350 inscrits aux élections municipales du 30juillet au lieu de 103 en
1846. Cependant, leur choix de conseillers municipaux n’a guère changé.
Parmi les hommes élus par les 250 votants se trouvent plusieurs des anciens
conseillers, et en tête figurent trois des petits notables, l’ancien maire et
médecin Alexis Montels et Eugène et Jean-Pierre Sirgues[19].
Et, aux élections présidentielles du 10 décembre, le canton de Roujan a voté
massivement pour Louis-Napoléon, à ce moment-là vu comme démocrate et
populiste, contre son concurrent radical Ledru-Rollin[20]. Le 13 mai 1849 les votants du canton de Roujan
se rendent aux urnes pour élire huit membres de l’Assemblée Législative
pour l’Hérault. Ils ont le choix entre une liste de « démocrates-socialistes »
avec en tête Ledru-Rollin et Jacques Brives, et plusieurs listes de républicains
conservateurs et de légitimistes. Les conservateurs dominent les résultats
dans le canton de Roujan, avec Charamaule en tête (1309 voix) et une moyenne de
845 voix (53,5 pour cent des exprimés) contre 262 (16,6) en moyenne pour la
liste « démoc-soc ». Même Ledru-Rollin n’a que 349 voix. Au
niveau départemental, cependant, le résultat sera très serré[21].
Le parti de l’Ordre, dominé par des légitimistes, gagnera six sièges mais
les deux « démoc-socs » élus,
Ledru-Rollin et Brives, ont 33 pour cent des voix. Au niveau municipal autant que national, il
apparaît donc que les hommes de Gabian sont en majorité démocrates, républicains
mais guère radicaux, à l’image même de leur comportement après 1792.
Pendant la Révolution française Gabian était typique des gros villages de la
plaine languedocienne où, malgré l’incidence du brigandage avec des aspects
« contre-révolutionnaires », la
Révolution et la République furent solidement ancrées. Mais ce soutien pour
la République fut toujours modéré, et il n’y avait aucune trace d’un républicanisme
populaire suite à la Révolution de 1830. Selon Sylvie Vila, une grande
agitation républicaine se manifeste en 1833-34 dans la vallée de l’Hérault
(à Aspiran, Clermont, Paulhan), mais pas à l’ouest entre Pézenas et Bédarieux[22]. En 1848-50, il apparaît
que la masse des Gabianais a accepté le républicanisme modéré de son élite :
il y avait peu de soutien électoral pour les « démoc-socs »,
et le légitimisme populiste si commun ailleurs en Languedoc-Roussillon était
absent[23].
Gabian ne figure pas dans une liste dressée par la gendarmerie de deux cents
« Emeutes, désordres graves, cris séditieux, emblèmes séditieux,
menaces, violences » dans le département en l848-1850[24]. Il semble qu’une prise de
conscience spécifiquement « rouge »
se développe relativement tard, puis très vite, à Gabian. Certes, la révélation
de cet engagement « démoc-soc » doit être située dans la crise économique
de ces années-là. La Révolution de 1848 avait déclenché une nouvelle vague
de défrichements sur les « vacants ». Le 27 septembre 1849, le
sous-préfet de Béziers, le notable charentais Henri de Pougeard-Dulimbert,
souligne au maire de Gabian que ces défrichements doivent être déclarés
selon la loi de juin 1819. Les « usurpateurs » l’ont fait, et en 1849 il y aura 227 individus payant une
redevance à la mairie[25].
Les producteurs agricoles — et leurs brassiers — souffraient d’une mévente
prolongée tout au long de la Seconde République : le prix moyen d’un
hectolitre de froment dans I’Hérault tombe de 23fr52 en 1845 à 18fr78 en
1849 ; celui d’un hectolitre de vin de 12fr aux années 1830 à 4 ou 5 en
1849 quand, pour être rémunérateur pour le producteur, le prix devait
atteindre un minimum de 7fr[26].
Le 2 août 1849, le maire Montels écrit au préfet pour demander
l’autorisation d’établir un impôt d’un montant de 600 francs pour faire
entretenir les chemins vicinaux par les « gens nécessiteux ... qui sont
encore très calmes et tous amis de l’ordre, ne demandent que du travail pour
faire subsister leurs familles, et je pense qu’avec l’emploi de cette somme
nous parviendrons à maintenir la tranquillité de la commune[27]. »
Mais la petite propriété est très étendue à Cabian. La loi électorale du
31 mai 1850 exige une résidence de trois ans dans la même commune,
l’inscription sur la liste des contribuables, et l’absence d’antécédents
criminels. La loi a privé 30 pour cent des hommes adultes français de leur
droit de vote, mais seulement 15 pour cent des Gabianais[28].
