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pour commander ce livre : bon de commande Clandestinité et réseau républicain dans le Haut-Var. La société secrète montagnarde d'Artignosc (1849-1851) par Frédéric Négrel
première partie :
Aux
confins du Var et des Basses-Alpes 1.1
Un village de Basse-Provence…
Son
terroir, de modestes dimensions (1878 ha) pour une commune provençale, est
essentiellement composé d’un plateau entaillé par de petits vallons qui
descendent vers le Verdon qui le borde au nord. Le plateau est quant à lui
largement occupé par les bois qui seront l’objet de tant d’âpres
discussions, au même titre que ces prés sur le flanc nord-ouest du village qui
bénéficient de l’arrosage grâce à la conduite qui amène l’eau à
l’agglomération avant d’alimenter les moulins. Au milieu des bois, se
trouvent quelques clairières cultivées par les habitants des mas ou des
bastides, relativement peu nombreux et, du fait de l’exiguïté de la commune,
assez peu éloignés du village. Un village qui a ainsi tous les caractères
physiques du village provençal urbanisé. « Chacun de ces villages
peut être considéré comme une vaste ferme : chaque soir presque tous les
propriétaires et les cultivateurs (les paysans travailleurs) s’y réunissent. »
écrivait le préfet Fauchet en 1805[2].
Cette agglomération se trouve perchée sur le bord ouest du plateau à 515m
d’altitude. 1.2
...au contact de la Haute-Provence
Ici,
« les fortes températures d’été diminuent, les hivers sont plus
froids, les quantités de pluies augmentent, les saisons sèches, et surtout
celle de juillet-août, s’atténuent. On entre dans une zone de transition où
le rythme de pluviosité reste méditerranéen et par là commande encore le
système de cultures et les techniques, mais où l’irrégularité des pluies,
la brutalité des changements de températures sont moins accentués. Les
saisons, tout aussi marquées deviennent plus régulières. Cependant,
l’abaissement des températures moyennes interdit les cultures délicates :
les primeurs, les cultures florales, certains arbres fruitiers, comme
l’abricotier, le pêcher, deviennent impossibles. »[3]
En fait, les espaces cultivés sont surtout consacrés aux céréales. Et si la
vigne occupe déjà 92 ha sur le cadastre de 1841, la lavande et l’olivier (3
ha 52 + 7 ha 68 en oullière dans la vigne) ne se sont pas encore implantés. Au
nord, sur la rive droite du Verdon, Artignosc a pour voisines des communes des
Basses-Alpes : Saint Laurent
[4],
que l’on peut rejoindre par un gué, et Montpezat
[5],
dont une partie des bois se trouve rive gauche, mais dont le village est séparé
d’Artignosc par les gorges de la rivière que l’on traverse par le pont
Sylvestre. Au
sud, c’est le territoire de Régusse
[6]
qui jouxte celui d’Artignosc : au sud-est, la forêt du Deffens de Régusse,
et au sud, le terroir du hameau de Villeneuve
-Coutelas[7],
où plusieurs familles artignoscaises sont propriétaires foraines[8]. A
l’est, on trouve les plus proches voisins des Artignoscais : les
habitants de Baudinard
[9]. Bien
que sans limites communes avec Artignosc, Quinson
[10],
dans les Basses-Alpes, et Montmeyan
[11],
dans le Var, sont assez proches du village et entretiennent avec lui des
rapports fréquents. Artignosc
est en situation d’enclavement : elle se trouve en effet en dehors de
toute voie de communication importante. Seuls quelques mauvais chemins, que ne
peuvent emprunter les véhicules à traction animale, la relient à l’extérieur.
Les réponses de l’enquête de 1848 pour le canton de Tavernes demandent des
« mesures pour améliorer les voies
de communication dont une partie des communes du canton ont un grand besoin pour
le transport de leurs denrées. » La construction de la route n° 21
Moissac
-Rians
n’est pas propre à sortir Artignosc de son isolement :
elle ne traverse pas son territoire et on ne peut la rejoindre que par un
mauvais chemin ne tolérant pas le roulage. Aussi le Conseil Municipal
refuse-t-il depuis 1841 de participer à son financement. Leurs
mules et leurs jambes sont les seuls moyens pour les Artignoscais de rejoindre
les gros villages où se trouvent foires et marchés, administration et
gendarmerie. Ils se trouvent à peu près à égale distance, c’est à dire à
4 à 6 heures de marche environ, d’Aups
[12],
de Barjols
[13]
et, côté Basses-Alpes, de Riez
[14].
Artignosc
et sa région 1.3
Une population déjà déclinante, groupée et paysanne
Alors
que l’optimum démographique est atteint dans les campagnes de Provence entre
1840 et 1870, le Nord-Ouest forestier, et singulièrement Artignosc, est touché
plus tôt par la déprise. Son terroir, peu fertile et éloigné des centres de
commercialisation, explique certainement cette précocité[15].
C’est en 1790 qu’Artignosc atteint son pic : 459 habitants. Mais la
chute est lente, il y a encore 429 Artignoscais en 1851. Cette
population est fortement groupée à l’agglomération. En 1851, soixante et
seize habitants seulement vivent dans 10 écarts de 4 à 14 personnes.
