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article publié dans Regards sur la France méridionale, XVIIIe - XXe siècles. Mélanges offerts à Marianne Leulliez, réunis par Roland Andréani et Henri Michel, Montpellier, Centre d'Histoire moderne et contemporaine de l'Europe méditerranéenne et de ses périphéries, 2002, pp. 73-90 La résistance à
l’insurrection de décembre 1851 dans le Gard Des acteurs en mal
d’efficacité Raymond
HUARD (Université
Montpellier III) L’insurrection provinciale de décembre
1851 contre le coup d’État louis-napoléonien est désormais beaucoup mieux
connue. Depuis les travaux devenus classiques d’E.
Tenot, P. Vigier, M.
Agulhon et Ted Margadant, pour ne citer que les principaux, de très nombreuses
études ont éclairé les motivations des insurgés, les circonstances qui ont
facilité leur mise en mouvement et le déroulement de l’insurrection elle-même[1].
On a plus rarement cherché à saisir les formes très diversifiées de résistance
à l’insurrection : nous entendons par là non seulement la résistance
armée qui fut le fait des unités dépêchées sur le terrain, dans les
Basses-Alpes, la Drôme, ou le Var, ou même celle des forces assurant par
tradition le maintien de l’ordre, la gendarmerie, la police, voire les
compagnies de sapeurs-pompiers1 mais plus largement encore la résistance
du corps social qui se manifesta sous diverses formes par le biais des élus
municipaux, des fonctionnaires, des notables et hommes d’Église. Au-delà même
de cette dernière, nous voudrions évoquer, au risque de paraître iconoclaste,
la résistance qui se manifesta au sein même du camp républicain et qui
contribua à diminuer l’ampleur de l’insurrection sans qu’on puisse la
rendre responsable de son échec. Notre champ
d’étude concerne de façon principale le département du Gard. Et ce choix ne
résulte pas seulement du fait que nous avons plus longuement étudié ailleurs
l’histoire de ce département[2]. Ce qui nous a frappé,
c’est que dans le Gard, l’insurrection a pu se déployer dans une liberté
apparente à peu près totale. Venus de différentes parties du département, la
région alésienne et la Gardonnenque, les Basses-Cévennes (région de Sauve et
de Quissac), la Vaunage et la plaine du Vistre et pour une part beaucoup plus
faible de l’Est rhodanien, des contingents insurgés tentèrent de converger
vers Nîmes dans la nuit du 5 décembre et parvinrent jusqu’à quelques kilomètres
de la ville. Les chefs républicains eux-mêmes mirent fin au mouvement sans
qu’aucun affrontement sérieux se produise avec les forces de l’ordre.
C’est justement dans ces circonstances marquées par une intervention plutôt
dissuasive que matérielle de ces dernières, que l’on peut mieux percevoir la
résistance du corps social et même d’une fraction des républicains à cette
initiative insurrectionnelle. 1. LA CONJONCTURE GARDOISE DU COUP
D’ÉTAT Rappelons
d’abord rapidement les faits[3].
Le coup d’État fut connu à Nîmes dans la journée du mercredi 3 décembre.
Les principaux leaders républicains se mobilisèrent dès le même jour et une
commission de résistance fut nommée par les démocrates réunis dans un club nîmois.
Elle envoya un appel aux armes dans les différents secteurs du département.
Les militants des principaux bourgs, en particulier Alès, relayèrent cet appel
auprès des villageois venus spontanément s’informer à la ville. Après de
nouvelles réunions du comité insurrectionnel nîmois, l’ordre
d’insurrection fut confirmé dans la journée du 5. Il s’agissait de
rassembler tous les contingents insurgés en quatre points tout proches de Nîmes
le 6 au petit matin afin de s’emparer de la ville. On se souviendra que le
coup d’État — dont il était question depuis plusieurs mois déjà — ne
fut pas vraiment une surprise, et qu’une partie des républicains était déjà
disposée, moralement au moins, à s’y opposer par la force. De même le plan
d’action général qui visait avant tout à s’emparer des chefs-lieux,
semble correspondre à un mot d’ordre élaboré avant le coup d’État et ne
prêta donc pas à discussion. La géographie politique du département
et la géographie tout court ainsi que l’histoire récente du mouvement républicain
dans le Gard pouvaient laisser prévoir celle de l’insurrection. Il était
probable que les zones «patriotes» de tradition protestante, travaillées par
la propagande républicaine et les sociétés secrètes, c’est-à-dire les
basses Cévennes (région de Sauve et de Quissac), la Gardonnenque ainsi que les
villages protestants de la plaine (Saint-Laurent d’Aigouze, Aigues-Vives) et
de la Vaunage, seraient réceptifs au mouvement. La contribution de l’Est du département
était plus problématique, d’abord parce qu’une partie de celui-ci, très
excentrée (région de Bagnols et de Pont Saint-Esprit) se trouvait trop éloignée
de Nîmes, pour que des contingents puissent facilement s’y rendre. Même dans
d’autres bourgs plus proches, comme Villeneuve-lès-Avignon, les républicains
pouvaient être tentés d’aller prêter main-forte à leurs voisins d’Avignon
plutôt que de se rendre à Nîmes. Cette zone Nord-Est du Gard était en outre
dominée par les légitimistes à l’exception de quelques bourgs comme
Roquemaure, Montfrin ou Lussan. Enfin c’est dans cette même région du département
que la répression antérieure au coup d’État avait sévi le plus durement
avec l’arrestation en octobre 1850 à l’occasion du complot de Lyon de deux
leaders montagnards actifs, Carle à Bagnols et Albert Ode à Uzès[4].
Dans l’extrême Ouest enfin (Le Vigan et ses environs) l’éloignement et une
situation politique défavorable rendaient une action très improbable. La conjoncture du coup d’État
renfermait d’autre part une inconnue sur laquelle les républicains pouvaient
spéculer : que feraient les légitimistes ? Le Conseil général du département,
dominé par ces derniers, s’était à nouveau prononcé en 1851 pour une
« révision totale et légale de la constitution[5] »,
c’est-à-dire pour la restauration de la monarchie, et non pas pour un aménagement
limité permettant la prolongation des pouvoirs de Louis Napoléon. En outre les
députés légitimistes du Gard, Béchard, Chapot, De Larcy, De Surville,
Roux-Carbonnell avaient été arrêtés à l’occasion de la tentative de résistance
parlementaire à la mairie du Xe arrondissement[6].
