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La Savoie à la croisée des chemins 1848-1851 première
partie Au
cours de recherches en région lyonnaise, j’ai découvert combien, à
plusieurs reprises, la Savoie était présente, au cours de ces trois années de
la deuxième République, dans les événements de cette région. Au
début des années 1840, la Savoie apparaît comme un îlot de calme entre
l’agitation des départements français voisins et le Piémont. Pas de
journaux savoyards avant 1840, puis Le Courrier des Alpes, organe
conservateur qui paraîtra jusqu’à la fin du siècle. Mais tout change en
1848, l’année des révolutions, coup sur coup, en France, mais aussi en
Prusse, en Autriche, en Europe méridionale. C’est aussi l’année où Karl
Marx publie à Londres Le Manifeste du Parti Communiste, tandis que le
roi de Sardaigne, Charles-Albert, publie son fameux Statut, avec création
d’un parlement à Turin en mars 1848, précédé de quelques mois par
plusieurs édits concernant surtout la justice et la police. Une nouvelle
constitution, mais finalement des réformes conservatrices déjà dépassées.
Il se produit néanmoins partout une sorte de libération des esprits et des
initiatives. On voit alors apparaître en Savoie une foule de journaux en tous
genres : un journal satirique, Le Chat, qui devient peu après Le
Carillon, Le Patriote savoisien, journal libéral de Nicolas Parent
à Chambéry, L’Allobroge à Saint-Jean, Le charivari savoyard dirigé
contre les cléricaux et l’obscurantisme. Il se crée des sociétés de
secours mutuels (12 à Chambéry). Dès janvier 1848, des manifestations
d’enthousiasme se produisent dans toute la Savoie. Des feux d’artifice
brillent dans toutes les communes jusqu’à Lanslebourg. On chante La
Savoisienne sur l’air de La Marseillaise. Mais l’enthousiasme
retombe très vite : d’abord parce qu’une ordonnance de police rappelle que
ces manifestations ne doivent pas se généraliser, puis parce que des bruits
alarmistes se répandent dans les villes. Dès la publication du Statut, les
critiques se font jour : contre la suppression du Sénat de Savoie, remplacé
par une Cour d’Appel et contre la réforme des impôts. Cette dernière mesure
est une des raisons qui vont faire basculer l’opinion savoyarde vers la France
qui vient d’instaurer la République. Une
autre raison, encore plus important, est le fait que le Piémont prépare la
guerre contre l’Autriche. C’est l’appel aux armes : les contingents
savoyards défilent dans les rues de Saint-Jean, en route pour la Lombardie. Les
soldats savoyards, au nombre de 18000, ne se sentent pas concernés. L’attrait
de la France, synonyme de liberté, est grand en ce printemps 1848. On note une
certaine agitation sur les frontières françaises, on parle d’une annexion
prochaine, d’une communauté de langage, d’intérêts. Néanmoins,
le sentiment d’insécurité grandit, des rumeurs courent, quelques groupes
d’ouvriers mécontents se réunissent dans les cafés et parlent de pillage.
La maison du directeur du Courrier des Alpes, hostile à la France, est
mise à sac. Dans le même temps, à Lyon, où les commissaires du gouvernement
sontArago et Ledru-Rollin, se constituent des bandes de volontaires républicains
prêts à passer en Savoie pour y proclamer la République. Le 30 mars au matin,
une foule d’ouvriers sans travail, environ 1500, se rassemble place Bellecour
: parmi eux, des Savoyards (Guichonnet estime qu’il y a au moins 10000
Savoyards dans les ateliers de la Croix-Rousse, dont beaucoup de femmes) e des
Suisses que l’on voulait expulser de la ville, et qu’on avait persuadés
qu’ils étaient impatiemment attendus en Savoie et à qui Arago avait offert
des passeports gratuits et une indemnité de route. D’autres encore, peu
nombreux : Piémontais, Polonais, Allemands, chassés de leurs pays respectifs
par l’échec de la Révolution. Se joignent à eux, un certain nombre
d’ouvriers lyonnais, pour la plupart ouvriers en soie, révolutionnaires décidés,
appartenant à un comité de la Croix-Rousse appelé “Les Voraces”, qui ont
déjà fait parler d’eux à Lyon depuis le début de 1848. Ils sont ainsi nommés
parce qu’ils boivent le gros rouge à même la bouteille. Tous se rendent
d’abord à l’Hôtel de Ville, munis de drapeaux tricolores, en chantant la
Marseillaise. Ils sont accompagnés par une foule de Lyonnais enthousiastes. Ils
passent le Rhône au pont de Balme le 2 avril au matin, puis après Yenne, par
le col du Chat, descendent sur Le Bourget et gagnent Chambéry le 3. L’alarme
y est donnée, les autorités et la troupe sardes se replient sur la Maurienne
et le Piémont. Les syndics de Chambéry sont indécis sur l’attitude à
adopter. La troupe bigarrée se porte sur la place de l’Hôtel de Ville :
