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Dans
la clandestinité par Ted W. Margadant, chapitre 6 (pages 121 à 137) de French Peasants in révolt. The Insurrection of 1851,
Princeton, 1979 traduit de l’américain par Frédéric Négrel Copyright Ó 1979 by Princeton University Press Reprinted by
permission of Princeton University Press. « Je
jure sur ce métal de m’armer contre toutes les tyrannies politiques et
religieuses, de les combattre partout et toujours. Je le jure, je le jure, je le
jure. » Dans la nuit du 12 mars 1851, plusieurs jeunes hommes du bourg de
Roujan (Hérault) doivent répéter ce serment solennel. Ils s’agenouillent,
les yeux bandés, la main gauche sur la poitrine, la droite sur un poignard.
Quelqu’un tape trois fois sur leur tête alors qu’une voix dit :
« Au nom du peuple souverain, en vertu des droits qui m’ont été conférés
par la Montagne, je te baptise Montagnard. » Plusieurs autres voix
murmurent « Amen » et quelqu’un retire les bandeaux. Des pistolets
sont brandis devant leurs yeux. « Si tu parles, ta vie ne sera pas longue, »
menace le maître de cérémonie, un boucher du village nommé Higonenq.
« Si tu révèles les secrets, tu rencontreras la mort, où que tu tentes
de fuir. » Alors, il leur montre les signes de reconnaissance et leur dit
les mots de passe. La société secrète des Montagnards, qu’ils viennent de
rejoindre, n’était pas particulière à Roujan. D’après Higonenq, elle
existait dans toute la France.[1] Peu
de problèmes historiques sont plus difficiles à analyser que les conjurations
politiques. Par leur nature même, les sociétés secrètes opèrent en dehors
des voies normales de l’activité politique et de la presse - journaux,
pamphlets, brochures... La seule preuve de leur existence est toujours apportée
par les espions et les agents de la police dont les informations sont grossièrement
exagérées ou complètement fausses. Même lorsque les sources officielles sont
corroborées par des preuves judiciaires établies sur le témoignage des conjurés,
le réseau de telles organisations est difficile à retracer. Ceci est particulièrement
vrai pour les sociétés montagnardes de la Seconde République. Ce récit
d’une initiation montagnarde, fourni par un plâtrier de Roujan nommé David
Azéma, a été reproduit avec de minimes variations par des milliers d’autres
personnes qui se sont confessées aux magistrats après le coup d’Etat. Elles
ont fourni des informations détaillées sur les rituels montagnards, leurs
objectifs, leurs meneurs et leur organisation dans plusieurs centaines de
communes du Sud-Est, du Sud-Ouest et du Centre. Presque tous les historiens qui
ont consulté ces archives judiciaires ont été frappés par l’importance du
mouvement montagnard dans certains départements comme la Drôme, le Gers et la
Nièvre. Ainsi, quelques savants, conduits par Philippe Vigier, ont conclu que
les sociétés montagnardes formaient la cause principale de la résistance au
coup d’Etat. Cependant, il reste à savoir dans quelle mesure ces conjurations
régionales disparates formaient un réseau politique clandestin national. Malgré
leur large éventail de diffusion dans au moins cinquante départements du pays,
les sociétés montagnardes apparaissent dans les archives judiciaires un phénomène
essentiellement régional, et même local. C’est ainsi que leur rôle
politique dans l’histoire de la Seconde République a été fréquemment négligé
par les historiens nationaux[2]. Pourtant,
les sociétés montagnardes sont sans aucun doute un phénomène national dans
la mesure où elles fournissent une forme d’organisation commune et une
orientation politique à des militants républicains que la géographie sépare.
Des cérémonies d’initiation, grades et objectifs politiques semblables
caractérisent la plupart des sociétés secrètes rituelles qui se propagent
dans les campagnes françaises durant les mois précédant le coup d’Etat. Séparés
les uns des autres par des centaines de kilomètres, des hommes de bourgs et de
villages de département comme l’Yonne, le Gers, l’Hérault et le Var,
participent au même mouvement populaire d’opposition au gouvernement de Louis
Napoléon Bonaparte. La
caractéristique principale des sociétés montagnardes est leur rituel
d’initiation. Chaque impétrant a les yeux bandés, se tient avec une ou des
armes, et prête un serment d’allégeance à la République. Le bandeau est
alors retiré et l’initié est menacé de mort s’il trahit les secrets de la
société. Dans cette forme répandue, utilisée par tous les initiateurs
montagnards, l’élément essentiel est le serment. Ses termes varient suivant
les régions, et même suivant les communes au gré de la transmission orale.
Comme en témoigne un initiateur gardois, « Parce que nous n’avons
jamais écrit quoi que ce soit, les rites d’initiations variaient selon la
personne qui recevait les membres. »[3] Néanmoins, certaines
phrases du serment sont largement
diffusées dans le pays. C’est ainsi que la description qu’Azéma fait de
son serment à Roujan ressemble à certaines fournies par des Montagnards dans
d’autres régions. Les exemples suivants proviennent des trois extrémités géographiques
du mouvement montagnard : la Nièvre (Centre), le Lot-et-Garonne (Sud-Ouest)
et le Var (Sud-Est).[4]
Je jure de m’armer contre la tyrannie, de défendre la République
démocratique et sociale; je jure de tuer les traîtres si le sort me désigne; j’accepte de
mourir d’une mort infâme si je deviens un
traître ou un renégat; je jure d’aider les frères dans le besoin.
(Clamecy, Nièvre)
Je jure sur cette lame de me soulever au premier signal et de
m’armer pour combattre toutes les tyrannies politiques, religieuses ou sociales et de mourir si
nécessaire pour le triomphe de la
République. Je le jure, Je le jure, Je le jure. (Gontaud, Lot-et-
Garonne).
Moi, homme libre, au nom des martyrs de la liberté, je jure d’armer
mon bras contre la tyrannie tant politique que religieuse. Je jure de
faire de la propagande pour la République démocratique et sociale.
Je jure de poignarder les traîtres qui révéleraient les secrets de la
Société. Je jure de donner assistance à mes frères quand le besoin
l’exigera. Je jure de frapper les traîtres qui ne seraient pas frères
comme nous. » (Artignosc,
Var) Les
initiés de plusieurs départements (Nièvre, Gers, Drôme, Var) promettent
aussi d’abandonner leurs parents, femmes et enfants, s’il était ordonné de
marcher, et partout dans le Sud-Est on rapporte avoir été « constitué »,
« reçu » ou « baptisé » frère
montagnard.[5] Le
deuxième point de similitude entre plusieurs sociétés montagnardes est leur
mode d’organisation. A la tête des branches locales on trouve des présidents
(Ardèche, Basses-Alpes, Gard, Var) ou des commissions (Hérault,
Lot-et-Garonne, Nièvre, Var), et à leur base des unités de 10 hommes, connues
comme « décuries » ou « sections ». Le grade de décurion
existe dans des communes de la Drôme, du Gers, de l’Hérault, de la Nièvre
et de l’Yonne; celui de chef de section
dans des communes du Lot-et-Garonne, du Var et du Vaucluse. Là où le titre de
décurion est utilisé, le grade supérieur de centurion - le commandant théorique
de dix décuries - est quelques fois créé (Drôme, Hérault, Nièvre, Yonne).
