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Bulletin de l'Association 1851-2001, n° 10, juin - juillet 2000
L'insurrection
de décembre 1851 à Hyères (Var) Faire
le récit de l'insurrection du petit peuple hyèrois contre le coup d'État du 2
décembre 1851 (à Hyères le 5 décembre) et des faits précédant,
accompagnant ou suivant les événements, se heurte à un double écueil. Cette
relation, même écourtée, dépasserait d'une part le cadre d'un article de
notre bulletin. Le résumer à l'essentiel l'affadirait à un point tel qu'il
apparaîtrait comme insignifiant ce qui serait contraire à la vérité, non
seulement des faits, mais aussi de l'esprit. Au-delà
donc des péripéties qui marquèrent la tentative de résistance au
renversement de la République, que nous apprennent les divers écrits, les
archives départementales, municipales et autres ? Des
divers aspects qui caractérisent les événements hyérois, nous en avons
retenu trois qui témoignent d'une plus juste réalité de cette défense et
illustrent ce que fut la résistance républicaine du pays hyérois à l'acte
criminel de Louis Napoléon Bonaparte. Ils serviront mieux notre propos qui est
de contribuer à une approche plus respectueuse de "l'histoire
locale". Cette
classification d'ailleurs qui se voulait méthodologique, n'a t-elle pas
participé, à son corps défendant, sans doute et de façon perverse, à la mésestimation,
voire au mépris dans lesquels elle a été tenue pendant longtemps ! On parlait
de l'histoire locale par rapport à la "Grande" histoire comme de la
littérature "régionale" opposée à la littérature classique, le régional
de l'étape en quelque sorte ; pour dire que ce simplisme se retrouve dans bien
d'autres domaines. Ces
trois points portent d'une part, sur les résultats des élections présidentielles
du 10 décembre 1848 à Hyères, sur la personnalité connue ou inconnue de
quelques-uns des acteurs hyérois de ces journées d'autre part, sur l'influence
enfin des idées des soldats de l'an II et du Provençal su la construction, la
propagation et la perpétuation du mythe de la République en pays hyérois.
Les
élections présidentielles à Hyères d'abord. Si elles ont retenu notre
attention, c'est parce que les résultats obtenus par la Nouvelle Montagne
(Ledru-Rollin, Raspail) et par Vincent Raspail en particulier sont remarquables. Rappelons
ceux des principaux candidats dans le Var et à Toulon : Bonaparte
Var 15793 -
Toulon intra muros 663 Cavaignac
Var 35006 -
Toulon intra muros 1643 Ledru-Rollin
Var
11347 - Toulon intra muros 1018 Raspail
Var 1075 - Toulon
intra muros 297 À
Hyères, nombre d'électeurs 2933 - nombre de votants 1834 1ère
section, 1er étage, Oratoire 2éme
section, 2ème étage, Oratoire 3ème
section, La Crau, Carqueiranne 4ème
section, Porquerolles, La Londe Cavaignac
1 - 445 / 2 - 374 / 3 - 401 / 4 - 216 / Total 1834 L.N.Bonaparte.
1 - 70 / 2 - 56 / 3 - 2 / 4 - 98 / Total 226 Ledru-Rollin.
1 - 46 / 2 - 33 / 3 - 47 / 4 - 47 / Total 173 V.Raspail.
