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Article publié dans le Bulletin de la Société
des Amis du Vieux Toulon et de sa région,
n°128 - septembre 2006 Des élections de 1850 au
coup d’État du 2 décembre 1851 : les Républicains de Toulon et de sa
proche région par René Merle Le cadre de cette étude n’est pas la
totalité de l’arrondissement de Toulon[1], mais
la ville de Toulon (45.434 habitants au recensement de janvier 1850) et les
communes voisines ayant avec la cité de fortes solidarités socio-économiques :
- Au Nord-Est, deux communes rurales et
artisanales, où résident des ouvriers de l’Arsenal : La Valette (2275
h.) et La Garde (2429 h.) dont Le Pradet est alors un écart : on est ici
au contact de l’immense commune de Hyères (qui englobe encore Carqueiranne)
dont nous ne traitons pas.
- Au Sud de la rade, La Seyne (6497 h.), au
vaste terroir agricole et forestier, cité ouvrière par sa construction navale
traditionnelle et par l’implantation récente d’un chantier de navires à
vapeur, fournit son lot de travailleurs à l’Arsenal.
- À l’Ouest, au-delà des communes rurales
de Six Fours (2910 h.) et Ollioules (3142 h.), où résident des ouvriers de
l’Arsenal, s’étendent les terroirs ruraux et artisanaux de Bandol (3058
h.), Saint-Nazaire (aujourd’hui Sanary) (2751 h.), Le Beausset (2822 h.), La
Cadière (2544 h.).
Pour comparaison, les localités varoises les
plus peuplées en dehors de cette zone toulonnaise sont Hyères, 9803 h.,
Draguignan, 8678 h., Brignoles 5365 h. Depuis le 150e anniversaire de
l’insurrection varoise de décembre 1851, dignement célébré, la question
m’a souvent été posée : pourquoi Toulon et sa proche région ont-ils
si peu participé à la levée en masse républicaine ?
Mon propos n’est évidemment pas de proposer
une réponse univoque, qui serait bien réductrice, mais de rappeler, préciser
ou apporter quelques éléments de compréhension.
Naturellement, au plan des comportements et
des engagements, l’épisode paroxystique de décembre 1851 ne prend vraiment
sens que du long terme de l’histoire toulonnaise depuis 1789, et du court
terme de la Seconde République. Je renvoie pour cela aux nombreux travaux
consacrés à Toulon, et particulièrement à ceux, tout à fait fondamentaux,
de Maurice Agulhon[2],
ainsi qu’aux éléments novateurs proposés récemment par Antoine Tramoni[3].
En ce qui concerne La Seyne, si peu étudiée jusqu’à présent, je me permets
de renvoyer à une étude personnelle récente[4]. Commentaires des contemporains Toulon sans réactions devant le coup d’État ?
Quelles réponses peut-on trouver dans les commentaires donnés à chaud par les
contemporains ?
Inutile
d’en chercher émanant des Républicains toulonnais : au lendemain du 2 décembre,
vilipendés, privés de leur presse et de leurs principaux militants arrêtés
par dizaines, intimidés par une vague de visites domiciliaires et de révocations,
comment, pour l’heure, auraient-ils pu s’exprimer ? Et les rares textes
publiés en 1852, dans les rudes conditions de l’exil[5],
ne traitent que de la prise d’armes du Var intérieur. Toulon n’est pas évoqué,
et pour cause : il ne s’y est apparemment rien passé.
Par contre, les deux journaux locaux
pro-gouvernementaux, Le Toulonnais
et La Sentinelle,
se félicitent du calme dont ont fait preuve les Toulonnais, calme qui selon eux
vaut approbation. Ainsi Le Toulonnais
écrit le 6 décembre 1851, à propos de la promulgation de l’état de siège
dans le département : " Cette mesure n’a pas été provoquée,
nous nous en félicitons, par l’attitude de la population toulonnaise.
Malheureusement, dans quelques communes rurales, des désordres très graves ont
éclaté, notamment à Cuers... ".
Pendant des mois, cette presse toute dévouée
au pouvoir opposera cette sagesse à la jacquerie des campagnes varoises,
gangrenées par l’anarchie[6].
Sagesse sans doute bien réelle pour une bonne partie de l’opinion
toulonnaise, résolument conservatrice, dont l’adhésion à la République en
1848 n’avait été que de circonstance. Il était clair depuis les tensions de
1849 qu’elle accepterait sans états d’âme un pouvoir présidentiel musclé
s’il écartait la menace d’une " République démocratique et sociale
".
Mais quid de la " sagesse " de
l’autre partie de l’opinion toulonnaise, résolument ancrée à Gauche ?
Dans leur quant-à-soi, bien des observateurs l’expliquent alors par le déséquilibre
des forces. Ainsi, nous signale Antoine Tramoni[7],
le dessinateur toulonnais Letuaire, pourtant partisan de Louis-Napoléon, note
dans ses Cahiers
demeurés manuscrits : " Il y eut dans le département /une/
levée de boucliers de la part de certains villages. A Toulon, l’effervescence
était encore un peu retenue ( ?) par la présence des bayonnettes ".
" Bayonnette " qu’il définit sans charité, dans un provençal qui
se veut humoristique : " Bayounneto : lancette propro a
ramenar lou calme din l’agitation "
(graphie de Letuaire).
À l’évidence, la présence de plus de
10.000 militaires à côté d’une population civile de 45.000 habitants
rendait problématique toute protestation, si l’Armée et la Marine lui étaient
hostiles. Une chose était de désarmer les quelques gendarmes de la localité,
comme l’avaient fait bien des Républicains du Var rural, autre chose
d’affronter une force armée puissante et aguerrie. C’est ce que pointeront les Républicains dès
que la timide libéralisation de l’Empire leur permettra de s’exprimer.
Ainsi, en 1865, Eugène Ténot, rédacteur au grand journal d’opposition Le
Siècle, évoque rapidement les événements
toulonnais dans un ouvrage à diffusion nationale[8] :
" La grande ville de Toulon, malgré les opinions démocratiques
de sa population, ne pouvait inspirer des craintes bien sérieuses, en présence
des forces militaires considérables qui y tiennent toujours garnison.
Cependant, l’agitation y fut vive ; des rassemblements se formèrent ;
il fallut que la troupe chargeât ses armes en présence du peuple et fit les
sommations d’usage pour dissiper les groupes ".
Mais Ténot d’enchaîner : " Nous allons décrire rapidement les
mouvements qui se produisirent aux environs de Toulon, avant de passer à ce que
l’on pourrait appeler la grande insurrection du Var ".
Ces mouvements " aux environs de Toulon "
sont ceux de Cuers et d’Hyères, autrement importants à ses yeux que ceux qui
ont pu agiter le grand port.
Il faut attendre 1869 et l’ouvrage
retentissant du jeune avocat toulonnais Noël Blache[9]
(il est né en 1842) pour que soient longuement présentés les événements
toulonnais, notamment à partir de témoignages oraux de participants. Et Blache
mentionne Toulon dans la " Liste des communes insurgées à la
suite du coup d’Etat de décembre 1851 "
qui clôt son ouvrage.
Toulon, ville insurgée, alors qu’il n’y a
eu ni prise d’armes, ni affrontements violents ? Pour mieux appréhender
ce paradoxe apparent, il est sans doute nécessaire de préciser le sens qu’a
pu prendre alors le mot " Insurrection ". Une insurrection " légale " ? Née de la révolution parisienne de février
1848, la Seconde République, après avoir proclamé le suffrage universel
(seulement masculin !), s’était dotée d’une constitution, quelque peu
matrice de la nôtre. Une Assemblée nationale (élue au scrutin de liste départemental)
détenait le pouvoir législatif. Le pouvoir exécutif revenait à un Président
de la République élu au suffrage universel : Louis Napoléon Bonaparte,
neveu de Napoléon, l’emporta largement en décembre 1848 sur le républicain
modéré Cavaignac et les candidats d’extrême gauche.
Alors que Louis Napoléon arrivait en tête
dans tous les autres départements, les Bouches-du-Rhône, le Finistère, le
Morbihan et le Var lui préféraient Cavaignac. Résultats varois :
Cavaignac 35 006 voix, Louis Napoléon Bonaparte 15 793, Ledru-Rollin 11 347,
Raspail 1076, Lamartine 409 (AD 2 M 1/3). Mais les ouvriers toulonnais
n’avaient pas été insensibles aux souvenirs impériaux et aux promesses
sociales de Louis-Napoléon, comme aux thèses radicales de l’Extrême Gauche.
Les
Conservateurs du " Parti de l’Ordre " étaient majoritaires à
l’Assemblée nationale élue en mai 1849. Une forte minorité de " Démocrates
socialistes " y regroupait les diverses tendances de la Gauche. Le Var
avait élu quatre Représentants de Gauche et trois de Droite (selon les
appellations officielles : liste de la "
Démocratie sociale ", Arnaud 28 773 voix, Ledru-Rollin 27 751,
Suchet 26 981, Conte 26 121 - liste " modérée ",
Arène 29 318, Maure 27 542, Villeneuve de Bargemon 26 275). Une liste de
candidats " napoléoniens " n’avait pas d’élus (AD 2M 3-15).
De 1849 à 1851, c’est dans un climat de
grande tension que le Président va tenter de mettre en place sa figure
d’homme au-dessus des partis, prêt à sauver le pays de l’anarchie.
L’année 1852 s’annonçait décisive.
D’une part, elle devait être celle du
renouvellement de l’Assemblée. Les progrès de la Gauche aux élections
partielles de 1850 avaient amené le gouvernement conservateur du " Parti
de l’Ordre " à amputer le suffrage universel, privant de droit de vote
une grande partie de l’électorat populaire. Malgré cela, les Conservateurs
appréhendaient l’échéance de 1852.
D’autre part, l’année devait être celle
du renouvellement du Président, qui n’avait pas droit à un second mandat. Et
Louis Napoléon n’a aucune envie de quitter l’Élysée.
On
comprend donc pourquoi couraient tant de rumeurs de coup d’État. La Gauche
appréhendait autant un coup de force des Conservateurs qu’un coup d’État
émanant du Président.
La Constitution de 1848 avait d’ailleurs prévu
une telle éventualité, dans son article 68 : "
Toute mesure par laquelle le président de la République dissout l’Assemblée
nationale, la proroge ou met obstacle à l’exercice de son mandat, est un
crime de haute trahison. Par ce seul fait, le président est déchu de ses
fonctions ; les citoyens sont tenus de lui refuser obéissance ; le
pouvoir exécutif passe de plein droit à l’Assemblée nationale ".
Le
mot " insurrection ", qui pour nous évoque violence illégale, a donc
alors dans le camp républicain, comme le souligne l’article 68, le sens
d’un refus d’obéissance " légal " : la légalité serait
dans le camp de ceux qui s’opposeraient au viol de la Constitution.
Aussi
bien, les consignes données par les dirigeants " démocrates socialistes
" étaient, en cas de coup d’Etat, de maintenir ou de rétablir le
pouvoir républicain dans chaque commune, afin d’isoler l’usurpateur.
Mais cette résistance devait être préparée.
Ce sera le rôle des " sociétés secrètes " républicaines, que les
Conservateurs au pouvoir ne cessent de traquer. Fichages, révocations,
inculpations, arrestations sont autant de préparations à la répression
massive qui appuierait un coup de force.
Dans une sorte de poker menteur, les
Conservateurs considèrent comme prétexte à révolution les craintes républicaines
d’un coup de force, et les Républicains de Gauche, protestant de leur légalisme,
nient toute structuration clandestine préparant un affrontement, alors même
que leur base s’organise en ce sens.
Tel est le climat au plan national ;
climat que l’on retrouve, plus tendu peut-être que dans bien d’autres départements,
dans le Var et dans l’arrondissement de Toulon.
Ici
comme ailleurs, le recours ultime à la force (répressive ou
insurrectionnelle), impliquait, d’un côté comme de l’autre, la neutralité,
sinon la bienveillance de l’opinion. Et c’est en grande partie de cette
" bataille de l’opinion " que s’éclairent les réactions
toulonnaises de décembre 1851. L’élection législative du 10 mars 1850 - Le
climat électoral. Aux confusions de 1848, inhérentes à la découverte
du suffrage universel, a succédé en 1849, dans un apprentissage rapide de la
vie politique, le partage de l’opinion en deux grands courants, sous les
appellations ordinaires de " Conservateurs ", " Modérés "
ou " Blancs " (majoritaires), et " Démocrates socialistes "
ou " Rouges ", au détriment de toutes les autres tendances.
Structuration conflictuelle, porteuse d’affrontements parfois violents, qui
entraînent la mise en état de siège de plusieurs départements. Mais malgré
la répression multiforme menée par les gouvernements conservateurs, le courant
démocrate socialiste se structure, son influence s’accroît.
Les élections législatives partielles du 10
mars 1850, qui ont lieu dans 15 départements, sont un bon marqueur de l’évolution
de l’opinion. Celle du Var est préparée dans un climat fiévreux, d’autant
que depuis le début de l’année courent à nouveau des rumeurs de coup d’État.
Ainsi le 16 janvier 1850, le journal de la Démocratie
socialiste varoise, Le Démocrate du Var[10],
traite en éditorial des " bruits de coup d’État "
venant de la capitale : des arrestations massives seraient programmées, au
prétexte d’une insurrection imminente. Le journal dénonce une manipulation
de l’opinion par le " Parti de l’Ordre ", rappelle l’attachement
de la Gauche à la légalité, et conclut :
" Nous sommes convaincus que le jour où
la République serait sérieusement attaquée, le peuple et l’armée se lèveraient
comme un seul homme pour la défendre au cri de : Vive la Constitution !
".
À quoi le journal pro-gouvernemental Le
Toulonnais répond le 26 janvier 1850 :
"
Depuis un an, une à deux fois par mois, on s’insurge à froid contre de prétendues
préparations de coup d’État dont on inquiète sans cesse les différentes
nuances de l’opinion publique. Ces frayeurs périodiques, exploitées contre
le gouvernement au profit de certains hommes et de certaines idées, ont un but
qu’il n’est pas difficile de deviner : l’émeute et l’insurrection
ont besoin de prétextes ".