Au-dessus de ces branches locales, des présidents ou des commissions d’arrondissement
et des présidents ou des délégués cantonaux sont signalés en Ardèche, dans
la Drôme, le Gard, l’Hérault et le Var. Spécialement dans le Sud-Est, les
Montagnards s’efforcent de créer non seulement des organisations
paramilitaires locales mais une direction hiérarchique régionale.[6] En
ce qui concerne leur orientation politique, les sociétés montagnardes mêlent
une attitude défensive avec des tactiques et des buts agressifs. D’une part,
les meneurs insistent sur la défense de la République, de la Constitution et
du Suffrage Universel comme les objets centraux de l’organisation. D’autre
part, ils promettent aux recrues que si leur cause triomphait, les impôts
seraient baissés, les salaires augmentés, des banques hypothécaires créées,
ou les conditions de vie améliorées. Les Montagnards font appel à la légitimité
du passé - la Constitution de 1848 - pour présider à la fondation d’un
nouveau gouvernement : la République Démocratique et Sociale. De la même
façon, leurs tactiques contiennent à la fois un élément modéré, l’unité
électorale, et une dimension extrémiste, la mobilisation armée. Certains
Montagnards déclarent lors du coup d’état que leur société avait été
fondée pour les élections nationales (ou locales), mais leur engagement sous
serment de prendre les armes dément de telles affirmations. En fait, ils se préparent
à arriver au pouvoir par le processus électoral ou
à le prendre par les armes contre le gouvernement. Cette double stratégie de
victoire électorale ou d’insurrection armée s’associe à l’opinion très
répandue que la nouvelle République doit remplacer le gouvernement de Louis
Napoléon Bonaparte en 1852, que ce soit dans les urnes ou dans la rue. Ces
traits partagés du rituel, de l’organisation et de la stratégie des
Montagnards laissent supposer un processus commun de causalité historique.
Premièrement, leurs cérémonies et leurs grades paramilitaires sont dérivés
pour une large part de la culture préexistante des conjurations politiques, les
sociétés secrètes républicaines de la Monarchie de Juillet. Et particulièrement
les sociétés de Carbonari qui étaient implantées dans plusieurs villes du
Sud-Est de la France (Marseille, Avignon, Cavaillon) dans les années 1830[7].
C’est dans les plaines du Vaucluse que les premières sociétés montagnardes
apparaissent, utilisant les rites d’initiation des Carbonari, dans l’hiver
de 1848. Ensuite, ces sociétés montagnardes sont introduites ailleurs en
France principalement en résultat des efforts de la gauche républicaine pour résister
à la loi électorale de 1850, qui réduit sévèrement leur force électorale.
Un rôle important dans ce processus de diffusion est joué par un ancien député
républicain d’Avignon nommé Alphonse Gent, bien que toutes les régions de
la conjuration ne soient pas liées par son soi-disant Complot de Lyon. Enfin,
la propagation des sociétés montagnardes à l’intérieur de certaines régions
est un mouvement en deux phases d’implantation urbaine et rurale. Dès que
l’organisation s'implante dans une petite ville ou dans un bourg de marché,
les militants de ce « centre » réussissent fréquemment à aider
les habitants des communes plus petites à fonder des succursales inférieures.
Ce processus de mobilisation politique ville-campagne est déjà commencé
pendant les campagnes électorales de 1848-49, il prend de la vitesse dans le
mois précédant le coup d’état. En décembre 1851, les sociétés
montagnardes existent dans presque toutes les communes de beaucoup de régions
du centre et du sud de la France. La
première moitié du XIX° siècle fut l’âge d’or des sociétés secrètes
en France. Les royalistes Chevaliers du Roi conspiraient contre l’Empire, les
Carbonari complotaient contre la Restauration, et d’obscures sociétés républicaines
et socialistes, les Familles, les Saisons, les Carbonari réformés, les
Voraces, les Communistes, les Montagnards, la Jeune Europe, vivaient dans la
clandestinité durant la Monarchie de Juillet. Serments sur des poignards, réunions
secrètes d’hommes armés, et rumeurs de massacres imminents entouraient ces
sociétés d’une atmosphère de terreur. En raison des exagérations des
espions et des agents provocateurs de la police, une tradition républicaine de
conjuration avait pris forme principalement dans les villes de Paris, Lyon et
Marseille, mais aussi dans des cités et des bourgs du Vaucluse.[8] Cette
tradition associait un composant culturel « primitif », le rite
initiatique, avec une orientation politique relativement moderne. Les sociétés
réellement secrètes de la Monarchie de Juillet utilisaient des rites
d’initiation pour impressionner les recrues de la solennité du combat dans
lequel elles s’engageaient. Les initiés avaient les yeux bandés, sous le
sceau du secret, et on les menaçait de mort pour s’assurer leur silence.
Venant dans la plupart des cas des rituels francs-maçons, ces cérémonies
permettaient de franchir la distance sociale séparant les leaders petit bourgeois des
recrues des basses classes. Elles reflétaient aussi un goût populaire pour la
caractéristique rituelle des artisans qui appartenaient aux associations secrètes
appelées compagnonnages. Les serments
initiatiques représentaient à la fois une réponse rationnelle à la répression
policière et une tradition archaïque de solidarité orale. Dans
leurs objectifs politiques, les sociétés secrètes républicaines étaient héritières
de la Révolution Française. D’une part, elles cherchaient à propager la
cause de la République. Tirant inspiration de la Conspiration des Égaux de
Gracchus Baboeuf (1797), quelques conspirateurs, menés par Auguste Blanqui, défendaient
également l’idéal social de l’égalité absolue. A cet égard, elles aidèrent
à la diffusion d’une idéologie de gauche vers les travailleurs urbains, préfigurant
la future direction du socialisme français. D’autre part, ces sociétés
cherchaient à renverser la monarchie par un coup
de main. Dans ce but, elles ont créé des grades militaires, comme les chefs
de section, poussaient les recrues à se procurer des armes, et se préparaient
à s’emparer du pouvoir. Toutefois, par manque de soutien dans l’armée française,
leurs quelques tentatives de fomenter une révolte furent de complets échecs.
Par conséquent, le soulèvement de la Société des Saisons à Paris (1839) fut
facilement écrasé et ses meneurs emprisonnés pour la durée de la monarchie;
et le rassemblement armé des Carbonari du Vaucluse (1841) disparut dans la
nuit, ne provoquant qu’une vague de répression. Les sociétés secrètes étaient
bien équipées pour endoctriner les hommes, pas pour s’emparer du pouvoir.[9] Avec
la Révolution de Février 1848, la principale justification des sociétés secrètes,
la protection contre la répression policière, disparaît du jour au lendemain.