beaucoup d’éléments jeunes souvent déguenillés, de grandes ceintures de
laine rouge autour du corps, des coiffures étranges, certains portent sabres et
fusils mais la plupart n’ont qu’un bâton au bout duquel est fixé un
baluchon. L’ensemble n’inspire guère confiance. L’accueil est plutôt
froid, avant de devenir franchement hostile. Les Voraces désarment le corps de
garde et, maîtres de l’Hôtel de Ville, affichent des proclamations. Mais très
vite, la révolte contre l’invasion s’organise et le 4 au matin la bataille
s’engage. Des victimes, surtout parmi les Voraces, dont plusieurs centaines
sont faits prisonniers. Ils seront d’ailleurs relâchés sur ordonnance royale
entre le 7 et le 13, avec indemnité de route pour les plus démunis. 852
personnes dont 695 Savoyards emprisonnés au Manège, ou au Collège Royal, à
la caserne de cavalerie ou dans l’ancienne église de Marché et dans les
prisons royales. Des hommes jeunes, pour l’essentiel entre 20 et 30 ans. Pour
les Savoyards, il y a 208 ouvriers en soie ou tisseurs (de la Croix-Rousse),
sans compter les veloutiers, passementiers, peigneurs, teinturiers, apprêteurs
de tulle, soit pour les travailleurs du textile un pourcentage de 85%. Les
paysans des alentours, alertés par le tocsin, accourent en grand nombre (peut-être
10000) armés de fourches et de tridents, et des massacres se produisent sur les
routes et les chemins, dans les communes voisines de Chambéry. Seule la
Maurienne se sent en sécurité, puisque la troupe passe par la rande route d’Italie
et séjourne même à Saint-Jean. Il
est certain que le gouvernement sarde n’avait rien fait pour aider la Savoie
en cette circonstance, considérant qu’il était inutile de défendre la
frontière à l’ouest et, d’autre part, qu’il ne pouvait rien faire, étant
engagé dans une guerre contre l’Autriche en Lombardie. On a parlé aussi de
complicités entre certains gouvernants sardes et français. Toujours st-il que
dès le 4 au soir, les brigades de Savoie et Piémont, environ deux mille hommes
reviennent triomphalement à Chambéry, provoquant l’ironie des lavandières
du pont de la Garatte : “Savone, savonne tant que tu pourras, on a déjà fait
la lessive !”. Le roi Charles-Albert a beau déclarer que “jamais il
n’abandonnerait la Savoie”, les esprits sont ébranlés, la presse
s’empare de l’événement. Le Courrier des Alpes affirme : “Ces
glorieuses journées resteront à tout jamais gravées dans nos mémoires”. Le
journal Le Vengeur de Lyon parle des “barbares” chambériens, de la
violation des lois de l’hospitalité. Le Peuple souverain revient sur
“cette Saint-Barthélémy du XIXe siècle” et traite les Savoyards de
“sauvages du Mont-Blanc”.
Ces
événements marquent une rupture entre Savoie et Piémont, rien ne sera plus
comme avant, et la société savoyarde se scinde en deux parties. Pour
l’heure, les démocrates-libéraux, s’opposant aux conservateurs
catholiques, se montrent partisans de l’annexion à la France républicaine.
Une foule de journaux, de brochures, circulent dans le pays, en provenance de
Lyon, mais aussi de Genève, et de Paris, déjouant la censure et la douane. Une
anecdote est révélatrice de la méfiance qui règne envers les émigrés venus
de Suisse. Le député du Cher, journaliste et écrivain, Félix Pyat avait été
contraint de s’exiler en Suisse après les journées de juin 1848. Souffrant
de rhumatismes, il décide au mois d’août, d’aller prendre les eaux à
Aix-les-bains. Il dit : “Il en est des rhumatismes comme du thé, ils ne
gagnent pas à devenir suisses”. À Aix, on perquisitionne sa chambre d’hôtel,
on trouve une liasse de papiers portant le mot “Plan”. On l’arrête, on le
transfère à Chambéry où on l’enferme avant de découvrir que le Plan était,
non pas celui d’un attentat, mais d’un drame qu’il projetait d’écrire,
“La mort de Néron”. Il commentera ainsi l’événement plus tard : “Il
faut en finir avec ce vieux système absurde d’exaction et de vexation... Il
faut trouver d’autre règlement que la force... [arriver à] concilier les
droits de l’individu avec ceux de la société, les mesures nécessaires à la
sûreté publique avec le respect dû à l’homme dans tout prévenu qui est
toujours un homme et maintes fois un innocent. Alors, et seulement alors, nous
pourrons dire avec plus de raison que le brigadier royal : nous ne sommes pas
des barbares”. En
Savoie même s’édite toute une littérature : Léon Brunier, député d’Aiguebelle,
et plus tard de La Chambre, au Parlement de Turin, publie une brochure La
Savoie en 1848 parue à Saint-Jean-de-Maurienne chez l’imprimeur Héritier-Buisson,
où il conclut : “La pire des combinaisons pour la Savoie serait l’État indépendant.