Certains républicains nourrirent l’espoir d’entraîner les légitimistes
dans la résistance en renouvelant ainsi l’union des oppositions qui avait
existé à la fin de la monarchie de Juillet. En revanche, ils ne pouvaient
compter sur les orléanistes, déjà à moitié ralliés à Louis-Napoléon. Le
jour même du coup d’État, le 2 décembre 1851, leur organe, le Courrier
du Gard, anticipant sur l’événement, écrivait en parlant du président :
« nous avons reconnu le pouvoir à ses indélébiles caractères et béni
la Providence qui, dans sa miséricorde, nous l’a donné. C’était
l’aboutissement d’un ralliement qui s’annonçait depuis plusieurs mois. 2. LA RÉSISTANCE À L’INSURRECTION : LES AUTORITÉS DÉPARTEMENTALES ET LOCALES A) Les autorités départementales, une présence très faible L’initiative insurrectionnelle
fut, il faut le rappeler, une surprise totale pour les autorités du département
comme pour le gouvernement. Le juge de paix de Saint-Ambroix en témoigne sans
fard : « rien ne pouvait faire présumer une pareille prise d’armes[7] ».
C’est d’autant plus étonnant que des bruits périodiques d’insurrection
avaient couru dans les mois précédents. Peut-être ces bruits, en se révélant
sans fondement, avaient-ils rendu l’insurrection moins crédible. Les autorités
qui estimaient le dynamisme des démocrates à partir de leur activité
publique, en net recul en 1851, avaient sous-estimé la propagation souterraine
des sociétés secrètes comme la Nouvelle Montagne, qui fut l’appareil
nerveux de l’insurrection. Le 18 avril 1851, le Courrier du Gard,
contestant les avertissements du publiciste Romieu (« J’annonce la
Jacquerie[8] »)
avait affirmé : « jamais les villages n’ont pris l’initiative
d’aucune révolution ». Les préfets et sous-préfets
firent peu de choses au moment du coup d’État, en partie pour des raisons indépendantes
de leur volonté. Le 2 décembre, le préfet du Gard. Lagarde, venait d’être
nommé dans le Gers (où il dut d’ailleurs affronter les insurgés républicains[9]).
Son successeur, Bourdon qui venait de la Corrèze, n’était pas encore arrivé.
L’intérim préfectoral fut donc assuré par un conseiller de préfecture,
Baragnon. Celui-ci, de sympathies légitimistes, se contenta de lancer un appel
au respect de l’ordre sans s’engager sur le fond : « Quelles que
soient les conséquences de l’appel à la nation par le président de la République,
nous avons tous un même devoir à remplir, celui de maintenir l’ordre public.
[...] attendez avec calme l’issue d’une crise depuis longtemps prévue[10]. »
Des trois sous-préfets du Vigan, d’Uzès et d’Alès, le premier, de
Castellane, était en instance de départ pour Brignoles[11],
le second, Ailhaud n’eut guère à agir puisque son arrondissement fut des
plus calme. Quant au sous préfet d’Alès, Chapelain, il avait la réputation
d’être « une girouette politique[12] »,
ce qui n’était pas inutile en la circonstance. Il n’en fut pas moins le
plus actif, mais curieusement ce ne fut pas dans la ville où il résidait et où
l’insurrection put se préparer tranquillement. Appelé à Anduze où une
petite émeute s’était produite à l’annonce du coup d’État, Chapelain
s’y rendit avec une escorte de gendarmes, non sans quelques tribulations, et
sa présence freina de façon significative, les départs dans la petite ville[13].
Au total, cependant, l’intervention des principaux responsables départementaux
fut très faible. B) Les maires, un rôle décisif Plus importantes étaient les
mairies. M. Agulhon a écrit à juste titre que « l’insurrection s’est
jouée dans les mairies[14] »
puisque les communes furent le point de départ des insurgés, départ dont les
préparatifs n’échappèrent pas à l’attention des maires, sollicités
d’ailleurs de donner les armes de la garde nationale. Encore faut-il restituer
la diversité, assez grande, des cas de figure. À la veille de décembre 1851,
l’écrasante majorité des municipalités du Gard était dominée, soit par
les légitimistes, soit par les conservateurs. Les légitimistes dominaient des
localités importantes, Nîmes, Alès, Uzès, Pont-Saint-Esprit. À Nîmes,
toutefois, le maire étant paralytique, le pouvoir de fait était assuré par le
premier adjoint Vidal, de même tendance, mais ruiné, et de ce fait, sans
autorité morale. Même dans la zone « patriote » du Gard, les
maires (à Saint-Hippolyte, à Anduze par exemple) étaient les plus souvent des
conservateurs modérés. Dans les cantons, les républicains avaient été éliminés
depuis 1850 de presque toutes les mairies importantes, soit que la municipalité
fût passée aux conservateurs à la suite d’une élection partielle
(Beaucaire, Villeneuve-lès-Avignon), soit que les maires aient été révoqués
(Saint-Jean-du-Gard) soit qu’ils aient démissionné en signe de protestation
(en particulier contre le désarmement de la garde nationale). En 1851, une
petite fronde avait opposé les municipalités républicaines au pouvoir et elle
s’était traduite par une vague de suspensions, de révocations et de démissions
(tableau 1). Les républicains avaient ainsi perdu les principaux appuis
qu’ils possédaient dans les municipalités, à Saint-Jean-du-Gard, Vauvert, Lédignan.