Les Républicains ont maintenant une tribune publique, une audience de masse et
un boulevard électoral vers le pouvoir. Les conspirateurs d’autrefois fondent
des sociétés de débat public, appelées clubs, et consacrent leurs énergies
à la campagne électorale pour l’Assemblée Constituante (avril 1848). Bien
que quelques militants soient rapidement déçus par les résultats du suffrage
universel, et que d’autres soient aigris par le retour des contrôles de
police sur les clubs, la participation massive au processus électoral
transforme les conditions de l’organisation politique. Quand les sociétés
secrètes réapparaissent, précisément dans les mêmes régions où elles
existaient précédemment, leur première stratégie est alors la victoire électorale. Ceci
est spécialement vrai pour les sociétés de Carbonari que les Républicains
raniment dans le Vaucluse durant l’hiver de 1848-49. Menacés par un puisant
mouvement légitimiste dans cette région, les élites républicaines essayent
de s’assurer une clientèle électorale en fondant des clubs privés, appelés
cercles, avec serment politique
secret. Par exemple, les statuts d’une de ces Sociétés
de la Montagne, datant de 1848, décrit à la fois un club et une
organisation politique. La société est supposée avoir des dirigeants élus,
un budget pour une assistance mutuelle et un local de réunion permanent avec un
concierge pour servir des boissons. En même temps, on organise des groupes de
10 hommes, qui doivent obéir aveuglément à leur chefs de section et jurer des serments républicains dans des
initiations secrètes. Le chef
bourgeois de cette société particulière (à Gordes) tapote chaque recrue sur
la tête pendant la cérémonie en disant, « Au nom de Dieu, grand
architecte de l’Univers, je te reçois frère
montagnard. » Des rituels d’initiation similaires sont diffusés dans
les bourgs proches d’Orange au début de 1849, et toutes ces sociétés
montagnardes participent activement à la campagne électorale pour l’Assemblée
Législative (avril-mai 1849). Elles sont les véhicules de la propagande
clandestine et de la socialisation politique plutôt qu’une révolte armée.[10] Si
le but majeur de l’organisation républicaine en 1849 est de gagner les élections,
pourquoi former des sociétés secrètes et des hiérarchies paramilitaires ? La
réponse va de soi pour la plupart des meneurs républicains : les sociétés
secrètes sont sans rapport avec leur cause. Les seules sociétés montagnardes
qui existent durablement à ce moment-là se trouvent dans le Vaucluse et dans
quelques communes adjacentes de la Drôme. Même le terme Montagnard est rarement utilisé. Il se réfère d’abord à un
groupe de députés de l’Assemblée Constituante qui fait remonter son ancêtre
politique à l’extrême gauche, la Montagne, de la Convention de la Révolution
Française (1793). Les politiciens qui soutiennent ces députés s’appellent généralement
eux-mêmes Démocrates, Démocrates-Socialistes, ou simplement Républicains.
Pour faire une campagne électorale couronnée de succès, ils créent des
journaux et des comités, tiennent des rassemblements et discutent politique
dans toutes sortes de cadres publics et privés, comme les marchés, les cercles, et les sociétés de secours mutuels. Ils n’ont pas
besoin et ils n’utilisent pas les sociétés à rituel pour mobiliser les électeurs
républicains en mai 1849. Les
vertus du secret deviennent de plus en plus évidentes dans les mois suivants
lorsque le préfet et les procureurs ferment les voies publiques de la
propagande. Même avant que toutes les associations politiques permanentes
soient mises hors la loi (en juillet 1849), les Républicains ont commencé à
trouver refuge dans des organisations de façade, cercles,
sociétés, chambrées. Ce procédé de camouflage de l’organisation est
plus avancé dans les villes et les bourgs du Sud-Est de la France où les
traditions culturelles nourrissent une riche vie associative dans toutes les
classes de la population. Les préfets commencent peu après à publier des arrêtés
pour dissoudre les associations clairement républicaines comme pour prouver que
seules les véritables sociétés secrètes peuvent espérer échapper à la répression
gouvernementale. Néanmoins, le modèle montagnard d’organisation reste propre
au Vaucluse et au sud de la Drôme (avec un transplant accidentel à Clamecy,
dans la Nièvre), avant l’hiver de 1849-50[11].
C’est la loi électorale de mai 1850 qui précipite un mouvement de conjurés
à une échelle nationale. En privant du droit électoral beaucoup d’électeurs,
cette loi menace d’exclure durablement les Démocrates-Socialistes du pouvoir.
Ils ne peuvent plus espérer de triomphe électoral, spécialement dans les départements
où ils ont besoin de faire plus de voix pour obtenir une majorité. C’est
pour défendre le suffrage universel, par la force des armes si nécessaire, que
les militants commencent l’organisation de sociétés secrètes hors de leur
patrie d’origine dans la Vallée du Rhône. Ce
passage d’une activité électorale à une activité conspiratrice peut être
suivi avec une clarté toute spéciale dans la ville de Béziers. Son premier
organisateur montagnard est un horloger nommé Eugène Relin, qui a commencé sa
carrière révolutionnaire sur les barricades de Paris en juillet 1830. Ayant
acquis puis perdu un emploi dans la gendarmerie, probablement à cause de ses
convictions républicaines, Relin vient à Béziers, où il contribue à créer
une loge franc-maçonne en 1839. Avec le triomphe de la République, il fonde un
club en 1848, mais il n’obtient que 592 voix dans le département lorsqu’il
se présente à l’Assemblée Constituante. En janvier 1849, il réduit ses
ambitions personnelles et rejoint des Républicains plus riches et plus modérés
dans la fondation d’une association nommée la Société
des Arts. Les membres de cette société soit-disant apolitique soutiennent
la liste des candidats Démocrates-Socialistes qu’un congrès départemental a
choisi en avril et leurs efforts sont couronnés d’un succès local : les
Démocrates-Socialistes remportent la majorité des votes à Béziers, mais
seulement le tiers des voix dans l’ensemble du département.[12] Relin
et ses amis font déjà face à une administration hostile pour qui les
organisations électorales sont subversives pour peu que leurs bénéficiaires
soient Républicains. En mars 1849, ils sont visités par la police qui met la
main sur leur liste de « correspondants démocratiques dans la campagne »[13]. Le procureur
général de Montpellier dénonce leurs préparatifs électoraux comme une
conspiration, bien qu’il manque de motifs légaux pour des poursuites
judiciaires[14].