1 - 76 / 2 - 45 / 3 - 0 / 4 - 0 / 121 La
Nouvelle Montagne obtient 294 voix (16%). À Hyères Ville, V.Raspail, avec 121
voix (6,5%) devance Ledru-Rollin 79 voix (4,3%). Dans la première section,
V.Raspail fait mieux que Louis Napoléon Bonaparte. Il totalise plus de voix que
l'ensemble des 81 adhérents des deux chambrées les plus rouges (Cercle
Populaire, La Fraternelle). Sur l'ensemble des voix qu'il recueille sur Hyères-Toulon
(418) son score hyérois représente 30%, et 11,25% de l'ensemble des voix qu'il
totaliser dans le var. Mettons ces résultats de V.Raspail à l'actif des fortes
personnalités qui fréquentaient les chambrées du Centre Ville (Populaire,
Fraternelle). On le voit bien dans les troisième et quatrième sections où il
n'obtient aucune voix, mais où Ledru-Rollin rassemble 94 suffrages, loin
d'ailleurs des 160 adhérents que regroupent pourtant 9 chambrées. Voyons
quelques acteurs qui occupèrent le premier plan le 5 décembre. À
Hyères, 300 personnes se mobilisèrent pour la République. Le charisme de
certains militants, les journaux, les revues, les brochures, les almanachs, les
sociétés démocratiques avaient activement participé à la propagation et à
l'audience des idées de République, de Démocratie et de Socialisme. D'autres
vecteurs, insuffisamment explorés, sont à prendre en compte pour expliquer les
motivations profondes des insurgés notamment le souvenir des soldats de l'an
II, ceux qui s'étaient levés en masse, enflammées par les couplets de la
"Marseillaise" ou du "Chant du Départ". Parmi
les hommes qui prennent la tête du mouvement, nous trouvons des fils
d'officiers de Valmy, de Jemmapes et de Fleurus, des ex-militaires ou
"vieux" soldats à la retraite. Tous ont été marqués par l'idéologie
républicaine, née des guerres révolutionnaires et qui, le 5 décembre,
choisirent de combattre pour la République et non pour le neveu du "petit
tondu". Si
le rôle de cette idéologie, véhiculée par les anciens grognards et autres
demi-soldes, a été souvent mis en avant pour expliquer la naissance, la
cristallisation, la propagation et la perpétuation du mythe et du culte napoléoniens,
on a peut-être moins dit son empreinte sur l'émergence, la glorification et
l'enracinement du mythe de la République par une autre partie des anciens
soldats de l'an II. Or à Hyères, c'est cet esprit là (pa seulement) que l'on
trouve. Il inspire et anime Alexandre Berthier, Charles Dupont, Emmanuel Marius
Gardanne, bien d'autres sans doute. Tous trois fils d'officiers de Valmy, de
Jemmapes, de Fleurus. Guerre,
Révolution, République, source et inspiration de leur foi et de leur
engagement étaient pour eux indissociablement mêlées. La révolution pour
abattre le monde ancien et établir le nouvel ordr des choses, la guerre pour
l'exporter et instituer dans les autres pays, dans les autres nations, de Républiques-sœurs.
De cette "chimie de l'intellect" devaient naître le mythe napoléonien
et le mythe républicain, ombre et lumière, l'un naissant de la perversion de
l'autre. L'un pour l'Empire du monde, l'autre pour la République Universelle.
Et ils furent nombreux, ces soldats révolutionnaires, porteurs de l'esprit de
92, à croire que la France, libérée du joug de la Monarchie, et forte de ses
armées nouvelles, ces sans-grade, ces "va-nu-pieds superbes",
porterait à tous les peuples de la Terre la République et ses valeurs de
Liberté, Égalité, Fraternité. Le
premier est Alexandre Berthier (1813 - 1854). Patron du café d'Orient où se
tenait "Le Cercle Populaire", il était le fils de Marc-Antoine
Berthier, engagé volontaire à Valmy, lieutenant colonel, Chevalier de la légion
d'Honneur, retiré à Hyères. Son ami Charles Dupont, dira de lui "(…)
par sa propagande enfiévrée, il rendit de signalés services à la démocratie
hyéroise". Il ajoutait "(…) Il avait le tort de croire que les
classes laborieuses n'obtiendront pas le bien-être auquel ils ont légitimement
droit d'aspirer, s'ils comptent sur la bourgeoisie et s'ils ne comptent pas sur
eux-mêmes ". (Charles Dupont, Républicains et Monarchistes dans le Var
en décembre 1851). On reconnaîtra là les idées de Flora Tristan, d'E.Cabet
et des Icariens. D'ailleurs n'avait-il pas donné le nom de "Cercle
Populaire" à la chambrée républicaine qu'il avait créée dans son café
! On sait l'importance qu'avaient ces dénominations et combien elles nous
renseignent sur les orientations politiques des cercles démocratiques.