À l’exception de Quissac, petite ville des basses Cévennes, que dirigeait un
notable républicain Conduzorgues-Lairolles, qui avait accédé à la mairie en
1850 à l’occasion d’une élection partielle, les républicains ne restaient
à la tête que de municipalités de petits villages. Ceci explique qu’à la
différence d’autres départements comme les Basses-Alpes, très peu de maires
du Gard participèrent à l’insurrection[15]. Tableau 1Suspensions révocations et démissions de maires ou d’adjoints en 1851(M = maire, A = Adjoints)
Face à celle-ci, l’examen des
cas de figure locaux révèle cependant une assez grande variété de
comportements. Certains maires, très rares d’ailleurs, choisirent des mesures
préventives. Ainsi le maire de Beaucaire fit arrêter les deux principaux
leaders républicains de sa commune, Tavernel fils et Bonnefoi, les garda à la
mairie, et il ferma la société démocratique dite de Saint-Laurent, ce qui
bloqua presque totalement le mouvement à Beaucaire[16]. Dans les zones industrielles du
Nord du département, la crainte d’un soulèvement ouvrier suscita une
intervention rapide et énergique des chefs d’entreprises et maires, très
souvent confondus dans la même personne. Fort opportunément pour eux, les préparatifs
de l’insurrection coïncidaient avec le 4 décembre, la fête de la
Sainte-Barbe, fête des mineurs, à la fois officielle et populaire, seule véritable
période de détente dans les régions minières. Les directeurs de compagnies
pouvaient compter sur la diversion que constituait la fête et profiter des
rassemblements d’ouvriers qu’ils organisaient à cette occasion pour inciter
ceux-ci au respect de l’ordre. Mais on pouvait aussi craindre le pire puisque
le 5 décembre était jour chômé à la mine. Aussi, Beau, directeur de la
compagnie de La Grand’Combe et maire de la commune prit des mesures préventives : « Dès le matin du 4, il avait donné des armes aux ouvriers les plus sûrs, il avait organisé des corps de garde, à La Pise et à La Grand-Combe, à Trescol et à Champclauson, avec un service régulier de patrouilles, de façon à être prêt à tout événement. Le 5 décembre,
lorsque des bandes de démagogues du voisinage et notamment de Branoux ont marché
sur Nîmes, ces patrouilles, ces corps de garde, cette milice ouvrière
enfin, organisée tout entière par les soins de M. Beau, les ont empêchés de
venir embaucher les ouvriers de La Grand-Combe : pendant trois jours et
trois nuits, M. Beau est resté au milieu de ses ouvriers armés, relevant leur
courage, maintenant leur bon esprit, exerçant dans toutes les nombreuses dépendances
de La Grand-Combe, une surveillance rigoureuse et absolue.[17] » Ce style d’intervention propre aux compagnies minières qui dominaient le pouvoir municipal fut aussi celui qu’employa Veau de Robiac, maire de Bessèges. Sûr des mineurs, celui-ci n’eut quelques difficultés que de la part des forgerons, traditionnellement plus indépendants[18]. L’effet de cette prise en main,
c’est que seule une poignée de mineurs participa à l’insurrection. Moins déterminés que les précédents,
la plupart des maires attendirent qu’une perspective d’insurrection se
dessine dans leur commune pour agir. Ils pouvaient intervenir de deux manières,
soit tenter de peser sur la décision de participer à l’insurrection au
moment où elle serait prise, soit s’efforcer de la contrecarrer au moment même
du départ. Les deux attitudes sont perceptibles. À Saint-Hippolyte, petite
ville ouvrière, le maire Durand de Granier, aidé par quelques notables (et
sans doute encore bien plus par la présence dans sa commune d’une petite
garnison) réussit à détourner les démocrates de s’insurger[19].
Même attitude des maires d’Aubussargues et de Calvisson, village situé dans
la Vaunage non loin de Nîmes. Certains invoquèrent la trop grande incertitude
de la situation politique comme le maire de Lédignan : « Le
gouvernement étant pour ainsi dire en dissolution, il est prudent de ne point
trop agir.[20] »
Contesté par un adjoint, il ne réussit tout de même pas à empêcher les départs. En revanche quand les maires laissèrent
les démocrates préparer l’insurrection, mais n’essayèrent qu’au dernier
moment de les arrêter ou au moins de les empêcher de prendre les fusils de la
garde nationale rassemblés à la mairie, ils échouèrent presque toujours,
comme à Sauzet, Ribaute-les-Tavernes, Mialet, Saint-Mamert ou Vergèze, surtout
s’ils n’avaient pas l’appui d’une force armée. Mettons à part enfin le
cas particulier du maire de La Calmette, village situé sur la route d’Alès
à Nîmes et qui devait donc être obligatoirement traversé par la colonne
insurgée de la Gardonnenque. Dans ce village d’opinion modérée où la
population ne sympathisait pas avec l’insurrection, l’annonce de l’arrivée
en pleine nuit de quelques milliers d’hommes armés suscita une frayeur compréhensible.
Le maire eut donc la tâche de négocier avec les insurgés le libre passage
dans la commune sous condition qu’aucune vexation n’aurait lieu contre la
population ou les biens. Il y réussit d’autant mieux que les insurgés
avaient reçu consigne de ne pas livrer bataille sur le parcours. Le passage
s’opéra donc sans incident. Bien qu’on ne puisse parler ici de résistance
à l’insurrection, le maire fit tout de même valoir son intervention et se
justifia d’avance en envoyant un messager prévenir les autorités nîmoises
de l’arrivée des insurgés[21]. C) Les forces armées, troupe, gendarmerie, garde nationale : une intervention surtout dissuasive Le Gard abritait plusieurs
garnisons, plus ou moins importantes. La principale était celle de Nîmes, ce
qui s’expliquait par l’histoire agitée de la ville et la présence d’une
importante population ouvrière, jugée potentiellement rebelle. Pour des
raisons à peu près identique, Alès avait sa garnison. Au moment du coup d’État,
les forces armées étaient aussi présentes de façon parfois temporaire, à
Saint-Hippolyte-du-Fort (deux compagnies du 67e de ligne), à Uzès
(le 6e de ligne) à Anduze (un régiment d’infanterie) et à
Villeneuve-lès-Avignon. Le général Rostolan, commandant supérieur des 8e,
9e et 10e régions militaires, avait parcouru le Gard en
octobre 1850, en s’attardant dans le bassin minier[22] et il était revenu à Nîmes
à la fin de mai 1851[23].
S’il intervint de façon décisive à Montpellier en décembre 1851, son
action dans le Gard paraît faible. Lorsque la troupe intervint au moment même
du coup d’État, ou bien elle se mobilisa, à Nîmes par exemple, contre une
attaque éventuelle qui ne vint pas, ou bien appelée en renfort sur un point du
département, elle arriva trop tard. L’adjoint au maire de Lasalle, De Manoël,
avait requis l’appui des soldats de Saint-Hippolyte, mais quand ceux-ci
parvinrent à Lasalle, les insurgés étaient déjà partis pour Monoblet[24].