Quand une élection partielle intervient en juillet 1849, la situation légale a
changé. Maintenant, le gouvernement possède avec la loi sur les clubs de l’Assemblée
Législative de quoi harceler les Républicains. Le préfet publie le 28 juin un
arrêté bannissant les rassemblements aussi bien privés que publics où l’on
discuterait politique. Le jour même, il a reçu une lettre instructive du
sous-préfet de Béziers : « Avant
que les élections se tiennent, je pense qu’il est indispensable de fermer la
réunion non-publique qui existe à Béziers. Cette réunion est le centre
d’action par lequel les ordres sont diffusés à tous les ennemis de l’ordre
et de la tranquillité publique. Si ses membres sont restés paisibles, ils
doivent sans aucun doute réussir à enlever le vote de leurs partisans, qui,
bien qu'isolés et épuisés par la fréquence des élections, ne devraient pas
être très enclins à quitter leur activité. Par conséquent, je pense qu’il
est nécessaire de les priver de leurs moyens d’action en usant des armes que
l’Assemblée Législative vient de nous donner. »[15] Le
1er juillet, le sous-préfet demande officiellement que la Société
des Arts soit dissoute, et le 2 juillet, le préfet signe un arrêté à cet
effet.[16]
Avec les derniers restes de l’organisation électorale républicaine hors jeu,
un candidat de droite emporte la victoire. Relin
n’est pas découragé. En décembre 1849, il crée une nouvelle organisation
notoire appelée la Société des
Travailleurs. Son unique but déclaré est le secours mutuel, mais cette
fois Relin prend des précautions pour protéger ses objectifs politiques de la
vue du public. Empruntant quelques rites maçonniques, il fait jurer à chaque
futur membre un serment de loyauté : « Moi,
égal de tous, après avoir pris connaissance des statuts, de mon propre gré,
obéissant seulement à l’impulsion de ma volonté, je me joins à cette
respectable assemblée qui m’admet comme membre et frère, dans le but de
participer au bien-être de l’association; moi, Républicain démocrate, homme
libre, je jure en présence de Dieu et devant tous les hommes de vivre comme un
bon compagnon, de remplir avec amour tous les devoirs indiqués par les statuts,
dans la mesure de mes moyens. Que mon serment soit entendu par toute l’humanité !
Si je deviens un traître, je consens à être conduit devant cette assemblée.
Que mon nom soit rayé du rôle fraternel et voué à une universelle exécration !
Amen ! »[17] En
vain. Le commissaire de police sait que tous les leaders de la Société des Travailleurs, « sans exception », étaient
membres de la Société des Arts. Il
obtient du préfet un arrêté de dissolution, perquisitionne à la société,
et arrête même Relin pour « rébellion et insultes ».[18] Si
les associations notoires ne peuvent survivre, il reste à créer une véritable
société secrète. La menace sur le suffrage universel fait de l’organisation
républicaine un impératif. Écrivant à un Démocrate-Socialiste parisien à
la veille du vote du parlement sur la restriction du suffrage, Relin appelle à
des mesures extrêmes : « Si la loi électorale passe, que fera le
peuple de Paris, par exemple ? Protesteront-ils seulement, ou, renforcés dans
leurs droits, se défendront-ils, comme nous l’espérons, même avec des armes
? Les provinces sont admirablement disposées; elles suivront avec enthousiasme
un mouvement qu’elles ne peuvent elles-même initier sans exposer la République.
Je répète : le suffrage universel ne peut être touché impunément; ne
pas le défendre par tous les moyens possibles est une lâcheté. Le peuple
abdiquerait pour toujours. (...) C’est le moment; après, il sera trop tard. »[19]
A ce moment-là, il avait pris des mesures concrètes pour défendre le suffrage
universel, il avait organisé la Société Secrète de la Montagne dans la ville
et les environs de Béziers. Après le coup d’état, 70 militants ruraux de 9
communes différentes admettent avoir été personnellement initiés par Relin
en avril et mai 1850. Le serment qu’il utilise en fin de compte s’étend
partout dans la région : « Je jure sur ce métal, symbole de
l’honneur, de m’armer contre toutes les tyrannies, tant politiques que
religieuses, et de les combattre partout et toujours. » Ainsi que son
organisation paramilitaire de centurions et décurions. Bien que Relin lui-même
soit arrêté le 26 mai 1850, le mouvement qu’il a lancé continue à prendre
des forces dans les mois suivants. Dirigés par Casimir Peret, un riche
distilleur et ancien maire de Béziers, les Montagnards de la ville sont plus de
1000 et ceux des alentours, dans 50 autres villes, bourgs et villages de la région
dépassent les 5000 à la veille du coup d’état.[20] Comment
la société montagnarde a-t-elle atteint Béziers ? La rumeur désigne la ville
de Nîmes (Gard), mais les procureurs n’acquièrent jamais aucune certitude
sur ce point. En fait, pas un seul organisateur montagnard de France n’a
jamais admis avoir diffusé les rituels d’un département à l’autre ou même
d’une ville à l’autre. En général, au-dessus du niveau de l’arrondissement,
l’activité conspiratrice des montagnards est enveloppée de mystère. Des
témoignages fragmentaires suggèrent que les leaders politiques des villes de
Lyon et Marseille jouèrent un rôle central dans le mouvement montagnard. Les
fonctionnaires deviennent persuadés qu’Alphonse Gent, un ancien député du
Vaucluse qui rejoint Lyon à l’été 1850, était le meneur suprême de la
conjuration pour tout le sud de la France. Quand ils l’arrêtent en octobre,
ils découvrent qu’il a été en correspondance sous un nom de code avec
plusieurs douzaines de militants politiques de 15 départements du Sud-Est et du
Sud-Ouest. Le cas devient une cause célèbre,
et 55 Républicains sont finalement poursuivis, la plupart devant un tribunal
militaire à Lyon. Gent reconnaît au procès qu’il a essayé de créer une
organisation nationale de défense républicaine. Comme politicien du Vaucluse,
il est vraisemblablement familier des rituels carbonari et des sociétés secrètes
répandues dans la région. Depuis la ville de Lyon, il est en position stratégique
pour diffuser de telles organisations clandestines dans d’autres départements,
et certains de ses correspondants sont sans aucun doute des initiateurs
montagnards. Que quelques systèmes interrégionaux de communications
conspiratrices existent, est démontré par le fait que le premier mot de passe
des sociétés montagnardes, « L’Heure a sonné/Le Droit est en Marche »,
atteint le Centre et le Sud-Ouest aussi bien que le Sud-Est de la France; et le
second mot de passe, « Nouvelle Montagne », apparaît à la fois dans le Centre et le
Sud-Est pendant que Gent demeure à Lyon.[21] Cependant,
Gent semble avoir peu de contact avec des militants dans la ville même, et
certains de ses correspondants départementaux sont simplement des leaders électoraux
républicains, non des conjurés montagnards. Il a créé un mouvement général
de défense du suffrage universel à l’intérieur desquelles les sociétés
les mieux organisées sont celles du Sud-Est. En effet, la « Nouvelle
Montagne » qu’il est accusé d’avoir fondée doit être originaire
de Marseille plutôt que de Lyon. C’est la confession d’un petit
fonctionnaire de Marseille nommé Joseph Lombard qui met les autorités sur la
trace d’une société rituelle, et Lombard lui-même précise catégoriquement
que la « Nouvelle Montagne »
est inconnue à Lyon. Il a été initié à Marseille en mars 1850, avec
exactement le même serment que les Montagnards utiliseront plus tard dans le
Var[22]. De plus, les
journalistes républicains de Marseille réussissent la création d’un réseau
de correspondance avec les meneurs montagnards du Var et des Basses-Alpes, et
leur journal, La Voix du Peuple,
continue à circuler dans le Sud-Est jusqu’au coup d’état.[23]
Particulièrement après l’arrestation de Gent, le véritable centre urbain
pour les sociétés montagnardes doit être Marseille plutôt que Lyon.