L’indice de dispersion[16]
est alors de 0,21. Les faibles distances qui séparent ces écarts de l’agglomération
font que la population dispersée participe fréquemment à la vie du village :
en témoignent ainsi Esprit Jean, de Fulques, la bastide la plus éloignée du
village, élu conseiller municipal en 1848, ou encore Augustin Bagarry, des
Estrilles, Joseph Autran et Louis Chauvin, de Pampelonne, tous trois membres de
la chambrée la Concorde. Nous retrouverons cinq habitants de ces bastides parmi
les affiliés de la société secrète (Esprit Jean, Augustin Bagarry, Joseph
Bormes, des Rangs, Joseph Alexandre Constans, d’Arlenq, et Henri Martin, du
Mas). Les
Montagnards artignoscais sont présents sur presque tout le territoire de la
commune. Nous connaissons le domicile pour 1851 de 53 d’entre eux, y compris
Charles et Lazare Autran qui bien qu’affiliés à la société d’Artignosc
habitent depuis 1850 la bastide du Parronier sur la commune de Baudinard
« peu éloignée d’Artignosc où ils sont tous les
dimanches ». Sur
ces 53 affiliés, il y en a donc 7 qui habitent en dehors de l’agglomération
(répartis sur 6 campagnes). Cette proportion est plus faible que l’indice de
dispersion de la commune (0.15 contre 0.21). Villageois urbanisés, les affiliés
ne sont cependant pas absents des bastides, que celles-ci soient très proches
du village (comme les Rangs) ou les plus éloignées (comme Fulques). Dans
l’agglomération même, on trouve des affiliés dans chacune des 8 rues. Un
tiers des maisons en abrite au moins un rue des muletières, rue Grambois, rue
du portail, rue du château ; un quart, rue de la palissade et rue du four.
Leur densité est toutefois bien plus importante dans la grand rue, où ils
occupent 15 maisons sur 24. C’est dans cette rue qu’habitent la plupart des
Républicains les plus influents : Pons Dauphin, Auguste Guion, chefs de
section, César Jean, vice-président, Louis Pellegrin[17]
et Jean-Paul Quinson, conseillers municipaux. Mais nous verrons plus loin que
ces rapports de voisinage n’ont peut-être pas joué un rôle conducteur.
Nous
pouvons identifier 57 membres de la société secrète. Leurs
âges, au 6 décembre 1851, s’échelonnent de 18 à 61 ans. Dans la colonne
« responsables » figurent les président, vice-président, chefs de
section, auxquels nous avons adjoint Louis Pellegrin, « animateur »
républicain. Tableau 1 :
Ages des affiliés à la société secrète d'Artignosc
Afin
de pouvoir étudier la structure par âge de la société en la comparant à la
population artignoscaise telle qu’elle a été recensée en 1851, nous allons
en retirer ceux des affiliés qui ne résidaient pas à Artignosc à la date de
ce recensement : deux sont domiciliés à Baudinard
, un à Montagnac
[18],
deux ne sont pas encore arrivés à Artignosc, un a quitté la commune pour
quelques temps. Il nous reste donc 51 membres recensés. Tableau 2
: Les affiliés de la société secrète d'Artignosc dans la structure par âges
de la commune
La
proportion d’affiliés s’inscrit dans ce qu’a constaté Ted Margadant dans
la plupart des sociétés : « En règle générale, les
Montagnards recrutent seulement une minorité de la population adulte masculine,
mais leurs sociétés comprennent souvent la plupart des jeunes gens, particulièrement
dans les villages. »[19]
A Artignosc, le parti clandestin regroupe la majorité des hommes de moins de 45
ans. Quant
à leur niveau d’instruction, peu d’éléments nous permettent de l’évaluer.
En se référant à leurs actes de mariage ou à leurs dépositions lors de la répression,
nous constatons que 17 ont signé ces documents, soit 38% des 44 affiliés mis
en situation. En
étudiant les 128 actes de mariages établis à Artignosc entre 1820 (date du
premier mariage d’un affilié) et 1851[20],
nous trouvons une proportion de 30% d’hommes signant : le nord de
l’arrondissement de Brignoles est une des zones les moins alphabétisées du département
(lui-même en queue de peloton national)[21]. Nos
Montagnards ne forment donc qu’un groupe légèrement plus instruit que
l’ensemble de la communauté artignoscaise, ce qui doit être tempéré par la
structure plus jeune de la société à une époque où les progrès en ce
domaine sont sensibles. Ainsi, en 1863, lors de la constitution du cercle St
Christophe, la moitié des 62 présents sont signants. Nous ignorons tout du niveau
d’instruction acquis par les signants, tout au plus remarquerons nous
qu’aucun des affiliés artignoscais n’a de profession nécessitant une maîtrise
de la langue française : pas d’homme de loi, ni d’instituteur, ni de
gros négociant. Mais certains leaders de la société secrète figurent
toutefois parmi les personnages les plus alphabétisés de la commune : ils
sont régulièrement appelés à témoigner sur les actes de l’état civil. César
Jean (vice-président) et Louis Pellegrin (animateur) sont les Artignoscais qui
apposent le plus souvent leurs signatures sur les registres, avec
l’instituteur Maurice Grambois. Dans
l’enquête sur le travail agricole et industriel de 1848, le canton de
Tavernes fait apparaître que « presque
tous les cultivateurs sont propriétaires d’un champ plus ou moins important.
A part 3 ou 4 grands propriétaires, tous sont propriétaires agriculteurs. »
Le recensement de 1851 ne nous permet pas de connaître précisément les
activités professionnelles des Artignoscais. Il propose certes un récapitulatif
suivant les métiers, mais englobe dans cette statistique les enfants de tous âges
et ignore les ouvriers agricoles des bastides aussi bien que certains artisans.
Ces artisans, que le recensement note comme cultivateurs, pratiquaient très
certainement la double activité. Voire plus comme Sébastien Constans qui
« exploite lui-même ses propriétés[22]
et exerce les deux professions de tisseur à toile et de perruquier »
en sus de son emploi de garde forestier[23].
La référence au métier étant fréquente dans d’autres sources
(comme les listes électorales ou les dépositions enregistrées lors de la répression
de Décembre), nous avons choisi de les faire figurer dans cette statistique à
la rubrique artisans, tout comme Pierre Auric, le cantonnier embauché
par la commune pour fournir deux journées de travail par semaine, figure à la
rubrique employés communaux. Un autre choix a été de ne pas
comptabiliser les femmes (cinq veuves ou célibataires ont déclaré une
profession : trois cultivatrices, une commerçante et la domestique du curé). On
dénombre ainsi en 1851 les 153 actifs masculins de plus de 18 ans :
115 cultivateurs exclusifs, apparaissant au gré des sources comme
propriétaires, agriculteurs, ménagers, bergers... Un dépouillement approfondi
des matrices cadastrales croisées avec l’état civil, ainsi que des registres
de l’enregistrement, permet d’établir des distinctions parmi ces
cultivateurs, même si celles-ci ont leurs limites. En effet, outre Artignosc,
dans un souci d’appréhender l’ensemble des propriétés détenues y compris
foraines, nous n’avons dépouillé que les cadastres des communes qui lui sont
limitrophes ainsi que ceux des communes dans lesquelles nous connaissions des
relations artignoscaises (lieu de naissance, de mariage, établissement après
la répression, …). Il est donc toujours possible que ces cultivateurs soient
propriétaires dans d’autres communes, et il est probable que des fermages et
des métayages n’ont pas été retrouvés. Cinq
d’entre eux sont de grands propriétaires qui possèdent plus de 30 hectares[24].