On peut imaginer quels échos les mots "
émeute " et " insurrection " pouvaient éveiller “dans
cette ville travaillée par les idées nouvelles, tenaillée par la mémoire de
93 et la peur du dérapage révolutionnaire”[11].
Le piquant de l’histoire était cependant de voir conjurer par Le
Toulonnais le souvenir des événements sanglants de
1792-1793 : Le Toulonnais
appartenait à l’imprimeur libraire Aurel, (éditorialiste) dont la famille était
arrivée à Toulon en 1793 avec l’armée républicaine montagnarde... Le 10 mars 1850, il s’agit dans le Var de
remplacer deux députés démocrates socialistes élus en mai 1849, le
Toulonnais Suchet et Ledru-Rollin, un des dirigeants nationaux de la Gauche. Le
négociant Fulcran Suchet, (maire de Toulon au début de la Seconde République,
révoqué après les journées de juin 1848), avait été arrêté et condamné
après la manifestation parisienne du 13 juin 1849, et le dirigeant national
Ledru-Rollin, exilé après la même affaire.
Deux listes, et deux listes seules, "
Blancs " et " Rouges ", s’affrontent dans un climat de grande
tension, mais aussi de relative démobilisation politique (les abstentions en témoigneront).
À
Droite, on agite le spectre du chaos, de la jacquerie, des partageux. Ainsi Le
Toulonnais écrit le 3 janvier 1850 :
"
Il n’y a plus que deux camps aujourd’hui, celui des gens qui veulent pouvoir
posséder en toute sécurité ce qu’ils ont ou ce qu’ils auront un jour, et
celui des misérables qui veulent le leur enlever, celui des honnêtes gens et
celui des gens qui ne le sont pas ". Et encore le 5 janvier, sous le titre "
Le parti rouge " : "
Quant au principe de cette école dite, on ne sait pourquoi, socialiste, il
consiste tout simplement dans l’organisation, non du travail, mais du vol, du
brigandage prêché, proclamé comme un droit d’une portion de la société
contre l’autre. [...] Rêves insensés, efforts criminels qui n’ont pas
d’autre mobile que le bouleversement social ".
À
ce concert d’anathèmes, auquel se joint l’évêque de Fréjus, s’ajoute
la menace d’une mise en état de siège de Toulon à la mi-février 1850, pour
cause de menées anarchistes...
À Gauche, Le
Démocrate du Var écrit le 7 mars : “La
lutte qui s’engage sur le terrain électoral est celle de la liberté contre
le despotisme, de l’indépendance contre l’esclavage, de la dignité humaine
contre l’abrutissement, de l’avenir contre le passé”.
La victoire de ceux qui veulent “relever le drapeau de la monarchie”
conduirait à “la résurrection de tous ses impopulaires
attributs : corvées, dîmes, impôts excessifs et ruineux, droits
seigneuriaux de toutes sortes, maintenus et garantis par le carcan, le knout et
le bâton”. Avec la bénédiction du préfet de combat
" anti-rouge " Haussmann[12],
les " Blancs " qui se dénomment prudemment " Modérés ",
ont pour candidats Henri Siméon et Louis De Clappiers, lesquels font de leur
condition sociale atout de respectabilité et d’efficacité.
Siméon
se présente comme non seulement comme propriétaire à Hyères, ex-député,
ex-préfet, mais encore comme fils d’un ancien préfet de la Restauration, et
petit-fils de " l’illustre Siméon ",
qui, après avoir combattu la Révolution, devint représentant du Var,
conseiller d’État de l’Empire, co-rédacteur du Code Civil, sénateur et
ministre de l’Intérieur.
De Clappiers se borne à rappeler qu’il est
un des plus grands propriétaires de l’arrondissement de Brignoles. De leur côté, les " Rouges " présentent
le notaire Clavier, de Brignoles, et le négociant toulonnais Pierre Suchet, qui
n’a guère d’autre titre que d’être le frère du député emprisonné.
À
la différence des élections de 1849, la Gauche se présente unie :
apparemment tout au moins, car des débats très vifs ont opposé les deux
factions " rouges " lors de la désignation des candidats. Les Démocrates
socialistes varois ne constituent pas un parti, au sens moderne du mot. Leur
structuration est horizontale, à partir de cercles locaux plus ou moins
informels, dont les délégués se retrouvent pour prendre les décisions
importantes. Ainsi, le 24 février, ces délégués, réunis au Luc sous la présidence
du Toulonnais Ledeau, ont donné 178 voix à Suchet, 150 à Clavier, contre 67
aux représentants de la fraction plus avancée, les avocats toulonnais Baume et
Thourel, qui se sont désistés, ainsi que le vieux militant carbonaro et républicain
d’origine toulonnaise, Démosthène Ollivier (61 voix), pour lequel faisait
campagne son fils Emile, (commissaire de la République en 1848 dans les
Bouches-du-Rhône et le Var). L’élection législative du 10 mars 1850 -
Les vecteurs de la politisation. Les candidats " Blancs " ont à
Toulon pour eux l’énorme atout de l’aide du Sous-Préfet et du Maire (nommé
par le préfet), l’appui ouvert de l’évêché, et celui de la presse
conservatrice de Toulon, Le Toulonnais
et La Sentinelle.
Les deux journaux, essentiellement séparés par des rivalités de personne,
sont tenus d’œuvrer dans la même direction par le préfet, qui impose leur
" jumelage " dans une parution alternée. Les cercles bourgeois de
Toulon y sont naturellement abonnés : Cercle de l’Union, donné pour "
très modéré[13],
Cercle de l’Univers, Cercle national : tous trois ont "
esprit d’ordre et bonnes lectures "
(c’est-à-dire non seulement les deux journaux conservateurs de Toulon, mais
encore la légitimiste Gazette du Midi,
de Marseille). Abonnée également la Chambrée du Commerce, moins huppée
(l’appellation à connotation populaire de " chambrée " en
atteste).
À Gauche, l’outil idéologique essentiel
est le journal Le Démocrate du Var,
dirigé depuis Toulon par un énergique médecin, Théophile Pons. C’est
autour de ce quotidien à parution vespérale (sauf le dimanche) que se
cristallise le courant d’opinion " démocrate socialiste ". Le
journal est départemental, mais son local en plein Toulon (rue de l’Arsenal n°23,
à côté de son imprimeur Vve Baume n°17) sert de siège au " comité démocratique
", animé notamment par le cafetier Achard, le tailleur de pierres Féraud,
le confiseur chocolatier Fouque, le tailleur Leguay, le décatisseur teinturier
Raynaud, l’ébéniste et marchand de meubles Sauvan.
Grâce
aux relais qui le font " entendre ", au double sens du mot, dans les
lieux de convivialité, l’influence du journal dépasse de loin son lectorat
direct de bourgeois et petits bourgeois, voire de jeunes ouvriers plus ou moins
éduqués.
En ce qui concerne l’influence du Démocrate
du Var dans les milieux populaires peu ou pas alphabétisés,
on connaît le rôle des " chambrées[14]
dans le Var rural, chambrées auxquelles le préfet Haussmann ne manquait pas de
faire parvenir la " bonne presse ". La pratique de la lecture à haute
voix par ceux qui savent lire le français, souvent accompagnée de traductions
et commentaires en provençal (qui demeure la langue commune), y est grandement
attestée. Mais la situation est quelque peu différente dans la région
toulonnaise. Le rapport de Gendarmerie, qui propose un recensement de ces "
chambrées " peu avant l’élection[15],
permet de mesurer une double distorsion.
D’une part la distorsion entre la grande
ville, où le phénomène " chambrées " n’est pas un fait
sociologique majeur, et les communes périphériques, rurales ou semi rurales, où
il demeure important.
D’autre part, en ce qui concerne les
communes à chambrées, la distorsion entre les communes les plus proches de
Toulon, où la population ouvrière est notable, et les communes presque entièrement
rurales. Chambrées souvent politiques dans le premier cas, chambrées sagement
apolitiques, c’est-à-dire tenantes de " l’Ordre ", dans le
second.
Pour
Toulon, le rapport recense dix chambrées populaires, toutes données comme démocrates
socialistes, mais " sans influence sur la localité ".
Quatre sont exclusivement ouvrières, dont trois formées d’ouvriers de
l’Arsenal sans précision de métiers : " Le Démocrate du Var et La Voix du
Peuple [journal marseillais de la démocratie
socialiste] y sont colportés par des sociétaires
presque tous démocrates”. Au Champ de Mars, la chambrée des ouvriers
mécaniciens fait bande à part, marquant ainsi la spécificité de ces nouveaux
venus à l’Arsenal.
Dix chambrées pour une ville de plus de 45
000 habitants, c’est bien peu. En fait, à Toulon, c’est par la discussion
à l’atelier, dans les cafés, dans les guinguettes extra-muros, dans les échoppes
de tailleurs et de cordonniers, que se vit la politique et que se diffusent les
thèses " rouges ".
Par contre, dans les localités voisines, où
par ailleurs le café joue aussi un grand rôle dans la sociabilité populaire,
et donc dans la politique, les chambrées tiennent encore une place non négligeable.
Proportionnellement à la population, ces chambrées sont là bien plus
nombreuses qu’à Toulon, mais aussi, sauf exceptions, bien peu pénétrées
par l’idéologie " rouge ".
Ainsi, celles de La Garde sont toutes données
" avec esprit d’ordre ".
De même à La Valette, où " l’esprit d’ordre "
n’est quelque peu mis en cause que dans une chambrée "
où se mêlent socialistes et modérés ".
Les
" chambrées " de La Seyne sont plus partagées. Du côté
conservateur, une " chambrée " de notables, acquise à l’Ordre,
ainsi qu’une "
modérée ", auxquelles on peut ajouter, une chambrée de
bienfaisance, une de patrons-pêcheurs, une " sans opinion " à
Saint-Mandrier (alors écart de La Seyne). Mais on voit poindre la politisation
des structures traditionnelles de voisinage et de convivialité, avec une chambrée
de " nuance mélangée ",
quatre " d’ouvriers de toutes nuances ".
À Gauche, le rapport pointe une chambrée "
très rouge ", héritière du Cercle de Lecture
qu’avaient créé dès avant 1848 les premiers militants démocrates autour de
l’horloger Carvin, des maîtres boulangers Laurent et Rousset, du potier
Giraud, du charpentier Peter, cercle interdit en 1849. La nouveauté est
l’apparition de trois chambrées de " jeunes gens ", données pour "
très rouges ", signe d’une politisation rapide à Gauche
d’une grande partie de la jeunesse ouvrière et artisane, alors que leurs aînés
demeurent souvent plus modérés. Mais à La Seyne aussi le rôle des cafés est
très important. Les Autorités surveillent particulièrement le cabaret tenu
par les frères Coste, scieurs de long, et celui du riveur Bonacorsi, renvoyé
de l’Arsenal à cause de ses opinions.
À
l’Ouest de La Seyne, on peut suivre dans des localités traditionnellement
conservatrices une certaine pénétration des idées démocrates socialistes.
Ainsi à Six-Fours, les cinq chambrées sont composées "
d’ouvriers et cultivateurs modérés ",
mais "
Le Démocrate y est colporté par des ouvriers de Toulon ".
À Saint-Nazaire (Sanary), à côté de trois chambrées de bourgeois "
modérés ", et une "
d’ouvriers et cultivateurs paisibles ",
Le
Démocrate du Var est colporté dans quatre autres chambrées
populaires.
À
Ollioules, toutes les chambrées sont données "
avec esprit d’ordre ". Ici en effet commence cet Ouest toulonnais
dont la sociologie semble avoir été un frein majeur pour la propagation des idées
républicaines avancées. Ainsi, Le Démocrate du Var
écrit le 16 février 1850, à propos de la souscription électorale apportée
par les démocrates ollioulais : " Nous n’attendions pas moins du dévouement
de nos amis de cette commune qui, malgré la pression continue qu’y exerce
l’aristocratie qui possède la presque totalité des propriétés rurales, se
démocratise tous les jours davantage. Ollioules est une de ces communes où
tous les travailleurs sont des esclaves des riches oisifs qui, là mieux que
partout ailleurs, peuvent leur dire impunément : Si tu ne votes pas pour
mon candidat, tu ne travailleras pas, c’est-à-dire tu mourras de faim ".
Si
à Ollioules, le prolétariat rural des “journaliers” est dans la dépendance
économique et politique des donneurs de travail, dans les communes plus à
l’Ouest, où la petite paysannerie propriétaire est majoritaire,
l’apolitisme conservateur semble surtout procéder du modérantisme des élus
municipaux et d’une influence idéologique des grands notables, comme Portalis
et le député Villeneuve de Bargemon, ancien officier de marine, conseiller général
du Beausset présenté comme " légitimiste modéré ".
À
Bandol, selon Le Démocrate du Var,
la population a longtemps été " inféodée à l’aristocratie de
clocher ".
À
La Cadière, le rapport pointe quatre chambrées apolitiques. D’autres seront
créées en 1850. Mais le Maire confirme : "
Ces réunions ne sont fréquentées que par des ouvriers et des cultivateurs
n’ayant d’autre but que celui de se ménager quelques moments de distraction
après les travaux de la journée et pendant les jours de fête[16].
Il en va de même pour les deux chambrées du Castellet et les cinq de Saint
Cyr.
Cette
convivialité traditionnelle n’émeut donc pas les autorités. Par contre,
c’est par le café que peut survenir la politisation redoutée. Ainsi à La
Cadière où l’on ne dénombre pas moins de onze cafés et cabarets tous de "
moralité bonne ", mais où le cabaret Didier, situé en haut
du village, est surveillé pour ses fréquentations républicaines. Ainsi à
Saint-Cyr l’auberge de Moutte est surveillée : on y lit Le
Démocrate du Var, et plus tard Le
Peuple de Marseille (AD 9 U 15-1).
