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Bulletin de l'Association 1851-2001, numéro 11, septembre 2000
CHRONOLOGIE
DE L’INSURRECTION BAS-ALPINE
DE DÉCEMBRE 1851 Cette
chronologie a été établie à partir du croisement de sources d’origine et
de sensibilité différentes, depuis les récits à chaud retrouvés dans les
deux journaux conservateurs le Glaneur des Alpes et le Courrier de
l’Isère ainsi que dans de nombreux rapports officiels (principalement des
procureurs de la République de Digne, Forcalquier, Sisteron, Castellane et
Barcelonnette mais aussi d’un conseiller à la cour d’appel d’Aix, le
conseiller Marquézy) jusqu’à la plus ancienne enquête menée dans les années
1860 sur la résistance provinciale au coup d’Etat par le journaliste parisien
Eugène Ténot, en passant par les dépositions d’un des principaux chefs du
mouvement bas-alpin, Ailhaud de Volx, ainsi que les souvenirs d’autres
participants ou témoins des événements. La thèse magistrale de Philippe
Vigier, La Seconde République dans la région alpine nous a également
servi de guide.
4-5
DECEMBRE : DECLENCHEMENT DE L’INSURRECTION La
dépêche annonçant le coup d’Etat, exécuté à Paris le 2 décembre, arrive
à Digne dans la soirée du 3. Le préfet Dunoyer s’empresse de publier les décrets
présidentiels. Le 4 décembre, il fait arrêter l’avocat Charles Cotte et
quatre autres républicains influents. Une vive émotion se manifeste dans le
chef-lieu du département, sans que le calme soit véritablement troublé. Tandis
que la partie haute du département ne bouge pas, c’est de la zone méridionale
que va partir l’insurrection. Le 4 décembre en fin d’après-midi ou en début
de soirée, sitôt connues les nouvelles parisiennes, les principaux chefs de la
Montagne de l’arrondissement de Forcalquier, à l’appel du docteur
Louis-Marius Rouit, ancien maire révoqué de la commune de Mane, “ se
réunissent dans une petite campagne près de Forcalquier, dite le bastidon de
Manuel. La police en est instruite et la gendarmerie les force à se disperser.
Ils se réunissent alors dans la salle même de la mairie de Mane. Le maire de
cette commune, entièrement dévoué au parti de Rouit, fait partie de la réunion.
C’est là que le mouvement est arrêté. Audoyer de Forcalquier part, monté
sur le cheval de Rouit, il va porter à Buisson de Manosque l’ordre d’opérer
le mouvement ” (rapport Marquézy)[1]. Le
journaliste Eugène Ténot note pareillement : “ Le jeudi soir, assez
tard dans la nuit, un agent secret vint l’avertir (le sous-préfet de
Forcalquier) qu’Ailhaud, Escoffier et quelques autres chefs des plus
influents du parti démocratique étaient réunis en conseil, aux portes de la
ville, dans une maison de campagne, appartenant à M. Manuel. Le sous-préfet
essaya de les faire arrêter (en vain)... Pendant la nuit, un certain
nombre de républicains, parmi lesquels les citoyens Escoffier, Pascal, Audoyer,
etc. se réunirent au bourg de Mane, entre Manosque et Forcalquier, et envoyèrent
partout le signal du mouvement. Ailhaud était parti pour l’arrondissement de
Sisteron, attendant le mot d’ordre ”. Interrogé
par le juge d’instruction de Marseille, au moment de son arrestation le 27 décembre
1851, André Ailhaud précisera : “ Le 4 décembre courant, je me
trouvais à Forcalquier, lorsque j’appris par un journal la nouvelle du coup
d’Etat. Nous nous réunîmes immédiatement au nombre de 4 ou 5 dans un
bastidon. Nous rédigeâmes une sorte de proclamation qui n’a pas été imprimée
mais copiée à la main en plusieurs exemplaires destinés à être distribués
dans les communes, ce qui fut fait. Dans cette proclamation nous donnions avis
de ce qui se passait et nous engagions nos amis à se tenir prêts à prendre
les armes ”. C’est
donc de Mane dans la nuit du 4 au 5 décembre que fut lancé le signal de
l’insurrection générale, préparée à Forcalquier en fin d’après-midi du
4 par le docteur Rouit, l’ex-garde général des Eaux et Forêts Ailhaud de
Volx et l’horloger Pierre Emmanuel Escoffier, principal meneur montagnard de
la ville. La
sous-préfecture de Forcalquier est prise De
Manosque, dont la municipalité est tout acquise aux idées républicaines, une
colonne de plusieurs centaines d’hommes part le 5 au matin sous la direction
de l’ancien maire, également révoqué, Joseph Buisson. Gonflée par les
apports des communes voisines, elle comprend un millier d’individus à son
arrivée à Forcalquier en fin de matinée. Eugène Ténot précise : “ Elle
se grossissait en chemin de nombreux contingents. A Mane, elle rejoignit un
rassemblement nombreux à la tête duquel se trouvaient les citoyens Pascal,
ancien instituteur et Escoffier de Forcalquier, excellent républicain, aussi généreux
que brave ”. Les républicains n’ont aucun mal à s’emparer de la
mairie et de la sous-préfecture ainsi que de la gendarmerie et de la recette
particulière; le sous-préfet Paillard et le substitut du procureur de la République
Paulmier, sans troupes et abandonnés par presque tous les hommes du parti de
l’Ordre, sont arrêtés. Ténot
a publié le récit de la prise de la sous-préfecture. “ Escoffier,
à cheval, et sabre à la main, commandait : -- Montagnards, halte! cria-t-il en
arrivant devant le balcon de la sous-préfecture (où se tenait le sous-préfet).