Henri Martin, le plus doté, en possède 152 (dont 54 à Artignosc). Parmi les
cinq, il est le seul à ne pas exploiter lui-même ses domaines, qu’il met à
ferme. Trois de ces cinq gros propriétaires (Henri Martin, Esprit Jean,
Augustin Bagarry) sont des Montagnards, alors qu’il semble que chez les frères
Rouvier, Jean Eugène et Joseph, seul le second ait eu un engagement républicain
en obtenant les voix de la « liste rouge » des municipales de
1852. Vingt-cinq
autres de ces cultivateurs sont propriétaires de plus de 5 hectares. Ce que
Maurice Agulhon classe dans la moyenne propriété. Quatre d’entre eux sont
des Montagnards. On
trouve ensuite 54 petits propriétaires (entre 1 et 5 hectares). Parmi eux, 17
Montagnards. Enfin,
6 ont de très petites propriétés (moins d’un ha), dont 2 Montagnards, et 25
ne possèdent aucune terre (dont 10 Montagnards). Parmi
ces paysans sans terre, nous pouvons remarquer un gros fermier, Louis Chauvin,
qui exploite les 117 ha du domaine de Pampelonne, et deux petits métayers. Les
autres doivent travailler sur les propriétés de leurs pères, souvent
modestes, et s’embaucher comme journaliers, comme beaucoup de petits propriétaires.
Et les embauches ne manquent pas car la main d’œuvre disponible est rare dans
la région à en croire le rapport établi pour la commission départementale de
l’agriculture en février 1851 par Jean-François Gros dit le Jeune, propriétaire
à Villeneuve
[25] :
« On ne trouve plus de journaliers,
ni valets de ferme qui, par les défrichements, récoltant tous des grains
au-delà de leurs besoins, ont tous de quoi subsister aisément sans se louer. »
Il demande l’aide de l’Armée, d’enfants abandonnés ou de jeunes
prisonniers.
Et ces embauches sont d’autant plus fréquentes que le salariat
agricole est peu utilisé à Artignosc où l’on ne compte que 5 valets de
ferme (dont 3 à Pampelonne). Aucun de ces ouvriers agricoles n’est propriétaire
d’une parcelle.
1 charbonnier
19 artisans (3 tisserands, 4 maçons, 1 menuisier, 2
perruquiers/barbiers, 2 tailleurs, 2 maréchaux-ferrand, 1 charretier, 2
cordonniers, 1 fournier et 1 cardeur à laine). Ces artisans sont peut-être
tous leur propre patron sans que les sources nous permettent de l’affirmer,
sauf pour 7 d’entre eux qui payaient la patente en 1850. Certains de ces
artisans sont aussi propriétaires : le maçon Pierre-Jean Jean a ainsi 46
ha, le perruquier Victor Constans Marot en a 11 et le tisserand Victor Dauphin
6. Mais la moitié possède moins de 2 ha.
3 ouvriers (1 cordonnier et 2 apprentis tailleurs) sans propriété
2 employés communaux (le cantonnier et le garde-champêtre),
petits propriétaires
1 instituteur communal (également propriétaire de 26 ha)
6 commerçants (1 épicier, 1 négociant et 4 aubergistes) dont
quatre propriétaires de 3 à 19 ha.
le curé. Artignosc
est donc une commune où n’existe ni grosse bastide employant un nombre
important d’ouvriers agricoles, ni industrie locale aux ateliers occupant une
main d’œuvre tout ou partie de l’année. La pauvreté des sols[26]
et l’enclavement privant la commune de débouchés y sont certainement pour
beaucoup. Soixante-et-dix-huit
pour cent des Artignoscais sont avant tout des agriculteurs. On compte 55 affiliés actifs,
le plus jeune, Armand Albert, étant sans profession, et nous ignorons celle de
Placide Briançon, pour qui nous n’avons de traces qu’à partir de décembre
1851 (il est nommé cantonnier communal le 20 septembre 1853). Dans le tableau
qui suit, la proportion des affiliés dans la catégorie exclut les six « absents
du recensement » : Albert, Briançon et 3 cultivateurs (Fabre, Lazare
et Charles Autran) et un ouvrier tisserand (Garcin) qui ne sont pas alors
domiciliés à Artignosc. Tableau 3
: Activité professionnelle des affiliés artignoscais
Si
les affiliés sont donc agriculteurs à une forte majorité (surtout des petits
propriétaires), ils représentent les trois cinquièmes des artisans du
village. Ces
artisans sont d’ailleurs fortement représentés à la tête de la société : Antoine
Pellegrin, le président, est maréchal-ferrant, tout comme Louis Pellegrin,
animateur de la société. César
Jean, le vice-président, est tailleur d’habit, Jean Honoré Sappe, chef de
section, est cordonnier. Les
cinq autres chefs de section sont ouvrier cordonnier (Joseph Combes) et
cultivateurs (2 petits propriétaires et 2 non propriétaires). On
retrouve une telle sur-représentation des artisans dans les sociétés secrètes
des villages voisins. Tableau 4 :
Professions[27]
des responsables des sociétés secrètes
Nous
noterons la fréquente implication des maréchaux-ferrants dans le parti républicain
clandestin. L’engagement politique de ces artisans a déjà été souligné
par Alain Corbin[37]
en Limousin où les maréchaux sont les artisans que l’on retrouve le plus
souvent dans les conseils municipaux (avec les meuniers) et « constituent
des intermédiaires (avec les instituteurs, les aubergistes, les
cantonniers) entre les cadres républicains bourgeois et la masse rurale en même
temps qu’ils se font les portes-parole de celle-ci »[38].
