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article publié dans le Bulletin n° 21, octobre 2002 Romans
et le coup d’État du 2 décembre 1851
Laurent
JACQUOT Décembre 1848
– décembre 1851 : la mise au pas Pour les Français,
la révolution de février 1848 doit ouvrir des temps de libertés et de démocratie.
Mais, le 10 décembre 1848, l'élection de Louis Napoléon Bonaparte à la présidence
de la République ruine ces espoirs. En quelques semaines, le conservatisme fige
la jeune république. Dans la Drôme, le nouveau
préfet Ferlay, farouche adversaire des libertés, est nommé pour mater un département
trop agité. Il met aussitôt en place un réseau administratif à son service
et fait attribuer au département 700 soldats supplémentaires. Les Républicains
les plus avancés s'organisent alors autour du député de Romans Mathieu de la
Drôme et, aux élections législatives du 13 ami 1849, triomphent dans le département
en enlevant les sept sièges, alors que la majorité nationale reste
conservatrice. Une
insurrection de Lyon sert de prétexte à la mise en état de siège de la Drôme
dont est chargé le général Lapenne : journaux et affiches sont censurés, cafés
surveillés, discours et chants " séditieux " réprimés, réunions
publiques interdites, des fonctionnaires sont arrêtés ou renvoyés. Le maire
de Romans, le franc-maçon Maurice Rochas est révoqué le 10 juin 1850,
l’administration municipale est confiée au conservateur Eloy Bouzon, âgé de
60 ans, proche du préfet bonapartiste. Pour lutter
contre étouffement de la liberté, tout un réseau de " sociétés secrètes
" se met en place. Les mauvaises récoltes de grains, la maladie de la
vigne, la faible production de cocons rendent les années 1850-1851 difficiles
et portent l'exaspération à son comble. À ce mécontentement, Ferlay répond
par une sévérité accentuée. Le prince-président
est élu pour quatre ans, mais il se fixe bientôt comme objectif d'obtenir sa rééligibilité.
Il introduit, en octobre 1850 une demande de révision de la Constitution tout
en demandant l'abrogation de la loi du 31 mai 1850 qui restreint le droit de
vote. Mais il n'obtient pas les trois quarts des suffrages de l'Assemblée,
quorum nécessaire à cette révision constitutionnelle. Le 6 janvier
1851, le préfet Ferlay, accompagné du général commandant le département et
de deux conseillers de préfecture vient à Romans pour installer le nouveau
conseil municipal et le maire Eloy Bouzon. C’est au
cours de l'été 1851 que Louis-Napoléon se décide à tenter un coup d'État.
La date du coup est fixée au mardi 2 décembre, anniversaire du sacre de
l'Empereur, son oncle, et de la victoire d'Austerlitz Du 2 décembre
à la mi-décembre 1851 : l’insurrection Dans la Drôme,
la nouvelle du coup d'État tombe dans un contexte de loi martiale et de répression.
C’est à 4
heures de l’après-midi, le 2 décembre que le préfet Ferlay reçoit du
ministère de l’Intérieur une dépêche datée de 8 h du matin annonçant le
coup d’état : " le ministre de l’Intérieur à messieurs les préfets.
Le repos de la France était menacé par l’assemblée, elle a été dissoute.