Tout
à fait intéressant est le cas du Beausset, amplement pourvu de quatorze chambrées.
" Toutes ces chambrées sont composées
de cultivateurs qui ne se réunissent que le samedi soir et les dimanches. Animés
de bons sentiments, ils ne s’occupent pas de politique ".
C’est pourtant dans cette localité, du 20 au 22 juin 1841, qu’une émeute
avait violemment opposé une grande partie de la population à la gendarmerie
puis à la troupe, à propos de la taxation d’une chambrée[17].
La relative bienveillance du maire à l’égard des émeutiers avait alors témoigné
d’un unanimisme local anti-fiscal qui n’impliquait pas un engagement
politique " à Gauche ".
Aux versants Sud de la Sainte Baume et du Gros
Cerveau, le monde rural de l’Ouest toulonnais, on le voit, reste à conquérir
pour la Démocratie socialiste. Le rôle du Démocrate
du Var dans la politisation de l’opinion populaire
est si évident que les autorités préparent clairement sa mort : depuis
sa création en avril 1849, et jusqu’à la veille des élections de mars 1850,
le journal a été victime d’une avalanche de procès. Ses diffuseurs sont
pourchassés. Ainsi le Toulonnais Arrambide, ouvrier licencié de l’Arsenal à
cause de ses opinions, et devenu diffuseur du quotidien dans le Var, est arrêté
mi-février 1850, en pleine campagne électorale. Les résultats électoraux Le résultat équilibré de l’élection du
10 mars 1851 permet à chaque camp de se dire satisfait. En fait, les "
Blancs " le sont plus que les " Rouges ". Au plan varois, avec un
léger avantage en voix à la Droite, les deux camps font quasiment jeu égal et
ont chacun un élu : Simeon 32 500 voix, Clavier, 32 350. (De Clappiers 32
082, Suchet, 31 629).
(Nous indiquons ci-dessous en abrégé les
noms des candidats : Si (Siméon), Dc (De Clappiers) pour les " Blancs
", Cl (Clavier), Su (Suchet) pour les " Rouges ").
Dans
le Var central et septentrional, si la Droite conserve des positions
importantes, bien que minoritaires, l’affirmation du vote “rouge” dans
nombre de localités rurales est évidente, avec parfois des scores frisant
l’unanimité. Il n’en va pas exactement de même dans la région
toulonnaise.
Les
Démocrates socialistes de Toulon étaient relativement optimistes. Ils
pensaient confirmer leurs bons résultats des élections législatives et
municipales partielles de 1849. Le Démocrate du Var
écrit le 1er décembre 1849 : " Aux élections du 13 mai [1849], les
candidats de la démocratie obtinrent environ 6000 voix, alors que les réactionnaires
n’en obtenaient que 3000. Aux élections municipales qui viennent de se
terminer, nos candidats ont obtenu un plus beau succès encore, et au lieu de
deux voix sur trois, qu’ils avaient réunies aux dernières élections, ils en
ont à peu près quatre sur cinq ".
Les résultats ne correspondirent peut-être
pas pleinement à leurs espérances.
Début mars, quelques jours donc avant les élections,
une manœuvre préfectorale avait profondément modifié les conditions du vote.
Les ouvriers de l’Arsenal avaient appris que, comme les militaires, ils
voteraient dans des bureaux particuliers, en l’occurrence dans leurs ateliers
respectifs.
C’est dire que le vote s’est déroulé
sous le regard, et donc sous la pression des chefs d’atelier (l’isoloir
n’existe pas à l’époque), un vote auquel d’ailleurs nombre d’ouvriers
n’ont pu participer, les indications d’identité sur les cartes d’électeurs
ne correspondant pas exactement à celles inscrites sur les listes de contrôle
de l’Arsenal. Handicap évident donc pour le vote " rouge ".
D’autant qu’en 1849 les autorités maritimes avaient grandement " purgé
" l’Arsenal des militants démocrates les plus actifs, qui ne sont plus là
pour sensibiliser leurs ateliers.
Malgré cela, l’Arsenal a voté très
majoritairement “rouge” : Cl 2096, Su 2090 contre Si 876, DC 876.
Cependant,
abstentions volontaires ou forcées, ce sont plus de 2000 ouvriers qui n’ont
pas voté sur un effectif de plus de 5000 personnes.
Ce
vote par ateliers a évidemment diminué le poids des suffrages “rouges”
dans les localités où résident la plupart des ouvriers de l’Arsenal :
Toulon, mais aussi La Seyne, La Garde, La Valette, voire Ollioules et Six-Fours. À Toulon ville, les deux camps sont en équilibre,
avec un très léger avantage à la droite : Si 2726, DC 2639 contre Cl
2638, Su 2638.
On ne sera pas étonné que la ville à
proprement parler ait voté légèrement plus à droite qu’à gauche, et que
les faubourgs (dont le Mourillon, alors quartier très populaire) aient voté
plutôt à gauche (hormis Le Pont du Las encore très rural).
Toulon
ville Est 1ère section : Si 455, DC 434 contre Su 387, Cl 407
Toulon
ville Est 2ème section : Si 458, DC 447 contre Su 439, Cl 445
3e
section Mourillon : Si 150, DC 151 contre Su 371, Cl 388
4e
section St Jean du Var : Si 151, DC 150 contre Su 219, Cl 217.
Toulon
ville Ouest 1ère section : Si 603, DC 582 contre Su 441, Cl 462
Toulon
ville Ouest 2ème section : Si 594, DC 561, contre Su 426, Cl 447.
3e
s. Pont du Las, Si 315, DC 314 contre Su 298, Cl 299 Le 7 mars, Le
Démocrate du Var appelait l’Armée à se souvenir de 1792,
et à s’unir sous le drapeau de la démocratie. Les tyrans “comptent
sur leurs esclaves armés, sur leurs Cosaques ; la France compte sur ses
enfants”. Qu’en est-il du vote des militaires "
toulonnais " ? La Loi électorale du 5 mars 1849 stipulait que "
les militaires et marins présents sous les drapeaux seront inscrits sur la
liste électorale de la commune où ils ont satisfait à l’appel. Ils
continueront d’être répartis dans chaque localité en sections électorales
par département ". Il ne s’agit donc pas ici du vote des
milliers de militaires " non toulonnais " en service à Toulon. Les
votes de ces militaires " toulonnais " sont comptabilisés avec l’électorat
de la ville, et les “Rouges” y dominent : non seulement chez les
surveillants de la Chiourme, " ces vieux soldats, dont la plupart ont
connu les temps glorieux de la République et de l’Empire "
(Le Démocrate, 12-5-3-50) (Cl 99, Su 101 contre Si 9 DC 9),
mais encore dans le personnel des garnisons (196 à gauche contre 124) et le
personnel embarqué : équipages de ligne (307 à gauche contre 227),
vaisseau L’Océan (Cl 285, Su 279, contre Si 98, DC 87). Au lendemain du scrutin, Le
Démocrate du Var (15 mars 1850) tire la leçon suivante :
“Les élections de la Commune de Toulon, celle de La Seyne,
celles de La Valette et de La Garde ont été faites sans que les ouvriers du
port qui habitent ces localités y aient pris part. Mais il y a cela de
remarquable, pour le vote de Toulon, que les suffrages se sont répartis également
entre les deux camps, sans le secours de la classe ouvrière. Chaque camp a
obtenu en moyenne 2600 voix. Si on retranche de ce chiffre les mille
fonctionnaires civils, maritimes, ou militaires, on appréciera facilement le
progrès qui s’est opéré dans Toulon. Nous comptons peu d’ouvriers en
ville, indépendamment de ceux du port : c’est donc la bourgeoisie et la
boutique qui ont exprimé leur vote dans l’élection de Toulon, et une majorité
significative eût été indiscutablement acquise à l’opinion démocrate dans
nos murs, sans l’appoint des fonctionnaires. Puisqu’on faisait voter les
ouvriers dans l’Arsenal, en les assimilant aux militaires, on aurait dû aussi
faire voter de même les employés et les officiers de tous grades. C’est
alors qu’on aurait pu se convaincre de la vérité de notre assertion”. _ Tel que le donne à lire Le
Toulonnais du 14 mars 1850, le point de vue de la Droite toulonnaise est évidemment
différent :
“Le
parti de l’Ordre a fait d’énormes progrès dans l’arrondissement de
Toulon. L’année dernière, la liste rouge avait près de 5000 voix de majorité
sur celle des modérés dans notre seul arrondissement. Aujourd’hui les deux
listes se balancent avec un faible avantage pour la nôtre. Les ouvriers de
l’Arsenal qui l’année dernière avaient à peu près tous voté pour les
candidats socialistes, ont donné cette fois 876 voix pour chacun des nôtres.
C’est assez pour détruire le prestige ; c’en est assez pour déjouer
l’intimidation. C’est une forte brèche dans la phalange, si serrée naguère,
que commandait Le Démocrate”.
Quant au vote des fonctionnaires évoqué par Le Démocrate, “chacun
sait au contraire qu’il n’est pas une administration qui ne soit infectée
de socialisme”.
On comprend que, par contre, le journal de la
Droite toulonnaise soit inquiet des résultats dans l’électorat militaire. “C’est
la marine et surtout les chiourmes qui ont appuyé le plus efficacement l’armée
socialiste. Noble appui en effet pour un parti que celui des garde-forçats !”. Mais, au-delà de cette méprisante ironie,
c’est le spectre d’un engagement “rouge” de la Marine qui est agité,
non sans raison : “Il y a à Toulon une école phalanstérienne
où les jeunes officiers de la marine suivent un cours presque public de
socialisme. On a vu des officiers élevés en grade faire ouvertement de la
propagande pour les rouges et distribuer des billets à bord de leurs bâtiments”.
L’école en question est évidemment le cercle évoqué par le rapport de la
Gendarmerie de 1849, de notoriété publique fréquenté par des gradés plus ou
moins acquis au Saint-Simonisme : cercle hybride, on y lit aussi bien La
Gazette du Midi que Le Démocrate du Var.
Le lieutenant de vaisseau (démissionnaire) Camille Ledeau (déjà rencontré au
congrès du Luc) était un des leaders de la Démocratie socialiste de Toulon,
leader atypique, électron libre dont le prestige moral auprès de la plèbe
toulonnaise est reconnu par nombre de rapports. Et Le
Toulonnais n’exagère pas en pointant le rôle de
certains gradés dans la politisation des équipages. Ces quelques
propagandistes seront d’ailleurs rejoints à partir d’avril 1850 par un
jeune chirurgien de marine, Campdoras, qui jouera un rôle important dans
l’insurrection varoise de décembre. Nous avons pu récemment apporter des éléments
nouveaux sur son militantisme " rouge " en direction des équipages à
Toulon et à Saint-Tropez, où il se trouvera en décembre 1851[18]. Comment a-t-on voté autour de Toulon ?
À
l’Est, La Garde a voté majoritairement “rouge” (Cl 201, Su 198 contre Si
106, DC 99). Mais majorité écrasante " blanche " au Pradet (2ème
section de la Garde) : 145-145 contre 43-43. À La Valette les “Rouges”
l’emportent de peu : Cl 191, Su 192 contre Si 179, DC 179[19].
(La municipalité de La Valette est sagement républicaine[20],
mais le menuisier Donnadey, adjoint, est un " Rouge " notoire :
on le suspecte de réunir la société secrète dans son bastidon, cependant que
Dol, officier en retraite, est supposé être "
l’instigateur des mauvaises passions de cette localité ").
De
l’autre côté de la rade, les “Rouges” l’emportent à La Seyne, où les
suffrages de l’Ordre sont néanmoins importants : (Cl 495, Su 494 contre
Si 410, DC 409).
Compte
tenu du vote à part de l’Arsenal, la Gauche effectivement se maintient ou
progresse à La Seyne, la Garde, et la Valette. Par contre, l’Ouest demeure conservateur. Dès
Ollioules, et jusqu’aux limites Ouest du département, la suprématie du
" Parti de l’Ordre " est évidente, voire écrasante (sauf à Bandol
où les “Rouges”, désormais bien implantés, font très bonne figure :
Si 207, DC 207 contre Cl 172, Su 170. Y sont " surveillés " particulièrement
le café Martin et l’atelier du charron Imbert, abonnés au Démocrate,
puis au Peuple
de Marseille).
- Six Fours : Si 280, DC 281 contre Cl
96, Su 95
- Ollioules : Si 461, DC 461 contre Cl
202, Su 202.
- Saint-Nazaire : Si 498, DC 498 contre
Cl 14, Su 14
- Le Beausset, Si 248, DC 247 contre Cl 109,
Su 108.
-
La Cadière : Si 347, DC 307 contre Cl 79, Su 77.
-
Le Castellet : Si 247, DC 246 contre Cl 108, Su 109.
-
Saint-Cyr, Si 274, DC 269 contre Cl 57, Su 52.
Ces
résultats confirment l’ancrage à Droite du monde rural de l’Ouest
toulonnais. Pour autant, au lendemain de l’élection, Le
Démocrate du Var se félicite de progrès au Beausset, "
naguère encore la terre classique de l’obscurantisme ",
à Bandol, à Ollioules, et estime que ces progrès proviennent essentiellement
de la jeunesse. Effectivement, les jeunes seront nombreux en été et à
l’automne dans les assemblées démocrates de l’Ouest varois, et notamment
lors des visites du député Arnaud, à Ollioules par exemple. 1850 : Les stratégies post-électorales. En ce printemps 1850, les Démocrates
socialistes ont donc pu se compter. À Toulon ville, la politique active des
" Rouges " en faveur de " la Boutique ", lourdement frappée
par la crise et la fiscalité, a été payante. L’Arsenal demeure un bastion.
L’influence " rouge " est plus qu’honorable à La Seyne, La Garde,
La Valette. Malgré quelques progrès à Gauche, l’Ouest demeure conservateur.