Correspond avec cette hypothèse le fait que plusieurs mots de passe montagnards
à la fin de 1850 et en 1851, « Patience,
Prudence, Persévérance » et « Ardeur,
Action, Avenir », proviennent du Gard via Marseille vers le Var, mais
n’ont jamais circulé dans le Centre ou le Sud-Ouest.[24] Le
parcours de la diffusion des sociétés montagnardes est partout le même :
les militants des villes et des bourgs de marché adoptent les rituels et
commencent à initier des recrues dans des communes plus petites. Ce processus
de diffusion ville/campagne peut quelquefois être reconstitué en détail par
les confessions des Montagnards des campagnes après le coup d’état. Les
archives judiciaires de l’Hérault, de la Drôme et du Var montrent que les
Montagnards de Béziers initient des hommes de 19 communes de cet arrondissement
au moins; ceux de Montélimar et Dieulefit diffusent les rituels à un minimum
de 40 communes de l’arrondissement
de Montélimar; et ceux de Brignoles et de Barjols font des recrues dans 9
communes au moins de l’arrondissement
de Brignoles. Des sources moins complètes indiquent que les Montagnards urbains
jouent un rôle similaire dans la fondation de sociétés rurales autour d’Apt
et d’Orange (Vaucluse), Clamecy et Nevers (Nièvre), Auch et Vic-Fezensac
(Gers), Crest (Drôme), Pézenas (Hérault), Manosque (Basses-Alpes), St Ambroix
(Gard) et Toucy (Yonne). Par exemple, deux leaders d’Apt assistent à une réunion
d’organisation de 50 villageois de Roussillon au printemps 1850; les
Montagnards de Clamecy initient « les hommes de la campagne » chaque
fois que ces derniers viennent aux marchés en ville; et ceux de Toucy utilisent
l’occasion d’une foire locale en novembre 1851 pour initier plusieurs
villageois de Merry-la-Vallée. Non seulement le recrutement mais aussi ultérieurement
l’organisation montagnarde sont centralisés dans les chefs-lieux d’arrondissement
et de canton. C’est spécialement vrai dans l’Hérault (Béziers), le Var
(Brignoles), le Gard (Alès, Anduze, Lédignan et St Ambroix), la Drôme
(Dieulefit, Crest, Montélimar et Marsanne) et la Nièvre (Clamecy). Si
les sociétés montagnardes atteignent les villages depuis les petites villes,
c’est le résultat naturel des voies habituelles des communications orales qui
existent déjà au niveau du district ou du canton. Exactement comme les
transactions marchandes ont tendance à se concentrer sur les centres urbains,
comme les services administratifs, les élites sociales, les cercles de mariage
et les zones dialectales. Les petites villes de marché constituent les « centres »
autour desquels les villages sont disposés en systèmes régionaux de relations
sociales. L’existence de tels centres dans les zones conspiratrices du pays a
été récemment décrite par des géographes sociaux comme Dugrand, Brunet et
Barbier. Malgré quelques confusions dans le vocabulaire, ces savants admettent
que les petites villes, bourgs ou bourgades, centralisent les activités économiques et
administratives des principaux villages ou « cellules paysannes »
dans les départements de l’Hérault, du Gard, des Basses-Alpes et du Gers.
Grossièrement, l’élément administratif du canton associe un centre de marché
et une série de villages dans une sorte d’analogie des communautés de marché
standards que l’anthropologue Skinner a analysées dans la Chine du XIX° siècle.[25] La
conjugaison des élites sociales, des activités de loisirs et des modèles
linguistiques nourrit les relations ville/campagne à l’intérieur de tels
cantons. Premièrement, les grands propriétaires fonciers ont tendance à résider
dans les centres de marché plutôt que dans les petits villages. A moins
qu’ils ne prétendent descendre d’une famille noble, de tels propriétaires
font partie d’une élite « bourgeoise » au style de vie citadin et
à la base économique rurale. Ils sont les traditionnels intermédiaires
culturels, les « notables », entre les plus hauts niveaux de
l’administration et à la fois les centres de marchés locaux et les proches
villages[26].
Les éléments de la classe moyenne, marchands, boutiquiers et artisans prospères,
tendent aussi à se regrouper dans les chefs-lieux de canton alors que les
paysans sont ordinairement de loin plus nombreux que les autres catégories
sociales dans les villages[27].