Le président de la République fait appel à la nation. Il maintient la République
et remet loyalement au pays le droit de décider de son sort. La population de
Paris a accueilli avec enthousiasme cet événement devenu indispensable
". Huit heures
seulement se sont écoulées. La réussite du coup d’état résulte aussi la
diffusion rapide des informations en provenance de Paris dans tous les départements,
ce qui permet au préfet Ferlay de réagir en conséquence. Cette rapidité est
due à l’utilisation du télégraphe Chappe. Cependant, dans les heures qui
suivent, le brouillard qui s’installe dans la région lyonnaise perturbe, et même
interrompt, la transmission des dépêches de Paris qui arrivent cependant dans
la Drôme par Bordeaux. Ferlay
communique la dépêche à son complice, le maire de Romans, à 11 h du soir :
" J’ai d’abord concerté avec le général (Lapenne), les mesures
que nous avons cru devoir prendre dans l’intérêt de la tranquillité
publique. J’ai ensuite envoyé à l’impression la dépêche dont vous avez dû
recevoir plusieurs exemplaires ". La ville de Romans est importante
dans le dispositif de répression puisque tient garnison dans les casernes de la
Presle et St-Nicolas, le 52è (32è) régiment de ligne. Le mercredi 3 décembre,
à 7 heures du matin, Bouzon convoque en réunion extraordinaire le conseil
municipal. Le maire donne lecture de la dépêche et présente aux conseillers
les mesures qu’il a prises à partir de minuit, pour assurer et maintenir la
tranquillité de concert avec le chef de bataillon Ollivier, commandant de l’état
de siège dans la ville de Romans et Bourg-de-Péage. Des piquets en armes sont
installés dans les casernes, les agents de police et la gendarmerie sont en
permanence à l’Hôtel de Ville. Un poste placé sur le pont vieux. " Rien
n’annonce néanmoins que la tranquillité puisse être troublée ; toutes les
précautions sont prises ". Le conseil municipal approuve toutes les
mesures prises par le maire et désigne 3 de ses membres pour rester à la
mairie. Dans la matinée,
le maire fait placarder une proclamation : " Chers concitoyens. De
graves événements viennent d’avoir lieu dans la capitale. La République est
maintenue. Nous devons attendre avec calme que la nation ait répondue à
l’appel qui va lui être fait. L’administration s’appuyant sur le
patriotisme et le concours de tous les citoyens a pris de concert avec
l’autorité militaire toutes les mesures nécessaires pour assurer l’ordre
et faire respecter les personnes et les propriétés. Romanais ! Dans les temps
les plus difficiles, notre ville est restée pure de tout excès. Personne,
j’en suis sûr, ne portera atteinte à d’aussi glorieux antécédents
". Au même moment
Bouzon reçoit du préfet une nouvelle dépêche. " La nuit a été très
calme à Valence, la troupe a bien fait son service. Les bons citoyens ont montré
les meilleures dispositions. J’ai reçu du ministre une seconde dépêche datée
d’hier 11 h du matin. Il m’annonce des instructions et m’invite à le
tenir exactement informé des moindres incidents qui pourraient survenir dans le
département. Je tire la conséquence de cette dépêche que Paris était
tranquille, hier à 11 h (du matin). L’état de l’atmosphère ne nous
permettra peut-être pas d’en recevoir aujourd’hui, cependant si, contre
toute apparence, je reçois quelque chose, je vous en ferais part. Les dépêches
d’hier nous sont parvenues par la voie télégraphique de Bordeaux, et l’état
de l’atmosphère ne nous a pas permis hier de communiquer avec Lyon : il se
peut que nous le puissions aujourd’hui ". À 4 h du soir,
le préfet conforte le maire de Romans dans ces décisions pour tenir les
Romanais : " Vous comprendrez qu’ayant à l’adresser à 362
communes, je ne pouvais leur adresser en même temps une instruction particulière,
n’en ayant moi-même reçu aucune du gouvernement. Notre programme, monsieur
le maire est comme le vôtre : respect aux personnes, respect aux propriétés,
maintien de l’ordre public. On me communique à l’instant un commencement de
dépêches intercepté par les brouillards ; elle est de Parsi, d’hier 1 h du
soir. Le président passait en revue divers régiments, ce qui prouvait que le
nouveau gouvernement fonctionnait à cette heure-là. J’approuve très fort la
mesure que vous avez prise de vous entourer du conseil municipal. Restez en
permanence. Veillez au maintien de l’ordre, réprimez énergiquement toute
tentative de désordre ; faites arrêter ceux qui le tenteraient et comptez sur
mon appui et sur celui de l’autorité militaire. Valence et toutes les
communes qui heureusement sont parfaitement tranquilles. Le général est
installé à la Préfecture. Nous sommes bien décidés à faire respecter la
tranquillité envers contre tous. La troupe est excellente. Les bons citoyens se
montrent, qu’on en fasse autant à Romans. Veuillez communiquer cette dépêche
à votre collègue de Bourg-de-Péage. Nous ne communiquons pas par le télégraphe
avec Lyon à cause des brouillards ". À l’instant
même où Ferlay s’ouvre au maire de Romans de son soulagement de constater la
tranquillité du département, les ouvriers de Crest, grand centre textile du département,
manifestent à la sortie des usines et assaillent à coups de pierres la
gendarmerie où s'est réfugié le maire. Des attroupements se forment à Aouste,
Saillans ; le lendemain à Piégros, Autichamp, Suze, Die, Saillans. Le 6 décembre,
en prévision des incarcérations qu’il espère, Ferlay fait savoir à Bouzon,
en qui il a confiance, “je fais transférer dans la prison de Romans, 11
condamnés détenus actuellement dans celles de Valence” . Le lendemain,
en début d'après-midi, c'est un torrent de trois à quatre mille insurgés qui
arrive au sud de Crest. La troupe, que le préfet a rapidement fait renforcer,
utilise ses armes. Une véritable bataille s'engage. Mais les fusils de chasse
et les faux emmanchées à l'envers ne peuvent rien face aux tirs à mitraille
des canons. Le préfet Ferlay et le général Lapenne savent réagir et arrêtent
que " tout individu qui sera saisi les armes à la main sera fusillé.