Si le 19 mai 1850 un groupe de chômeurs demande du travail « avec menaces »
à Caux, la misère à Gabian est plutôt celle de petits paysans face à une mévente.
L’une des revendications des « rouges » de Gabian sera
l’abolition des « droits réunis », notamment l’impôt sur les boissons[29]. La radicalisation tardive de Gabian est due
aussi à l’absence relative de clivages sociaux et politiques : ici le
contraste avec Saint-Thibéry est net. Autant que nous puissions le savoir, le
moteur d’un engagement républicain plus militant à Gabian après 1850 était
la mévente et la politique nationale : la répression des libertés
politiques, la loi électorale de 1850, et les activités clandestines des
activistes du Biterrois. Selon Mestre, le Procureur de la République de Béziers,
dans un rapport écrit après le coup d’Etat[30],
la société secrète de Béziers avait réussi à s’implanter dans la région :
« Chaque section de dix hommes est commandée par un décurion qu’elle a
nommé ; dix décurions élisent un centurion chargé du commandement de
cent hommes ; dix centurions choisissent un chef de légion. » Au
printemps de 1851 ce réseau a atteint Gabian : en juin 1851 le commissaire
de police du canton est alarmé par des rumeurs de réunions des sociétés secrètes
républicaines. Il avoue qu’il en sait très peu, « tant est grande la
terreur qu’inspirent dans les campagnes les hommes qui composent ces sociétés[31] ».
Comme le policier nous ne savons que très peu
de ces sociétés. Puisqu’elles étaient clandestines, la pleine ampleur de
leur existence était, bien entendu, ignorée des autorités — et le demeure
pour nous. Cependant, quelques-uns des Gabianais interrogés après le coup
admirent qu’ils avaient été enrôlés dans la société secrète pendant le
printemps de 1851, souvent par un « décurion » local, Jean-Baptiste
Castan, dit « le Mollé », ou par Hippolyte Brieux, un serrurier de
Magalas. Dans un moulin ou une masure près de la Thongue à Pouzolles, au bois
de Laurens près de Magalas, ou à la plâtrière de Gabian, les chefs les ont
initiés « Au nom du peuple souverain et en vertu des droits qui m’ont
été confiés par la Montagne, je te constitue montagnard.[32] »
Selon le sociétaire Ferdinand Lautier, leurs buts sont « d’avoir le
vote universel et l’abolition des octrois et des droits réunis.[33] »
Mais, même si cette innovation politique est tardive par rapport à d’autres
villages de la plaine, les autorités ne tardent pas à la surveiller. Le 21
juin 1851, le Ministre de l’intérieur envoie au Préfet de l’Hérault une
« liste des correspondants de la Propagande démocratique et sociale »
dans son département. Parmi une quarantaine de souscripteurs figure Jacques
Alengry, l’aubergiste à Gabian[34]. L’optimisme fervent des « rouges »
— et la peur des conservateurs — s’étaient fixés sur les doubles élections
imminentes du printemps de 1852 : seraient élus, le 27 avril, une nouvelle
assemblée, et le 9 mai, un président autre que Louis-Napoléon, celui-ci étant
inéligible d’après les dispositions de la constitution. Cependant, la loi électorale
du 31 mai 1850 avait porté un coup dur au mouvement « démoc-soc » qui avait cru que le suffrage universel triompherait malgré les
contraintes imposées aux libertés civiles. Cette loi mit aussi l’unité
stratégique du mouvement en désarroi, fragmentant les « démoc-socs »
en divisions de classes. En effet, comment la gauche devrait-elle réagir face
à une loi électorale qui était non seulement inconstitutionnelle mais aussi
créée dans le but d’empêcher une victoire « démoc-soc » aux élections ?