La
Gauche va naturellement s’employer à conserver ce vote " inter-classiste
" (« boutique » et ouvriers). Mais peut-elle l’élargir ?
Le partage de la population toulonnaise en deux camps aussi affirmés, la haine
du " Rouge " affichée par les " Modérés " de toutes
nuances, laissent mal augurer d’un gain de la Gauche dans cet électorat.
C’est dans le camp des abstentionnistes et dans la jeunesse que les "
Rouges " mettent leurs espoirs pour assurer la victoire aux élections législatives
de 1852.
Ces
espoirs seront aussitôt brisés. L’importance du vote " rouge " aux
Législatives de mars 1850 décide le " Parti de l’Ordre " à
accentuer son contrôle de la presse et des municipalités. La pièce maîtresse
de cette vague répressive est la loi du 31 mai 1850, qui réduit considérablement
le suffrage universel (masculin). Dorénavant, pour être électeur, il fallait
avoir résidé depuis plus de trois ans dans le canton, et prouver sa
domiciliation par l’inscription au rôle des contributions directes. Ce qui
excluait du vote la masse des pauvres, qui ne payent pas l’impôt, les
domestiques, employés, enfants, logés chez leurs maîtres ou en famille, et un
grand nombre d’ouvriers " nomades ".
La Sentinelle
de Toulon commente sans états d’âme (19 juillet 1850) : "
La loi du 31 mai, dont la moralité est incontestable, n’apporte aucune
restriction au suffrage universel. Elle l’a réglé de manière à en éloigner
les repris de justice, les faillis, les mendiants, les gens sans aveu et les
nomades. Tout le monde, à part les incapables et les indigents, est électeur
".
En fait, on passe à Toulon de plus de 13.000
inscrits à 3357, puis, après d’âpres contestation, à 4763 inscrits. Cette
amputation énorme tient grandement au fait qu’il n’existait pas à Toulon
de registre de la cote personnelle, et donc que de très nombreux Toulonnais,
essentiellement des ouvriers, résidaient en ville depuis plus de trois ans en
payant la cote personnelle, mais non la mobilière. Ils n’étaient donc pas
inscrits sur le registre des impôts. La municipalité en profite pour les écarter,
et devant les protestations de l’opposition, l’adjoint Aube, président du
tribunal de commerce, déclare lors du conseil municipal du 24 juillet : " Nous violons la loi parce que nous sommes les plus forts
".
Les Démocrates-socialistes vont donc mener
campagne, mais sans grand succès étant donnée l’opposition municipale, en
demandant aux ouvriers qui habitent Toulon et paient la cote personnelle de requérir
leur inscription par l’intermédiaire des receveurs municipaux.
À
l’humiliation de la privation du droit de vote s’ajoute donc dans le camp
" rouge " la fin de l’espérance d’une victoire électorale en
1852. Cependant que les Autorités, relativement rassurées désormais au plan
électoral, veulent écarter définitivement " le péril rouge ".
L’offensive se fait dans trois directions. Contrôler l’opinion, en tuant Le
Démocrate du Var, en fichant, surveillant, arrêtant les
militants, en surveillant voire en fermant les lieux de sociabilité. Contrôler
l’Arsenal par une répression accrue. Contrôler l’armée en envoyant en Algérie
les éléments " douteux ".
Les " Rouges " vont tenter de sauver
Le Démocrate du Var,
vecteur indispensable de leur propagande. Avec la nouvelle loi sur la presse, le
journal doit payer un très lourd cautionnement de 3600 fr, plus un timbre de
deux centimes par jour et par numéro pour les exemplaires diffusés par ses
" facteurs " (qui assurent l’essentiel de la vente). Malgré
l’apport considérable du bénévolat, le journal croule sous les frais de
fabrication, les procès et les amendes. Il lance alors en juillet 1850 une
souscription par actions qui le sauve provisoirement et renforce ses liens avec
les lecteurs En réaction, le pouvoir tente de donner le coup de grâce :
le 3 octobre 1850, le rédacteur en chef Pons est condamné à un mois de prison
pour délit de contravention à la loi sur la presse, et à une forte amende.
Mais La
Sentinelle se réjouit trop vite en annonçant la mort
du journal " rouge ".
Dans ces conditions, des stratégies
divergentes apparaissent dans le camp " rouge ". Les plus radicaux
vont envisager d’autres formes d’action que la seule action légale.
Les
rapports de police pointent alors les tensions qui partagent, voire opposent les
hommes en vue de la Démocratie socialiste toulonnaise : d’un côté les
partisans de la seule action légale, de l’autre les tenants d’une
structuration clandestine doublant l’action légale. À la tête de la première
tendance, on trouve Pons et Ledeau, grandes plumes du Démocrate
du Var. Quelques extraits des éditoriaux du journal
reflètent en filigrane ces débats : "
... le peuple a trop d’intelligence pour ne pas comprendre qu’il doit rester
d’autant plus impassible que ses ennemis le pressent davantage d’arborer le
drapeau de l’insurrection. Un tacticien habile ne se laisse jamais acculer de
manière à être obligé d’accepter le combat dans des conditions préparées
par son ennemi, il sait éluder et gagner du temps jusqu’à ce que les chances
de la bataille lui soient favorables. Le peuple, instruit à ses dépens par les
manœuvres de ses ennemis, est devenu tacticien à son tour, il ne fera pas
l’imprudence de se mettre dans son tort ; il se bornera à attendre les
événements sur le terrain de la République qu’il sera toujours prêt à défendre
cependant, au prix de tout son sang, contre toute éventualité "
(10 juillet 1850). Titre de l’éditorial du 12 juillet 1850 : "
Les ennemis de la République veulent des émeutes, ils n’en auront pas ".
15 juillet 1850 : " Notre département veut l’ordre et
la paix, parce qu’il en a besoin pour son commerce, son industrie, son
agriculture. Mais il veut l’ordre et la paix basés sur la liberté sans
laquelle, il le sait bien, ils ne sont pas possibles. Il ne veut plus de révolutions.
C’est pourquoi il veut la République, le gouvernement de la justice et de
l’égalité, le gouvernement qui a ses racines dans la nature et dans
l’Evangile, dans la philosophie et dans la religion ".
Mais aussi, le 7 août 1850, à propos de bruits de coup d’État, est rappelé
le devoir d’insurrection : " Le drapeau de la République est sous
la sauvegarde du peuple [...] Allez, souteneurs ambitieux d’un passé à
jamais condamné, exploiteurs de tous les régimes [...] si jamais, par
impossible, il vous était donné de réussir, par un coup de main, dans l’exécution
de vos infâmes projets, en proclamant dans Paris un autre gouvernement que
celui que la France a choisi, les populations des départements, appuyées sur
l’armée fidèle à son drapeau, bondiraient à la nouvelle de votre trahison
et quelques jours leur suffiraient pour faire justice de votre criminelle
usurpation. Le département du Var ne serait pas des derniers, nous en sommes
profondément convaincus, à prendre les armes pour le salut de la République
".
Devoir
d’insurrection qui n’a rien à voir avec la conspiration : le 13 août
1850, le journal titre en éditorial : " Les Démocrates ne conspirent pas
". Et pendant tout le mois, à l’occasion du
voyage présidentiel en province, le journal dénonce les hommes de mains de la
" Société du 10 décembre ", foyer d’agitation et de conspiration
bonapartiste. Piqûre de rappel le 16 août sur le devoir d’insurrection :
"
A la première nouvelle qui nous apprendrait que la République est attaquée,
que chacun soit debout et ferme pour la protéger. Celui qui, dans ce jour de
danger, ne se lèverait pas spontanément, serait un traître à la Patrie, un
traître à la Démocratie. Soldats de la Démocratie, n’oublions pas ce mot
d’ordre : Vive la République ! Guerre aux conspirateurs !
"
Mais
cette position fermement attentiste est loin de satisfaire tous les militants,
dont certains, peu confiants dans la spontanéité prêchée par le journal,
commencent à s’organiser en " sociétés secrètes " afin de préparer
l’action. Mais en comptant sur quelles forces ? Certes, l’élection de
mars a permis de se compter, une bonne partie de l’électorat est acquise à
la Démocratie socialiste. Se compter est une chose. Mais, dans la perspective
d’une riposte au coup d’État si souvent annoncé, ces électeurs sont-ils
vraiment des insurgés en puissance ? Le " complot " de l’automne 1850 Les plus anodines manifestations apparaissent
comme séditieuses : ainsi en juillet 1850, le très modéré maire républicain
de La Seyne est menacé de révocation pour avoir laissé aux fêtes locales des
jeunes gens défiler avec des lampions rouges lors de la retraite aux flambeaux !
Mais pour l’essentiel, l’obsession du
commissaire de police et du procureur est la découverte de preuves de la
constitution de " sociétés secrètes ".
Il
est bien difficile de démêler la part de la réalité, de l’invention, du
fantasme, de la provocation, dans les dénonciations par les Autorités de ce
militantisme souterrain qui, par définition, ne saurait laisser de traces écrites.
Les perquisitions font moissons de brochures, journaux, voire listes de
souscripteurs ou d’abonnés, ou anodines correspondances privées. Mais rien
qui atteste d’une organisation clandestine. On demeure donc dans le registre
de la suspicion.
Qui n’a pas dépouillé la masse de "
rapports politiques spéciaux " adressés quotidiennement par le commissaire
de police au procureur (AD 9 U 15-1) aurait peine à imaginer la surveillance
incessante dont sont l’objet les militants repérés. Sont surveillés les cafés
fréquentés par les " Rouges ", et tout particulièrement le café
des Mille Colonnes sur le port, le café des Arcades, le café Roux à Saint
Roch, et au Mourillon les cafés du Commerce, " rendez-vous des démagogues de ce
faubourg ", du Petit Toulonnais, etc, ainsi que le débit
de vin de Flayol. On note au jour le jour qui s’y rend, et ce qu’on peut
saisir des conversations. Un agent déguisé en routier est même à poste à
l’auberge Lesage, sur la route de La Valette.
Aux
portes de la ville, les guinguettes populaires sont d’autant plus surveillées
qu’elles sont fréquentées par les militaires, notamment la Guinguette
Audibert dite la Caprière et la Guinguette Calvet au Champ de Mars.
Sont
également épiés non seulement les locaux de cordonniers, menuisiers,
tailleurs, dans lesquels on peut se réunir, mais encore les " cabanons
" et autres " bastidons " extra-muros appartenant à des démocrates.
Certains sont même fermés d’office, comme le cabanon Laty, d’août à
novembre 1850. Mais la police préfère les tolérer, afin de mieux repérer qui
s’y rend : ainsi du cabanon Bertrand, du bastidon du tailleur Anglade, du
cabanon du cimetière, qui accueille d’importantes réunions.
Une
surveillance toute particulière s’exerce également sur la baraque de l’écrivain
public Fouillé (ex-adjudant des chiourmes, renvoyé à cause de ses opinions), "
rendez-vous des socialistes ".
On surveille aussi bien sûr les émissaires
des communes voisines, par exemple, les visites du Seynois Carvin à Toulon, et
les contacts établis par le courtier Barallier entre Seynois et Toulonnais, via
Le Pont du Las, les contacts du tailleur six-fournais Bernard, "
anarchiste dangereux ", etc.
Pour éviter les oreilles indiscrètes, les
" Rouges " les plus affichés s’en tiennent de plus en plus à
" la promenade " qui leur permet d’échanger dans une relative
tranquillité. La monotonie quotidienne des rapports énumère la composition et
l’itinéraire de ces groupes, avec parfois des notations d’un comique
involontaire. Ainsi, le 26 novembre 1850, “Comme d’habitude, les démagogues ont
parcouru la ville tout le soir, se promenant notamment sur le Cours et sur le
Port, jusqu’à 11 heures”. Mais l’espion est confus d’avoir été
reconnu et interpellé ironiquement par le rouge Langlade. Cette surveillance
incessante ne permet guère de savoir quels contacts les " Rouges "
peuvent avoir en dehors de leur cercle habituel. Par exemple, le 1er décembre
1850, Ricard, “porteur d’une cravate rouge, a parcouru
la ville avec affectation”, mais n’a rencontré que des démocrates
socialistes dont “leur ami et chef Daumas”.
À
partir de ces rapports, qui notent la fréquence ou le ralentissement des
contacts entre " Rouges ", le sous-préfet suppute la proximité ou
l’éloignement d’une tentative insurrectionnelle.
Le
grand intérêt de cet énorme fichage est de nous donner un aperçu de la nébuleuse
" rouge " toulonnaise. Aperçu plus ou moins fidèle. Ainsi, du
prudent " poète-maçon " Charles Poncy, fervent républicain lors des
débuts unanimistes de la République, certains rapports pointent des sympathies
rouges, alors que d’autres, sans doute mieux renseignés, le présentent comme
« homme
d’ordre et bien fâmé »[21],
en marquant bien la différence avec son frère Alexandre, dénoncé comme "
homme très dangereux, signalé comme agent actif de la propagande socialiste
" [22].
Cette
nébuleuse " rouge " va de notables sympathisants, (comme l’avoué
Mouttet[23]),
ou clairement engagés (le notaire Thouron, l’avocat Bessat, spécialiste de
la défense des inculpés démocrates, ou encore les utiles candidats aux
municipales et au tribunal de commerce) aux dizaines de convaincus œuvrant
essentiellement en milieu populaire. À l’intérieur de cette mouvance, la
surveillance policière incessante pointe le noyau dur des activistes, médecins
comme Pons et Marquand, pharmaciens comme Fortoul, artisans aisés comme le
chocolatier confiseur Fouque, mais dont le plus grand nombre relève du monde de
" la boutique ", du modeste artisanat des tailleurs et cordonniers,
foyer traditionnel de républicanisme, et des révoqués de l’Arsenal. Ici, on
le voit, la " Montagne rouge " a recruté beaucoup moins d’adeptes
avérés, encore moins de dirigeants, dans cette moyenne bourgeoisie qui fournit
tant de cadres au mouvement du Var intérieur. Ici, peu de notaires, de médecins,
de pharmaciens, de vétérinaires, d’avocats, de rentiers, à la tête de
troupes populaires. Et à La Seyne pas du tout.