Tous individu qui aura sonné le tocsin ou battu le rappel sera traité comme
les insurgés pris les armes à la main. Les maires des communes où l’on aura
sonné le tocsin ou battu le rappel sans qu’ils s’y soient opposés, seront
arrêtés et traduits devant les conseils de guerre, pour y être jugés comme
complices des insurgés. Les communes où les insurgés se rassembleront seront
responsables des dommages qu’ils auront causés, et soumis à l’action en
dommages-intérêts de la part des familles dont les membres auraient été tués
ou blessés par les insurgés ". Au même
moment, ce 7 décembre, Ferlay adresse une nouvelle dépêche à Bouzon afin de
le rassurer, et ne l’informe pas de la situation à Crest : " Valence
est très tranquille. On a parlé d’une attaque pour ce soir, nous
l’attendons sans crainte. On a arrêté diverses personnes. Je dirai aussi que
je suis sans inquiétude (pour Romans) puisque vous êtes à la tête de
l’administration et que vous êtes entouré d’adjoints et d’un conseil
municipal qui nous inspirent toute confiance. Dans la journée d’hier (il y a
eu) un petit engagement à St-Marcel (les-Sauzet ?), un capitaine de la garnison
a tué de sa main un insurgé et plusieurs de ces derniers ont été blessés.
On est parti ce matin pour aller les châtier. Je ne saurais trop vous le dire,
nous sommes sans inquiétude ici, soyez également sans inquiétude à Romans,
mais il faut que les amis de l’ordre se montrent partout pour faire voir que
la société a encore d’énergiques défenseurs ". Le 8 décembre,
le regroupement de quelques centaines d'insurgés à Loriol n'a pas de suite.
Dans le Diois et dans le sud de la Drôme, comme autour de Valence et de Romans
comme à Chanos ou Chavannes, les plans de marche avortent. Mal organisé, mal commandé, le soulèvement drômois se
solde partout par un échec. Le 9 décembre,
à 2 h du soir, Bouzon fait connaître au conseil municipal, les dernières dépêches
reçues, annonçant que la tranquillité se rétablit presque partout, que Paris
et les grands centres de population sont tranquilles, il lui fait part ensuite
des mesures qu’il a prises pour le maintien de l’ordre " qui n’a
pas été un instant troublé ". Enfin Bouzon soumet au conseil le
projet d’adresse qu’il se propose de présenter au président de la République
: " monsieur le président de la République, au nom de la ville de
Romans, la fureur des factions allait précipiter la France dans l’abîme de
l’anarchie où le hideux socialisme s’apprêtait à la dévorer. D’un coup
d’œil rapide, vous avez mesuré la profondeur du mal, et avec la promptitude
de l’éclair, vous y avez apporté le seul remède qui put la sauver. Prince,
poursuivez la mission que vous vous êtes imposée, perfectionnez vos
institutions, affermissez le pouvoir, donnez lui la stabilité et la France
reconnaissante qui vous devra son repos, sa prospérité, son bonheur, bénira
à jamais votre nom ". Le 10 décembre
1851, au cours d’un nouveau conseil municipal extraordinaire, Bouzon rappelle
que dans plusieurs villes, notamment Valence et Montélimar, a été organisée
une garde civique pour le maintien de l’ordre et de la tranquillité qu’il
pense qu’il est convenable de nommer une commission de 5 membres qui désigneront
les habitants qui devront en faire partie. Le conseil adopte la proposition et désigne
messieurs Sibilat, Giraud, Louis Nugues, Nicolas et Julhiet. Décision devenue
inutile puisque la menace de troubles n’existe plus.