Les républicains devraient-ils continuer à s’organiser et faire de la
propagande avec la conviction qu’une victoire était toujours possible en 1852
malgré l’électorat réduit ? Pour sa part, le réseau de sociétés
secrètes préparait la défense armée et menaçait de reconquérir le suffrage
universel en 1852, si nécessaire par la force des armes. La réponse des Gabianais au coup d’État du
2 décembre 1851 dépendrait aussi des suites d’un incident extraordinaire sur
la place du village. Les foires et fêtes locales sont un lieu de sociabilité
autant que de commerce, et donc très importantes pour les activistes. Le 13 août
1851, par exemple, les « rouges » portent des casquettes et
ceintures rouges à la fête locale de Roujan. Puis, le 12 septembre, a lieu la
foire de Gabian. Comme d’habitude il y avait des gens d’ailleurs, de
Pouzolles, Fos, Roquessels, Laurens et Avène (arrondissement de Lodève). Mais
ce qui se passe est sans précédent. Deux gendarmes, Besson et Briot, sont présents
et arrêtent Théodore Montels, qu’ils recherchaient pour dettes. Sa soeur
Constance avertit le village. Elle aurait crié « Brigands ! Canaille !
On emmène mon frère ! » Puis Michel Couderc et d’autres ont
accouru en criant « Nous sommes républicains rouges ! On ne l’emmènera
pas ! » L’un d’eux, Pierre Portal, portait une cravate rouge.
Tout le village regardait ou participait. D’après le rapport du lieutenant de
gendarmerie de l’arrondissement de Béziers (le texte intégral de son rapport
est reproduit dans l’appendice) : Ils se forma promptement
autour des deux gendarmes un très grand attroupement dans lequel des individus
disaient : « nous sommes en république il ne peut pas se laisser
amener », à ces mauvaises démonstrations l’huissier dit aux gendarmes
de lâcher son prisonnier ce qu’ils firent à l’instant mais le danger loin
de diminuer devint plus grand. Les deux gendarmes furent saisis et frappés par
derrière, tandis que d’autres cherchaient à les désarmer et à les étrangler
en les serrant à la gorge. Ils réussirent cependant
à mettre le sabre à la main mais ils étaient serrés de trop près pour
pouvoir s’en servir. Un d’eux, le gendarme
Besson, fut terrassé et foulé aux pieds. C’est seulement alors qu’on
parvint à lui arracher son sabre, étourdi et affaibli qu’il était par les
coups qu’il recevait de tout côté. L’autre, le gendarme Briot, traîné
vers le bassin où il avait déjà une jambe s’en retire par un effort désespéré
mais est désarmé. Besson a reçu des contusions graves à la tête ; Briot a été jeté dans le bassin de la fontaine : ironiquement, on les réconforte à l’auberge Alengri, le café « rouge » de Gabian. Après on exulte aux cris de « Voilà comment il faut les arranger ! C’est bien ![35] » Mais les gendarmes sont plus scandalisés par le comportement du maire (un parent éloigné de Théodore r Montels) et son adjoint : Monsieur le maire de Gabian qui demeure sur cette place sortit enfin de chez lui et fit cesser cette scène qui durait depuis une demie heure et devait indubitablement se terminer par l’assassinat des deux victimes de cette populace aussi lâche que féroce. M. l’adjoint de la
commune de Gabian a été vu dans la foule des assaillants non pas comme auteur
mais comme curieux, il n’a rien fait ni rien dit pour secourir ceux qui en
avaient tout besoin. Le 18septembre 1851, l’adjoint Sirgues est suspendu de ses fonctions pour trois mois[36]. Le sous-préfet de Béziers affirme que
l’arrestation de Montels n’est qu’un prétexte : « à Gabian,
le jour de la foire, il se trouvait un grand nombre d’étrangers dont la
plupart sont affiliés aux sociétés secrètes, ou par leurs habitudes de
braconnage, ont une haine intuitive contre les gendarmes... » La
gendarmerie est d’accord : « Tous les individus arrêtés sont
d’une société secrète organisée dans le pays, leur tentative
d’assassinat sur les gendarmes prouve quels sont leurs sentiments.[37] »
Le 14, les renforts arrêtent Noël Castan et son fils Roch, et une douzaine
d’autres. L’arrestation de plusieurs autres à Pouzolles y a occasionné une
mêlée ; les gendarmes ont dû sortir leurs sabres. Finalement, il y aura
27 arrêtés et 14 inculpés (tous des hommes, dont neuf de Gabian, un de Fos et
quatre de Pouzolles) ; les Gabianais sont tous des petits cultivateurs et
trois ont plus de cinquante ans. Ces gens sont emprisonnés à Béziers pour y
passer en jugement quand parvient la nouvelle du coup d’Etat. Le 4 décembre
les sociétaires de Gabian et de la région se renseignèrent sur les tactiques
à suivre : les républicains marcheront sur les villes[38].
