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article publié dans le Bulletin n°24, juillet 2003 Morts
pour la République par
Frédéric Négrel
Toutes
les études portant sur la résistance varoise au coup d’Etat ne manquent pas
d’évoquer la “ bataille d’Aups ”. Les opérations militaires
de l’événement sont, semble-t-il, assez bien connues. L’absence de véritable
organisation défensive des républicains, les mouvements de contournement de
l’armée conduite par le colonel Trauers, le repli de Camille Duteil, la
poursuite des résistants par la cavalerie dans la plaine, ont été maintes
fois décrits et commentés. Il
est pourtant un point resté imprécis dans le bilan de cet affrontement armé
entre la colonne républicaine et les troupes du coup d’Etat : c’est
celui du nombre des victimes qu’il a provoqué. En effet, ce chiffrage varie
de manière considérable suivant les récits. Les deux écrits les plus fréquemment
compulsés sur le sujet sont loin de coïncider sur ce point. L’ouvrage
de Noël Blache, référence varoise de l’événement, en fait état ainsi :
« D’après le rapport du colonel Trauers, une quarantaine
d’insurgés environ avaient été tués dans l’intérieur de la ville. Après
la déroute, la gendarmerie en avait sabré plus d’une trentaine. Sur les
routes de Salernes, de Sillans, de Tourtour et d’Aups, gisaient de nombreux
cadavres d’insurgés. La colonne fusilla presque tous les rebelles qu’elle
rencontra (…). »[1] Pourtant,
dans l’autre texte des plus notoires, celui-ci gravé dans la pierre du
monument élevé à Aups en 1881 en mémoire des défenseurs de la Constitution,
il n’est recensé seulement que les noms de 25 victimes. Cet
article tente de répondre à l’appel lancé par Jean-Marie Guillon, lors
d’une des nombreuses conférences de l’Association 1851-2001, sur la nécessaire
clarification de ces chiffrages discordants. Il ne prétend pas y apporter une réponse
définitive, mais seulement éclairer les modalités de leurs constructions et
raviver la mémoire des noms de ceux qui laissèrent leur vie dans la défense
de la République. Etat
des lieux. Le
texte de Noël Blache fait référence au rapport du colonel Trauers, commandant
la colonne du 50e de ligne chargée de mettre un terme à la résistance
républicaine varoise. Ce rapport, daté du 11 décembre, soit le lendemain des
combats, a été publié dans le Moniteur du 17 décembre : « Nous
leur avons tué soixante à quatre-vingt-dix hommes, nous n’avons eu à
regretter que la mort d’un seul fusillé. »[2] En
1869, Noël Blache n’a visiblement pas pu obtenir de sources plus précises.
Il se contente de citer quelques noms en relatant les épisodes individuels qui
lui ont été rapportés au cours de ses pérégrinations dans les villages
varois à la recherche de témoignages. Ainsi nous donne-t-il les récits des
morts de Clair Jourdan, Joseph Laborde, Etienne Villeclaire, Hyppolite Maurel,
Aymard du Muy, Ferlandi, Féraud, d’un anonyme “ citoyen à la jambe de
bois ”, et ajoute à la liste François Bonnet, Bonnet dit Volant, Chrétien,
Ganzin dit le Russe, Martin dit Ferrari, Méric dit Mérignon, Dufaur. Soit au
total 15 victimes identifiées. Charles
Galfré, dans sa postface à la réédition de 1983, comble ce manque de précision
en rappelant la liste publiée en 1883 par Charles Dupont[3].