Celle qui offrirait un peu moins d’inconvénient serait la réunion à la
Suisse. Viendrait ensuite l’union à l’Italie. Et avant tout, la réunion à
la France”. Le député de Moûtiers, Jacquemoud, qui avait déclaré au
Parlement de Turin que la Savoie était “l’Irlande du Piémont”, compose
un hymne où il s’écrie en s’adressant à la France : Ah
! cette sœur qui nous est chère De
tous nos vœux nous l’appelons. Nos
cœurs vont où va notre Isère Et
le penchant de nos vallons Un
prêtre de Tarentaise, originaire de Queige, Antoine Martinet, est aussi écrivain
et philosophe. En 1848, la Savoie est “une Sibérie administrative” ainsi
qu’il l’explique dans un écrit : Que doit faire la Savoie ? Pour
lui, il faut choisir entre trois solutions : rester unis à la Maison de Savoie,
devenir complètement indépendants, ou pratiquer une politique d’alliance
avec un autre pays. Et il reprend la formule déjà connue “suivre la pente de
nos rivières”. À
Lyon, le journal Le Peuple Souverain publie une lettre des démocrates de
Chambéry où il est dit que tout le monde en Savoie souhaite l’annexion à la
France, à part quelque trente mille nobles, prêtres et religieux. Le marquis
Costa de Beauregard, député conservateur à Turin, réplique vivement en dénonçant
la propagande abusive qui se fait en Savoie. Et il n’est pas le seul. Les
conservateurs qui redoutent le “péril rouge” venu de France, publient de
leur côté brochures et pamphlets : en la seule année 1848, pas moins de 14
articles contre la France. L’opposition radicale de l’aristocratie qui a
perdu son statut privilégié à Turin avec les réformes de Charles-Albert, est
on ne peut mieux résumée par cette déclaration de Joseph de Maistre : “Je
ne suis pas, je n’ai jamais été et je ne veux pas être Français”. Cependant
les démocrates savoyards commencent à se poser des questions avec le tournant
pris par la Seconde République en France, après les journées de Juin qui ont
renforcé le pouvoir du parti de l’ordre. Au Piémont au contraire,
Charles-Albert souhaite préparer l’unité italienne, et se pose en champion
de la liberté des peuples : “ L’Italia farà da sè ”, et
se prépare à engager de nouveaux combats contre l’Autriche. En février
1849, la République est proclamée à Rome que le Pape a quittée pour se
retirer près de Naples. Le mois suivant, le 23 mars, c’est le désastre de
Novare, où la Brigade de Savoie joue un rôle héroïque que le gouvernement piémontais
mettra longtemps à reconnaître. Le National Savoisien écrit : “ Si
le sort de l’Italie est à plaindre, celui de notre pauvre Savoie l’est bien
plus encore. Engagés malgré nous dans une lutte qui ne nous regardait pas,
nous avons prodigué notre or, notre sang, pour le triomphe d’une cause qui
nous était étrangère… ”. Charles-Albert abdique en faveur de son
fils Victor-Emmanuel qui signe le traité de Milan avec l’Autriche. Le nouveau
roi est populaire, il fraternise avec Garibaldi. Mais les Savoyards sont
inquiets, ils ploient sous le poids des impôts, et sont toujours contraints de
s’expatrier pour remédier au chômage e à la pauvreté.
Une
nouvelle raison vient peu après réduire considérablement le culte que les démocrates
savoyards vouent à la France. Il s’agit de l’expédition de Rome.
Louis-Napoléon Bonaparte, oubliant ses idées de carbonaro révolutionnaire déjà
bien pâlies, a décidé de réinstaller le Pape dans ses États. Après l’échec
de quelques tentatives diplomatiques, il envoie une armée commandée par le général
Oudinot faire le siège de Rome. L’expédition est couronnée de succès et
accueillie avec joie par le parti de l’Ordre et les milieux conservateurs.