Si plusieurs communes des alentours — Roujan, Caux, Alignan — sont si divisées
que les résistants prennent la mairie avant de se mettre en route, ce n’est pas nécessaire à Gabian. Les résistants de
Caux, Roujan et Alignan prennent la route de Pézenas, ceux de Gabian, Pouzolles
et Magalas marchent vers Béziers. A Béziers entre 3 000 et 6000 hommes armés
sont surpris par la troupe, et perdent soixante-dix morts et blessés. Il semble
que les Gabianais aient entendu la nouvelle de cette bataille avant d’arriver
et se soient arrêtés à Espondeilhan. Parmi les 2840 individus jugés par la
Commission mixte du département de l’Hérault se trouvent quatorze hommes de
Gabian. Ces hommes sont assez représentatifs des « rouges » :
la plupart sont des paysans de 22 à 44 ans ; les pères de famille ont été
conscients des risques, et seuls trois des inculpés sont mariés. Mais sont arrêtés
aussi deux hommes des familles les plus aisées de Gabian : le jeune médecin
Achille Bastard et le propriétaire Alexandre Lautier[39]. Le procès des insurgés devenait une opération
« sauve-qui-peut ». Il y avait deux éléments du « mythe du
paysan » auxquels la masse des insurgés villageois avait habituellement
recours pour éviter la condamnation. Le premier était de renforcer la
certitude des autorités que les ruraux pauvres et illettrés étaient aussi
ignorants et enclins à suivre la foule que les moutons de Panurge. Deuxièmement,
les ruraux savaient que les bourgeois urbains qui les interrogeaient « savaient »
que « les paysans » étaient incapables de prendre leurs propres décisions
et que les vraies cibles de la répression devaient être les professionnels
radicaux supposés les avoir manipulés. Parce que ces autorités habitaient un
monde où la connaissance et l’organisation étaient diffusées d’en haut,
les hommes de loi, instituteurs, médecins, et autres bourgeois radicaux étaient
vus comme les activistes responsables de l’insurrection rurale. A Gabian ce
responsable sera Achille Bastard. Par peur ou intimidation, la majorité des
inculpés de Gabian admettent qu’ils faisaient partie de la bande des insurgés,
et n’hésitent pas à nommer leurs co-sociétaires. D’autres, non-inculpés,
les nomment aussi, mais les autorités se contentent d’arrêter les gens jugés
les plus incriminés. En ce cas, ce sont trois fondateurs de la société (Jean
et Jean-Baptiste Castan et Amédée Laget) et Achille Bastard. Celui-ci est
accusé d’avoir incité les gens à se faire enrôler dans les sociétés secrètes,
mais il affirme qu’il y était tout à fait opposé. Il avoue son républicanisme,
mais insiste également sur le fait que la Société philanthropique, dont il
est le médecin, est étrangère à la politique[40].
On le croit. Malgré leurs liens avec les militants de Béziers
et de Pézenas, les accusés maintiennent que l’unique but de leur marche sur
Béziers, avec leurs camarades de Pouzolles, était de libérer les détenus
emprisonnés après « l’affaire de Gabian » le 12septembre, et
qu’ils se sont arrêtés à Espondeilhan. Parmi ces prisonniers, par exemple,
figurent Noël et Roch Castan, père et frère de Jean-Baptiste Castan et
beaux-frères de Michel Couderc, insurgés du 4 décembre[41].
Cela se peut de toute façon, c’était bien plus prudent que d’admettre
qu’ils allaient à Béziers pour s’emparer de la sous-préfecture. La
Commission mixte a des indications que plusieurs hommes sont allés prendre
leurs ordres à Pézenas, mais les inculpés nient tout[42].
Les tactiques des inculpés ont réussi. Dix des quatorze seront mis en liberté.
Les trois hommes condamnés à être déportés en Algérie verront ces peines
commuées en « surveillance » ; en 1854 toutes ces peines
seront annulées[43]. Comme ailleurs dans la région, l’expérience
de la répression suite à la résistance au Coup d’Etat a convaincu les
hommes de Gabian d’approuver la politique de Louis-Napoléon. Le 29 février 1852, 251 des 349 électeurs ont préféré le candidat officiel,
l’ancien préfet Rouleaux Dugage au républicain Fabrégat par 219 voix contre
42[44].
Cette attitude de « contrition » aura peut-être d’autres conséquences.