Une liste de 28 noms, soit 13 de plus que Blache, mais qui mêle les victimes
des combats d’Aups et celles d’autres exécutions sommaires : François
Coulet, Antoine Philip et Célestin Gayol, fusillés à Lorgues le 11 décembre,
Martin Bidouré, fusillé à Aups le 14 décembre, Paul Panisse, abattu à Cuers
le 5 décembre, Alexandre Besson, exécuté à Hyères le 11 décembre, Jassaud,
abattu au Pont d’Argens. Dupont apporte en fait 5 noms supplémentaires au récit
de Blache : Charles Equy, Henri dit Praxède, François Aragon, Imbert et
Motus, et nous donne le patronyme du citoyen à la jambe de bois :
Joigneaux. Ce qui porterait à 20 le nombre de victimes identifiées des combats
d’Aups. Mais
nous verrons plus loin que ces deux listes, tant celle de Blache que celle de
Dupont, sont imparfaites. Ces
propagateurs de la mémoire de la résistance avaient à leur disposition
plusieurs publications de récits de témoins : ·
Camille Duteil, le général de la colonne républicaine, sa position
l’explique aisément, n’a pu procéder à aucune évaluation. Dans son
propre récit[4],
il ne signale la mort que d’un seul républicain « dans un trou à
chaux près de la chapelle » (page 93) ; ·
Hyppolite Maquan, journaliste légitimiste prisonnier de la colonne républicaine
fait ainsi le bilan des victimes[5] :
“ Les insurgés prirent la fuite avec une telle précipitation que,
malgré l’impétuosité de nos soldats, il ne resta pas un grand nombre de
morts sur le champ de bataille. D’ailleurs, l’esplanade où était massée
la foule dominant le point par lequel arrivaient nos libérateurs, les premières
décharges ne pouvaient porter. On a parlé d’abord de 100 à 150 morts,
tandis que vingt-trois cadavres seulement ont été relevés à Aups. Il est
vrai qu’un certain nombre de blessés ont dû périr en fuyant dans les bois.
Il paraît en outre que la cavalerie, poursuivant les fuyards dans la plaine de
Moissac, en sabra une cinquantaine qui tombèrent à l’instant, soit qu’ils
fussent étourdis au premier coup, soit qu’ils feignissent d’être morts
pour se relever ensuite et gagner un asile. ” Maquan n’a pas dû
faire le compte lui-même. Une fois libéré, il a en effet quitté Aups pour
Salernes avec l’armée ;
·
Nous avons déjà cité le rapport du colonel Trauers, publié dans le Moniteur,
qui fait sa propre évaluation du nombre de tués. Mais là encore, le témoignage
n’est qu’indirect puisque le colonel a lui aussi quitté Aups, avec
Pastoureau et Maquan, avant que les cadavres soient recueillis, opération qui,
d’après Pierre Escolle[6], ne s’est achevée que
le lendemain des combats. Le général Levaillant, commandant de l’état de siège
dans le département, dont le rapport est publié par le Moniteur du 18 décembre,
n’offre pas d’autre évaluation que celle que lui a livrée Trauers.
Parmi
tout ce matériel, c’est le rapport de Trauers, qui paraissait le plus précis
et le plus sûr, que Blache puis Dupont ont complété par les noms que les témoignages
qu’ils ont recueillis plus tard leur ont apportés. Des
témoignages qui ont manqué à Victor Schoelcher[7]
pour son ouvrage publié en exil en 1853, alors qu’il avait pu en produire
pour d’autres départements venant de ses compagnons de proscription[8].
Il se contente donc de citer Trauers : « Nous leur avons tué
soixante à quatre-vingt-dix hommes, nous n’avons eu à regretter que la mort
d’un seul fusillé. » Le
conservateur Paul Bélouino, quelques mois auparavant, reprenait des passages du
Moniteur : « La troupe s’étant résolument porté en
avant, les insurgés prirent la fuite, après avoir perdu plusieurs des leurs.
Immédiatement, le préfet fit charger à fond et de face par la gendarmerie qui
tua environ cinquante insurgés. Les soldats, développés en tirailleurs, et
tournant la position par la gauche, en tuèrent à peu près quarante. »[9] La
même année 1852, Hyppolite Magen ne donne pas d’évaluation : « Les
gendarmes se ruent sur les fuyards et commencent un affreux carnage. A Aups,
bientôt, il ne resta que les morts, les mourants et les soldats étonnés de
leur victoire non disputée ; ils défiguraient et hachaient les cadavres.