À Saint-Laurent-d’Aigouze où l’on avait dépêché 130 soldats de Lunel,
ceux-ci parvinrent au bourg seulement après le départ des démocrates vers Nîmes[25].
Enfin à Quissac, tout à fait à la fin du soulèvement, quand les troupes de
Saint-Hippolyte, alertées, arrivèrent, les républicains s’étaient déjà
dispersés[26]. Les gendarmes traversèrent
l’insurrection de façon un peu plus agitée. Les points d’implantation de
la gendarmerie étaient nombreux, mais les équipes de gendarmes ne regroupaient
que quelques hommes, incapables de s’opposer à une foule de plusieurs
centaines d’insurgés armés. Les gendarmes, ou parfois les sapeurs-pompiers,
gardèrent les mairies, parfois avec le concours des hommes d’ordre, à
Saint-Ambroix et à Roquemaure par exemple[27]. À Vauvert et
Saint-Laurent d’Aigouze, les maires leur confièrent la protection des fusils
de la garde nationale[28].
Mais quand il y eut vraiment conflit avec les insurgés, ceux-ci eurent assez
facilement le dessus : à Lédignan, les démocrates forcèrent la
gendarmerie et neutralisèrent les gendarmes. Ceux qui étaient partis à Anduze
porter le rapport sur les troubles de leur commune furent arrêtés et tenus
quelque temps prisonniers[29]. Quand les républicains,
ayant dû renoncer à leur projet sur Nîmes, décidèrent d’investir le petit
bourg de Quissac, les 200 à 300 insurgés qui y parvinrent désarmèrent sans
difficulté les quelques gendarmes du lieu. Les gardes nationales étaient
pour les républicains un enjeu beaucoup plus important et leur rôle à cette
occasion procède d’une histoire assez complexe. Les gardes nationales avaient
été organisées un peu partout dans le Gard après la révolution de février.
Elles représentaient une force militaire appréciable, au moins 2500 hommes à
Nîmes divisés en 8 bataillons d’infanterie, deux batteries d’artillerie,
et une compagnie de cavalerie, trois cent cinquante gardes nationaux à Uzès,
cent vingt à cent trente dans de petits bourgs comme Saint-Laurent-d’Aigouze
dans la plaine et Clarensac dans la Vaunage. Depuis le printemps 1848, ces
formations avaient connu des destinées diverses. À Nîmes où la garde restait
fortement organisée sous la direction du colonel De Rochemore d’Aigremont, la
discipline avait connu un fléchissement au début de 1850[30],
mais la venue du général Rostolan, en mai, avait donné un nouvel élan et,
d’après le général lui-même, la garde nationale de Nîmes était « un
corps digne de marcher à côté de nos beaux régiments[31]. »
Ailleurs, les gardes avaient connu des fortunes diverses. En avril 1849, la
garde nationale de Beaucaire fut dissoute à la suite d’incidents[32].
Au cours des années 1850 et 1851, le gouvernement ordonna le désarmement des
gardes dans des localités jugées suspectes, de la Cévenne protestante
(Lasalle), de la Gardonnenque (Saint-Jean-du-Gard, Lédignan, Gajan) de la
plaine (Gallargues, Montfrin) ou de la garrigue (Saint-Mamert, Euzet). Cette
mesure discriminatoire, appliquée en outre sans diplomatie, suscita de vives
protestations dans les municipalités concernées. Enfin, en novembre 1851, le
préfet avait demandé aux maires de récupérer les fusils des gardes nationaux
pour les conserver à la mairie. Les tambours en revanche semblent être restés
aux mains de leurs possesseurs, qui parfois, s’en servirent en décembre 1851
pour alerter leurs concitoyens. Au moment même du coup d’État, le
comportement de la garde nationale refléta la diversité des situations locales :
on pouvait être à peu près sûr que la garde nationale des villes les plus
importantes se rangerait du côté de « l’ordre », même si la fidélité
de certains bataillons restait douteuse. Le colonel commandant la Légion de Nîmes,
de sympathies légitimistes, se montra très prudent à l’annonce du coup d’État :
« Éloignons de nos murs toute apparence de conflits. Donnons toute notre
énergie au repos de notre ville, traversons sans secousse le moment d’une
crise plus assombrie que dangereuse.[33] »
Il ajoutait cependant, après avoir lancé un appel à la vigilance :
« quelque graves que soient, à la distance où nous sommes de Paris, les
événements, ils ne le sont pas assez pour nécessiter une prise d’armes immédiate.[34] » Manifestement, il
ne s’attendait pas à un mouvement insurrectionnel. À Nîmes, les démocrates
tentèrent d’entraîner à leurs côtés le commandant du 5e
bataillon de la garde, celui des quartiers de la Fontaine et de la Bouquerie,
quartiers protestants et patriotes[35].
Celui-ci refusa. Dès qu’on sut avec certitude que des contingents insurgés
marchaient vers Nîmes, c’est-à-dire très tard, le 5 en fin d’après-midi,
les forces armées et la garde nationale furent mises en état d’alerte et
patrouillèrent en ville sans rencontrer de résistance de la part des démocrates
trop peu nombreux et sans doute intimidés. Pourtant, pendant cette nuit décisive
du 5 décembre, deux compagnies du 8e bataillon (la 5e et
la 6e) firent défection ainsi que la compagnie de cavalerie[36].
Le coup d’État avait donc bien créé une petite scission dans la garde. Dans
les petites communes, les insurgés gardes nationaux essayèrent naturellement
de récupérer leurs fusils, entreposés à la mairie et ils y réussirent
presque toujours malgré l’opposition des maires (dont nous reparlerons) :
il était trop facile de briser la porte ou la fenêtre de la mairie pour accéder
au magasin d’armes[37]. Enfin, là où les
gardes avaient été complètement désarmées, l’argument du manque d’armes
renforça le point de vue des adversaires de l’insurrection. Si aucune
compagnie de la garde ne participa en tant que telle à l’insurrection, la présence
de tambours et de gardes nationaux à titre individuel put semer quelque
confusion sur le rôle de la garde en cette circonstance. D) Police et justice Le concours de
la police et de la justice était en principe assuré aux forces de l’ordre.