De la mi-décembre
1851 au 2 décembre 1852 : la victoire bonapartiste Sur les insurgés
s'abat alors une terrible répression organisée par le préfet Ferlay. Deux
bataillons affectés à la Drôme commencent un ratissage systématique des
secteurs insurgés, aidés par la gendarmerie et les troupes déjà en place. Les prisons
sont pleines quand se déroule le plébiscite des 20 et 21 décembre destiné à
entériner le coup d'État. Le scrutin, ouvert pour le plébiscite concerne le
consulat à vie à conférer à Louis-Napoléon Bonaparte. La peur savamment
entretenue par la propagande officielle, le trucage éhonté du scrutin (non
secret), les menaces contre ceux qui oseraient voter " non " assurent
le succès du prince, moins net cependant dans la Drôme qu'ailleurs : le taux
d'abstentions est supérieur, et près de 14% de " non " contre 8,1%
en France. À Romans, le résultat
est surprenant : 1462 oui (70 %) et 632 non (30%). Certes la population
n’avait pas bougé après le coup d’état, notamment en raison de la présence
d’une garnison et d’un maire farouchement bonapartiste, mais cela ne
signifiait une acceptation unanime du coup de force de Bonaparte : le plébiscite
en est la preuve. La chasse aux
fugitifs se poursuit. Dans les sombres et froides cellules de la tour de Crest,
on arrive à entasser plus de 450 détenus. Les prisons de Valence et Romans débordent
aussi. Dans un simulacre de jugement, sont examinés plus de 1600 dossiers. Sept
Drômois sont envoyés au bagne de la Guyane. De nombreux autres connaissent les
bagnes et enceintes fortifiées de Toulon, Belle-Île et Riom. Plus de 200, sur
496 prévenus, sont déportés dans les camps en Algérie. Pour beaucoup
d'autres, ce sera l'exil obligatoire à l'étranger, Mathieu de la Drôme se
retrouve à Chambéry, l'assignation à résidence hors du département et, dans
le meilleur des cas, une mise sous surveillance après quelques mois
d'emprisonnement. Les fondements
de la république sont aussi sapés. Le 7 janvier 1852, c’est une circulaire
de Ferlay qui dissout des " sociétés fraternelles ", la franc-maçonnerie.
Le lendemain, le même préfet arrête que " la devise Liberté-Egalité-Fraternité
ne sera plus écrite dans les actes publics, l’inscription de cette devise et
de toute autre qui rappellerait les temps révolutionnaires sera effacée
". Pour le dimanche 11 janvier, le gouvernement demande qu’un Te Deum
soit chanté dans toutes les églises paroissiales et que des secours soient
" distribués aux indigents " : à Romans, ce sont " 800 livres
" de pain qui sont délivrées. Les
conservateurs romanais se félicitent du coup d’état et de la répression qui
frappe la gauche républicaine. Le 17 février 1852, l’ancien maire et député
Paul-Emile Giraud, écrit à un de ses amis, Le Prévost, : " Romans a
heureusement échappé à cette tentative (d'insurrection) , mais nous avons
couru de grands dangers, et, sans la garnison notre ville était livrée au
pillage. Les doctrines socialistes ont infecté pour longtemps notre pays. Que
nos provinces du nord de la France sont plus sages et plus civilisées, les mœurs
y sont plus douces et les masses plus éclairées ". Le Prévost
partage cette opinion : " J'ai vu avec du plaisir que les insurrections
socialistes n'ont point atteint la portion du département de la Drôme que vous
habitez. Quelle que puisse être l'opinion sur la nature du nouveau gouvernement
(de L.-N. Bonaparte), nous lui avons toujours une immense obligation, c'est de
nous avoir débarrassé de la République et des exécrables rouges ".
Pour le docteur Ulysse Chevalier, c’est aussi un soulagement d’avoir constaté
qu’à Romans " ces jours difficiles se sont passés sans le plus petit
désordre ". Eloy Bouzon
(est-ce une forme de remerciement pour son zèle bonapartiste ?) reçoit dans sa
ville, le 23 septembre 1852, le prince président qui doit alors préparer
l'opinion à la restauration de l’empire. Il l’obtient par un nouveau plébiscite
le 21 novembre 1852 (plus de 7 800 000 oui contre 253 000 non). À Romans, ses
partisans ont fait du bon travail : 1869 oui contre 37 non. Laurent
JACQUOT Sources : Archives
communales de Romans. Guy-Jean Arché,
L'espoir au cœur. L'insurrection en Drôme-Ardèche en 1851, Poët-Laval,
Curandera, 1981. Roger Pierre, Ah
! Quand viendra la Belle. Résistants et insurgés de la Drôme, 1848-1851,
Valence, Éditions Notre temps, 1981, 248 p. Paul.-Emile
Giraud, Ma biographie et Correspondance avec quelques hommes de lettre,
1872. NB
: les passages consacrés à l’insurrection dans la Drôme sont empruntés à
l’article de Robert Serre, paru en juillet 1998, “ synthèse
rigoureuse du contexte de l’insurrection de 1851 dans l’ensemble du département,
qui m’a incité à étudier la réaction des autorités de Romans et de la
population pendant cette période ”. |
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Association 1851 pour la mémoire des Résistances républicaines |