Un citoyen du Luc ne sut reconnaître qu’à leur vêtement son oncle et son frère. »[10] En
1865, Eugène Ténot fait une évaluation légèrement à la baisse [11]:
« Dans ce court engagement, la troupe avait eu deux officiers et
quelques soldats blessés ; un seul grenadier avait été tué. (…) Le
nombre des insurgés tués fut, au moins, de cinquante, et celui des blessés
beaucoup plus considérable. » Alexandre
Gariel, en 1878, donne un chiffre plus élevé[12] :
« Quelle parité peut-il y avoir entre une foule indisciplinée, plus
faible en nombre, armée de vieux fusils de chasse, et une armée régulière,
bataillon armée de carabines à mitraille ? Cinquante ou soixante cadavres restèrent
étendus sur place. Les autres combattants, pourchassés dans les champs par les
gendarmes qui accomplirent le massacre de la loi. » (sic) Le
monument d’Aups, inauguré le 31 juillet 1881, n’apporte, nous l’avons déjà
vu, que 25 noms. Nous reviendrons plus loin sur l’exactitude de la liste alors
gravée. Une
liste reprise dans ses grandes lignes par le seul témoignage direct publié, en
1890 : celui de Pierre Escolle[13].
Riche propriétaire et notaire aupsois, Escolle est un conservateur. Il était
de ceux convoqués au matin du 10 décembre pour fournir la taxe exceptionnelle
à la colonne républicaine. Mais Blache lui prête un rôle dans une tentative
de médiation entre le préfet Pastoureau et les républicains le 9 décembre[14].
D’ailleurs, son légitimisme ne le conduira pas au césarisme : en 1857,
le préfet écarte sa candidature au poste de juge de paix, le trouvant « peu
sûr politiquement »[15].
Lors de sa publication, son témoignage est présenté comme ayant été écrit
en septembre 1881 par réaction à l’inauguration du monument. N’ayant
jamais été cité par les ouvrages et articles ultérieurs[16],
nous nous permettons d’en reproduire ici les principaux passages touchant
notre sujet : « Les
insurgés fuyaient éperdus, cherchant à s’abriter derrière les arbres, les
murs et les vieilles masures assez nombreuses dans cette plaine [des
Huchanes]. Les gendarmes se lancèrent sur eux ne se laissant arrêter par
aucun obstacle, et comme le disent MM. Ténot et Blache, irrités par le désarmement
général de leurs camarades dans les communes soulevées, (je puis ajouter
comme le tenant d’un des auteurs de ce drame, irrités par l’assassinat à
Cuers du brigadier Lambert) ils sabrèrent sans merci. Une vingtaine d’hommes
resta ainsi sur le carreau. (…) J’aurais trop à dire si j’avais à
relever toutes les erreurs commises par ceux qui ont écrit sur ces tristes événements.
Le colonel Trauers, lui-même n’est pas exact dans son rapport officiel.