Une nébuleuse de militants qui n’a donc
rien d’homogène, marquée par une distance sociologique évidente dans
l’habitat, les revenus, la façon de vivre, mais une distance que peut suturer
naturellement la communauté idéologique, voire l’appétit de culture évident
chez des hommes comme le typographe Desoye, ou le maçon Alexandre Poncy, à
l’occasion modeste poète français et provençal, lié au bibliothécaire Piétra
et à d’autres employés ou prolétaires éduqués, comme le poète provençal
Casimir Dauphin[24].
Par
contre, la distance sociologique peut devenir majeure si l’on quitte le cercle
des militants pour entrer dans celui des sympathisants. Si les cafetiers et
autres artisans " rouges ", voire des pharmaciens comme Fortoul, des médecins
comme Pons ou Marquand fréquentent et connaissent professionnellement la plèbe
toulonnaise, on a du mal à imaginer les notables démocrates mêlés par
exemple au groupe de vingt à vingt-cinq ouvriers boulangers[25]
parcourant le quartier " chaud " du Chapeau rouge en chantant des
chansons séditieuses, les 13 et 14 juillet 1850, pour ne pas parler de ce
groupe de prolétaires et d’artisans qui se seraient baptisés, selon des dénonciateurs,
" Francs tueurs extra rouges " (AD
9 U 15-1) Cette mouvance populaire ne recoupe pas
exactement la mouvance " rouge " de l’Arsenal, qui semble plus
focalisée sur l’entreprise. Certes, événement stupéfiant pour nombre de
Toulonnais, trois ouvriers révoqués ont été élus conseillers municipaux en
1849 : deux représentants de l’Arsenal " traditionnel ", les
charpentiers Fabre et Jouvenal, un représentant de la modernité technique, le
serrurier Arrambide. Certes, les ouvriers " rouges " de l’Arsenal,
dont certains tiennent aussi échoppe, cabaret ou boutique, participent à la
vie politique de la cité : en témoigne leur présence aux réunions
tenues chez des artisans de quartiers. Et la jeunesse ouvrière propage les thèses
rouges en des lieux parfois inattendus (ainsi de ces deux ouvriers de la petite
tôlerie et de la grande forge clamant leurs opinions dans une maison close rue
du chapeau rouge, le 9 juillet 1850). Mais l’essentiel du militantisme "
rouge " semble s’ancrer dans l’atelier, à l’articulation de la
propagande politique et de ce que l’on appellerait aujourd’hui action
syndicale[26].
Les
Autorités maritimes, qui dénoncent souvent l’emprise des " socialistes
" et des " communistes " (au sens de l’époque) sur le
personnel ouvrier, visent particulièrement les métiers du fer, et notamment
l’atelier de la serrurerie, où le contremaître Arrambide, licencié en 1849
à cause de ses opinions, avait exercé une “fâcheuse influence”
[27].
Si les thèses rouges ont pénétré les corps de métiers traditionnels
(calfats, cordiers, charpentiers...), bien ancrés dans la cité, elles sont
naturellement bien plus présentes dans les métiers de la modernité technique,
où se retrouvent nombre d’ouvriers éduqués venus de toutes les régions de
France. Le 1er juin 1850, on annonce un complot qui se forme à l’Arsenal :
"
Aujourd’hui une grande quantité d’ouvriers se propose d’aller à
Marseille, soutenir les démocrates socialistes pour une tentative
d’insurrection. Les principaux meneurs sont Servette, Aubin et Autrand, tous
les trois employés à la petite tolerie. Le complot a été résolu, même dans
l’atelier de travail " (AD 9 U 15-1). Naturellement, la tentative
est étouffée dans l’œuf. Après la première vague de 1849, l’Arsenal
connaît alors une seconde vague de licenciements politiques. Le 1er novembre
1850, Le
Démocrate du Var publie une lettre au directeur des mouvements
du Port signée Guès, contremaître à la buanderie du Port, licencié, qui dénonce
" l’empressement avec lequel on congédie
tous les jours, sans motifs sérieux, de malheureux ouvriers ainsi privés du bénéfice
de bons et honorables services ", ouvriers " qui n’ont d’autres
reproches à se faire que d’aimer la République ".
Ces
licenciés, dont certains, faute de trouver de l’embauche, feront leur place
dans le petit monde de l’artisanat, et seront évidemment des activistes
" rouges " dans la cité. Dans son ouvrage pourtant publié en 1869,
sous l’Empire donc[28],
Noël Blache explique sans détours, après avoir interrogé les protagonistes
de cet épisode, que depuis l’été 1850, une partie des démocrates
socialistes, et notamment le jeune portefaix en blé Augustin Daumas (24 ans),
appelaient de leurs vœux une insurrection préventive. Les troupes de la
garnison étant en grande partie acquises, jamais un moment aussi propice ne se
présenterait[29].
Il
semble qu’initialement l’organisation clandestine ait été celle de la
" Vieille Montagne ". Quel crédit faut-il accorder aux déclarations
de l’agent de sûreté Brest, infiltré en 1850, qui témoignera plus tard de
son initiation à la 9ème section de la société secrète[30],
(il aurait été reçu à 9 h du soir à la Guinguette Calvet, au Champ de Mars,
notamment par Daumas et Leguay le tailleur), ou à celle du cordonnier du Pont
du Las Barra, initié par le courtier Barralier chez le cafetier Despas, selon
le rituel bien connu du serment, les yeux bandés, sur des épées croisées.
Au
plan national, les Autorités craignaient un mouvement des sociétés secrètes
de la " Jeune Montagne " dans les premiers jours de novembre, au
moment de la rentrée de l’Assemblée nationale. C’est alors que celles de
Toulon vont frapper ce qu’elles pensaient être un grand coup. Les 26 et 27
octobre 1850 est déclenchée une vague de visites domiciliaires, de
perquisitions dans des cafés et guinguettes, dans le but de “découvrir des papiers relatifs à un
complot politique ou à une société secrète”. Une vingtaine de " Rouges " sont
arrêtés sous l’inculpation de complot insurrectionnel. Le
Constitutionnel parle de "
tentative révolutionnaire dans le département du Var ".
Le Démocrate du Var, sous la plume de Pons, proteste évidemment
du légalisme des Démocrates, nie toute tentative de complot, et appelle à la
vigilance : de faux émissaires de sociétés secrètes se présentent auprès
des militants... Le 29 octobre, deux chefs présumés de la " Jeune
Montagne " sont arrêtés : Gent à Lyon et l’avocat toulonnais
Thourel à Aix, ainsi que plusieurs responsables démocrates socialistes des départements
du Sud-Est. Ils auraient initié un complot insurrectionnel dans une quinzaine
de départements du grand Sud-Est. Toulon apparaît ainsi comme une pièce
importante dans ce que la presse gouvernementale va appeler " le complot de
Lyon ".
À
Toulon, le 28 octobre 50, selon un mouchard, le tailleur Langlade aurait dit que
les sociétés secrètes de Toulon ont recruté 200 hommes, divisés en 20
sections de 10 hommes, avec chacune un caporal, un fourrier et un sergent,
lequel n’a contact qu’avec son chef supérieur, contact purement oral, toute
correspondance étant proscrite. C’est cette organisation calquée sur celle
des Carbonari qui est imputée à Méaly.
Pour les enquêteurs en effet, l’homme clé
est Méaly, depuis mars 1850 diffuseur professionnel de brochures de propagande
et de la presse " rouge ", régionale et nationale (il est
correspondant du Nouveau Monde,
de La République,
vend les feuilletons d’Eugène Sue). Lors de son interrogatoire, il déclare
avoir été deux mois cuisinier à la cantine du chemin de fer Marseille
Avignon, puis soldat de l’armée de l’indépendance en Sicile, et à nouveau
cuisinier sur deux unités de la Marine nationale.
Incarcéré, Méaly fait preuve d’une grande
prudence et d’une grande fermeté. On a trouvé chez lui une formule qui paraît
être celle d’un serment d’initiation : il ne s’agit, répond-il, que
d’une citation d’un feuilleton... S’il nie toute implication dans une société
secrète, il affirme son engagement politique : “J’appartiens
à une religion et je fais tout ce qui dépend de moi pour en propager les idées”.
À
travers l’interrogatoire de dizaines de témoins, où l’on voit défiler les
militants démocrates socialistes les plus repérés, mais aussi le Toulon
populaire des voisins, des compagnons de café et de guinguette, les autorités
essaient, sans grand succès, de démêler l’écheveau du " complot
".
Selon
l’accusation, Méaly et Fouillé, le garde-chiourme licencié devenu écrivain
public, seraient les initiateurs de la " Jeune Montagne ",
organisation " très dangereuse "
qui a pénétré la garnison. Avec l’ancien militaire Bousin (Bouzin), ils ont
recruté le sergent du 51e de ligne Boulbain et le sergent des Zouaves Deleuze,
qui sont aussitôt emprisonnés, ainsi que l’ouvrier d’artillerie Hobert. On
leur impute des contacts avec le médecin Marquand et le courtier Barrallier, et
bien évidemment avec le personnel du Démocrate,
notamment avec son trésorier, Charrier, imprimeur chez la Veuve Baume.
Dans
le même temps, Méaly et Fouillé auraient pris contact avec les responsables
de la " Vieille Montagne ", Achard, qui tient café place d’Italie,
Leguay fils, tailleur chez son père, Sauvan l’ébéniste qui tient magasin de
meubles, afin de fusionner les deux organisations.
Méally
se borne à répondre qu’il connaît effectivement toutes ces personnes, mais
tout à fait innocemment : il s’occupe avec Charrier du restaurant
philanthropique[31]
qui n’a rien d’une société secrète, il a rencontré les militaires à la
guinguette où il va “pour faire la partie de boules”,
et Fouillé en tant qu’écrivain public. Achard est son cafetier, (comme il
est celui de Sauvan), Legay est son tailleur, Marquand son médecin, Bouzin a
servi en même temps que lui en Italie...
Sont donc inculpés en ce mois d’octobre
1850 :
Méaly Louis, né à Soyons (Ardèche), 25
ans, sait lire et écrire assez bien, célibataire, se dit commis en librairie.
Fouillé
Louis Marie, né à Lorient, 33 ans, sait lire et écrire, marié sans enfant,
sans profession (ex adjudant des chiourmes).
Tous deux sont les chefs présumés du
complot.
Achard
Étienne, né à Draguignan, 44 ans, sait lire et écrire imparfaitement, marié
sans enfant, sellier (ex-cafetier).
Boulbain Ivon, ne sait pas où il est né[32],
26 ans, sait lire et écrire parfaitement, sergent au 51e de Ligne.
Deleuze
Alexandre, né à Magny, 22 ans, sait lire et écrire parfaitement, sergent des
Zouaves.
Gerbino
Claude, Sarde, né à Turin, 25 ans, sait lire et écrire parfaitement, célibataire,
écrivain public.
Habel Pierre Frédéric, né à Albi (Tarn),
27 ans, sait lire et écrire imparfaitement, célibataire, teinturier.
Hobel
Nicolas, né à St Ostrude (Yonne), 32 ans, sait lire et écrire imparfaitement,
célibataire, serrurier forgeron ouvrier d’artillerie.
Legay
Elme Fortuné, né à Toulon, 29-2-26, 24 ans, sait lire et écrire, célibataire,
tailleur chez son père.
Sauvan Louis, né au Fugeret (Basses Alpes),
35 ans, sait lire et écrire imparfaitement, marié sans enfant, ébéniste et
tient magasin de meubles.
On le voit, les inculpés sont jeunes, célibataires
ou mariés sans enfants, donc plus facilement enclins à entrer dans ce type
d’organisation que des chefs de famille. D’autre part, tout intégrés
qu’ils soient à la vie de la cité, ils ne sont pas pour la plupart
Toulonnais " de souche ", qu’il s’agisse des petits commerçants déjà
installés, et des jeunes arrivants. Leur niveau d’instruction est modeste, et
les plus acculturés sont les tout nouveaux venus, non méridionaux.
Si
tant est que cette organisation qui se voulait de combat ait existé, son impact
réel sur la population reste à apprécier. En tout cas, pour les Autorités,
elle semble témoigner d’une première fusion entre la Vieille et la Jeune
Montagne, fusion qui sera souvent ultérieurement mise en cause. On remarquera
à ce propos que Daumas, que les inculpés disent ne pas connaître, n’est pas
inculpé.
Faute
de preuves manifestes, les autres suspects ne seront appelés qu’à titre de témoin
au procès qui devra se dérouler en 1851. Et ce au grand dépit de La
Sentinelle qui mène une campagne très violente et dénonce à la mi-novembre
une soi-disant fabrique clandestine de poudre destinée aux " Rouges
".
À
part les chefs présumés, les inculpés sont mis en liberté provisoire en
attendant le procès. La thèse du " complot " semble se dégonfler
quelque peu. Mais dans ce climat, et sous un autre prétexte, le Toulonnais
Arrambide, diffuseur du Démocrate, est arrêté le 15 novembre 1850 à
Draguignan. Et surtout Daumas, dont le départ pour Lyon est signalé le 12
novembre, de retour le 1er décembre 1850, est aussitôt arrêté. Il a rencontré
les responsables nationaux du " Complot ", et Blache en attestera.
Daumas paiera de dix ans de très dure réclusion sa mission auprès des
responsables de la " Jeune Montagne ".
Cette répression ne semble pas avoir découragé
les militants. Le 9 décembre, un rapport signale une réunion nocturne " considérable "
au local derrière le cimetière, 130 personnes au moins.