La première se cantonna le plus souvent dans un rôle d’observation. Les
commissaires de police, à Nîmes, à Anduze, rendirent compte — et ceci est
précieux pour l’historien — des discussions souvent animées qui se déroulèrent
dans les cercles ou les cafés républicains, mais ne prirent pas l’initiative
d’en demander la fermeture — sauf parfois très tardivement comme à Nîmes.
Préoccupés avant tout par le souci de maintenir l’ordre dans leur localité,
ils se soucièrent peu de l’action d’ensemble qui se dessinait. C’est
seulement le 5 décembre à 17 h que le maire de Nîmes eut la confirmation
qu’un mouvement sur Nîmes se préparait pour la nuit même[38]. L’appareil judiciaire apparut,
dans les mêmes circonstances, plus déterminé. Localement, les juges de paix résistèrent
aux insurgés. Béchard, juge de paix du canton de Lédignan, refusa de livrer
ses propres armes aux insurgés et réussit à les garder[39].
Les juges de paix de Saint-Hippolyte-du-Fort et d’Anduze unirent leurs efforts
à ceux du maire pour détourner les habitants d’un mouvement insurrectionnel[40].
Dès qu’ils eurent connaissance de faits insurrectionnels, les juges
d’instruction lancèrent immédiatement des poursuites. Le juge
d’instruction du Vigan, se concerta avec le sous-préfet, lui-même sur le départ,
et se transporta immédiatement à Saint-Hippolyte-du-Fort dont la situation géographique
paraissait névralgique[41].
On ne peut donc dans l’ensemble les accuser d’inertie. Nous n’insisterons
pas sur les prises de position des autres fonctionnaires, en général sans
pouvoir direct sur les habitants. 3. LA RÉSISTANCE DES REPRÉSENTANTS DES FORCES SPIRITUELLES ET DES HOMMES D’ORDRE Au-delà des autorités chargées
de façon diverse du maintien de l’ordre, peut-on saisir une résistance
venant de la société civile elle-même ? Nous avons envisagé deux cas,
celui des forces spirituelles et celui des notables locaux, des « hommes
d’ordre » pour épouser le langage des administrateurs de l’époque. Le mouvement insurrectionnel
toucha surtout la zone protestante du département. C’est ce qui explique sans
doute que seuls, des pasteurs se soient prononcés publiquement sur celui-ci. Ce
fut toujours pour le déconseiller. À Sauve, le 5 décembre, le pasteur
Fraissinet s’adressa ainsi sans succès aux insurgés : « je
m’avançai d’un groupe (sic) et dis aux individus qui le composaient
qu’ils feraient mieux de rester chez eux. Mais je ne fus pas écouté dans mes
exhortations.[42] »
Le même pasteur dit au principal chef des insurgés de Sauve, Jules Fermaud :
« vous faites une énorme bêtise. » Le pasteur Dizier, de Vézenobres,
essaya lui aussi d’empêcher ses paroissiens de partir[43],
et celui de Lézan, Lairolle, confronté à l’envahissement de sa paroisse,
invita les étrangers à la commune à se retirer[44].
Plus rare et dictée par des circonstances très particulières fut l’option
de neutralité : à Lasalle, le pasteur Aubanel dont le fils animait le
parti rouge dans la localité, refusa au moment du soulèvement, de se joindre
aux hommes d’ordre pour faire la police dans le pays, mais ne se rangea pas
pour autant du côté des insurgés[45].
La position des pasteurs est tout à fait explicable. Quels que soient leurs
sentiments personnels, le plus souvent hostiles à une insurrection pour des
raisons de principe ou tout simplement humaines, il était normal qu’ils
voient avec inquiétude leurs coreligionnaires se lancer dans un mouvement qui
attirerait sur eux les foudres de l’autorité et compromettrait peut-être la
situation du protestantisme. Quant aux curés, ils furent à cette occasion
d’une extraordinaire discrétion. Une partie d’entre eux partagea peut-être
les hésitations des légitimistes. D’autres purent craindre que les haines
religieuses ne se réveillent contre eux à cette occasion, d’autant plus que
pendant les années 1849 à 1851, on avait vu apparaître dans les campagnes du
Gard des manifestations d’anticléricalisme populaire. Aucun curé n’apparaît
donc dans nos sources de quelque côté que ce soit. Cette discrétion caractérisa
aussi les « hommes d’ordre » à l’exception, déjà vue, des
directeurs de compagnies industrielles. Les autorités avaient bien perçu
auparavant que dans le Gard, le parti « conservateur », c’est-à-dire
les orléanistes ou anciens orléanistes devenus bonapartistes, était « très
peu considérable[46] »
parce qu’il était pris en tenaille entre deux mouvements beaucoup plus
puissants, les républicains et les légitimistes. Le résultat, c’est que le
pétitionnement en faveur de la révision de la constitution lancé par les
bonapartistes n’avait obtenu ici qu’un résultat très médiocre[47].
Il ne s’était créé en 1850 et 1851 que très peu de « sociétés de
l’ordre », comme celles de Montfrin qui, forte de 40 membres, tentait de
combattre l’influence beaucoup plus grande de la Montagne dans le bourg[48],
ou celle d’Anduze, fondée en février 1851, qui comptait 600 membres — ce
qui paraît beaucoup — d’après la presse[49].
L’appui des légitimistes au coup d’État — même si leur adhésion à la
défense de l’ordre était acquise — était d’autant plus douteux que les
autorités du département étaient entrées en conflit ouvert avec eux en
juillet 1851. La contribution des hommes d’ordre à la résistance à
l’insurrection fut donc faible. Quelques fraternelles légitimistes participèrent
à la garde des locaux publics comme à Saint-Ambroix[50].
Les « blancs » s’armèrent et firent des patrouilles à Aimargues[51].
Le maire les appela parfois à l’aide pour épauler les forces qui protégeaient
la mairie (Sommières)[52].