En mars, les quatorze inculpés suite à la rébellion du 12 septembre seront
jugés pour « rébellion envers les agents de la force publique »,
mais tous seront acquittés grâce aux « circonstances atténuantes[45]. » Que pouvons-nous tirer de cette étude d’une
petite bourgade languedocienne ? Tous les historiens doivent faire face à
une difficulté fondamentale : comment restituer, du moins dans notre
reconstruction du passé, un monde dont nous sommes temporellement, géographiquement
et culturellement éloignés ? Ce problème est aggravé pour les
historiens des sociétés rurales parce que l’infranchissable fossé entre
l’historien et le passé est ici élargi par le mutisme des ruraux dans les
sources historiques conventionnelles. La réponse aux questions les plus
importantes — quelles étaient les idées qui circulaient ? quelles étaient
leurs origines ? qui les disséminait ? lesquelles d’entre elles
tombaient sur une terre fertile ? — nous est presque toujours donnée par
des témoins externes, le plus souvent urbains et hostiles, plutôt que par les
campagnards eux-mêmes. Dans le cas de Gabian, ces problèmes sont accentués
par le fait que les registres des délibérations du conseil municipal pour la période
1837-55 ont disparu, et les autres documents entreposés dans un grenier de la
mairie sont en piteux état. En fin de compte, l’on ne peut que suggérer
quelques conclusions sur le contenu local de l’idéologie républicaine et les
motivations de l’insurrection de décembre 1851. Néanmoins, la conclusion qu’impose cette étude
de Gabian est l’importance des liens entre la politique nationale et les spécificités
du contexte local. Même s’il faut être très précautionneux avant
d’accepter les témoignages des inculpés de 1851, il nous semble bien évident
que pour les insurgés gabianais l’appel des militants de Pézenas et de Béziers
à résister au coup d’Etat fut aussi le moment opportun pour libérer les
prisonniers arrêtés après la rébellion de septembre. Résister au coup d’État
contre les espoirs de « 1852 », défendre la liberté locale contre
la gendarmerie, furent deux buts synonymes. Rappelons ici l’importance d’un
esprit de solidarité villageoise : l’insouciance du maire et de
l’adjoint pendant que leurs compatriotes plus pauvres assomment les deux
gendarmes, et le rôle d’Alexandre Lautier dans la société secrète. Par
contre, nous ne savons rien, par exemple, sur les liens politiques entre Gabian
et Bédarieux. Sous la Révolution française, Bédarieux était un foyer de
royalisme à cause de son opposition à la Constitution civile du clergé et la
chute de l’industrie textile ; sous la Monarchie de Juillet, cependant,
une nouvelle industrialisation avait créé une classe ouvrière militante[46].
Bédarieux fut l’un des grands centres de résistance au coup d’Etat, mais
il paraît que les liens politiques de Gabian avec le monde extérieur suivaient
la route des vins vers Béziers plutôt que la route des laines de Bédarieux. L’histoire de la Seconde République
« vue d’en bas » nous montre que les questions les plus larges
peuvent être vraiment significatives pour les habitants de petites communes. De
plus, plutôt que de suivre le paradigme de « diffusion »
urbain-rural et bourgeois-paysan du modèle « américain », nous
mettons les habitants des campagnes en avant-scène. Charles Tilly et Ted
Margadant ont raison de dire que les réseaux de sociétés secrètes « se
répandaient comme des vignes » autour de Béziers grâce aux efforts des
activistes urbains, mais leur implantation doit rendre compte de la terre locale
fertile où ils parvenaient à s’implanter, comme à Gabian. Ceci ne veut pas
dire que nous envisageons une histoire purement locale, ni qu’il y a une
contradiction inhérente entre la politique locale et les questions nationales
Mais, même si inextricablement liés à la France urbaine, à
l’administration et à la politique nationales, les masses rurales doivent
aussi être comprises dans le contexte spécifique de leur environnement, de
leur culture et de leur histoire. C’est cette interaction entre local et
national qui est au coeur de la société rurale de ces décennies, et au centre