Par l’intermédiaire des marchés et des foires, ces diverses catégories
sociales, bourgeois, artisans et paysans, sont intégrées dans une seule hiérarchie
sociale aux segments spatiaux distincts. Ensuite, les paysans se rendent dans
les centres pour s’informer et se divertir aussi bien que pour faire des
affaires. Les marchés et les foires sont des événements joyeux, quelques fois
accompagnés de concours sportifs et de bals. Ils permettent aux villageois de
lier des amitiés et des alliances matrimoniales avec des habitants des autres
communautés de leur aire économique. Comme un savant l’a noté à propos
d’un village du nord de la France, « Les gens ont un contact régulier
avec les habitants des villages non-adjacents seulement en fréquentant le bourg
(un chef-lieu de canton). C’est pourquoi leur sphère de relations sociales a
tendance à être la même que la zone d’influence du bourg qu’ils fréquentent. »[28]
Finalement, les paysans, à l’intérieur d’une aire économique donnée,
partagent généralement le même modèle linguistique. Ceux qui vivent dans le
Midi s’opposent entre eux par un langage distinct (généralement une variante
de la langue d’Oc, ou Occitan), mais
ils peuvent souvent parler Français aussi. Le bilinguisme paysan se propage
rapidement dans la génération d’avant 1848, en partie par la participation
à un marché plus grand et par la mobilité géographique, en partie aussi par
une plus grande diffusion de la langue française due à l’action
gouvernementale pour les écoles primaires. De plus en plus de paysans sont
capables de communiquer directement avec ces éléments francophones de la
population urbaine qui sont ignorants du dialecte local.[29] Le
canton de Dieulefit (Drôme) fournit un exemple sur la manière dont de tels réseaux
de communications sont utilisés pour les objectifs électoraux et conspirateurs
républicains. Pour organiser la campagne électorale d’avril-mai 1849, un
« Comité démocratique de la ville de Dieulefit » est formé par
neuf habitants, dont le pharmacien Darier, le banquier Defaysse-Soubeyran, le
tourneur sur bois Blancard, l’horloger Benjamin Laurie et le ménager Blaise
Prudant. Le Comité engage ses consignes de vote par une proclamation
assourdissante : « Peuple ! Soit sur tes gardes ! Lève-toi
comme un seul homme le jour de l’élection et marche pour la défense de ta
liberté menacée. » S’adressant eux-mêmes aux « habitants de la
campagne, travailleurs des villes », les Républicains de Dieulefit réclament
des impôts plus modérés, un budget de l’état réduit, des salaires abaissés
pour les bureaucrates, des banques hypothécaires d’état prêtant à 3% et
une éducation publique gratuite.[30]
Ayant ouvert la campagne avec cette propagande explosive, ils commencent à
organiser des réunions publiques pour citadins et villageois : une réunion
de 200 personnes à Dieulefit le 14 avril; des banquets de 300 personnes dans le
proche village de Poët-Laval le 15 et le 17; d’enthousiastes adieux
populaires le 27 pour les délégués de la ville au congrès départemental des
leaders républicains de Valence; et des assistances massives pour accueillir
trois des candidats récemment désignés les 4 et 9 mai.[31]
Ce dernier jour, tous les villages environnants sont convoqués par les meneurs
de Dieulefit 24 heures à l’avance, et ils envoient des « contingents
chiffrés ». A 10h du matin, un coup de canon annonce l’arrivée du
candidat, un député de l’Assemblée Constituante nommé Mathieu. Une
« immense foule » l’attend au bord de la route, aux cris de
« Vive Mathieu ! Vive notre représentant ! » Dans la
salle du meeting, le pharmacien Darier ouvre les débats par un « discours
éloquent » sur le droit au travail, Mathieu donne une émouvante défense
de son travail législatif, et l’audience énumère à voix haute les noms de
tous les candidats de la liste républicaine. Mathieu quitte la ville
triomphalement, accompagné d’« une majorité de la population. »[32] Le
journal républicain de Valence vante juste avant cette réunion électorale
« l’enthousiasme de la population de Dieulefit qui gagne de plus en plus
de localités; la propagande se répand sans aucun effort. »[33]
Le commissaire de police de la ville admet que l’exemple de la ville commence
à être contagieux. Comme il l’a écrit plus tôt le 26 mars, « Ils ont
recruté des prosélytes dans toutes les communes et leur nombre est
continuellement croissant. » Le 28 avril, il répète que les citadins
trouvent des adhérents parmi « tous les habitants de la campagne, où
leurs théories se sont infiltrées. » Dès que les votes ont été
totalisés, il déplore que leurs manoeuvres chez « les ignorants de la
campagne » aient été couronnées de succès. De plus, l’éveil
politique de la paysannerie semble durable. Même après les élections, le
commissaire de police note que « des liaisons très actives se mettent en
place, pas seulement entre les comités cantonaux, mais même avec les communes
rurales; ce sont des groupes dans les villages qui, ces jours-ci, ne s’intéressent
à rien d’autre qu’à la politique. »[34]
En effet, il en est ainsi. Pendant les 2 ans qui suivent, les sociétés
montagnardes se propagent dans tout le canton, dirigées par Darier,
Defaysse-Soubeyran et Blancard.[35]
Le 6 décembre 1851, ces chefs
montagnards de Dieulefit mobilisent environ 1000 hommes de la ville et de 30
communes rurales, et les dirigent vers le nord, vers la ville de Crest, dans le
but de défendre la « République Démocratique. » Dès
que l’impulsion a été donnée par les citadins, les leaders des bourgs et
villages étendent la portée géographique du recrutement en initiant des
hommes des communes voisines. En règle générale, les rituels montagnards sont
diffusés des communes les plus grandes vers de plus petites, et des bourgs et
villages agglomérés vers les hameaux et fermes. De cette façon, les 3/4 des
initiations intercommunales signalées pour l’arrondissement
de Béziers (excluant la ville) impliquent un initiateur d’une commune plus
grande que l’initié, et jusqu’au 4/5 pour celles signalées dans la Drôme
centrale. Parmi les résidents de bourgs qui sont des recruteurs spécialement
actifs dans les villages, on trouve un employé de bureau à Bourdeaux (Drôme),
un percepteur à Marsanne (Drôme), un ménager, un cafetier
et un journalier à Servian (Hérault), un marchand de bois[36]
à St Maximin (Var) et un charpentier à St Sauveur (Yonne). Ces bourgs sont
tous chefs-lieux de canton, mais d’autres agglomérations hébergent aussi des
recruteurs régionaux : un maçon de Varages (Var), un fermier de Vesc (Drôme),
un serrurier de Magalas (Hérault), un coiffeur de Roussillon (Vaucluse), etc...
Même les habitants de petits villages initient quelquefois des hommes
d’autres communes, grâce au système tournant des foires et au cycle annuel
des fêtes qui existent au niveau des villages.[37] La
phase finale de l’expansion montagnarde se produit quand les autochtones
commencent à initier leurs amis et voisins. L’implantation des sociétés
montagnardes dans les bourgs et villages repose avant tout sur l’énergie de
tels meneurs. Quelquefois, ils sont formellement requis par un dirigeant extérieur
pour opérer des initiations. Par exemple, le meneur montagnard[38]
du Luc (Var) recrute les présidents des sociétés de Flassans et Besse et leur
assigne la tâche de faire des initiations[39].
De la même façon, le meneur de Grane (Drôme) convainc deux hommes d’un
village voisin de devenir président et vice-président de leur société locale
et de conduire toutes les initiations. Dans l’Hérault, Relin encourage les
meneurs ruraux à opérer des initiations, tout comme les dirigeants régionaux
qui habitent Malagas et Boujan. Dans d’autres cas, le choix d’un initiateur
local semble avoir été délégué aux premières recrues du village et dans
quelques communes n’importe qui peut faire des initiations. Quelles que soient
les procédures pour sélectionner et contrôler les chefs locaux, ce sont eux qui recrutent le gros des Montagnards.