Elle est relatée dans un pamphlet qui paraît peu après, Le siège de Rome,
récit historique, d’un nommé Del Vecchio, attaché au ministère de la République
Romaine. L’ordre est donné l 1er octobre 1849 d’empêcher la pénétration
de ce récit en France. Les
députés républicains français manifestent violemment à l’Assemblée leur
opposition à la chute de la République Romaine et l’émeute de la rue le 13
juin 1849 est vite réprimée dans la capitale, mais noyée dans le sang à
Lyon. Par voie de conséquence, les chefs républicains comme Ledru-Rollin sont
poursuivis et contraints à l’exil d’où ils continuent le combat. Le
trafic s’intensifie en 1850 entre Genève et la Savoie à destination de la
France, malgré l’interdiction du colportage à la suite de l’état de siège
décrété dans plusieurs départements du Sud-Est dont l’Ain et le Rhône. En
janvier 1850, un “marchand colporteur de complaintes”, nommé Marc Donnet,
est arrêté à Seyssel à son entrée en France. Il porte “un assez grand
nombre d’exemplaires d’un écrit mystique intitulé Oraison au Saint-Sépulcre
de Jésus-Christ, imprimé à Nyon (Suisse, ainsi que vingt exemplaires
d’un pamphlet intitulé Le Pape devant le Christ, imprimé à
Albertville (Savoie)”. C’est à Genève que résident un grand nombre de réfugiés
républicains venus de Pologne, de Hongrie, mais surtout de France et
d’Italie. Mazzini est le plus connu d’entre eux. Cet homme politique, né à
Gênes en 1805, ancien membre des Carbonari, vivait en exil depuis le début du
règne de Charles-Albert (1831). Il avait créé “La jeune Italie” et déjà,
par deux fois, tenté d’organiser des expéditions sur la Savoie, avec
l’aide des démocrates lyonnais et des réfugiés italiens vivant à Paris (en
particulier la princesse de Belgiojoso). Celle de 1831 avait échoué
lamentablement avant même de franchir la frontière. La suivante, début 1834,
avec une troupe cosmopolite, fut aussi un échec mais entraîna de nombreuses
condamnations parmi les assaillants. Mazzini ne s’est pas découragé pour
autant. Il dirige toujours les sociétés secrètes et anime l’agitation révolutionnaire
en Allemagne, en Italie où il dispose de nombreux émissaires. Il est recherché
par toutes les polices et son signalement est connu : cheveux noirs, front large
et haut, yeux noirs très animés, barbe noire, teint coloré, maigre avec de
belles dents. En 1850, la seconde édition de son pamphlet, L’Italia del
Popolo, circule en contrebande. Mais
il ne se colporte pas que des brochures, il existe aussi un trafic de poudre
ainsi que le révèle en février 1850 également une lettre aux autorités de
Lyon du Procureur de Nantua. 50 ballots de poudre viennent d’être saisis
venant de Genève et passant par la Savoie. Le Procureur précise que “le
gouvernement de Genève aurait sinon favorisé du moins toléré cette
contrebande, et que la douane sarde serait beaucoup moins sévère que la douane
française”. En
Savoie, si le retour du Pape dans ses États est salué avec joie par le clergé
et les conservateurs, c’est pour les démocrates l’inquiétude et le désarroi.