d’une explication des spécificités de la résistance au coup d’État de
1851. Peter McPhee APPENDICE Chantavoine,
capitaine commandant provisoirement la gendarmerie de l‘Hérault, adresse au
préfet, le 16 septembre 1851, le rapport du lieutenant de l’arrondissement de
Béziers en
date du 15. [ADH 1 M 934] J’ai l’honneur de vous rendre compte que
les gendarmes Besson et Briot de la brigade d’Affaniez étant à Gabian le 12
jour de la foire pour le maintient de l’ordre ont été requis par le sieur
Jarlier huissier près du tribunal civil de Béziers à l’effet de lui prêter
main forte pour maintenir en état d’arrestation le nommé Montels (Théodore)
de Gabian. Ils le conduisaient à la mairie et étaient
arrivés sur une place où se trouve un bassin rempli d’eau lorsque la soeur
Montels arriva sur les lieux en criant, au secours, canaille, brigands, ils emmènent
mon frère. Il se forma promptement autour des deux
gendarmes un très grand attroupement dans lequel des individus disaient :
nous sommes en république il ne peut pas se laisser amener, à ces mauvaises démonstrations
l’huissier dit aux gendarmes de lâcher son prisonnier ce qu’ils firent à
l’instant mais le danger loin de diminuer devint plus grand. Les deux
gendarmes furent saisis et frappés par derrière, tandis que d’autres
cherchaient à les désarmer et à les étrangler en les serrant à a gorge. Ils réussirent cependant à mettre le sabre
à la main mais il étaient serrés de trop près pour pouvoir s’en servir. Un d’eux, le gendarme Besson, fut terrassé
et foulé aux pieds. C’est seulement alors qu’on parvint à lui arracher son
sabre, étourdi et affaibli qu’il était par les coups qu’il recevait de
tout côté. L’autre, le gendarme Briot, traîné vers le bassin où il avait
déjà une jambe, s’en retire par un effort désespéré, mais est désarmé. Monsieur le maire de Gabian qui demeure sur
cette place sortit enfin de chez lui et fit cesser cette scène qui durait
depuis une demie heure et devait indubitablement se terminer par l’assassinat
des deux victimes de cette populace aussi lâche que féroce. M. l’adjoint de la commune de Gabian a été
vu dans la foule des assaillants non pas comme auteur mais comme curieux, il
n’a rien fait ni rien dit pour secourir ceux qui en avaient tout besoin. Je suis parti hier de Béziers à une heure et
demie du matin pour me rendre à Gabian avec quinze de mes sous ordres pris dans
les brigades les moins éloignées. Arrivé à quatre heures 1/4 j’ai commencé
immédiatement à opérer les arrestations que j’avais mission de faire.
J’ai conduit les individus arrêtés à la mairie où j’ai attendu M. le
juge d’instruction et M. le substitut qui arrivèrent à neuf heures. L’interrogatoire nécessite d’autres
arrestations. A quatre heures de l’après midi avec neuf
prisonniers nous nous mîmes en route pour Pouzolles où MM. les membres du
parquet avaient à s’arrêter. Lors de notre départ de Gabian, beaucoup de
personnes nous regardaient. Il n’y eut pas de démonstrations hostiles, il était
facile de remarquer que le chagrin était le sentiment qui dominait généralement. Arrivé à hauteur de Pouzolles j’ai ordonné
à un sous-officier de continuer sans y entrer sa marche vers Béziers je lui ai
laissé neuf gendarmes pour la surveillance des prisonniers et je me suis rendu
avec cinq de mes sous ordres à la mairie de Pouzolles où j’ai retrouvé M.
le juge d’instruction et M. le substitut. Ils firent demander deux individus
qu’ils interrogèrent comme inculpés d’avoir participé à l’affaire de
Gabian contre les gendarmes, séance tenante je fus requis de les arrêter et de
les conduire immédiatement à Béziers. Pendant l’interrogatoire de ces deux hommes,
ayant remarqué qu’une foule compacte se pressait contre la porte de la
Mairie, j’ai fait avant d’en sortir enchaîner les prisonniers et monter mes
hommes à cheval, j’invitai M. le juge d’instruction et M. le substitut à
venir avec nous pour pouvoir en prenant la direction de la route protéger leur
retraite jusqu’à leur voiture. Lorsque les prisonniers ont été dans la rue
il leur a été crié de toute part « ne marchez pas, serrons-nous ».