Bien des civilisations ont une représentation prestigieuse du travailleur du
fer, puisée dans sa maîtrise du feu, mais souvent aussi dans sa facilité à
rendre service à tout le village par de petits bricolages. Alain Corbin a noté
que « les registres de mutations par décès donnent l’impression que
les travailleurs du fer jouissent d’une aisance plus grande que ceux du bois
et surtout que ceux du textile »[39].
Les maréchaux constituent donc une élite des artisans de village[40].
Pour
l’organisation des sociétés secrètes, leurs ateliers présentent divers
avantages : tous les habitants de la commune, villageois comme bastidans,
s’y rendent régulièrement et sont en affaire avec son propriétaire
(ce qui est également le cas chez les meuniers et les fourniers, mais où la fréquentation
est moins masculine) ; leurs visites durent suffisamment pour que des
discussions politiques puissent avoir lieu ; l’endroit est bien sûr
chauffé et l’on s’y arrête volontiers en hiver faire la conversation comme
on en a l’habitude à la belle saison sur la place du village[41] ;
les étrangers de passage peuvent y faire halte sans trop éveiller les soupçons
des agents de l’Ordre et avec plus de discrétion que dans les auberges. 1.4
La propriété du sol
Lors
de l’établissement du cadastre de 1841, les 1878 hectares de la commune d’Artignosc
étaient ainsi constitués :
805 ha de bois
346 ha de pâtures 587
ha de terres labourables 84
ha de vignes
3 ha d’oliviers
7 ha complantés de vignes et d’oliviers
8 ha de prés 63
ares de jardins La
commune possède plus de la moitié (467 ha) des bois et est également propriétaire
des 2/3 des pâtures (234 ha) et de 3 ha de terres labourables, soit un total de
704 ha représentant 37% du territoire. Cette proportion est bien supérieure à
celles rencontrées chez ses voisins : à Baudinard
, les biens communaux ne
représentent que 6% de la superficie communale, 21% à Régusse
, 15% à Montmeyan
. Seul Moissac
a des communaux plus importants (54%). Le
reste du territoire de la commune est réparti ainsi : Tableau 5 :
Répartition de la propriété foncière à Artignosc par taille selon le
cadastre de 1851
Le
propriétaire le plus important est Etienne Louis Escolle, un avocat aupsois
, qui possède les 117
ha du domaine de Pampelonne où son fermier élève un important troupeau de
moutons. Ce domaine est un bien national, provenant de l’ancien seigneur
Thoron, détenu précédemment par d’autres bourgeois aupsois. Escolle est le
seul forain dont nous aurons à relater les interventions politiques hormis
l’ancien maire devenu juge de paix du canton de Tavernes, Jean-Baptiste
Isidore Constans (8 ha)[42]. Deux autres bourgeois sont
propriétaires forains à Artignosc : le notaire de Correns
Théophile
Leydet (18 ha) et Bienvenu Bagarry, un marchand de Puimoisson
(13
ha). Nous ne connaissons pas leurs fermiers ou métayers en 1851. En
dehors d’Etienne Louis Escolle, il n’y a donc pas à Artignosc de gros
propriétaire susceptible d’entretenir une clientèle, de focaliser les
actions politiques et sociales, ou de pratiquer le patronage démocratique. En
cela, Artignosc se distingue de deux villages voisins : à Montmeyan
, le
Brignolais
Louis
Brunet de la Salle possède 463 ha, le marquis de Foresta, de Marseille
,
234 ha, et surtout François Victor Layet, notaire à Aups
,
1492 ha, soit à eux trois les 2/3 du territoire approprié. à
Baudinard
, l’ancien seigneur,
le duc de Sabran, ex-pair de France, de Marseille
, possède 1227 ha, soit
à lui seul 60% du territoire approprié. Pourtant,
c’est bien un forain qui amènera l’organisation clandestine du parti républicain
à Artignosc : Jean-Baptiste Constans Surian, cafetier à Oraison
[43],
natif d’Artignosc où il est toujours propriétaire de 6 ha. Mais
ces propriétés sont de valeurs inégales suivant leur constitution et leur
localisation. Essayons de situer les Montagnards[44]
par rapport à ces valeurs en scindant la propriété selon les mêmes
proportions que pour la superficie, la seule référence dont nous disposions
pour l’ensemble de la commune étant la valeur fiscale à l’établissement
du cadastre en 1841 : Tableau 6 : Répartition de la propriété foncière à Artignosc par
valeur fiscale selon le cadastre de 1851
Les
affiliés sont donc peu nombreux parmi les propriétaires des terres les plus
taxées. Et parmi ceux-ci, aucun dirigeant de la société secrète. Le seul
Montagnard figurant dans la première catégorie est Henri Martin, dont le
domaine du Mas figure pour 124 francs 50 et qu’il met à ferme en 1848 pour
516 francs. Il possède également le domaine de Maurèle à Montpezat
taxé 362 francs.