Rappelons que "Le Populaire" était le titre du journal fondé par
E.Cabet. Le
deuxième, c'est Emmanuel Marius Gardanne (1809 - 1868). Né à Solliès-Pont,
fils lui aussi d'un capitaine des armées de la République et de l'Empire en
retraite, engagé volontaire en 1792 et soldat de Valmy. Employé
d'abord aux Ponts et Chaussées de Hyères, il s'engage dans l'armée et on le
retrouve sous-officier au bureau de la Marine de l'Arsenal de Toulon. Il se
signale à ses camarades et aux autorités militaires par "ses idées
socialistes très avances" et devient un "propagandiste exalté".
Il est sanctionné à plusieurs reprises pour sa participation aux grèves et
manifestations des ouvriers de l'Arsenal. Dans
les journées de Mai 1848, Toulon connaît une vive effervescence. En même
temps que des augmentations de salaire, les ouvriers réclament le droit
d'entrer dans la garde nationale dont on sait le rôle déterminant lors des
journée parisiennes e février 1848. E.M.Gardanne est de ceux-là. Quelque
temps après, pendant les journées de juin, les réactionnaires toulonnais révoquent
le maire socialiste F.Suchet élu et mettent à sa place A.Arène. Des
manifestations se portent sur l'hôtel de ville puis se rassemblent rue La
Fayette devant le domicile d'A.Arène pour crier leur indignation devant ce coup
d'État local. E.M.Gardanne est de ceux qui escaladent son balcon pour exiger
son retrait. Quand la réaction à nouveau triomphe, il est muté, frappé de
condamnations à la prison, à des travaux d'utilité publique, renvoyé enfin
de l'armée. Il
sera à la tête des insurgés hyérois le 5 décembre. La Commission Mixte se
souvient très bien de lui et de son "lourd passé" et le condamna à
dix ans de transportation à Cayenne. On sait que cette mesure frappait les
multirécidivistes. Il fut l'un des cinq Varois condamnés à cette peine, ce
qui, pour lui du moins, infirme ce qu'écrivit Victor Fournier dans Le Coup
d'État de 1851 dans le Var où, répondant à ceux qui prétendaient que
parmi les insurgés il y avait de nombreux droits communs, il déclare ;
"il n'y avait parmi les insurgés que cinq repris de justice qui furent
transportés à Cayenne". E.M.Gardanne n'était pas un condamné de droit
commun. Il vit son amnistie refusée, repoussée, retardée, renvoyée, acceptés
enfin avec interdiction de rentrer chez lui ayant "(…) lors d'une
manifestation à New York en 1855 déclaré publiquement de vouloir attenter aux
jours de l'Empereur si l'occasion se présentait pour lui de rentrer en
France". (lettre du Ministre de l'Intérieur au Préfet du Var A.D.IV M
32). Ce
"fou dangereux", cet "esprit exalté" sera tenu sous
surveillance jusqu'à sa mort à Hyères le 19 juin 1868, "sa conversion n'étant
pas entière". Enfin,
parmi les trente chambrées de Hyères (qui englobait à cette époque
Carqueiranne, La Crau, La Londe) l'une s'appelait "Société des Vieux
Soldats", et l'un de ses adhérents, Joseph laugier, fut condamné par la
Commission Mixte. Enfin, un autre insurgé, grand ami d'A.Berthier, Joseph
Bernard, était surnommé "Vieille Garde". Le
rôle et l'influence des ex-militaires ou descendants des "Soldats de l'An
II" dans la propagation des idées et la défense de la République sont à
Hyères bien marqués. Et
puis il y a Charles Dupont (1816 - 1896). Lui aussi fils d'un capitaine des armées
de la Révolution et de l'Empire. Son goût pour la littérature et son amour de
la langue provençale le pousseront à prendre la plume et son bilinguisme lui
permettra d'écrire invariablement dans les deux langues. Deux anecdotes qu'il
nous rapporte dans ses écrits et l'extrait d'un court poème témoigneront de
l'une et de l'autre empreinte sur sa formation et son inspiration. Ancien
secrétaire de l'État Civil à la Mairie d'Hyères, licencié pour ses activités
politiques, Charles Dupont devient journaliste et succède à L.Jourdan au Démocrate
du Var. Il écrit en provençal, sous le pseudonyme de Cascayoun, des "Cascayounados"
comme il les appelle, saynètes, récits, poèmes, où il essaie de gagner d'une
façon ironique, malicieuse et plaisante le peuple paysan de Provence à la Démocratie.