J’ai fait mettre le sabre à la main aux gendarmes et en faisant faire des à
droite et des à gauche à nos chevaux nous nous sommes fait faire place. Nous n’avions fait que quelques pas quand
j’ai vu M. le juge d’instruction se précipiter avec courage et dévouement
au milieu de cette foule menaçante et saisir un homme au collet. J’ai fait arrêter, j’ai commandé au
gendarme Mancet d’aller se placer à coté du juge d’instruction qui n’eut
qu’à se retourner pour lui remettre l’individu qu’il venait d’arrêter,
ayant entendu crier aux armes et croyait tenir le coupable. Le gendarme Mancet
sans descendre de cheval passa son sabre dans la main gauche en le saisissant
par l’habit pour le traîner. Je commençai à le faire enchaîner avec les
deux autres lorsque M. le juge d’instruction me dit ce n’est pas lui lâchez
le je sais qui a crié aux armes. Il y eut encore du bruit mais j’ai continué
ma marche avec les prisonniers sans être obligé de nous servir de nos armes. J’ai rejoint le sous officier à qui
j’avais dit de m’attendre dans un endroit isolé et je suis entré à Béziers
à onze heures moins un quart du soir avec onze prisonniers que j’ai fait écrouer. Tous les individus arrêtés sont d’une société secrète organisée dans le pays, leur tentative d’assassinat sur les gendarmes prouve quels sont leurs sentiments. [1]
Université de Melbourne. [2]
La première étude historique de la résistance,
E. TENOT, La province en décembre
1851. Etude historique sur le coup d’État, 2ème éd., Paris A. Le
Chevalier, 1865, est restée la plus étendue jusqu’à la parution de
l’oeuvre excellente de T. W. MARGADANT, Peasants
in Revolt : The Insurrection of 1851, Princeton, New Jersey,
Princeton University Press, 1979. Le département de l’Hérault figure au
premier plan du livre de Margadant. [3]
M AGULHON, La
République au village. (Les Populations du Var de la Révolution à la
Seconde République), Paris, Plon, 1970 ; J.-L. MAYAUD, Les paysans du Doubs au temps de Courbet : étude économique et
sociale des paysans du Doubs au milieu du XIXe siècle, Paris, Les
Belles Lettres, 1979 ; P. VIGIER, La
Seconde République dans la région alpine. Étude politique et sociale, 2
vols., Paris, Presses universitaires de France, 1963. Un exemple anglophone sur le Bas-Languedoc est de Leo
A. LOUBERE, « The Emergence of the Extreme Left in Lower Languedoc,
1848-1851 : Social and Economic Factors in Politics », American
Historical Review, 73 (1968),
pp. 1019-1051 [4] J. M. MERRIMAN. The Agony of t
Republic : The Repression of the Left in Revolutionary France,
1848-1851, New Haven, Connecticut, Yale University Press, 1978 ; E.
BERENSON, Populist Religion and
Left-Wing Politics in France, 1830-1852, Princeton, New Jersey,
Princeton University Press, 1987 ; C. TILLY, “How Protest Modernised
in France, 1845-1855”, in W.C. Aydelotte (éd.), The Dimensions
of Quantitative Research in History, Princeton, New Jersey, Princeton
University Press, 1972, pp. 192-255. Un
exemple français plus subtil est de R. HUARD, Le
gouvernement républicain en Bas-Languedoc, 1848-1881, Paris, Presses de
la Fondation nationale des sciences politiques, 1982. [5]
C. TILLY, « How Protest Modernized in
France, 1845-1855 », p. 235 (traduction de l’auteur). [6]
P. MCPHEE, The Politics of Rural Life : Political Mobilization in the French Countryside,
1846-1852, Oxford, Clarendon Press, 1992, ch. 5 ; Les Semailles de
la République dans les Pyrénées-Orientales, 1846-1852 : classes
sociales, culture et politique, Perpignan, L’Olivier, 1995, ch. 4-5. [7] MARGADANT, French Peasants in
Revolt, ch. 2-4, 7 [8]
J. SAGNES, « Un village languedocien
face au coup d’état de 1851 », Le
Midi rouge. Mythe et réalité, Paris, Editions Anthropos, 1982, p. 28. [9]
Archives municipales de Gabian [ci-après AMG],
Cadastre de 1834. [10]
AMG, délibérations du conseil municipal, 10
août 1836. [11]
Archives départementales de l’Hérault
[ci-après ADH], C 954 ; G. CHOLVY, « Biterrois et Narbonnais.