Ainsi, les 3/4 des 503 initiations signalées aux magistrats de l’arrondissement
de Béziers sont réalisées par des autochtones comme les 3/5 des 163
initiations signalées dans la Drôme centrale.[40]
Le recrutement de masse à la base - le bourg, le village, le hameau, la
ferme - est le travail des locaux. La
diffusion régionale et l’implantation locale des sociétés montagnardes relèvent
d’un processus lent, s’étendant du printemps 1850 au long de l’année
1851. A la veille du coup d’état, il y a des filiales dans plus de 700
communes du pays. Le Sud-Est est la région la mieux organisée (environ 500
sociétés), suivie par le Centre (environ 150 sociétés) et le Sud-Ouest (de
50 à 100 sociétés). Les départements avec un nombre de filiales spécialement
élevé sont le Var (environ 90), la Nièvre (environ 85), la Drôme (environ
80), l’Hérault (environ 70) et les Basses-Alpes (environ 65). A l’intérieur
de chaque société locale, le nombre de membres varie de 10 à plusieurs
centaines ou plus, en fonction de la taille de la population. Les filiales
urbaines ont généralement au moins 2 à 300 membres (Clamecy, Apt, Dieulefit),
avec des chiffres plus élevés à Bédarieux (environ 400), Brignoles (550) et
Béziers (plus de 1000). Les sociétés des bourgs ont communément 150 ou 200
membres, alors que celles des villages ont une taille de l’ordre de 10 à 100
membres. Par exemple, le bourg de Besse (Var) a 150 Montagnards[41],
celui de Capestan (Hérault) en a 250, la bourgade
de Ouanne (Yonne) en a 50, le village d’Artignosc (Var) en a 50, celui d’Espondeilham
(Hérault) en a 20 et celui de Fontenoy (Yonne) en a 70. En règle générale,
les Montagnards recrutent seulement une minorité de la population adulte
masculine, mais leurs sociétés comprennent souvent la plupart des jeunes gens,
particulièrement dans les villages. Par une estimation approximative, il y eut
entre 50000 et 100000 Montagnards dans l’ensemble du pays. Ce fût de loin la
plus large conjuration du XIX° siècle en France.[42] 1 interrogatoire de D. Azema, plâtrier de Roujan, Archives Départementales de l’Hérault, 39 M 144. NdT : l’auteur a traduit les citations originales. La transcription proposée ici, et pour toutes les citations, n’est qu’une traduction de cette traduction. Seule la citation de Jean-Pierre Bourges, d’Artignosc, est fidèle à l’original, directement transcrit par le traducteur. [2] parmi les ouvrages qui traitent des sociétés montagnardes, voir Vigier, La Seconde République, II, 183-92, 258-93, 320-26; Dagnan, Le Gers, I, 436-73; Marcilhacy, La crise sociale et politique dans le département du Loiret, 39-55; Agulhon, La République au village, 366-67, 403; Price, The French Second Républic, 250, 265-67. Le phénomène n’est pas mentionné par William Langer, par exemple, dans son étude générale, Upheaval, 450-65; ou par Gordon Wright, Times, 131-43. [3] interrogatoire de V. Gascual, instituteur à Anduze, AD Gard, 3 U 5/1 [4] interrogatoires de Jacques Fey, aubergiste de Clamecy, AD Nièvre, U, dossier Clamecy; témoignage de Roy, de Gontaud, AD Lot-et-Garonne, 4 U, dossier 1851, arrondissement de Marmande; Jean-Pierre Bourges, cultivateur à Artignosc, AD Var, 4 M 19-1. [5] voir, par exemple, l’interrogatoire d’Edme Girault, de Clamecy, ADN, U, dossier Clamecy; Dagnan, Le Gers, I, 448; témoignage d’Antoine Grontier, cultivateur à La Roche sur Grane, AD Drôme, M 1355; et dossier Brue-Auriac, AD Var, 4 M 19. [6] multiples interrogatoires et témoignages, analysés plus pleinement au chapitre 8. [7] sur ces sociétés de Carbonari dans le Vaucluse, voir l’acte d’accusation, Procureur général d’Aix, 15 septembre 1841, Archives Nationales, BB18 1472. [8] pour l’étude de ces diverses sociétés secrètes, voir Gabriel Perreux, Sociétés secrètes; Lucien de la Hodde, Histoire des sociétés secrètes et du mouvement républicain de 1830 à 1847 (Paris, 1850); Élisabeth Eisenstein, The First Professional Revolutionary : Filippo Michele Bounarroti (1761-1838) (Cambridge, Mass., 1959); et I. Tchernoff, Le parti républicain sous la Monarchie de Juillet (Paris, 1909) [9] sur l’idéologie révolutionnaire de Blanqui, voir Alan Spitzer, The Revolutionary Théories of Louis Auguste Blanqui (New York, 1957). De la Hodde fournit des détails sur l’organisation paramilitaire de ces sociétés, Histoire, 199-226 [10] sur la société montagnarde de Gordes, voir le témoignage de C. Martin, cordonnier, et le dossier Bordes, AD Vaucluse, 4 M 74; voir Vigier pour une vue d’ensemble des sociétés montagnardes dans le Vaucluse, La Seconde République, II, 183-86. [11] sur Clamecy, voir l’interrogatoire de Jean Mounier, ADN, U, dossier Clamecy. [12] la source principale sur la carrière politique de Relin est l’acte d’accusation du Procureur général d’Aix, à son procès, AD BdR, 14 U 53-54; sur la loge maçonnique de Béziers, voir ADH, 58 M 17, dossier Béziers; sur la Société des Arts, voir sous-Préfet de Béziers, 23 janvier 1849, ADH, 39 M 128. [13] lettre de 11 membres de la société à l’Indépendant, 30 mars 1849, publiée le 4 avril 1849. [14] Procureur général de Montpellier, 13 avril 1849, AN, BB18 14742 [15] sous-Préfet de Béziers, 28 juin 1849, et arrêté préfectoral du même jour, ADH, 58 M. [16] sous-Préfet de Béziers, 1er juillet 1849, et arrêté préfectoral du 2 juillet 1849, ADH, 58 M 17 [17] cité dans l’acte d’accusation, voir note 12. [18] commissaire de police de Béziers, 29 décembre 1849, ADH, 58 M 17; Procureur général de Montpellier, 9 janvier 1850, AN, BB18 14742; Procureur général de Montpellier, 28 janvier 1850, AN BB30 362 [19] cité dans l’acte d’accusation, voir note 12. [20] j’ai trouvé 487 interrogatoires de Montagnards pour l’arrondissement de Béziers, in ADH, 39 M 144-60. [21] pour une analyse générale du Complot de Lyon, voir M. Dessal, « Le Complot de Lyon et la résistance au coup d’état dans les départements du Sud-Est », in Revue des révolutions contemporaines (1951), 83-96; voir aussi Vigier, La Seconde République, II, 286-88; et les sources judiciaires sur cette affaire, in AN BB18 1488, Complot de Lyon, et Archives du Tribunal Militaire de Lyon, Affaire du Complot de Lyon. La diffusion de ces mots de passe peut être déduite d’interrogatoires éparpillés dans l’Yonne, le Gers, le Gard, etc... [22] témoignage de Joseph Lombard, employé des ponts et chaussées, 30 décembre 1850, in AN, BB18 1488; plusieurs interrogatoires de Montagnards in AD Var, dont celui cité à la