D’après ce rapport une quarantaine d’insurgés environ aurait été tués
dans l’intérieur de la ville. D’après M. Blache les pertes des insurgés
étaient énormes. Il cite le rapport du colonel Trauers et ajoute qu’après
la déroute, la gendarmerie en avait sabré plus d’une trentaine, et que sur
les routes de Salernes à Tourtour, de Sillans et d’Aups gisaient de nombreux
cadavres d’insurgés. D’après M. Alexandre Gariel, 50 ou 60 cadavres restèrent
étendus sur la place, et les autres combattants bientôt dispersés dans les
champs furent poursuivis par les gendarmes à cheval qui accomplirent le
massacre de la loi (sic). D’après M. Ténot, le massacre du contingent du
Luc, dans la plaine d’Uchane avait été précédé d’un autre massacre du même
contingent sur l’esplanade du cours. Ces historiens ont tous été induits en
erreur. Pas un mort, pas un seul blessé dans l’intérieur de la ville et
sur l’esplanade du cours, à l’exception de M. Panescorse, de M. de
Laval, des deux otages, du soldat et des deux officiers du 50e, dont
j’ai raconté la mort et les blessures. Le premier insurgé tué a été
l’homme à la jambe de bois. Il l’a été à 200 mètres de l’esplanade au
pied d’une tour servant de pigeonnier. (…) Les autres victimes de la
fureur des troupes s’échelonnaient de 500 en 500 mètres environ. La 2e
fut frappée à 600 mètres du cours, la 3e à 1500 mètres. Elles étaient
toutes isolées, et, il faut le dire, horriblement défigurées, ce qui
corrobore ce que j’ai dit, sur le défaut de résistance d’une masse
quelconque d’insurgés. Les malheureux ont dû mourir, là même où ils ont
été frappés. (…) Lorsque après la déroute, quelques hommes de cœur
eurent la pensée d’aller visiter les champs de bataille pour relever les
morts et sauver les blessés, je courus faire appel au concours de quelques
citoyens groupés devant l’église et le café du Cours, et que quelques
heures auparavant j’avais vu en armes dans les rangs des insurgés. Je ne pus
rien obtenir. (…) je dus donc venir tristement annoncer l’insuccès de ma
mission à ceux qui préparaient les attelages dans les remises de l’hôtel
Crouzet. On était atterré ! on ne sentait plus rien ! Le lendemain,
jeudi 11, on reprit les recherches interrompues la veille par la panique, et
l’on transporta à l’hôpital les 18 cadavres relevés percés de coups.
Chose étrange ! les actes de l’état civil à Aups, sont complètement
muets sur les noms de ces victimes de la guerre civile. On les connaît
pourtant. Ce sont : Aymard, Bonnet François, Bonnet Cristian, Emeric,
Ganzin, Jourdan, Martin, Maurel, Henri, et Villeclère, du Luc. Aymard, du Muy,
Dufort, de Brignoles, Félix, de Bargemon, Ferlandy, de Salernes, Motus, de
Vidauban, Bienvenu, dit la Jambe de bois, de Lyon. A ces 17 cadavres, que nous
avons vu étendus sous le hangar de l’hospice, il faut ajouter : Aragon
et Imbert, du Muy ; Coulet, des Arcs ; Cayol, de Vidauban, tous quatre
fusillés à Lorgues. Jassaud, du Luc, que M. Blache, dans son histoire, dit
avoir été tué près du pont de l’Argens par les volontaires Lorguiens, sans
pourtant se rendre garant de l’exactitude du fait. Laborde, du Luc, blessé à
Aups, et décédé au Luc. Féraud de Salernes, trouvé mort dans le quartier de
l’Amendeireto, près Sillans, que les uns prétendent avoir été
assassiné par un gendarme ; et les autres par des insurgés dont il ne
partageait pas les idées. (…) En tout vingt-cinq morts. On le voit, il
y a loin du chiffre (toujours trop fort, hélas !) au chiffre accusé par
tous ceux qui ont écrit l’histoire de ces journées néfastes. » Nous
ne critiquerons pas la liste d’Escolle. Elle fut trop peu diffusée pour peser
sur l’historiographie et elle n’amène aucune information inédite. Nous ne
traiterons pas non plus des lieux où furent retrouvées les victimes. Notons
toutefois, qu’en contradiction avec le témoignage d’Escolle, les pièces
d’état civil dont il sera fait mention plus loin indiquent des heures de décès
différentes (10 h ou 11 h). Et celles qui ont été déclarées décédées à
11 h ont été retrouvées aux Huchanes ou sur les routes. On peut donc
raisonnablement penser que celles de 10 h ont été tuées dans la ville, au
moment de l’assaut. Ce
texte de Pierre Escolle n’a pas suscité chez les républicains varois de
vastes polémiques. Alors qu’il s’attaque à l’un des fondements du républicanisme
du département, il n’est que La Voix du Peuple du Var, un autre
journal dracénois, dirigé par Cluseret alors député du Var, pour lui répondre.