Mais
un coup très dur est porté à la cause " rouge " avec
l’interdiction du Démocrate du Var qui cesse de paraître en décembre[33]. L’année 1851 Avec la fin du Démocrate,
Le Peuple, (successeur de La
Voix du Peuple) organe de la Démocratie socialiste des
Bouches-du-Rhône, devient aussi celui des Varois. Mais il n’a pas les atouts
d’un journal de proximité, et son influence demeurera réduite. C’est
pourquoi Pons n’aura de cesse de faire renaître le journal, qui reparaît épisodiquement
sous le titre de La Démocratie du Var,
imprimé d’abord à Toulon (avril-mai 1851), puis à Marseille (septembre-décembre
1851). Aux élections municipales de février 1851,
conformément à la consigne montagnarde lancée après la loi de mai 1850 de ne
pas participer aux élections partielles, la Gauche toulonnaise, qui détenait
de fortes positions dans le précédent conseil, s’abstient de présenter des
candidats, et le conseil municipal est donc dorénavant entièrement à Droite.
En
mars 1851, l’arrondissement reçoit un nouveau sous-préfet, De Lisa, qui va
s’efforcer de satisfaire au mieux les exigences du pouvoir en matière de
surveillance et de répression ( AD 4 M 17)
Le
1er mai 1851, en effet, Léon Faucher, ministre de l’Intérieur invite chaque
préfet, à l’exemple de celui de la Sarthe, à adresser aux sous-préfets et
commandants de gendarmerie des instructions confidentielles ayant "
pour but de leur tracer la marche qu’ils doivent suivre dans le cas, très peu
probable, où des soulèvements seraient organisés et viendraient à éclater
dans le département qu’il administre ". Mais le "
très peu probable " se transforme en " très possible "
pour le préfet du Var, qui répond : "
on peut craindre que le parti anarchique ne fasse une tentative de désordre, au
cours de l’année 1851 ". Les correspondances qu’il reçoit
attestent "
du mauvais esprit qui anime une partie de la population du département,
toujours prête à renouveler les tentatives de désorganisation "
(12 mai 51). Et le préfet dresse un plan très précis d’intervention des
gendarmes et des troupes en cas d’agitation. Cette inquiétude prend quelque
peu à contre-pied le sous-préfet qui venait d’envoyer (9 mai 1851) au
ministre son rapport mensuel pour avril. Il y reprenait de façon rassurante
l’ethnotype bien connu : l’arrondissement est " fort agité ",
" mais le pays est primesautier, parlant haut, faisant
beaucoup de gestes, et tout s’y passe au soleil. Il est plus prompt aux émotions,
mais sa violence est moins durable, par conséquent bien moins à redouter que
dans d’autres départements de la France où les esprits plus réfléchis et
plus froids sont aussi plus persévérants ".
Autre
facteur de confiance, le sous-préfet pointe chez les " Rouges " la
différence entre " les impatients et les habiles ou
prudents ", les seconds l’emportant sur les premiers.
Il pense aussi que la majorité des citoyens est favorable à la prolongation du
mandat du président. Bref, la situation est "
plus inquiétée qu’inquiétante ".
Pour autant, la surveillance ne cesse pas, au
contraire. On dresse au 9 mai 1851 une “Liste des démocrates exaltés”,
avec 94 noms[34].
Liste bientôt suivie de celle des activistes à arrêter si besoin.
La
surveillance va virer à l’obsession du complot. Avec parfois des épisodes
tragi-comiques. Ainsi au Beausset, en août 1851, sur le témoignage de Jean
Guis, dit Chiquestrasso ( !), manœuvre à Ollioules, qui jure de son
attachement à l’Ordre, Jean Toche, cultivateur, célibataire de 29 ans, est
accusé d’avoir reçu dans son cabanon Pierre Deluy, chaufournier, 41 ans, et
Jean Baptiste Durand, ouvrier cordier, afin de les affilier à une société
secrète. Alors que Toche ne voit dans cette visite que bamboche ordinaire, avec
en prime une malheureuse femme recrutée quelque peu par surprise (AD 9 U 15-1).
À
l’automne, les Autorités semblent persuadées d’un mouvement imminent. Les
rapports du sous-préfet en font constamment état (AD 4 M 18). Certes, rien
apparemment d’inquiétant dans l’attitude des Démocrates toulonnais. Ainsi,
le 14 octobre 1851, le rapport rend compte des obsèques du démocrate
Hauteville, tailleur à Draguignan, décédé à Toulon après une opération. "
Toute la démocratie toulonnaise s’était donnée rendez-vous pour ces funérailles,
mais ne s’est pas écartée de la légalité ".
250 personnes ont écouté les discours au cimetière, et notamment celui de
Pons. Mais le 20 octobre 1851, les Autorités dévoilent un plan détaillé
d’une insurrection nationale, à laquelle Paris et Toulon donneraient le
signal. Toulon serait maîtrisé par surprise en quelques heures suivant une
action coordonnée des sections des sociétés secrètes. En fait, c’est le
plan attribué à Daumas, en 1850, réactualisé par l’instruction et le déroulement
du procès des inculpés du " complot de Lyon ". Les Autorités
pensent connaître la liste complète des membres toulonnais du Comité Central
de Résistance, dirigé au plan national notamment par Michel de Bourges et le
canut Greppo : le tailleur Langlade, Bouz(a)in, magasinier à bord, le
pharmacien Fortoul, le confiseur chocolatier Fouque, le cordonnier Layet, le
ferblantier fondeur Peyssel, le décatisseur teinturier Raynaud, le tailleur
Roque. Et pour Ollioules, place stratégique pour couper la route de Marseille
dans les gorges, le cafetier Bonnet.
Le 22 octobre, le sous-préfet constate à
Toulon un " calme apparent ",
mais il craint une secousse vers le " triomphe radical ",
" nous sommes sur le terrain qui vive ".
Le
23 octobre, il relève avec inquiétude qu’Abel, ex-ouvrier menuisier du Port,
révoqué, a été vu discutant avec des sous-officiers du 7e léger (celui qui
avait en 1849 élu député à Paris un militaire démocrate Boichot) cantonné
au Mourillon. Mais il est relativement rassuré par l’impact du souhait présidentiel
d’abroger la loi du 31 mai 1850, ce qui déconcerte l’opposition. Le 24
octobre, il signale le départ d’Antoine Augier, portefaix en blé, ami de
Daumas, “très dangereux”,
pour Perpignan qui “paraît être un des centres où se
tiennent les conciliabules, et où on élabore les moyens de la prise d’arme
projetée”.
Il note également que de nombreux ouvriers de l’Arsenal ont préféré venir
de La Seyne à pied et non en bateau, signe qu’ils voulaient se concerter sans
témoins. Il note moins de réunions " rouges " à Toulon, preuve
d’après lui que tout est prêt désormais pour l’action.
Le
24 octobre toujours, le préfet des Bouches-du-Rhône écrit à celui du Var,
que Rique, du comité central démocratique de Marseille, revient d’une tournée
dans le Var, il aurait déclaré que “tout y était prêt pour un soulèvement,
que les ouvriers étaient sans ouvrage, mourant de faim, et qu’il avait eu
beaucoup de mal à leur faire comprendre qu’ils devaient attendre 1852”.
Le
26 octobre, le sous-préfet est soulagé que le 7e léger parte pour
l’Afrique. Il pointe à nouveau le danger d’une insurrection, mais aussi les
divisions chez les " Rouges ", entre prudents et décidés.
Le
1er novembre, il se désole que la descente de police à Claret, dans le cabanon
d’Aube, contremaître cloutier aux grandes forges de l’Arsenal, soupçonné
de conspirer avec des ouvriers mécaniciens de l’Arsenal, ait été vaine.
Le
2 novembre, le préfet des Bouches-du-Rhône signale que Didier, dit Cambronne, "
homme dangereux ", cabaretier à La Cadière, détiendrait un dépôt
de poudre, fabriquée chez le maître maçon Jourdan.
Le
5-11-51, le sous-préfet dénonce les officiers et fonctionnaires de la Marine
fréquentant le cercle phalanstérien (ils se démettront quelques jours plus
tard)[35].
Ce même jour il écrit au préfet : _ "
Monsieur le Préfet,
Nous jouissons toujours ici de la même
tranquillité apparente. Cependant, les chefs secondaires de la démocratie
continuent à avoir des réunions, soit, comme je vous l’ai dit dans une de
mes lettres précédentes, chez l’un d’entre eux, soit dans les cafés
qu’ils ont plus particulièrement l’habitude de fréquenter, et notamment au
café des Mille colonnes, et au Restaurant Sociétaire.
M. Ledeau et le sieur Pons étaient réunis
chez ce dernier avant hier au soir avec les plus avancés du parti.
Il
est notoire qu’ils se concertent, veulent se tenir prêts à des événements
qu’ils croient prochains, ou au contraire cherchent-ils à calmer les
impatiences de leurs énergumènes, pour mieux choisir leur temps ? L’un
et l’autre pourraient être vrais, ce parti étant loin d’être homogène,
quant aux plans de conduite qu’ils ont à adopter ".
Divisions,
on le voit, qui annoncent celles manifestées dans la résistance au coup d’État.
Le
7 novembre, le sous-préfet signale une réunion des chefs démocrates, et une
autre entre “les coryphées de bas étage”
(c’est-à-dire les travailleurs manuels) chez Daumas père.
Le
20 novembre, le sous-préfet revient sur les tensions entre Démocrates : “Je
sais en outre que les divisions de la Vieille et de la Jeune Montagne, ces dénominations
appartenant aux deux principales factions du parti, ont cessé, et que ces deux
factions sont aujourd’hui rapprochées, et par conséquent plus disposées à
agir en commun”, mais “ils parlent et menacent, plus qu’ils n’oseront
agir”.
D’ailleurs, les Démocrates partisans de
l’action légale semblent alors entièrement mobilisés par une élection au
tribunal de commerce, élection qui leur sera favorable. Le 25, le sous-préfet
annonce que “la secte rouge est dans la plus ravissante
joie” à cause de ce succès.
Le
26 novembre, il annonce pourtant le soulèvement pour le 30.
Évidemment
rien ne se passe le 30 novembre, et c’est le 3 décembre qu’arrive à Toulon
la nouvelle du coup d’État présidentiel. Les événements de décembre : Nous disposons sur eux de deux relations,
celle de Blache, recueillie auprès de participants, et publiée en 1869, et
celle du Hyérois Charles Dupont (alors auteur de chroniques en provençal dans Le
Démocrate du Var, sous le pseudonyme de Cascayoun), publiée
seulement fin 1883[36] :
le grand journal radical Le Petit Var
en donne l’extrait concernant Toulon le 3 janvier 1884. La journée du 3 décembre :
Relation
de Blache :
" C’est le 3 décembre qu’arriva à
Toulon la nouvelle du coup d’Etat. Une agitation extrême se manifesta aussitôt
dans la ville. Le rapport du général Levaillant ne laisse sur ce point aucun
doute. En dépit de l’enthousiasme factice de serviteurs zélés ou de
fonctionnaires ardents, la partie saine de la population accueillit avec colère
l’annonce des décrets présidentiels.
Tout
le monde pourtant n’en comprit pas de suite la portée. Le soir, des groupes
nombreux stationnaient sur le Champ de Bataille
[actuelle place d’Armes] ; et là, de graves dissensions se
manifestèrent entre les agitateurs. Les uns, criaient à la violation flagrante
de la constitution. Les autres approuvaient la conduite du Président, et se
basaient sur cette phrase de sa proclamation au peuple français : “Les
hommes qui ont déjà perdu deux monarchies, veulent me lier les mains, afin de
renverser la République ; mon devoir est de déjouer leurs projets, de
maintenir la République...”
On mesure l’impact de l’annonce du rétablissement
du suffrage universel par le Président ! "
La nuit fut perdue en ces oiseuses discussions. A ce moment pourtant la
municipalité - encore sans nouvelles de Paris - était dans une extrême
perplexité ; et une tentative hardie sur la mairie eut été sûrement
couronnée de succès ". La journée du 4 décembre :
Le
récit du Hyérois Dupont : son arrivée à Toulon, en compagnie de
Berthier, dirigeant démocrate hyérois, au matin du 4 est attestée par les
rapports de police (AD 4 M 21-2).
“En arrivant, ils furent surpris du calme
qui régnait dans les rues : le mouvement industriel ne s’était pas même
ralenti ; chacun vaquait à ses affaires comme dans les jours ordinaires.
[...] Enfin, Berthier et Charles Z... [Dupont] rencontrèrent
un républicain ! C’était le citoyen Casimir Dauphin, auteur de
charmantes poésies provençales, et le plus dévoué propagandiste des classes
ouvrières.
-
Mais où se trouvent donc les républicains, s’empressa de lui demander
Charles Z.... D’où vient qu’ils ne se sont pas levés en masse pour le défense
de la Constitution ? Que sont devenus certains braillards qui devaient être
les premiers à prendre les armes ?
Dauphin
répondit, avec une sorte de découragement :
-
Un bon nombre de démocrates sont en ce moment réunis sur le Champ de Bataille,
mais une division est déjà parmi eux : les uns, et ils sont les plus
nombreux, disent que la République et le suffrage universel étant maintenus,
il est prudent d’attendre ; les autres répondent que la nouvelle
promesse du Président est un leurre infâme ; que, dans tous les cas, la
loi fondamentale a été violée, qu’on a juré de la défendre et qu’on
doit tenir son serment, car, dans le cas contraire, on n’aurait pas le droit
de blâmer Louis-Napoléon de n’avoir pas tenu le sien”.
Désireux
de se joindre à ces derniers, les deux Hyérois se rendent sur le Champ de
Bataille, mais le trouvent vide. Ils vont alors au siège du Démocrate
du Var.
“Les deux propagandistes hyérois ne trouvèrent
là qu’une douzaine de républicains qui, au lieu de chercher les moyens de
soulever la population toulonnaise, étaient tout d’abord entrés dans le
champ des récriminations et des personnalités”.