Les deux forains de la première catégorie sont les propriétaires des
biens de plus grande valeur fiscale : Etienne Louis Escolle (738 francs) et
Jean-Baptiste Isidore Constans, le juge de paix, dont les 252 francs
correspondent aux prés et aux moulins qu’il possède au village. 1.5
« Le plus important, c’est le bois »[45]
La forêt représente
43% du territoire d’Artignosc, soit 806 hectares, dont 467 appartiennent à la
commune. Ces bois, peuplés en chênes verts pour 2/10° et en chênes blancs
pour 8/10°, occupent l’extrémité nord sur 37 ha (l’Eouvière, bois
communal), mais surtout la partie sud du territoire (bois du Deffens, qui
provient de l’ancien seigneur Thouron[46],
bois de Rigordy, d’Abram, et surtout bois des Collocations). Jusqu’au 22 juillet
1850, la totalité des bois communaux est soumise au régime forestier. Les rapports
qu’entretiennent les Artignoscais avec leurs forêts communales rentrent tout
à fait dans le cadre décrit par Maurice Agulhon dans la République au village
pour l’ensemble du département : le registre de délibération du
conseil municipal[47]
leur est pratiquement consacré en entier. L’attrait
pour ces bois tient principalement dans les produits qu’ils peuvent fournir
pour l’élevage, la matière première qu’ils représentent pour la
fabrication d’engrais et les possibilités de défrichement qu’ils offrent[48],
puisque : « Dans notre commune, le bois à brûler n’a aucune
valeur faute de route praticable pour la facilité du transport et de l’éloignement
des villes qui offriraient un débouché. »[49]
Cet attrait semble partagé par l’ensemble du canton de Tavernes qui, lors de
l’enquête de 1848, demande « le défrichement et le partage des
terrains non boisés quoique soumis au régime forestier et la révision du Code
forestier en tout ce qu’il est nuisible aux intérêts de l’agriculture. »[50]
Une attente identique a d’ailleurs donné lieu à quelque agitation dans le
canton voisin de Rians, selon de procureur de Brignoles : « On
demande le partage des terres communales qui ne sont pas composées de forêts
mais de terres incultes non boisées qui se trouvent soit au milieu des bois,
soit sur les bords de la Durance et du Verdon. On veut ce partage non pour la
propriété foncière mais pour la jouissance avec le paiement d’une certaine
indemnité pour la commune. Un terre d’alluvions a d’ailleurs déjà été
partagée par le maire de Vinon
. »[51] 1.5.1
Le pâturage
Une
des rares traces de débats contradictoires transcrits par le registre de délibération
concerne, le 14 décembre 1845, la vente des herbages du bois des Collocations,
que le maire, Jean Baptiste Isidore Constans, propose de continuer « puisque
les propriétaires de troupeaux ont de plus une étendue immense de vaine pâture
libre ». S’y oppose alors Louis Escolle, un avocat d’Aups
dont la propriété est enclavée dans les Collocations qui dénonce
une injustice entre les habitants du village, qui ont accès aux autres bois qui
leur sont proches, et « les voisins des Collocations qui seraient ainsi
lésés ». Le maire rétorque « qu’Escolle a un troupeau
aussi grand que tous les propriétaires réunis, que les Collocations entourent
son domaine, qu’il achetait jusqu’alors l’herbe à vil prix… Les propriétaires
doivent payer le pâturage dans la forêt, sinon c’est l’ensemble de la
communauté qui supporte. Les Collocations n’occupent qu’un quart de l’étendue
des terrains communaux offrant des pâturages, les trois quarts restent donc
libres aux troupeaux moyennant la taxe de 20 centimes par tête. »
Escolle s’est retrouvé bien esseulé lors du vote. Le Conseil a ainsi choisi
de permettre aux petits propriétaires d’accéder à la forêt avec leur
troupeau, tout en assurant une rentrée d’argent conséquente par la mise en
adjudication des herbages dévolus par la géographie au gros propriétaire. Décision,
et motivation, proches de celles décrites par Maurice Agulhon pour Carcès
.[52] Louis
Escolle prendra le bail des herbages des Collocations par l’intermédiaire de
son fermier Louis Chauvin. Le
conseil municipal qui émet ce vote n’est pourtant pas composé de futurs Républicains :
le maire deviendra juge de paix du canton, et 4 autres membres composeront
la commission provisoire de l’Ordre en 1852 (Joseph Victor Armelin, Jean
Baptiste Constans Jeansac, Antoine Grambois et Joseph Jean Gondran). Un seul des
conseillers municipaux d’alors deviendra membre de la société secrète :
Jean-Paul Quinson. Notons également que Louis Escolle, conseiller depuis 1840,
perdra son siège aux élections suivantes : il est battu d’une voix en
1846. Dès
1828, le conseil municipal d’Artignosc, comme ceux de Régusse
et de Fox-Amphoux
[53],
avait demandé le droit pour les troupeaux de moutons de la commune d’aller
dans la forêt communale, selon la dérogation permise par le troisième alinéa
de l’article 110 du Code forestier, et qui s’est appliquée à une grande
partie de la Provence[54]. Cette
revendication est satisfaite depuis la mise en œuvre du Code, et le 12 mai 1844
le conseil municipal réclame la prolongation d’une autorisation de 5 ans qui
doit expirer le 4 novembre 1845, en employant les arguments suivants : ·
on le fait
de temps immémoriaux et sans interruption, [nous avons trouvé un bail de 1825] ·
on ne
pourrait plus nourrir les bêtes de labour car il n’y a que de très petites
étendues de prairies artificielles, ·
il n’y
aurait plus de fumier, ·
cela ne
poserait pas de problème pour la forêt qui aurait plus d’engrais, ·
la commune
n’a d’autres produits que les centimes additionnels aux contributions
directes, la vente des herbages des forêts communales et la taxe sur les
bestiaux. La
demande est renouvelée à maintes reprises le 10 mai 1845, les 11 mai et 23 août
1846, le 14 mai 1847. Le