Et encore, par un seul (petit) article, publié le 27 juillet, alors que la
publication d’Escolle dans l’Indépendant du Var est étalée sur
deux mois. Une réponse qui d’ailleurs ne réfute aucun détail ni aucun
bilan.[17]
Déjà, en mars 1882, en pleine mise en œuvre de la loi d’indemnisation, les
articles incendiaires d’André Barbès, qui fustigeait la lâcheté des résistants
varois dans les colonnes du Clairon et du Courrier du Var,
n’avaient provoqué que de maigres et vagues répliques dans le Petit Var :
« Les républicains de 51 jonchèrent de leurs morts le plateau et les
pentes d’Aups. »[18] En
1918, un autre témoignage, d’un autre conservateur, est publié par les soins
d’Antoine Barbier dans le Bulletin de la Société d'études scientifiques
et archéologiques de Draguignan[19].
Mais celui-ci est indirect, puisqu’il provient d’un notable lorguais, H.
Roux (qui n’était pas au nombre des prisonniers) qui écrit : « On
exagérait même le nombre des morts. Les soldats avaient craint de rencontrer
les prisonniers au milieu des rangs et ils avaient tiré en l’air. Vingt sept
seulement restèrent sur la place la plupart tués par la cavalerie qui les
sabra dans la plaine de Moissac. » Enfin,
Victor Fournier, dans son étude publiée en 1928[20],
revient à un chiffrage haut : « Les insurgés eurent environ 100
hommes tués dont les deux tiers appartenaient au bataillon du Luc. La plupart
avaient été sabrés par la gendarmerie, 40 seulement furent tués par le feu
de l’infanterie. La troupe eut un soldat tué et quelques blessés dont 2
officiers. Un gendarme avait disparu. » Jean-Jacques
Letrait, en 1967[21], reprend mot pour mot le
texte de Fournier. Il est pourtant alors directeur des Archives départementales
du Var et ne semble s’appuyer (sur ce point) sur aucune source, pas plus que
les auteurs précédents. Nous
arrêterons là cet état des lieux, mais les auteurs plus récents, dont bien
évidemment celui de ces lignes[22],
n’ont, pas plus que leurs prédécesseurs, cherché d’autres sources. Des
sources à ce point indigentes ? Les sources
« Il
n'a été tenu en 1851 aucun état de ceux qui tombèrent sous la fusillade, ni
des exécutions qui suivirent la bataille... » peut-on lire dans le Petit
Var du 17 mars 1881. Ce
n’est pas exactement vrai. Hormis l’imprécise assertion du colonel Trauers,
il existe un rapport du juge de paix du canton d’Aups établi pour le
procureur de la République le 15 décembre 1851 : « Il est resté
sur le champ de bataille 18 cadavres. Nous n’avons à l’hospice que deux
blessés, le nombre doit en être sans doute plus considérable, mais il est à
présumer que tous ceux que la gravité de leurs blessures n’a pas retenu ont
pris la fuite. La troupe n’a eu à déplorer que la mort d’un soldat et deux
ou trois blessés. »[23] Ce
rapport est confirmé par une lettre[24]
versée au dossier d’une demande de libération pour un nommé Maurel, Aupsois
détenu en mars 1852 sur le ponton Le Généreux à Toulon[25].