Dupont
déplore l’absence de Pons, retenu à Marseille par la publication de son
journal : “si ce courageux citoyen s’était trouvé
à Toulon, au moment de l’arrivée de la première dépêche, les autorités
n’auraient pas eu le temps de prendre les mesures qui découragèrent les républicains
et finirent par les mettre dans l’impossibilité de résister au Coup
d’Etat”.
“Cependant,
grâce aux efforts de Charles Z.... et de Berthier, le calme ne tarda pas à se
faire dans les esprits”, et on décida de se rendre à la mairie
demander un local “où le peuple serait convoqué dans le but
de prendre une décision définitive”.
Une délégation démocrate sociologiquement
populaire se rend en effet à l’hôtel de ville, avec notamment Fabre Antoine,
charpentier, ex-conseiller municipal, et son frère le liquoriste, Fournier
Etienne, marchand fripier, qui voulait agir dès le 3, Leguay, marchand
tailleur, Marquand le médecin, Sauvan, marchand de meubles.
Jusque-là
quelque peu dans l’expectative, le maire Reynaud (ex commissaire du bagne),
violemment anti -" rouge ", est maintenant sans état d’âme :
il sait que Paris est maté, et il repousse donc les Républicains.
La
suite nous est contée par Blache :
" Il n’en fut pas moins décidé
qu’on se réunirait le soir en masse, à huit heures, sur le
Champ-de-Bataille. Deux républicains, Berthier, que nous retrouverons plus
loin, et Dupont étaient accourus d’Hyères à la nouvelle du coup d’Etat ,
pour se concerter avec les patriotes toulonnais.
Le soir plusieurs centaines de démocrates répondirent
à cet appel. A leur tête, et parmi les plus indignés, se trouvaient Fouque le
chocolatier, Sauvan, Legay, et bien d’autres encore, et ce pauvre et charmant
Ledeau - démocrate convaincu- dont l’intelligence et le cœur ont laissé
dans l’âme de ses concitoyens les plus durables souvenirs [...]
Dans
cette foule assemblée pour protester contre le coup d’Etat, dominaient les
ouvriers civils, notamment les boulangers.
L’autorité
avait pris ses mesures. Les troupes de ligne étaient massées à l’angle du
Champ-de-Bataille et de la rue Royale.
Ledeau
et ses amis touchaient presque le front des troupes. De la voix et du geste, ils
essayèrent d’échauffer le patriotisme des soldats, de les entraîner à leur
suite pour défendre la Constitution. Ces paroles chaleureuses restèrent sans
écho.
Le rassemblement n’était pas armé. Tout-à-coup,
les gendarmes firent irruption au milieu du carré de la place d’Armes... La
troupe s’ébranla... et cette masse populaire, frémissante, affolée, ne
pouvant tenter alors la moindre résistance efficace, se dispersa alors dans
toutes les directions (1)
(1) Si cette nuit-là, Ledeau eût affiché
un appel aux armes, le soulèvement eût été instantané. Ledeau avait
confiance dans Paris, et il attendit ! ".
Le récit de Dupont a une tonalité quelque
peu différente.
“Ce rassemblement, qui devait être sans
armes, avait pour but d’agiter la population et de sonder les dispositions des
troupes.
Charles Z... et Berthier furent des premiers
au rendez-vous. Quelques centaines de républicains seulement répondirent à
l’appel ; et ils erraient çà et là comme des navires sans boussole et
sans capitaine, lorsque la force armée arriva, précédée du commissaire
central et d’une bande d’agents de police et de mouchards.
Pleins
de confiance dans les sentiments démocratiques des soldats, ces républicains
se pressèrent autour de ces derniers en les saluant des cris de “Vive la
Constitution ! Vive la Ligne ‘” mais les hommes baïonnettes restèrent
mornes et silencieux. En vain, Berthier et Charles Z... d’abord, puis Ledroit,
Leguay, Sauvan, Fouque et autres démocrates influents cherchèrent-ils par des
paroles chaleureuses à ranimer en eux le sentiment du devoir et de la fraternité ;
rien ne put les décider à faire cause commune avec le peuple. On dit que,
comme à Paris, les affidés de Louis-Napoléon avaient prévu les conséquences
de ces tentatives constitutionnelles et s’étaient rendus maîtres de la
raison des soldats en les grisant dans leurs casernes.
Le
commissaire central engageait timidement le peuple à se retirer. On sentait
qu’il n’était pas tout à fait rassuré sur les suites de l’attentat présidentiel :
- Allons, messieurs, allons, disait-il sur le
ton de la prière, rentrez chez vous. Ne vous mettez pas dans le cas d’être
“tourmentés”.
Et comme il venait d’ajouter :
-
Paris s’est soumis. Toute résistance est donc inutile.
Charles
Z.... s’écria en relevant fièrement la tête :
-
Si Paris s’est soumis, monsieur, nous ne nous soumettrons _ pas, nous !
-
Bravo ! Vive la Constitution ! s’écria la foule, en se rapprochant
des soldats ".
[On pourrait penser que Dupont se donne
vraiment, a posteriori, le beau rôle, comme pour la réunion au siège du
journal, mais un brigadier de Gendarmerie signale l’avoir effectivement
entendu clamer “-
Le Président a violé la Constitution, le Peuple est souverain - , au moment où
le maire faisait des observations amicales pour les engager à se retirer”
(4 M 21-2)].
" En ce moment, le commissaire central
enhardi par le silence des troupes et par les allures inoffensives du
rassemblement, donne l’ordre à la force armée de disperser la manifestation.
La foule résista un moment à la pression des soldats et des gendarmes ;
mais comme elle n’avait rien pour se défendre, à ce cri sinistre :
“apprêtez vos armes !”, elle se dispersa dans toutes les directions...
"
Et
Dupont de conclure : “certain qu’il n’y avait plus rien à
espérer des républicains de Toulon qui, divisés par les Sociétés secrètes
et par de sottes rivalités de personnes, avaient épuisé leur énergie en de
vains débats, Berthier était reparti pour Hyères, où la démocratie
attendait avec impatience le signal de l’insurrection”. Dupont va l’y rejoindre. On le voit, Dupont n’est pas tendre avec les
Toulonnais, et notamment avec ces " braillards "
qui ont fait défaut. Il faut se souvenir qu’il écrit près de trente ans
plus tard, qu’il a pris en 1870-1871 ses distances avec les Communes de
Marseille où il résidait alors, et que le radical quelque peu opportuniste
qu’il est devenu n’a aucune sympathie pour l’extrême-gauche socialiste
qu’il accuse de sectarisme et d’aventurisme. Il n’en reste pas moins, à
l’évidence, que les dirigeants toulonnais ont flotté en cette journée du 4.
On a attendu un signal de Marseille ou de Paris, et ce signal n’est pas venu.
Et de la même façon, les localités voisines attendront en vain le signal de
Toulon... Ledeau est demeuré fidèle à sa ligne légaliste, et son
interrogatoire après arrestation, au-delà des dénégations de prudence, témoigne
sans doute sincèrement de son refus de l’action violente.
Pour autant, on ne saurait sous-estimer la
riposte toulonnaise. Les centaines de personnes réunies quasiment spontanément,
par le bouche à oreille, dépassent largement le cadre des 100 à 200
activistes fichés, ou des 250 présents aux obsèques d’Hauteville. Et le
maire de Toulon, qui certes en rajoute pour se faire bien voir du nouveau Préfet,
pointe bien la combativité de cette foule populaire[37].
"
Monsieur le Préfet,
Lors de votre arrivée à Toulon vous avez été
témoin de l’exaspération qui régnait parmi les démocrates socialistes qui
restaient encore dans notre ville. Loin d’être satisfaits des paroles
bienveillantes mais fermes que vous leur avez adressées, ainsi que Monsieur le
Sous-Préfet, ils se sont portés en masse sur la place d’Armes. Ils s’y
sont livrés à des vociférations, à des menaces et à un tumulte qui faisait
craindre qu’ils ne se portassent à quelque désordre.
L’autorité
militaire avait pris des mesures propres à prévenir tout événement fâcheux.
Mon
devoir m’appelait au milieu de ces furieux, je m’y suis rendu et, là,
entouré d’une multitude égarée, pressé par des énergumènes, menacé par
quelques-uns que je n’ai pu discerner, j’ai tâché de les ramener par des
paroles de paix et de conciliation. Voyant que ma voix était méconnue, j’ai
dû employer les moyens que la loi mettait à ma disposition.
Un
bataillon du 60e Régiment d’infanterie de ligne était rangé en ordre sur la
place.
La masse des factieux grossissait de plus en
plus et ne pouvant presque plus les contenir, je priai le commandant de ce
bataillon de faire un roulement et j’ordonnai à Monsieur Martin, Commissaire
Central de police, qui était près de moi, de faire une première sommation
conformément à la Loi.
Cette première sommation restant sans succès,
une seconde eut lieu, mais sans succès aussi, les vociférations et le tumulte
continuant et le cas devenant pressant, j’ai dû ordonner une charge devant
laquelle la multitude s’est dispersée.
La
gendarmerie a fait le reste ".
Le reste, qui n’est mentionné ni par Blache
ni par Dupont, mais dont attestent les rapports, c’est l’arrestation de démocrates
" cueillis " dans la dispersion, arrestations de " sans grades
", comme le maçon Ardisson, le charpentier Chabaud (licencié de
l’Arsenal), l’ouvrier ajusteur à l’Arsenal Girard, qui portait toujours
une cravate rouge ( !), le menuisier Lacaze, le tourneur à l’Arsenal
Marin, le calfat à l’Arsenal Pourquier, le cordier à l’Arsenal Venant,
mais aussi des responsables comme le menuisier Dispard, le pharmacien Fortoul,
le confiseur Fouque, le cordonnier Ledroit, dont l’absence pèsera dans la
suite des événements.
Le rapport du Maire pointe deux faits majeurs :
" C’est avec plaisir, Monsieur le Préfet,
que je vous signale le bon esprit et la discipline des troupes qui forment notre
garnison. C’est à leur attitude que la population toulonnaise doit le repos
et la tranquillité qui règne dans la Cité.
Les
ouvriers de l’Arsenal se sont fait remarquer en cette circonstance par le
calme et la tranquillité avec laquelle ils ont repoussé les suggestions
coupables des factieux ".
Certes, on l’a vu, les militants actifs de
l’Arsenal sont dans la foule rassemblée le 4, et certains sont arrêtés,
mais la masse fait défaut, Blache comme le Maire en attestent. À l’évidence,
le rétablissement du suffrage universel a troublé un grand nombre d’ouvriers
pourtant acquis au vote démocrate. Pendant ce temps, que se passe-t-il dans la périphérie
toulonnaise ?
Les Républicains vont tenter d’influer sur
l’attitude de maires politiquement peu marqués ou à la tête d’une
coalition unissant républicains modérés et radicaux.
Ainsi,
à Bandol Martin tente d’entraîner le maire auquel il avait déjà fait
prendre des contacts avec des " Rouges " de La Ciotat le 30 novembre (
AD IV M 21-1).
Ainsi,
à La Seyne, où les Démocrates ont constitué un comité de résistance autour
de Carvin, Rousset et Laurent.
Une délégation se rend chez le maire, menée
par l’adjoint Laville et par le cabaretier " rouge " Bonacorsi, afin
de prendre connaissance des dépêches de Paris. Le commissaire de police
signale au procureur que la nouvelle de la dissolution de l’Assemblée
nationale “a
causé une vive impression sur l’esprit des démagogues”,
de nombreux groupes se sont formés sur les promenades publiques, mais “petits
à la vérité”. Le soir, à leur arrivée par le bateau à
vapeur, les ouvriers de l’Arsenal ont chanté La
Marseillaise.
Carvin, “l’un des plus exaspérés démagogues de
cette ville” est allé les haranguer, les a invités à la
société dont il est président “disant qu’il fallait s’entendre sur ce
qu’il y aurait à faire dans cette circonstance”.
Grande affluence le soir vers 7 h à cette société. Des petits groupes
stationnent jusque vers 11 h. La police leur demande de rentrer chez eux. Faute
de consignes reçues de Toulon, les Républicains se dispersent. - La journée du 5 :
Le
Maire écrit de la soirée du 4 :
" Nous étions menacés d’un
lendemain. J’en étais informé par mes agents particuliers. Des individus
avaient été désignés pour entraîner les courriers de l’Arsenal. On
voulait tenter un coup de main.
Les autorités veillaient, la Police était
partout. Sous l’action de cette surveillance, la Ville redevint calme, et
notre population cessa d’avoir à redouter les malheurs de la guerre civile
".
Les
événement confus de cette journée demeurent à approfondir. Les rapports
attestent du départ de Toulon de nombreux démocrates. Il ne s’agit pas de
fuite : ces militants tentent de sensibiliser des localités proches, où
ils conservent famille et amis, comme le menuisier Laurent Vincent qui gagne
Solliès-Ville, le médecin Marquand, qui gagne Solliès-Toucas. D’autre part,
le conducteur de diligences Reboul et le ferblantier Peyssel sont envoyés en
mission vers les insurgés de Vidauban et de Draguignan.
Blache
atteste d’un rassemblement de 300 à 400 démocrates dans le populeux faubourg
du Mourillon. Ici se place l’épisode mal connu du contact manqué avec
l’Armée. Selon Blache, plusieurs sous-officiers de l’infanterie de marine,
casernés au Mourillon, auraient proposé d’ouvrir la caserne et de livrer des
armes aux insurgés qui rejoindraient les communes insurgées plus au Nord.
Auber [il s’agit certainement d’Hobert, inculpé dans le complot de 1850] "
homme d’une extrême énergie, brigadier d’une compagnie des ouvriers
d’Etat dont il avait promis le concours " veut accepter. Ce plan, écrit Blache, aurait
mis à la tête des insurgés ruraux des sous-officiers expérimentés et aurait
pu changer la face des événements. Mais les cadres qui n’ont pas encore été
arrêtés (dont Fouillé), ont peur d’un piège. Il est convenu de se réunir
à la nuit aux Maison Neuves (Saint-Jean du Var) et d’envoyer des estafettes
vers Cuers. Or Cuers vient d’être brutalement occupé par la troupe venue de
Toulon. Pendant ce temps, les derniers conjurés sont arrêtés.