Leur opinion est fort bien résumée par le dernier article du National
Savoisien le 30 juin 1849 : “Nous disions le 1er janvier de cette année :
l’annexion de la Savoie à la France, nous l’entrevoyons comme une éventualité
plus ou moins prochaine, mais inévitable... Nous avions le droit de parler
ainsi... Qui don eût pu supposer alors que cette vision s’évanouirait,
qu’il n’en resterait plus trace ? ... Il en est cependant ainsi. Dans ces
dix derniers mois, l’abandon de la cause de l’indépendance italienne par la
France, la chute de la Lombardie, de la Toscane et de la Sicile, la mort de
l’unité allemande..., le dernier vestige enfin de la révolution européenne
expirant à Rome sous les bombes d’Oudinot, tout semble serrer à nouveau sur
l’Europe le réseau funeste tissé en 1815 pour la condamner encore pendant de
longues années à l’immobilité... Notre désir a été un mirage
trompeur...” Par
conséquent, si le clergé et les conservateurs savoyards penchent de plus en
plus vers la France, les démocrates glissent vers le Piémont : ils approuvent
l’abaissement des tarifs douaniers, et surtout la politique ferroviaire. En
effet on commence à discuter de la percée du Mont-Cenis et de la voie ferrée
Turin-Chambéry, mais il faudra plusieurs années encore avant que les projets
voient le jour. En
février 1851 est ratifié un traité de commerce entre le Piémont et la France
dont les relations deviennent très cordiales, ce qui peut paraître curieux au
lendemain de l’expédition impopulaire contre la République Romaine. Peut-être
certains hommes d’État sardes se disaient-ils déjà que le futur Napoléon
III pourrait les aider dans la conquête de l’indépendance italienne. Dans
leurs rangs figure Cavour, alors ministre du commerce que Le Patriote
Savoisien appelait “le spéculateur de la Halle aux Blés” : il approuve
la sévérité des conservateurs savoyards lors de l’invasion des Voraces. Au
cours de l’année 1851, il devient de plus en plus clair que Louis-Napoléon
Bonaparte veut conserver le pouvoir, et ne pouvant le faire par des voies légales,
il prépare un coup d’État. L’armée, la police sont à ses ordres dans les
villes. Quant aux campagnes, malgré ses nombreux agents secrets, le
gouvernement ne s’attend pas à une résistance importante, ce en quoi on a vu
qu’il s’était trompé. En
Savoie, c’est au soir du trois décembre que se répandent les premières
nouvelles du coup d’État. C’est donc le retour de la dictature en France.
La déception est immense. La presse piémontaise est déçue : Il Progresso
traite Louis-Napoléon de misérable bourreau et parle de sa main teintée de
sang que seuls, les chefs de bande du parti clérical recherchent et baisent
avec reconnaissance (cité par Avezou, voir Notes). Du côté des conservateurs
au contraire, on ne tarit pas d’éloges pour “cet ami respectueux du clergé,
fils dévoué du Pape”, et leurs regards se tournent avec une admiration plus
grande encore vers la France. Au début de 1852, Le Courrier des Alpes écrit
: “Tout d’un coup l’horizon s’est éclairci et les cœurs glacés par la
crainte s’ouvrent aux plus douces espérances... Le grand acte du 2 décembre
a tué le terrible 1852, car il a porté à la démagogie le coup mortel dont
elle ne se relèvera jamais... L’homme du 10 décembre a été l’instrument
de la providence”. À
Turin, on recommence à parler de la réalisation de l’unité italienne
moyennant l’abandon de la Savoie. Alors que trois ans plus tôt, les
conservateurs savoyards déclaraient à Turin que l’annexion à la France
serait le suicide de la Savoie, ils évoquent maintenant le moment où les
Savoyards les plus patriotes seraient entraînés dans le mouvement séparatiste.
Désormais, les positions sont prises, “l’annexion sera préparée par le
parti de l’ordre en Savoie, et réalisée par la connivence du gouvernement piémontais
libéral et de l’Empire autocratique, détenteur de la force militaire et de
la puissance financière, pour payer la formation de l’unité italienne”.
L’heure de Cavour va bientôt sonner. Documents
utilisés : Archives nationales : BB 1449. Dossier 3160 A. Archives départementales
de l’Ain : 8 M 13. Ouvrages
consultés : L.Depollier, Le centenaire de la Seconde République et la
Savoie, Annecy, 1949. C.Latta, De la Révolution au coup d’État,
Montpellier, 1999, pp.51-61. H.Menabréa, Histoire de la Savoie, Chambéry,
1960. La Savoie de la Révolution à nos jours, Ouest-France, 1986. Histoire
de la Savoie, Privat, 1973. Et surtout : P.Guichonnet, Histoire de
l’annexion de la Savoie à la France, La Fontaine de Siloé, 1998.
R.Avezou, archiviste d’Annecy, La Savoie depuis les réformes de
Charles-Albert jusqu’à l’annexion, Chambéry, 1934. À
la suite de la parution de cet article, j’ai reçu d’une nouvelle adhérente,
Mme N.Gallice Besombes, les lignes suivantes : “J’ai - grâce à vous -
mieux compris les raisons pour lesquelles mon trisaïeul Claude-François
Gallice et son frère Joseph, ont quitté Saint-Pierre d’Albigny (Savoie) pour
aller à Paris se “compromettre” dans l’insurrection républicaine du 12
mai 1839, participer en juillet 1847 à la coalition et dans le même élan aux
Ateliers Nationaux en 1848, pour finir arrêtés et transportés”. Voilà
un premier témoignage, dont nous espérons qu’il sera suivi par bien
d’autres. Gisèle
ROCHE-GALOPINI |
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Association 1851 pour la mémoire des Résistances républicaines |