Elle est datée du 12 décembre et aurait été envoyée d’Aups à un ami de
St Tropez : « Un soldat a été tué dans la fusillade au nord de
la ville, 17 corps sont exposés à l'hospice le 12 presque tous faits par la
Gendarmerie aux Huchanes et deux du côté de Moissac dans le clos de M Jean. »
Ici, le témoignage d’Escolle est bien confirmé. Pour
les autorités aupsoises, la difficulté est d’établir l’identité de ces
corps[26].
Certaines communes ayant participé à la colonne républicaine vont donc dépêcher
à Aups des représentants chargés de vérifier si un de leurs concitoyens ne
fait pas partie des victimes. C’est ce que nous apprennent les archives
communales de Cogolin[27] où l’on retrouve la
prise en charge du déplacement de deux délégués. Aucun Cogolinois n’est
reconnu parmi les victimes. Mais les deux délégués de la commune du Luc
permettent au maire d’Aups d’établir les actes de décès de 11 de leurs
concitoyens, actes légalisés par le secrétaire général de la préfecture,
Henri Anglès, le 22 décembre.[28]
La mairie d’Aups fait également appel à des Salernois pour reconnaître les
deux victimes de Salernes, les 13 et 14 décembre. Malheureusement,
ces actes de décès ont été établis sur des feuilles volantes et n’ont pas
été intégrés au registre de la commune d’Aups. Ils devaient théoriquement
l’être aux registres des communes dont les victimes étaient originaires.
Certains ont été portés sur le registre d’Aups à la suite de jugements du
tribunal civil de Draguignan en 1860. Mais nous verrons que les registres des
diverses communes n’ont pas toujours gardé trace de ces feuilles. Voici
donc un premier état des victimes recensées dans les registres : ·
Jean-Baptiste Aymard, né au Muy, 33 ans, ouvrier maçon d'Hyppolyte
Maurel au Luc[29]. ·
François Bonnet, né au Luc, 40 ans, cultivateur au Luc[30]. ·
Joseph Victor Bonnet dit Volant, né au Luc, 65 ans,
cultivateur au Luc[31]. ·
François Louis Dufort, né à Brignoles, 55 ans,
cultivateur de Brignoles[32]. ·
Cyprien Emeri dit Mérigon, né à Vidauban, 50 ans,
cultivateur au Luc, acte du 14 décembre 1851, après sa reconnaissance par deux
délégués lucois[33]. ·
Jean-Baptiste Ferlandy, né à Salernes, 66 ans, sans
profession, demeurant à Salernes, après sa reconnaissance par deux Salernois[34]. ·
Jean-Joseph Féraud, né à Salernes, 39 ans, ménager de
Salernes[35].
Lui aussi reconnu par deux Salernois. Noël Blache raconte que Féraud était un
conservateur abattu par erreur par la troupe. ·
Joseph Augustin Ganzin dit Le Russe, né au Luc, 50 ans,
cultivateur au Luc, acte ordonné par le tribunal civil de Draguignan le 7 mai
1860[36]. ·
François Goigoux dit Jambe de bois, né à Nevers, 43 ans,
ouvrier tailleur au Luc[37]. ·
François Henry dit Praxède, né à Cabasse le 27 mars 1810,
cordonnier aux Mayons du Luc, acte ordonné par le tribunal civil de Draguignan
le 23 juillet 1860[38]. ·
Clair Jourdan, né au Luc, 50 ans, ménager au Luc[39]. ·
Denis Léon Martin dit Ferrari, propriétaire du Luc, acte
du 14 décembre 1851, après sa reconnaissance par deux délégués lucois[40]. ·
Hyppolite Maurel, né au Luc, 48 ans, maçon du Luc[41]. ·
Chrétien Muller, né à Berne (Suisse), 26 ans, cordonnier au Luc[42]. ·
Etienne Vileclair, né au Luc, 25 ans, menuisier du Luc[43]. Soit
15 victimes identifiées. Une
deuxième série de sources nous est fournie par les demandes d’indemnisation
de 1881. Elles sont recensées par Denise Devos dans son ouvrage
La Troisième République et la mémoire du coup d’état de Louis Napoléon
Bonaparte[44].