note 4. [23] voir la liste de correspondants du Peuple dans 27 communes du Var, in dossier Brignoles, AD Var 4 M 19. [24] interrogatoires de Montagnards, AD Gard, Var, Nièvre, Lot-et-Garonne. [25] voir Dugrand, Villes et campagnes, 322-37, 431-64; Brunet, Les campagnes toulousaines, 243-48; Barbier, Villes et centres des Alpes du Sud (Gap 1969), 18-24. Le modèle général de Skinner est une construction de la théorie du « centre » formulée initialement par W. Christaller, dont l’étude classique, Central Places in Southern Germany, a été traduite par C.W. Baskin (Englewood Cliffs, New Jersey, 1966). Pour une introduction utile à cette littérature géographique, voir Peter Haggett, Locational Analysis in Human Geography (Londres, 1965). [26] concernant la concentration des propriétés rurales dans les mains de propriétaires urbains, voir Dugrand, Villes et campagnes, 345, 352-53; et Brunet, Les campagnes toulousaines, 268-89. La meilleure analyse de cette bourgeoisie terrienne dans le sud de la France est faite par Maurice Agulhon, La vie sociale en Provence intérieure, 104-15, 358-60. [27] Ce contraste social entre villes et villages est moins prononcé dans le Sud-Est que dans le Centre et le Sud-Ouest, du fait du modèle d’implantation agglomérée, mais il existe. Dans le sud des Basses-Alpes, par exemple, 54% de la force de travail des villes est employée à l’agriculture, à comparer avec les 77% pour les bourgs et 85% dans les villages (recensement de 1851), données fournies par Barbier, Villes et centres, 21. [28] Alain Morel, « L’espace social d’un village picard », in Études Rurales, 45 (1972) [29] Le bilinguisme paysan, un phénomène social d’une importance fondamentale, a été mentionné par très peu d’historiens. Voir, toutefois, Agulhon, La République au village, 192-95. Pour une vue contraire, voir Weber, Peasants into Frenchmen, 67-94, qui sous-estime l’étendue et la portée du bilinguisme. Ses propres données statistiques montrent que pour 1863, si les neuf dixièmes des enfants scolarisés âgés de 7 à 13 ans parlent Français, seulement la moitié sait également l’écrire (Appendix, 501). [30] « Affiche : les membres du comité démocratique de la ville de Dieulefit aux électeurs de la Drôme », ADD, 11 M 18. [31] lettres du commissaire de police de Dieulefit, 13, 14, 17, 23 et 28 avril, 4 et 5 mai 1849, ADD, M 1514. [32] lettre de Gustave Meyer, secrétaire du comité démocratique de Dieulefit, publiée dans La Constitution de 1848, 13 mai 1849. [33] La Constitution de 1848, 8 mai 1849 [34] commissaire de police de Dieulefit, 26 mars, 28 avril, 4, 5 et 24 mai 1849, ADD, M 1514. [35] voir en particulier les interrogatoires de Joseph Archer, instituteur, L. Cordier, meunier et adjoint au maire, Philippe Morin, ménager et conseiller municipal, tous résidant Monjoux, ADD, M 1359, 1366. [36] Pierre Jean Joseph Moullet père (NdT). [37] analyse basée sur des interrogatoires de Montagnards de toutes ces régions. [38] le confiseur Charles Méric, conseiller général, qui est arrêté lors de l’affaire du complot de Lyon (NdT). [39] interrogatoires de Louis Bouis, boucher à Besse et F. Turle, maire de Flassans, in AD Var, 4 M 19. Témoignages de François Masseron, ménager et Jean Jeune, journalier, in ADD, M 1355, La Roche sur Grane. [40] analyse basée sur toutes les confessions des Montagnards de ces régions. [41] peut-être même plus, puisqu’on y dénombre 16 chefs de section de 10 unités (NdT). [42] ces estimations sont basées sur les sources suivantes : pour les Basses-Alpes, 65 communes : Vigier, La Seconde République, II, carte page 321 pour les Hautes-Alpes, 9 communes : Vigier, Ibid. pour l’Ardèche, environ 50 communes : interrogatoires de suspects, arrondissement de Largentière, ADA, 5 M 16, 18; déposition de Jacques Froment, leader montagnard d’Assions, qui nomme 35 leaders dans 35 communes du département, ADH, 39 M 138. pour les Bouches-du-Rhône, environ 25 communes : rapport du procureur général d’Aix, 17 janvier 1852, liste de 27 communes où les Montagnards se confessent, AN, BB30 397 pour la Drôme, environ 80 communes : Vigier; interrogatoires et témoignages in ADD, M 1353-71. pour le Gard, plus de 50 communes : témoignages de Montagnards des arrondissements d’Alès, Uzès et le Vigan, ADG, 3 U 5/1-3; lettre du procureur général de Nîmes, 27 janvier 1852, liste de 23 communes avec sociétés, AN, BB30 397 pour l’Hérault, environ 70 communes : interrogatoires et témoignages de l’arrondissement de Béziers, ADH, 39 M 144-60; registre de la commission mixte de l’Hérault, AN, BB30 401
pour les Pyrénées-Orientales, nombre de communes indéterminé :
seulement quelques confessions, d’après une communication personnelle de
Peter McPhee, qui a écrit un ouvrage sur le département durant la Seconde
République (Université de Melbourne, Australie). (voir
Peter Mac Phee, The Politics of rural
life. Political mobilization in the countryside. 1846-1852, Oxford,
Clarendon Press, 1992, NdT) pour le Var, environ 90 communes : interrogatoires et témoignages de l’arrondissement de Brignoles, AD Var, 4 M 19 1-5 et 4 M 26; Agulhon, République, 366-67, 403; registre de la commission mixte du Var, AN, BB30 401. pour le Vaucluse, 35 communes : Vigier; interrogatoires et témoignages in ADV, M 11, 28-61. pour l’Allier, environ 10 communes : J. Cornillon, Le coup d’état en Bourbonnais (1903); interrogatoires et témoignages in AD Allier, M 1300-1305. pour le Cher, 27 communes : Michel H. Furet, « Le département du Cher sous la Seconde République; étude politique (1851-début 1852) », DES Orléans-Tours, 1967. pour la Nièvre, 85 communes : Marc Autenzio, « La résistance au coup d’état du 2 décembre 1851 dans la Nièvre », diplôme de maîtrise, Tours, 1970. pour l’Yonne, plus de 25 communes : interrogatoires et témoignages de suspects de la région de St Sauveur, JM-1851, 251-59; lettre du procureur général de Paris, 26 janvier 1852, décrivant les sociétés dans 14 autres communes du département, AN, BB30 396. pour le Gers, environ 40 communes : Dagnan, Le Gers, I, 436-73. pour le Lot-et-Garonne, plus de 25 communes : interrogatoires et témoignages in ADL-G, 4 U, insurrection de 1851; 6 U, coup d’état; Z victimes du coup d’état. pour le Tarn, 2 communes : lettre du procureur général de Toulouse, 11 décembre 1851, AN, BB30 395
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Association 1851 pour la mémoire des Résistances républicaines |