Ses écrits connurent un grand succès. Bien des consciences varoises
traditionnellement monarchistes comme on sait, basculèrent du côté de la République.
Jusqu'alors en effet, la langue provençale avait surtout servi aux seigneurs et
maîtres à conserver le bon peuple sous leur coupe. "Il est si brave notre
bon maître et si simple avec ça, il parle comme nous". Avec Cascayoun,
c'est la République qui parle provençal. De l'aveu même de l'auteur, il fut
le premier étonné du succès de ces "piécettes" et les habitants de
Collobrières qui l'avaient invité pour la fête de Saint Guillaume, saint
patron de la ville, lui réservèrent un accueil triomphant : "(…) Coups
de fusils, pétards, pluie de fleurs de genêts, tapis, chapeaux. Qui me
souriait, qui me saluait, qui m'embrassait (…). On en oubliait le Saint
Patron. Saint Guillaume ne pouvait plus sortir de l'église pour la procession,
faute de pénitents pour le porter (…). Peu s'en fallut qu'ils ne me portent
comme le Saint en procession !" (Petites œuvres françaises et provençales). Dans
"Histoire d'un enfant du peuple, Jacques Imbert", il nous fait part
d'une autre anecdote tout aussi significative quant à l'influence paternelle. "J'avais
treize ans. Mon père, ancien officier de la République et de l'Empire, me prit
par la main et me conduisit à l'Hôtel de Ville de Marseille où les trois
couleurs venaient d'être arborées (pour fêter la Révolution de 1830). -
Tiens, me dit-il en pleurant de joie, voilà le drapeau de Jemmapes et
d'Austerlitz. Je fus saisi moi-même d'une vive émotion, et je suis encore
attendri par ce souvenir" (1886). Enfin
dans un poème dédié à son fils Nicolas, il écrit : Fils
d'un soldat de Fleurus et d'Arcole Je
fus nourri de fiévreuses ardeurs. La
République était la grande idole De
ces héros, effroi des oppresseurs ! Elle
tomba, les bras chargés de chaînes ; Mais
il revient, son règne glorieux ! Ce
souvenir embrase encore mes veines" Pour
conclure, je mentionnerai cette accusation du juge de la Commission Mixte contre
le cordonnier hyérois Ferdinand Allouch insurgé, qui le condamnait à
l'internement : "On a trouvé chez lui des images et des gravures révolutionnaires". Pour
une grande partie des familles hyéroises, les images de Valmy, Jemmapes,
Fleurus, ce triptyque de la République, remplacèrent celles de la Sainte
Famille. Je
ne peux terminer cet article sans citer le nom d'Alexandre Besson, perruquier.
Huit jours après la fin des événements, alors que l'ordre règne, sur dénonciation,
un détachement des marins de l'Uranie, ancré en rade des Salins, allait pour
l'arrêter dans sa planque de la Tour de Jaï. Surpris dans sa cachette, sans
armes, il fut abattu sans sommation de cinq balles en pleine poitrine. "Le
malheureux est tombé raide mort, victime des funestes doctrines anarchistes
dont il était un des plus fervents adeptes" (Rapport d'A.Barnéoud,
adjoint au Maire de Hyères A.de David-Beauregard, commandant le détachement -
Archives Municipales). Dominique
SAMPIERI |
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