Ces demandes d’indemnisation ont été recueillies dans un premier
temps par une commission départementale qui avait à sa disposition, outre les
demandes adressées par les intéressés, des tableaux communiqués par des
comités locaux informels d’anciens proscrits établissant des listes de
condamnés de leur localité, disponible dans AD Var 4 M 35/2. On peut penser
que ces comités de proscrits, très nombreux dans le Var, n’ont pas laissé
dans l’ombre les martyrs locaux, 30 ans après les faits. Toutefois, certains
ont pu en omettre dans la mesure où ces listes ne devaient comprendre que les
demandes émanant d’ayant droits, c’est à dire des veuves, des ascendants
ou des descendants directs. Ainsi se trouvaient écartés du processus
d’indemnisation les victimes célibataires, sans enfant reconnu et dont les
parents étaient décédés en 1881. Ajoutons
donc à notre liste les victimes reconnues par la loi de 1881 : ·
Joseph Antoine Laborde, né le 9 novembre 1794 au Luc,
perruquier du Luc. D’après Charles Dupont, il serait décédé des suites de
ses blessures après être rentré chez lui. Il figure sur le registre des décès
du Luc au 23 décembre[45]. · Ambroise Motus, né à Draguignan le 5 avril 1817, maçon (ou épicier, selon J.-B. Urfels) de Vidauban [46], trésorier de la chambrée St Eloi (cf. Jean-Bastien Urfels, La résistance au coup d'Etat du 2 décembre 1851 à Vidauban, mémoire de maîtrise, direction Jean-Marie Guillon, Université de Provence, 2001) Soit
un total de 16 victimes républicaines (plus le conservateur Féraud) des
combats d’Aups. Ce
total correspond bien à la lettre citée plus haut : 15 républicains
(puisque Laborde est décédé au Luc), plus Féraud, plus le seul soldat tué
d’après Trauers, le voltigeur Trunde[47],
soit les 17 corps exposés à l’hospice.
[1]
Blache Noël, L’insurrection du Var de 1851, Paris,
1869 ; réédition La Table Rase, Cesson, 1983, page 115 [2]
L’intégralité de ce rapport est disponible sur http://www.1851-2001.fr.st/documents/trauers.htm [3]
Républicain et monarchistes dans le Var en décembre 1851, Paris,
1883 [4]
Trois jours de Généralat ou un épisode de la guerre civile dans le Var
(décembre 1851), Savone, F. Rossi, 1852 [5]
Trois jours au pouvoir des insurgés, récit épisodique de
l’insurrection de décembre 1851 dans le Var, Paris, E. Dentu,
Marseille, veuve Marius Olive, 1852, pp. 85-86 [6]
« Notes et souvenirs sur l’insurrection de 1851 à Aups (Var) »,
in L’Indépendant du Var, 6 juillet au 14 septembre 1890 [7]
Histoire des
crimes du 2 décembre, Bruxelles, chez tous les libraires, 1853,
tome II, page 85. [8]
Le seul témoin “ varois ” en contact avec Schoelcher est un
nommé Roch, “ professeur de mathématiques au collège d’Arles
(Gard) ” (sic), qu’il cite à propos de la fuite vers Nice. (tome
II, page 92) [9]
Histoire d'un coup d'Etat (décembre 1851)
d'après les documents authentiques, les pièces officielles et les
renseignements intimes, Paris, Brunet,
1852, page 321 [10]
Histoire de la terreur bonapartiste, Londres, W. Jeffs, 1852, p. 220 [11]
La province en décembre 1851, Paris, 1865, page 233 [12]
Le coup d'Etat de décembre 1851 dans le Var,