Mutations économiques et évolution des mentalités à l’époque
contemporaine », in Economie et
société en Languedoc-Rousillon
de 1789 à nos jours, Montpellier, Centre d’histoire contemporaine du
Languedoc méditerranéen et du Roussillon, Université Paul Valéry, 1978,
p. 440. [12]
AMG, Matrice pour le rôle des prestations,
1849. [13] F. HUNTINGTON, “Popular Radicalism and the Peasantry in Lower
Languedoc. 1830- 1914”,
Thèse de doctorat, Brown University, 1981, pp. 54-56. [14]
AMG, Listes des 30 plus forts contribuables ;
Listes électorales. [15]
AMG, Lettres officielles. [16]
AMG, Délibérations du conseil municipal, 9
août 1835. Nous respectons l’orthographe de l’époque. [17]
AMG, Lettres officielles. [18]
AMG, Procès-verbaux d’élections. Le 4 juin
1848, aux élections partielles, la section de Gabian donne 203 suffrages à
Auguste Fabrégat de Béziers contre 15 au légitimiste Genoude et 83 à
Laissac. [19]
AMG, Listes électorales. [20]
HUNTINGTON, “Popular Radicalism and the
Peasantry”, p. 153 ; A. TUDESQ, « L’élection du président
de la République en 1848 dans l’Hérault », Annales
du Midi, 67 (1955), pp. 331-342. Ledru-Rollin n’a recueilli que 5 pour
cent des voix en France, mais il obtient la majorité dans les cantons de Bédarieux
et Pézenas. L’enthousiasme pour le nouveau président a encouragé Albin
Debrus à donner le prénom Louis-Napoléon à son fils (il est mort en
1851). AMG, Etat civil. [21] ADH 3 M 1146 ; LOUBERE, “Extreme Left”, p. 1031 [22]
S. VILA, « Une révélation ? Les
luttes politiques dans le département de l’Hérault au début de la
Monarchie de Juillet. 1830-1834 », in Droite
et gauche de 1789 à nos jours. Actes du Colloque de Montpellier, 9-10 juin
1973, Montpellier, Université Paul Valéry, 1975. pp. 105-135 [23]
Sur le légitimisme des « blancs »,
voir R. HUARD, « Montagne rouge et Montagne blanche en
Languedoc-Roussillon sous la Seconde République », in Droite
et gauche de 1789 à nos
jours, pp. 139-160 ; MCPHEE, Les
Semailles de la République, ch. 6 et 7. [24]
ADH, 1 M
932. [25]
AMG, Rôle dressé pour le recouvrement des
redevances dues pour la jouissance des terrains. Pougeard-Dulimbert sera le
préfet bonapartiste des Pyrénées-Orientales pendant la répression de
1850-52 : voir MCPHEE, Les
Semailles de la République. [26]
G. CHOLVY, « Les
élections du 13 mai 1849 dans le département de l’Hérault », in Pratiques
et cultures populaires dans la France contemporaine. Hommage à Raymond
Huard, Montpellier Université Paul Valéry, 1985, pp. 73-85. [27]
AMG, Matrice pour le rôle des prestations. [28]
AMG, Listes électorales. [29]
ADH, 1 M 932. [30]
Son « rapport général sur les événements
du 4 Xbre 1851 » est reproduit par J.-C. RICHARD dans son article
« Bédarieux, le Coup d’État du 2 décembre 1851 et les partis de
l’ordre : une médaille locale de 1851—1852 », Bulletin
de la Société archéologique et historique des hauts cantons, 17
(1994), pp. 134-144. [31]
ADH 1 M
934. [32]
ADH 7 U 5/6. [33]
ADH 7 U 5/12. [34]
ADH 1 M
932. [35]
ADH 2 U 2 666. [36]
AMG, Lettres officielles. [37]
ADH, 1 M
934. [38]
Jean SAGNES résume très bien les diverses études
sur la résistance et sa répression dans « Un village languedocien... »,
op. cit. [39]
M. HENAUX, « Les victimes de Décembrc
1851 dans l’Hérault », Mémoire de maîtrise, Université Paul Valéry,
1987. La carte des inculpés nous donne une idée de l’implantation du
mouvement « démoc-soc » : il y en avait 19 à Alignan, 36
à Caux, 27 à Magalas, 13 à Neffiès, 21 à Pouzolles et 56 à Roujan,
mais seulement 3 à Margon et 5 à Faugères, et personne à Vailhan et
Roquessels. [40]
ADH, 7 U 5/4. [41]
ADH, 7 U 5/7. [42]
ADH, 7 U 5/7. [43]
M. HENAUX, « Les victimes de “Décembre
1851” dans l’Hérault » ;
E. APPOLIS, « La résistance au coup d’Etat du 2 décembre dans
l’Hérault », Actes du 77e
Congrès National des Sociétés Savantes, Grenoble 1952, (Paris, 1952),
pp. 487-504. [44]
AMG, Procès-verbaux d’élections. Au plébiscite
du 7 novembre 1852, 330 des 355 électeurs ont voté « oui ». [45]
ADH, 2 U 2 666. [46]
C. H. JOHNSON, ”Artisans vs. fabricants.
Urban protoindustrialization and the evolution of work culture in Lodève
and Bédarieux, 1740-1830”, Mélanges
de l’École française de Rome, 99 (1987), pp. 1047-1084. |
|
Association 1851 pour la mémoire des résistances républicaines |