Ailleurs, comme à Lédignan, ils se prononcèrent pour la « défense
individuelle[53] », c’est-à-dire
pour l’inaction, car lorsque les insurgés se présentèrent à la porte des
châteaux pour réquisitionner les armes qui s’y trouvaient (ce fut le cas
chez M. de Pelet à La Rouvière et chez M. Clans à Lézan), les propriétaires
les donnèrent sans résistance avérée, peut-être par crainte de plus amples
dégâts. Au total leur résistance apparaît très faible. 4. L’OPPOSITION À L’INSURRECTION
DANS LE CAMP RÉPUBLICAIN Parmi les républicains eux-mêmes,
on vit se manifester une résistance ou plutôt une opposition à
l’insurrection de type différent certes, mais dont les effets furent
importants. Elle provenait de ceux qui, tout en condamnant le coup d’État, se
méfiaient de toute tentative insurrectionnelle, jugée vouée à l’échec, en
particulier en cette circonstance. Cette résistance a sa source assez loin dans
le temps. L’échec cuisant du mouvement de protestation contre l’expédition
de Rome à Paris et à Lyon en juin 1849 avait servi de leçon à une partie des
républicains. La grande majorité des représentants montagnards avait
nettement exprimé sa préférence dans le manifeste du 11 août 1850 pour une
action uniquement légale, mais comment aurait-on pu exclure une riposte à un
coup d’État[54].
D’autre part, à la veille du 2 décembre, une partie des républicains ne
croyait plus à cette éventualité et se trouva donc désarmée quand celui-ci
se produisit, et même une partie de ceux qui l’envisageaient, imaginait une réaction
uniquement parisienne qui y mettrait fin très rapidement. Apparemment en effet,
Louis-Napoléon, se heurtant à la double opposition de la droite et des républicains
ne paraissait pas dans une situation très favorable pour faire un coup d’État.
On sous-estimait la force que lui donnaient la direction du pouvoir exécutif et
l’appui de l’armée, ainsi que le ralliement insidieux des conservateurs qui
s’était accentué au fil du temps. Les débats qui eurent lieu dans les
cercles et les cafés républicains du Gard le 3 ou le 4 décembre montrent bien
que l’insurrection ne triompha pas sans résistance, que cette dernière
continua à se manifester, même après que la décision eût été prise, et
qu’elle aboutit à faire annuler le mouvement avant l’attaque de Nîmes.
Examinons quelques situations locales. À Nîmes d’abord, la commission dite
des 21 qui avait été élue le 3 décembre, comprenait certes avant tout des
membres de l’extrême-gauche républicaine et des hommes du peuple, mais on y
avait adjoint trois avocats, anciens rédacteurs du Républicain du Gard
— le journal avait cessé sa parution au début de 1851 — Aimé Lyon, Louis
Laget, Etienne Ducamp. Parmi ceux-ci, les deux premiers si l’on en croit le témoignage
de l’ancien constituant Bousquet s’étaient ralliés au mouvement par
discipline et solidarité plus que par conviction : « J’exprimai [à
MM. Lyon et Laget] — déclare-t-il — mon étonnement de les avoir trouvés
dans cette réunion, ils me firent comprendre très positivement qu’ils ne
s’y étaient rendus qu’à contre coeur et dans la crainte qu’on attribuât
à un sentiment de lâcheté leur refus de s’y rendre dans un pareil moment ;
ils me dirent aussi qu’il était bien fâcheux qu’ils se fussent trouvés
seuls membres de la bourgeoisie républicaine, car sans cela les premières
mesures adoptées auraient échoué.[55] »
D’ailleurs, entre le 3 décembre, où l’appel général à la résistance au
coup d’État fut lancé, et le 5 en début d’après-midi où
l’insurrection fut confirmée, et même après ce moment, la pression des
membres de la bourgeoisie républicaine se fit de plus en plus forte pour l’éviter.
On voit alors se mêler à la commission des 21, des hommes qui n’en faisaient
pas partie initialement, l’ex-constituant Bousquet, Demians, un ancien représentant
légitimiste de 1848, passé ensuite aux républicains dans des conditions
obscures, le médecin Dumény, ancien maire de Clarensac et conseiller général.
Ils font valoir les dangers de la prise d’armes qui risquerait de dégénérer,
à leur avis, en affrontement confessionnel. Ce sont des hommes au départ étrangers
à la commission qui ont combattu l’initiative du soulèvement, non sans se
heurter à une vive opposition : « pendant que ces messieurs
parlaient — dit un témoin — il partait de tout côté des propos
improbateurs de ce qu’ils disaient et tendant au maintien de la prise
d’armes[56] ».
Mais finalement les nouvelles peu encourageantes venues de Nîmes même incitèrent
les membres de la commission à voter par 15 voix contre 5 l’arrêt du soulèvement. Cette opposition au mouvement
venant de membres de la bourgeoisie républicaine, plus modérés souvent, plus
réalistes peut-être aussi, se retrouve en d’autres lieux. À Anduze où
s’opposaient depuis quelque temps, chez les républicains, l’influence modératrice
d’un riche notable, Émile Mazade, et celle, plus radicale, d’un
instituteur, Gascuel, les débats furent très animés au sujet du soulèvement.
Les modérés, Mazade en tête, multiplient les objections et les questions :
l’armée suit-elle le président ? A-t-on pensé aux conséquences de
l’état de siège ? Et surtout, s’agit-il d’un mouvement de masse, ou
comme on dit ailleurs d’un mouvement « national », c’est-à-dire
largement majoritaire, assuré de l’emporter ? À Anduze cependant,
Mazade n’est pas suivi et l’ordre d’insurrection est envoyé aux communes
voisines[57].
C’est l’arrivée inopinée du sous-préfet qui limitera dans la petite
ville, l’ampleur du soulèvement. Dans d’autres localités moins
importantes, des maires ou anciens maires républicains, ou des leaders locaux,
déconseillèrent l’action. Ce fut le cas de Larrey, ancien maire de Montfrin,
de Peyre à Calvisson, de Dumény à Clarensac : « on m’engagea —
déclare Dumény — à descendre au café pour dire à ceux qui s’y
trouvaient ce qui en était et c’est ce que je fis. Il n’y eut aucun
mouvement dans la commune de Clarensac[58] ».
Enfin quand les républicains, après l’échec du mouvement sur Nîmes, tentèrent
une nouvelle action sur Quissac, l’ancien constituant Bousquet se mobilisa à
nouveau, se rendit dans la localité et les invita à se disperser, jusqu’à
ce qu’on lui mît un couteau sur la gorge et qu’on l’obligeât à s’en
aller[59].