Draguignan, Gimbert fils, Giraud et C°, 1878, p. 19 [13]
Escolle [Pierre-Germain], « Notes et souvenirs sur l’insurrection de
1851 à Aups (Var) », in L’Indépendant du Var, 6 juillet au
14 septembre 1890 [14]
L’insurrection du Var de 1851, réédition
La Table Rase, Cesson, 1983, p. 94 [15]
Constant Emilien, Le département
du Var sous le Second Empire et au début de la Troisième République,
thèse, Aix-en-Provence, 1977, page 826 [16]
seul Antoine Barbier le signale dans sa présentation de Roux H., « Trois
jours de terreur à Lorgues », in Bulletin de la Société d'études
scientifiques et archéologiques de Draguignan, tome XXXI, 1918, p. 53 [17]
Notons que Pierre Escolle a été élu l’année précédente (1889)
conseiller général du canton d’Aups, se présentant comme libéral alors
que les services du préfet souligne qu’il « est au fond un réactionnaire. »
(AD Var, 2 M 5-149) Il deviendra maire d’Aups en 1896 après s’être
rallié à la République. (AD
Var, 2 M 7) [18]
Petit Var du 11 avril 1882. [20]
Le coup d’état de 1851 dans le Var,
Draguignan, 1928, page 45 [21]
“ L’insurrection dans le Var contre le coup d’Etat de 1851 ”,
in Bulletin de la Société d’études scientifiques et archéologiques
de Draguignan et du Var, 1967, tome XII, pp. 74-88 [22]
Négrel Frédéric, La société
secrète d’Artignosc. Clandestinité et réseau républicain dans le
Haut-Var (1849-1851), Les Mées, Association 1851-2001, 2001, page
219 : « Les combats font plus de 50 morts parmi les résistants,
un seul parmi la troupe et un prisonnier. » [23] AD Var, 4 M 20/1 [24] AD Var, 4 M 24/1 [25]
Il y a alors deux Maurel d’Aups détenus à Toulon : Joseph le
Vermicellier et Joseph le Gaillard. Nous ne pouvons déterminer lequel
aurait écrit cette lettre. [26]
D’après Hyppolite Magen, certains corps sont méconnaissables : « Ils
défiguraient et hachaient les cadavres. Un citoyen du Luc ne sut reconnaître
qu’à leurs vêtements son oncle et son frère. » (Histoire
de la terreur bonapartiste, Londres, W. Jeffs, 1852, p. 220) [27]
voir la lettre du maire
d'Aups au maire de Cogolin et le registre des
délibérations de la commune. Aimables communications de Alain
Trinquier et Gérard Rocchia. [28]
AD Var, état-civil Le Luc [29]
EC Le Luc et AD Var, 4 M 35/2 [30]
EC Le Luc et AD Var, 4 M 35/2 [31]
EC Le Luc et AD Var, 4 M 35/2 [32]
EC Brignoles au 20 janvier 1852. [33]
EC Le Luc [34]
EC Salernes et AN F15 4099, dossier 12 [35]
EC Salernes. [36]
EC Le Luc et Aups [37]
EC Le Luc et AD Var, 4 M 35/2 [38]
EC Aups [39]
EC Le Luc et AD Var, 4 M 35/2 [40]
EC Le Luc et AN F15 4223a [41]
EC Le Luc et AD Var, 4 M 35/2 [42]
EC Le Luc et AD Var, 4 M 35/2 [43]
EC Le Luc et AD Var, 4 M 35/2 [44]
Paris, Archives Nationales, 1992 [45]
EC Le Luc et AN F15 4099, dossier 20. [46]
AN F15 4099, dossier 22 [47]
Nous n’avons pas d’autre renseignement sur Trunde, sinon qu’il est
originaire de la Creuse. Une pierre gravée à sa mémoire est toujours
visible dans l’allée principale du cimetière d’Aups. [48]
sur la résistance à Cuers, voir Galfré Charles, Le matricule 5005 est
mort au bagne. Mourre le Pacifique, Marseille, Jeanne Laffitte, 2001 [49]
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