7 novembre 1847, le droit de pacage est obtenu pour 1848, sous réserve de
l’aménagement des bois. Un aménagement que le Conseil a toujours refusé
jugeant le bornage trop coûteux et inutile au vu du récent établissement du
cadastre en 1841. Dans
la délibération du 10 septembre 1848, il semble en fait que des autorisations
annuelles aient été précédemment accordées aux Artignoscais, qui ont
continué à mettre en adjudication le pâturage des Collocations. Lors de la réunion
de ce conseil issu du suffrage universel, les discussions portent encore sur les
bois. Un conseiller, demeuré malheureusement anonyme, fait un long plaidoyer
pour la réforme du Code forestier : ·
Il y en a
assez des autorisations d’un an. ·
« Le
pacage est une nécessité absolue car le climat est trop sec pour les fourrages
artificiels. »
·
Il demande
une autorisation de 5 ans au moins avec dispense d’aménagement. ·
Il pense
qu’il y a trop de sonnettes dans les troupeaux : « 10 par
trentaine suffiraient car c’est embêtant quand le troupeau est dispersé par
l’orage ou par l’approche des loups, cela ajoute à l’affolement »
[l’article 75 du Code forestier en impose une par bête]. ·
« Le
troupeau commun est impraticable » [il est imposé par l’article 72]. ·
« Les
amendes pour délits forestiers sont trop fortes car équivalent souvent à la
confiscation. On devrait admettre les circonstances atténuantes. » ·
« Le
conseil municipal devrait être consulté pour déclarer la possibilité ou défendabilité
des quartiers et sur les marques des réserves dans les coupes ; où
jusqu’alors seuls les agents forestiers interviennent. » ·
« Nous
avons la permission d’aller dans la forêt faire de la litière et du bois
mort ; mais que deviendrait cette permission s’il fallait se conformer
rigoureusement au Code forestier qui prohibe l’usage de tout instrument
tranchant ? » ·
« Signaler
au gouvernement, qui se montre si zélé protecteur de l’agriculture, tous ces
inconvénients qui en arrêtent l’essor, c’est être assuré de les voir
disparaître ; adressons-nous donc à lui en toute confiance. » ·
Il demande
en conclusion la révision du Code forestier. Nous
n’avons que peu d’indications sur l’identité du conseiller qui se livre
à ce réquisitoire contre le Code forestier. La rédaction de la délibération
nous apprend qu’il ne s’agit pas du maire. La teneur des arguments
concernant le pâturage laisse penser à un éleveur. Le nouveau conseil
municipal en comprend plusieurs : Esprit Jean, ménager à Fulques, affilié
mais non-signant ; Benoît Bourjac, négociant agnelin propriétaire de 19
ha, trésorier de la fabrique et élu sur la liste rouge en 1852 ; Joseph
Sappe Béchon, signant, dont les propriétés (plus modestes, 5 ha) jouxtent la
forêt communale des Collocations, élu également sur la liste rouge de 1852 ;
plus certainement, il doit s’agir de nouveau de l’avocat Louis Escolle dont
nous avons vu précédemment l’intérêt pour la dépaissance. La
République va répondre, en partie tout du moins, aux souhaits du Conseil. Le
27 décembre 1848, un arrêté du président de la République autorise pour 5
ans le pacage des bêtes à laine dans les bois de la commune d’Artignosc.
Mais cette fois-ci l’autorisation est assortie d’une révision du traitement
du garde forestier qui doit passer de 300 francs à 400 francs. Nous verrons que
la commune contestera cette injonction. 1.5.2 Les défrichements
Avec
la République, les revendications concernant la forêt s’élargissent. De la
simple nécessité du pacage, on passe aux demandes de défrichement. C’est à
dire que de considérations ne touchant jusque là que de riches propriétaires
éleveurs, nous en venons à des questions concernant la masse paysanne
soucieuse de trouver des terres à cultiver. Cet
élargissement se fait en plusieurs temps : d’abord le modeste défrichement
d’une vingtaine d’hectares visiblement peu propices à la culture ;
puis la distraction du régime forestier d’une centaine d’hectares
permettant un pâturage libre ; et enfin le défrichement pour mise en
culture de cette centaine d’hectares. Lors
du conseil municipal du 10 septembre 1848, le premier issu du suffrage universel
masculin, rappelons-le, le maire, Joseph Victor Armelin, demande de défricher
à Pelus, Rampin et la Caire, c’est à dire le Cadé. « Cette faculté
était exercée par les habitants d’Artignosc depuis un temps immémorial
jusqu’au moment des tyranniques dispositions du code forestier (…). Mais
maintenant que le soleil de Février a ramené parmi nous les sentiments d’égalité
et de fraternité, je pense que le moment est venu favorable pour nous pour présenter
l’état de nos besoins au gouvernement actuel qui se montre si zélé
protecteur des classes agricoles. » En
février 1849, 20 hectares doivent donc être défrichés à Pelus. Malgré les
avis répétés du tambour, il ne s’exprime que 20 demandes. Chaque lot d’un
hectare doit être attribué contre une taxe de 15 francs, dont 10 f pour la
commune. Une
autre réponse faite aux demandes artignoscaises est donnée par le ministre des
finances, le 10 mai 1849, qui autorise une commission à soustraire du régime
forestier des terrains qui ne sont pas susceptibles d’aménagement ou
d’exploitation régulière. Informé par une circulaire du préfet le 30
septembre 1849, le Conseil Municipal d’Artignosc désigne : « Toute
la partie du couchant de la forêt depuis la bergerie de Pampelonne, suivant la
gorge de Coubeaud et remontant tout le long de la partie ouest de la forêt de Régusse. »
Le
22 juillet 1850, le Conseil reçoit un rapport[55]
favorable de la commission ministérielle à la distraction de 100 ha du régime
forestier dans les cantons du Cadé, partie des Collocations et tout le Louvet,
à cause du peu d’arbres qui s’y trouvent, distraction réclamée le 4
novembre 1849[56].