Ne sous-estimons donc pas l’opposition qui se manifesta contre
l’insurrection au sein même du camp républicain. ********* Vues dans leur ensemble, les résistances
au soulèvement apparaissent nombreuses et pourtant faibles. Ce contraste a des
causes diverses. On a mentionné plus haut le caractère inattendu de
l’insurrection. Dans un département où les forces politiques étaient peu
favorables au président, le coup d’État généra un certain attentisme. La
stratégie républicaine, qui visait à s’emparer avant tout des chefs-lieux
de département, prit au dépourvu les autorités. C’était une stratégie de
mouvement, globale, tout à fait nouvelle. Or les résistances que nous avons
vues furent au contraire ponctuelles, isolées, locales. Elles furent certes
efficaces quand elles jugulèrent les velléités d’agir comme dans le bassin
minier ou dans des petites villes comme Sommières ou Roquemaure. Mais dans ces
localités, ces velléités étaient sans doute très faibles. Le déploiement
de force de la part des autorités à cette occasion traduisit beaucoup plus
l’anxiété de celles-ci face à l’événement, qu’il ne répondit à un
danger réel. Il servit aussi parfois à réaffirmer, à la face de tous, un
contrôle social déjà existant. L’appareil administratif,
judiciaire et militaire, qui — notons le —accepta sans broncher, le coup
d’État, se proposa surtout de maintenir l’ordre. Mais il eut peu
d’occasions d’agir puisque jusqu’au moment même de l’insurrection,
l’ordre fut rarement troublé. Hors du chef-lieu, la plus importante
initiative fut celle du sous-préfet d’Alès, qui choisit, de façon assez
imprudente, d’aller s’opposer aux insurgés sur leur terrain et contre toute
attente, obtint quelques résultats. À Nîmes, les préparatifs contre une
offensive éventuelle des démocrates furent très tardifs, mais revêtirent en
revanche une certaine ampleur. Sur le plan local, les plus actifs
furent les maires ou adjoints qui, non sans courage, affrontèrent les insurgés,
leur disputèrent les armes de la garde nationale, tentèrent pour des motifs
divers, de les empêcher de partir. Quelques pasteurs donnèrent aussi des
conseils de prudence. Ces résistances freinèrent le plus souvent le mouvement
sans l’empêcher, mais elles l’amoindrirent numériquement et peut-être
l’affaiblirent psychologiquement. Les conservateurs et les légitimistes, en
tant que tels, ne se mobilisèrent que quand le risque paraissait négligeable. Enfin, au sein du mouvement républicain,
la fraction modérée qui tendait à devenir au cours des années 1850 et 1851
de plus en plus minoritaire, retrouva à l’occasion du coup d’État un
certain dynamisme. Sa position était pourtant délicate. Elle avait soutenu
jusqu’ici une position légaliste que le coup d’État rendait difficilement
défendable puisqu’il justifiait au contraire l’insurrection. Les républicains
modérés furent donc conduits surtout à faire valoir des arguments pratiques,
l’infériorité des forces républicaines, le risque de ranimer des vieilles
haines et d’aboutir au lieu de la marche triomphatrice espérée, à des
affrontements sanglants qui procéderaient d’autres motifs que ceux qui légitimaient
le soulèvement. Elle l’emporta en fin de compte. Tout en procédant de motivations
parfois opposées, les résistances se conjuguèrent de fait et
l’aboutissement en fut le renoncement, en dernière minute, à l’attaque de
Nîmes. Malgré leur modestie, elles furent après le coup d’État, amplifiées
jusqu’au mythe, pendant qu’au même moment, et bien que le danger fût passé,
une répression polymorphe et massive se déchaînait, mettant en branle, avec
une vigueur inouïe, tout l’appareil d’État et tous les moyens de
domination sociale. [1] Parmi les travaux plus récents, consacrés tout ou partiellement au coup d’État de 1851 en province, on citera Peter McPhee, Les semailles de la République dans les Pyrénées-Orientales 1848-1852, Publications de l’Olivier, Perpignan,1995, 507 p. ; Roger Pierre, Ah quand viendra la belle. Résistants et insurgés de la Drôme, 1848-1851, Valence, 1981 ; l’ouvrage collectif préparé par l’Association 1851-2001, Provence 1851, Une insurrection pour la République, Gap, 2000, 240 p. ainsi que les articles de P. Merlin, « Le coup d’État du 2 décembre 1851 dans le Jura », Travaux de la société d’émulation du Jura, 1994, p. 155-182 ; Jean Raffanel, « Le mouvement républicain dans les campagnes audoises sous la Seconde République février 1848-décembre 1851 », dans Bulletin de la Société d’études scientifiques de l’Aude, t. XCVIII, 1998, p. 135-141 ; les contributions de J. Sagnes, J.-C. Richard, C. Marquié et Jean Raffanel, M. Leulliez, dans De la Révolution au coup d’Etat, 1848-1851, les répercussions des événements parisiens entre Alpes et Pyrénées, Montpellier, Université Paul Valéry, 1999, 274 p. [2] Nous renvoyons sur ce point à notre thèse, Le parti républicain et l’opinion républicaine dans le Gard de 1848 à 1881, Université de Paris IV, 1977, 5 vol. Edition abrégée dans La préhistoire des partis. Le Mouvement républicain en Bas-Languedoc l848-1881, Paris, Presses de la Fondation nationale des Sciences Politiques, 1982. [3] Pour une vue d’ensemble des conséquences du coup d’État dans le Gard, voir notre thèse vol. II, chapitre VIII, p. 537-575 [4] Voir sur ce point notre article, « Correspondances de militants, A. Ode et ses frères », dans Annales historiques de la Révolution française, octobre-décembre 1975, p. 584-602. [5] Le Courrier du Gard, 8 septembre 1851. [6] E. Tenot, La Province en décembre 1851 (...), Paris, 1868, p. 