Le
5, le Seynois Carvin se rend à Toulon, il en reviendra sans consignes, et rien
ne bouge à La Seyne.
On imputera au menuisier Donnadey, qui attend
en vain les consignes de Toulon, une tentative de rassemblement dans la soirée
à La Valette, rassemblement qui tourne court, mais qui vaudra quand même la
prison à un groupe d’hommes du peuple : un perruquier, un cultivateur,
cinq bûcherons, deux agriculteurs, un casseur de pierres, deux cordonniers,
deux tailleurs, un ex-marin, un ex-bourrelier, un jardinier, un charpentier
civil, deux maçons, un serrurier, un boulanger, un forgeron à l’Arsenal, un
charpentier à l’Arsenal, un vannier... - La journée du 6 :
Alors
que tout est fini à Toulon, où l’état de siège est proclamé et les chambrées
fermées, les braises se raniment à La Seyne. Les archives de la répression témoignent
d’un sursaut qui jusqu’à aujourd’hui n’était inscrit dans aucune
histoire.
Apparemment La Seyne est calme. Mais comme
l’écrira le Juge de paix, “ce parti
(le parti républicain) n’a pas levé ouvertement l’étendard de
la révolte, mais il a agi dans l’ombre”.
En effet, alors que tout semble perdu, le
comité démocratique lance une initiative presque désespérée au soir du
samedi 6 décembre. Que l’on imagine cette nuit du samedi au dimanche. La
ville est noire et froide, mais la jeunesse plébéienne ne dort pas : en
cette approche de Noël, on joue des victuailles dans toutes les chambrées de
la ville, et elles sont nombreuses.
C’est là que les émissaires du comité
vont recruter pour un rassemblement à minuit à Brégaillon, aux portes de la
ville, sur la route de Toulon, rassemblement qui doit se poursuivre par la prise
de la mairie !
Tous les Seynois arrêtés après cette nuit
seront inculpés comme “faisant partie d’une association secrète
ayant pour but de renverser le gouvernement actuel et de s’emparer de l’hôtel
de ville dans la nuit du 6 au 7 décembre”.
En
fait, que s’est-il passé ? Le rassemblement a bien eu lieu, il a été
présidé par Carvin et Laurent, et il a mobilisé : le juge de paix parle
de 150 à 200, le commissaire de 200 à 300 " démagogues " assemblés
à Brégaillon après minuit, dans la nuit du 6 au 7. Soit des chiffres
comparables à ceux d’Hyères et Draguignan, si on tient compte de la
population moins importante de La Seyne, et surtout du contexte. Il fallait que
les gens qui se rassemblaient cette nuit-là soient résolus... Mais rien n’a
suivi. S’il n’y a pas eu prise d’armes, il y a bel et bien eu ici résistance,
mobilisation, mais, faute de consignes et de perspectives, faute aussi de dépasser
les rangs des " Rouges " convaincus, cette mobilisation n’a pas
abouti.
Faut-il
mettre au compte de l’intercession divine l’échec des démocrates ?
Pour faire face à la menace " rouge ", aux cris hostiles qui leur
parviennent de l’extérieur, les Pères Maristes ont organisé une procession
aux flambeaux dans cette nuit, à l’intérieur de l’établissement. Ils
estiment qu’elle a été dissuasive. De son côté, le commissaire de police
est persuadé que sa présence a suffi à tenir en échec les insurgés :
il a campé toute la nuit dans la mairie, toutes fenêtres éclairées, en
compagnie du garde champêtre, du garde de la marine et d’un agent ! Mais
on se doute que c’est plutôt l’annonce de la défaite de Toulon qui a découragé
les insurgés de mettre leur plan à exécution. Le signal de la lutte n’est
pas venu et les émissaires du proche faubourg toulonnais du Pont du Las ont
annoncé les arrestations en masse et l’impossibilité de la lutte. Dès le
lendemain, la répression s’abattra sur les démocrates seynois.
Ce
mouvement seynois était né véritablement d’une maturation politique dans le
terreau populaire local. Alors qu’à Toulon beaucoup d’inculpés ne sont pas
nés à Toulon et viennent des quatre coins de France, à La Seyne le
militantisme est endogène et non exogène. Tous les militants cités sont nés
à La Seyne, sauf Ettore, né à Bastia, et Barallier, Bonacorsi, Laville nés
à Toulon. Aucun néo-résident amené à La Seyne par l’apparition de la
construction navale en métal. Le noyau de la conscientisation a été un cercle
d’artisans, jeunes adultes amateurs de lectures et de discussions. On ne s’étonnera
pas du poids des boulangers, vivier traditionnel de républicanisme : maîtres
boulangers établis, et jeunes ouvriers boulangers qu’ils entraînent, comme
Ettore (28 ans). Ce cercle a un relais plus plébéien avec de jeunes ouvriers,
qui ont un pied dans l’entreprise individuelle, à leur compte à leurs heures
quand ils ne sont pas salariés, et par ailleurs cabaretiers, comme les frères
Coste (33 et 29 ans), et Bonacorsi (35 ans). Il s’agit d’hommes des métiers
de force : métiers traditionnels du bois avec les Coste, scieurs de long ;
métier du fer avec Bonacorsi le riveur : métier nouveau certes, mais métier
extrêmement fatigant et sans véritable qualification technique. La jeune garde
plébéienne que ces hommes entraînent a pour fer de lance des ouvriers de
l’Arsenal, eux aussi recrutés dans les métiers traditionnels de la marine en
bois, et non, comme à Toulon, dans ceux du fer et de la modernité. Les
charpentiers Tisot et Daniel ont 24 ans, le perceur calfat Décugis 30 ans. Ils
participent de la conscientisation républicaine des travailleurs seynois de la
grande entreprise toulonnaise, conscientisation bien marquée par l’attitude
des ouvriers revenant de l’Arsenal le 4 et le 5.
Quid des ouvriers de la modernité, ceux du
chantier naval Taylor en particulier ? Aucun n’est inculpé, et
semble-t-il aucun même n’est interrogé. En fait le personnel “exogène”
de Taylor, la matrice du prolétariat moderne, n’apparaît pas vraiment.
C’est
donc plutôt dans La Seyne traditionnelle que le noyau démocrate est arrivé à
mobiliser une phalange convaincue (autour des 127 inscrits au cercle démocratique
socialiste en 1849) qui ne se laissera pas abattre par les menaces : les
interrogatoires le montrent. Une phalange qui ne se laisse pas totalement
abattre par la défaite : à la différence de bien des localités, les résultats
du référendum de décembre en attestent. En effet, par le référendum-plébiscite
des 20-21 décembre, le Président a demandé approbation aux Français. On
imagine dans quel climat s’est déroulée cette élection pratiquement à
bulletins ouverts. Alors que dans les localités voisines le " Oui "
l’emporte massivement dans les localités voisines de Toulon, voire totalement
comme à Saint-Nazaire (1 " Non ") ou à La Cadière (0 " non
"), on compte à Toulon 5473 " Oui " mais 1968 " non "
(AD 2 M 1/3), et à La Seyne La Seyne 975 " oui " contre 127 "
non ", et ce alors que les démocrates connus sont arrêtés ou en fuite
par dizaines.
Bientôt Le
Toulonnais
pourra écrire (7 janvier 1852) : " On commence à effacer sur les murs de
nos édifices publics, les mots menteurs et vides de sens de Liberté, Égalité,
Fraternité ".
L’histoire de ces derniers jours de décembre
1851 et du mois de janvier 1852 sera désormais celle d’une répression
multiforme, qui mérite une étude particulière dépassant le cadre de cet
article. [1]
L’arrondissement
de Toulon regroupe alors sept cantons : Le Beausset, Collobrières,
Cuers, Hyères, Ollioules (dont La Seyne et Six-Fours), Solliès-Pont,
Toulon (dont La Garde et La Valette). [2]
Maurice
Agulhon, Une ville ouvrière au temps du socialisme
utopique. Toulon de 1815 à 1851,
Paris, Mouton, 1970. L’étude se termine à la veille du coup d’État,
et ne traite donc pas des événements de décembre. [3]
Choses
vues à Toulon en 1848. Croquis, dessins et textes de Pierre Letuaire
(1798-1885), réunis et présentés par Antoine Tramoni, Archives départementales
du Var, 1998. [4]
René
Merle, “Décembre
1851 à La Seyne”, Bulletin de l’Association 1851-2001, 18, 2001. [5]
Victor
Schœlcher, Histoire
des crimes du 2 décembre, Bruxelles, chez les principaux libraires,
1852. Tome II, Chapitre VI, Résistance dans les départements - §IV. Var [6]
L’avocat
et journaliste conservateur Hippolyte Maquan avait donné le ton :
l’insurrection est vaincue le 10 décembre. Le 19, Le Toulonnais
commence à publier le récit de Maquan. Début février 1852, Maquan donne
en brochure Trois jours au pouvoir des insurgés (Marseille, Olive). En 1853, il publie Insurrection
de décembre 1851 dans le Var,
(Draguignan, Bernard). [7]
Antoine
Tramoni, ouvrage cité note 3. [8]
Eugène
Ténot, La
province en décembre 1851, étude historique sur le coup d’État, Paris, Le Chevalier, 1865, 1868. Chapitre VI. Départements du
Midi : Marseille et le Var. [9]
Noël
Blache, L’insurrection
du Var en décembre 1851,
Paris, Le Chevalier, 1869. Nous manquions d’une véritable biographie de
Blache. Elle nous a été donnée récemment par Jean-Marie Guillon, “Noël
Blache, une figure de la tradition républicaine varoise”, 1851, une insurrection pour la République, Association 1851-2001, 2002. [10]
Sur
ce journal, on consultera : Maurice Agulhon, " La diffusion du
journal montagnard Le Démocrate du Var sous la Deuxième République ", Provence Historique,
fascicule 39, Janvier-mars 1960. [11]
Antoine
Tramoni, “Lettres de prison de Fulcran Suchet à Louis Jourdan (1849)”, Bulletin des Amis du Vieux Toulon, n°121, 1999. [12]
Haussmann
est préfet du Var du 5 février 1849 au 11 juin 1850. Il fera sous le
Second Empire la carrière que l’on sait à Paris. [13]
16e
Légion de Gendarmerie, " Tableau indicatif des chambrées et de leurs
opinions au 5 septembre 1849 ", AD 4 M 18. [14]
Sur
les " chambrées ", cf. Maurice Agulhon, La
République au village, Paris, Plon, 1970. [15]
Cf.
note 13. [16]
Mmes Méric
et Raynaud, Mr Cachard, La
Cadière en 1851, Amis de la Cadière, 2001. [17]
Maurice
Agulhon, La République au village, Paris, Plon, 1970. [18]
René
Merle, « Campdoras :
de l’espérance républicaine brisée au destin américain », Bulletin de l’Association 1851-2001, 23, 2003. [19]
Au
delà, alors que Cuers est “rouge”, comme Solliès-Pont (Cl 342, Su 328
contre Si 236, DC 229) et la Farlède (Cl 119, Su 117 contre Si 68 et DC
65), les communes avoisinantes au Sud et à l’Est donnent la majorité au
parti de l’Ordre, à Pierrefeu (220-220 contre 40-40), majorité moins
marquée à Solliès-Ville (Si 121, DC 121 contre C et Su 97, gauche néanmoins
en progrès). Les “Rouges” sont bien présents dans la commune de Hyères,
à l’immense terroir, mais la droite est majoritaire : Si 1206, DC
1198 contre Cl 855, Su 856. [20]
Sur
la Valette, cf. René Merle, « La
Valette et l’insurrection de décembre 1851 », conférence. [21]
28-6-1850
- AD 9 U 15-1 [22]
AD
4 M 18 [23]
Mouttet
jouera plus tard un grand rôle dans la diffusion de la littérature en
provençal, il était lié à Victor Gelu. Cf. René Merle,
Les Varois, la presse varoise et le provençal, 1859-1910, 1996. [24]
Sur
Dauphin, cf. R.Merle, op.cit, note 23. [25]
Le
républicanisme des ouvriers boulangers varois est attesté dès la
Monarchie de Juillet. [26]
On
lira à ce sujet les analyses proposées par Antoine Tramoni, op.cit. note
3. [27]
Cf.
la lettre du Directeur constructions navales au procureur (12 novembre 1850)
à propos du " Rouge " Clément, écrivain employé à la
Serrurerie (AD 9 U 15-1). [28]
N.
Blache, op.cit. [29]
C’est
à partir de cet épisode que j’ai bâti mon roman historique Gentil n’a qu’un œil (Éditions
de la Courtine, Ollioules, 2003). [30]
Rapport
du Commissaire de Police au Procureur de la République, 7 janvier 1852 - AD
4 M 18. [31]
Sur
ce restaurant, cf. M.Agulhon, op.cit note 1. [32]
Il
est né en fait à Pleublian, Côtes du Nord, selon les registres de la
transportation en Algérie. Cf. Maurice Bel, Les
condamnés à l’Algérie en 1852 dans le département du Var. [33]
Le
dernier numéro conservé à la Bibliothèque du Vieux Toulon est daté du
28 novembre 1850. [34]
Cf.
l’analyse donnée de ce document par Maurice Agulhon, op.cit. note 2 [35]
Cf.
le cas de Denfer (futur Denfer-Rochereau), étudié par A.Tramoni, op.cit,
note 2. [36]
Charles
Dupont, Les
Républicains et les Monarchistes dans le Var en décembre 1851, Paris, Germer Baillère 1883. [37]
Toulon,
le 18 Décembre 1851 Rapport dressé par le Maire de Toulon, à Monsieur le
Préfet du département du Var, à Draguignan. - AD IV M 21-2 |
|
Association 1851 pour la mémoire des résistances républicaines |