« Cela profitera à l’agriculture par la libre faculté qu’aura
chaque habitant d’y faire mener paître son petit troupeau. » Mais
le 27 juin 1852, les 100 ha ne sont toujours pas délimités, malgré plusieurs
relances. La commission municipale provisoire demande alors l’autorisation de
défricher et de mettre en culture moyennant une taxe de 1 francs 25 par
hectolitre de blé récolté. Elle est accordée le 13 juillet. Le tirage au
sort pour délivrer les 42 lots devait avoir lieu le 3 avril 1853. Mais seuls 6
inscrits se présentent. Les concessions (contre 6 francs/an pour 32 lots et 3
francs 75 pour les 10 autres) excluent les glands, les truffes, le buis et les
feuilles mortes qui restent au bénéfice de la commune. Ce qui a découragé 24
autres candidats qui trouvent la concession trop chère et se désistent, alors
que 12 sont absents. Le Conseil municipal décide de mettre les lots en
adjudication au plus offrant. Ces
42 lots sont mis en bail pour 6 ans le 30 septembre 1853. Douze Artignoscais se
les partagent et parmi eux, pas moins de huit anciens Montagnards et un autre Républicain
avéré qui en prennent 80% du nombre et 83% de la valeur locative. Assurément,
ce défrichement était une attente du parti républicain. 1.5.3 Source d’engrais
Pour
revenir à l’accès aux bois, dans une acception qui regarde l’ensemble de
la population, le 22 mai 1851 le conseil réclame l’autorisation pour 5 ans
d’aller ramasser feuilles mortes, herbes, épines, ronces, mort-bois et bois
mort pour les convertir en engrais. Cette demande avait déjà été formulée
le 24 mars 1850. Un
arrêté municipal du 8 juillet 1851 autorise les habitants d’Artignosc du 10
juillet 1851 au 10 juillet 1856 à ramasser dans les forêts communales les
glands, buis, feuilles mortes pour les convertir en engrais, ainsi que le
mort-bois et le bois mort. L’arrêté est valable les jours de la semaine et défensable
dimanche et jours fériés. Mais
cette autorisation, qui n’a pas dû recevoir l’aval du garde général,
expire le 12 septembre 1852. Un nouvel arrêté municipal est pris pour 5 ans le
8 septembre 1852, par le nouveau conseil municipal, élu deux semaines plus tôt,
celui que le préfet qualifie de rouge. 1.5.4 Le garde forestier
La
garderie des bois d’Artignosc est assurée par un garde forestier payé 300
francs (puis 400 francs) qui avait été recruté sous la menace du garde général
de priver la population d’entrer dans la forêt pour aller chercher du bois
mort ou de la feuille pour engrais. Le 8 mai 1849, le Conseil Municipal entend
revenir sur l’organisation de cette garderie qu’il trouve trop coûteuse :
« Avant cette injonction, notre forêt était réunie à un triage
voisin (Moissac
jusqu’en 1844) et sa garde ne coûtait à la commune que
100 francs. Le Conseil demande à nouveau cette réunion afin que le traitement
du garde ne coûte que 150 francs. » Le
12 janvier 1851, le maire a demandé une réduction du traitement à 200 francs.
Le garde général de Barjols est prêt à transiger à
350 francs. Mais l’inspecteur des forêts demande le statu-quo à 400
francs. L’administration s’appuie sur la nécessité d’une surveillance
rendue continuelle par des travaux de repeuplement, les exploitations annuelles,
la fouisse des truffes et les divers chemins qui traversent les bois. Le Conseil
rétorque qu’il y a seulement 2 voies de communications peu fréquentées, que
le fermage des truffes et la mise en culture des vides de la forêt ne
rapportent que 680 francs, alors que l’imposition annuelle, le traitement du
garde et le paiement du vingtième coûtent 900 francs. « La garderie
n’absorbe pas la totalité du temps du garde puisqu’il exploite lui-même
ses propriétés et qu’il exerce les 2 professions de tisseur à toile et de
perruquier, surtout après la déduction des 100 ha ». Ce garde
forestier, Sébastien Constans, est surtout la cible de l’inimitié du maire.
Personnalité affirmée du village, que nous rencontrerons à maintes reprises,
il est le président de la chambrée de la Concorde qui sera dissoute quelques
jours plus tard par le préfet. Règlement de compte politique que cette volonté
d’abaisser son traitement ? Cela est possible, même si le Conseil se
prononce unanimement, Républicains convaincus compris ; une telle mesure
n’est pas dirigée contre le parti républicain qui tient Sébastien Constans
à l’écart, nous y reviendrons. Finalement,
le 5 février 1852, l’administration a supprimé le triage d’Artignosc et
l’a réuni à ceux de Régusse
et Montmeyan
et demande 250 francs pour la garderie. La commission
provisoire ne veut pas céder et propose 150 francs ou un garde spécial pour
250 francs. Principale
préoccupation exprimée vers le pouvoir central par les Artignoscais, l’usage
de la forêt communale, ou tout du moins la réglementation de cet usage, a
connu une évolution notable durant la République. Autorisation de pacage pour
5 ans, autorisation du ramassage de végétaux pour engrais, défrichement de 20
ha, distraction de 100 ha du régime forestier, sont autant de satisfactions que
le nouveau régime a pu apporter à nos villageois. Satisfactions qui ne doivent
pas être pour rien dans leur attachement à la République. Bien
évidemment, les Montagnards artignoscais, comme toute la communauté, utilisent
la forêt et doivent être attentifs à cette évolution. Pratiquant tous, peu
ou prou, l’agriculture, l’application du Code forestier les intéressent
directement. L’importance
de la forêt se retrouve même dans les motivations avancées par certains lors
des interrogatoires de la répression de Décembre. C’est ainsi que Joseph
Constans Rabassier, Hyacinthe Martin et Jean Honoré Sappe disent s’être
affiliés pour obtenir le défrichement des bois communaux. Mais nous verrons
qu’alors d’autres préoccupations, de toute autre nature, les auront
rejoints. [1] CONSTANT Emilien, « L’Economie traditionnelle et l’évolution
démographique dans le rebord sud-ouest des Grands Plans de Provence », in
Bulletin de la Société d’Etudes de Draguignan, t.XLVIII, 1951,