63. [7] Rapport du juge de paix de Saint-Ambroix, 16 décembre 1851, Arch. dép. Gard, 3U5/1. [8] A. Romieu, Le spectre rouge de 1852, Paris, Ledoyen, 1851, p. 12. [9] J. Dagnan, Le coup d’État et la répression dans le Gers, Auch,, 1929, p. 89-98. [10] Proclamation datée du 2 décembre, dans Le Courrier du Gard, 4 décembre 1851. [11] Témoignage du juge d’instruction du Vigan, de Giry, 6 décembre 1851. Arch. dép. Gard, série M. La série M ayant été reclassée depuis nos recherches, nous ne pouvons donner ici des références précises de dossier en ce qui concerne les sources empruntées à cette série. [12] Lettre du Comité électoral du peuple de Génolhac au commissaire du gouvernement dans le Gard, 2 avril 1848. [13] Témoignage de De Chapelain sous-préfet d’Alès, Arch. dép. Gard, 3 U 5/1. [14] M. Agulhon, La République au village, Paris, Plon, 1970, p. 452. [15] Citons notamment ceux de Quissac et de Crespian et quelques adjoints dont celui de Cassagnoles. [16] Lettre du maire de Beaucaire au préfet, 9 décembre 1851. [17] Lettre de l’ingénieur des mines Dupant au préfet. 21 décembre 1851. [18] Lettre de Veau, maire de Robiac, 3 décembre 1851, Arch. dép. Gard, 3 U 5/1. [19] Témoignage du commissaire de police de Saint-Hippolyte, Arch. dép. Gard, série M, insurgés de 1851, dossier Fermaud. [20] Témoignage de Mendre, brigadier de gendarmerie, Lédignan, 2 janvier 1852, Arch. dép. Gard, 3 U 5/1. [21] Déclaration du maire de La Calmette, Viala, Arch. dép. Gard, 3 U 5/2. [22] Le Courrier du Gard, 24 octobre 1850. [23] Ordres du jour de la Garde nationale de Nîmes, Médiathèque Carré d’Art, Nîmes, manuscrit 705, p. 35. [24] Témoignage de Roumieu, maréchal des logis, 23 décembre 1851, Arch. dép. Gard, 3 U 5/3. [25] Lettre du commissaire de police de Saint-Laurent-d’Aigouze, 5 décembre 1851, Arch. dép. Gard, série M. [26] Témoignage d’Eugène Boissière, avocat, Arch. dép. Gard, 3 U 5/1. [27] Rapport du juge de paix de Saint-Ambroix, 6 décembre 1851. Arch. dép. Gard, 3 U 5/1. Pour Roquemaure, témoignage du notaire Cure, Arch. dép. Gard, 4 U 5/26. [28] Lettre du commissaire de police de Saint-Laurent-d’Aigouze, 5 décembre 1851. [29] Témoignage de Ressy et Tourel, gendarmes à Lédignan, Arch. dép. Gard, 3 U 5/1. [30] Ordre du jour du 4 avril 1850, op. cit., p. 32. Il dénonce le laisser aller des gardes qui ne font qu’une brève apparition à leur poste, sans uniforme et sans fusil, avec la complaisance de certains officiers. [31] Ordre du jour du 30 mai 1850, op. cit., p. 35. [32] Voir la correspondance des autorités municipales avec le préfet. Arch. mun. Beaucaire 4 D 24. [33] Ordre du jour du 3 décembre 1851, op. cit., p. 42. [34] ibid. [35] Rapport du procureur général de Nîmes, 27 janvier 1852. [36] Ordres du jour, op. cit., 8 décembre 1851, p.42 dos. [37] Les armes sont ainsi prises par effraction à Mialet, Sauzet, Ribaute-les-Tavernes, Bagard, Vergèze, Domessargues, et sans doute dans d’autres localités. [38] Témoignage de l’adjoint de Nîmes, Vidal, 27 décembre 1851, Arch. dép. Gard, série M. condamnés du coup d’État, dossier Lyon. [39] Témoignage de P. Laporte, cultivateur à Lézan, Arch. dép. Gard, 3 U 5/1. [40] Témoignage du capitaine Ogier, en garnison à Anduze, Arch. dép. Gard, série M, insurgés de 1851, dossier Mazade. [41] Lettre du juge d’instruction de Giry, 6 décembre 1851, Arch. dép. Gard, série M. [42] Témoignage du pasteur Fraissinet, 31 janvier 1852, Arch. dép. Gard, série M, condamnés du coup d’État, dossier Fermaud. [43] Témoignage de Jean Valat, tailleur, Vézenobres, Arch. dép. Gard, série M. [44] Témoignage de P. Laporte. Lézan, Arch. dép. Gard, 3 U 5/1. [45] Témoignage de Manoël, adjoint de Lasalle, 22 décembre 1851, Arch. dép. Gard, 3 U 5/3. [46] Lettre du préfet au ministre de l’Intérieur, 5 juin 1851. [47] Dans le tableau établi par Le Siècle le 16 juillet 1851, du pétitionnement révisionniste, le Gard figure parmi les 10 départements français qui n’ont pas pétitionné, et il est le seul dans ce cas, de toute la façade méditerranéenne. En réalité, on compta quelques centaines de signatures, essentiellement dans l’arrondissement d’Uzès. [48] Rapport du commissaire de police de Vallabrègues et Montfrin, 15 mai 1850. [49] Le Courrier du Gard, 13 février 1851. [50] Rapport du juge de paix,6 décembre 1851, Arch. dép. Gard, 3 U 5/1. [51] Témoignages de F. Dysset et L. Jounin, Aimargues, 10 janvier 1852, Arch. dép. Gard, 4 U 5/27. [52] Témoignage du maire Boisson, 28 janvier 1852, Arch. dép. Gard, 4 U 5/27. [53] Rapport du juge de paix Béchard, 11 décembre 1851, Arch. dép. Gard 3 U 5/1. [54] La Presse, 11 août 1850. [55] Témoignage de Bousquet, ancien constituant, Arch. dép. Gard, série M, insurgés de 1851 dossier Lyon. Ce témoignage peut être contesté puisqu’il visait après coup à atténuer la culpabilité des inculpés. Il semble valable pour Aimé Lyon, mais est sans doute moins pertinent en ce qui concerne L. Laget qui fut un des fervents partisans de la résistance, même s’il se résigna finalement à renoncer au mouvement sur Nîmes. [56] Témoignage de Dumény, 19 janvier 1852, Arch. dép. Gard, série M, insurgés de 1851, dossier Dumény. [57] Témoignage d’E. Mazade, Anduze, Arch. dép. Gard, 3 U 5/1. [58] Témoignage de Dumény, 19 janvier 1852, Arch. dép. Gard, insurgés de 1851, dossier Dumény. [59] Témoignage d’Alex Marcelin Gachon, négociant, Quissac, Arch. dép. Gard, série M. |
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Association 1851 pour la mémoire des Résistances républicaines
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