pages 5-36 [2] Statistique du département du Var,
Paris, 1805 [3] LIVET Roger, Habitat rural et
structures agraires en basse Provence, Aix-en-Provence, 1962 [4] canton de Riez, 162
habitants en 1846 [5] canton de Riez, 139
habitants en 1846 [6] canton de Tavernes, 720
habitants en 1851 [7] 144 habitants en 1835. La commune de
Villeneuve
-Coutelas est rattachée à celle de Régusse
en
1840. [8] dont les Constans dit Marot qui fourniront
trois affiliés à la société secrète : Denis, Marius et Victor. [9] canton d’Aups, 418
habitants en 1851 [10] canton de Riez, 962
habitants en 1846 [11] canton de Tavernes, 711
habitants en 1851 [12] chef-lieu de canton, 2871 habitants en
1851 [13] chef-lieu de canton, 3330 habitants en
1861 [14] chef-lieu de canton, 2835 habitants en
1846 [15] voir Emilien CONSTANT,
art. cité, page 34 [16] e/gr. e étant le nombre d’habitants
hors agglomération et gr le nombre d’habitants groupés. [17] Nous allons
rencontrer dans cette étude trois Montagnards artignoscais se nommant
Pellegrin : Jean-Pierre, Louis et Antoine. Les deux derniers, tous deux
maréchaux (ils ne travaillent pas dans
la même forge), sont particulièrement actifs et il est quelquefois
difficile de les distinguer. Nous n’avons pas trouvé de liens familiaux
entre les trois en deçà de la troisième génération. [18] canton de Riez, 690
habitants en 1846. [19] MARGADANT Ted W., French
peasants in revolt. The insurrection of 1851, Princeton, 1979, page 136 [20] De ces 128
actes, nous en retranchons
5 où le maire n’a pas appelé les époux à signer (14 juin 1848 à 24 avril
1849) [21] CONSTANT
Emilien, Le département du Var sous le Second Empire et au début de la
Troisième République, thèse, Aix-en-Provence, 1977. Le juge de paix
du canton de Tavernes note dans son rapport sur l’enquête agricole et
industrielle de 1848 : « L’éducation est arriérée à
cause de l’indifférence des pères de famille qui préfèrent mettre de
bonne heure leurs enfants aux travaux de la campagne plutôt que de les
envoyer à l’école. » [22] de taille modeste, 1 ha 53 a 89 ca, mais
évaluées à 40 f 48 de revenu fiscal (ADVar 3 P matrice cadastrale
Artignosc) [23] AC Artignosc, registre des délibérations
du Conseil Municipal, 12 janvier 1851. [24] Pour classer les propriétaires en gros,
moyens, petits et très petits, nous avons adopté la typologie retenue par
Maurice Agulhon pour le nord-ouest forestier et la zone alpine du département
du Var. [25] ADVar 14 M 6-1 [26] Les archives n’ont pas conservé d’état
de récoltes pour Artignosc. Mais alors qu’en 1850 et 1851,
l’arrondissement de Brignoles produisait en moyenne 9,6 hl de froment par
hectare, les bons rendements de Baudinard
étaient
à 6 hl/ha. (ADVar 14 M 15-3 et 14 M 16-7/2) [27] Ne sont indiqués que les responsables
dont les professions nous sont connues. [28] canton d’Aups, 896
habitants en 1861. [29] canton de Riez, 96
habitants en 1846. [30] canton de Riez, 671
habitants en 1846. [31] canton d’Aups, 832
habitants en 1851. [32] canton d’Aups, 480
habitants en 1861. [33] chef-lieu de canton, 2613 habitants en 1851. [34] canton de Riez, 486
habitants en 1846. [35] chef-lieu de canton, 1536 habitants en
1816. [36] canton de Salernes, 682 habitants en 1851 [37] CORBIN Alain, Archaïsme et modernité
en Limousin au XIX° siècle, PULIM, Limoges, réed. 1999, page 807 [38] CORBIN Alain, op. cité,
page 794. Le Var de la Troisième République connaîtra de célèbres maréchaux,
tel Marcelin Marin, maire de Camps
, fondateur en 1906 de la première coopérative
viticole du Var (RINAUDO Yves, Les vendanges de la République,
Presses Universitaires de Lyon, 1982) ou encore Amable Richier, chansonnier
provençal qui dit un poème lors de l’inauguration du monument d’Aups
en
1881 (MERLE René, Les Varois, la presse varoise et le provençal,
1859-1910, Toulon, SEHTD, 1996, page 195) [39] CORBIN Alain, op.
cité, page 306 [40] Dans le cadre
urbain toulonnais
, Maurice AGULHON a noté que, en 1848, les travailleurs du
fer constituent une élite ouvrière. (Une ville ouvrière au temps du
socialisme utopique. Toulon de 1815 à 1851, Mouton, 1970, page
73) [41] ROUBIN Lucienne, Chambrettes des Provençaux,
Plon, 1970 [42] « C’est un esprit léger,
facile à s’égarer dans les questions les plus simples. », dit
de lui le sous-préfet le 7 mars 1864. (ADVar, 1 U 5/1, cité par CONSTANT
Emilien, op. cité) [43] canton des Mées, 1871
habitants en 1846. [44] Nous reprenons les 51 actifs étudiés
plus haut (y compris donc les non-cultivateurs). [45] AGULHON Maurice, La République au
village, Seuil, 1979, pp 42-92 [46] que sa famille revendiquera en 1855. [47] ACArtignosc, série D, 1841-1858 [48] Une enquête de l’administration forestière
de 1845 décrit l’utilisation de la forêt communale d’Artignosc :
« Une coupe ordinaire a un produit moyen de 1000 f. Aucune coupe
extraordinaire, ni aucun affouage. Les habitants ont dans l’usage de
prendre des bois morts, morts bois et de défricher les terres gastes
moyennant une redevance de 2 f par mesure de 60 litres de blé récolté
ainsi que d’y faire paître leurs bêtes à laine. » [49] délibération du 8 avril 1846. [50] ADVar 16 M 1-4 : enquête sur le travail
agricole et industriel de 1848 (rapports du sous-préfet de Brignoles et du
juge de paix de Tavernes) [51] procureur de Brignoles à procureur général
d’Aix, le 4 octobre 1848 (ADBdR, 12 U 1) [52] AGULHON Maurice, La République au
village, Seuil, 1979, p. 89 [53] canton de Tavernes, 531
habitants en 1851. [54] DUMOULIN Jacqueline, Communes et pâturage
forestier en Provence au XIX° siècle, in Provence historique, tome
XLV, fascicule 181, juillet-août-septembre 1995 [55]
confirmé par une décision ministérielle
du 29 octobre 1850. [56] Le 26 septembre 1854, le garde général
des forêts de Barjols ne retrouve pas trace de la distraction du canton de
Cade.
carte de la région d'Artignosc plan de la commune d'Artignosc
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Association 1851 pour la mémoire des résistances républicaines |