Les insurgés s’arrêtèrent et firent face. Alors Escoffier s’adressant au
sous-préfet : -- Citoyen, dit-il, la Constitution est violée;
l’insurrection est un devoir sacré pour tous, et vos pouvoirs sont finis. Le
sous-préfet essaya de répliquer : -- Citoyens, on vous trompe. Le Président
maintient la République; il a rétabli le suffrage universel, il fait appel au
peuple. Cette interprétation du coup d’Etat qui avait si bien réussi sur la
population ouvrière de Paris, n’eut aucun succès à Forcalquier. Il put à
peine achever ces paroles. Une tempête de cris couvrit sa voix : -- A bas!
Rendez-vous! Résignez vos pouvoirs. Plusieurs hommes le couchèrent en joue. M.
Paillard découvrit sa poitrine et leur dit : -- Si vous êtes des assassins,
tirez, si vous l’osez! Mais Buisson s’était déjà jeté au-devant d’eux
et leur avait fait abaisser leurs fusils. Cependant, Escoffier, reprenant la
parole, cria : -- Au nom du peuple, je vous somme de descendre. Déjà quelques
hommes ébranlaient la porte à coups de hache. Le sous-préfet avait montré
une rare fermeté; il lui était difficile de faire davantage. Il descendit ”. Le
désir de venger les républicains du Sud-Est arrêtés à l’automne 1850 et
jugés en août 1851 dans le cadre du “ complot de Lyon ”, en
particulier le journaliste Louis Langomazino, apparaît très vif, comme en témoigne
cet autre propos lancé par Escoffier au sous-préfet : “ Vous êtes
notre prisonnier. A votre tour maintenant à aller à Nouka-Hiva! ”[2].
Le Courrier de l’Isère du 16 décembre 1851 livre une version
dramatique des mêmes événements : “ Les bandits des Basses-Alpes
ont bien tenté d’égorger M. Paillard, sous-préfet de Forcalquier, ainsi que
M. Paulmier, substitut, mais ceux-ci sont parvenus à leur échapper. Ces deux
malheureux fonctionnaires ont subi les violences les plus cruelles. M. Paillard
a reçu un coup de pointe de sabre au-dessus de la cuisse, l’os arrêta la
lame. Ce fut dans cet état qu’on l’entraîna vers Manosque mais, aux
Rencontres, le sous-préfet tomba épuisé, il était dans un état affreux, son
sang ruisselait sur ses vêtements et débordait par dessus ses bottes, il s’évanouit.
Un jeune ingénieur du département et un percepteur sont parvenus, à force de
courage, à les sauver. MM. Paillard et Paulmier sont à Avignon; le premier
dont on avait annoncé la mort n’est que gravement malade des suites de sa
blessure, de ses fatigues et de ses émotions ”. Le sous-préfet ne
fut que légèrement blessé et Escoffier en personne s’attacha à garantir sa
protection. Au
cours de la journée du 5, la colonne de Manosque est rejointe par des
contingents venus du nord et de l’ouest de l’arrondissement (Reillanne,
Banon, Saint-Etienne-les-Orgues...). Finalement quelque 3 000 hommes occupent
Forcalquier. Un Comité insurrectionnel d’arrondissement est formé, placé
sous la présidence de l’instituteur révoqué Noël
Pascal. Selon les propres
termes du substitut Paulmier, l’arrondissement de Forcalquier apparaît bel et
bien comme “ le foyer de l’insurrection, qui a envahi ensuite
presque tout le département ”. Le
mouvement gagne les arrondissements de Sisteron et de Digne Dans
la journée du 5, les zones méridionales des arrondissements de Sisteron et de
Digne commencent à bouger à leur tour. Les
chefs de la Montagne à Sisteron envoient des émissaires dans tout
l’arrondissement pour demander aux républicains des villages alentour de
venir leur prêter main forte. A l’instigation de l’avocat Aimé Barneaud et
du mécanicien Auguste Férévoux, l’émeute gronde à Sisteron toute la journée
du 5. Des groupes d’insurgés se forment activement dans le canton de Volonne
sous l’impulsion d’André Ailhaud qui, depuis la commune de Château-Arnoux
où il est domicilié, engage “ les communes voisines à se préparer
au mouvement ”. La gendarmerie de Volonne est désarmée. Une échauffourée
oppose André Ailhaud et sa troupe à quelques gendarmes volonnais au lieu-dit
de Font-Robert, à la sortie de Château-Arnoux en direction de Sisteron : elle
vaudra à André Ailhaud sa traduction devant le Conseil de guerre de Marseille
en mars 1852. “ Le 5 décembre dernier, Ailhaud, à la tête d’une
bande de cinquante à soixante hommes, se dirigeait sur Sisteron, lorsqu’il
vit venir à lui deux gendarmes de la correspondance qui portaient des ordres. A
leur vue, l’accusé arrêta sa troupe et, se portant en avant du tambour qui
la précédait, il arma son fusil à deux coups, le tint en garde prêt à tirer
et cria aux gendarmes : “ Halte-là, canailles! ”. Ceux-ci, qui étaient
à peu près à trente mètres, s’arrêtèrent et quelques mots furent échangés,
à la suite desquels le brigadier, se voyant couché en joue, tourna bride; au même
moment, un coup de feu partit tiré par Ailhaud et deux grains de plomb traversèrent
le chapeau du brigadier. Le second gendarme faisait sauter un fossé à son
cheval, pour s’enfuir à son tour, lorsqu’un second coup partit immédiatement
et l’atteignit de treize grains de plomb, soit à la tête, soit à l’épaule.
Quelques secondes après, une décharge sans résultat fut faite par les hommes
de la bande. Pour sa défense, l’accusé allègue que les grains de plomb
n’ont pu sortir de son fusil, puisqu’il l’avait chargé à balle et
qu’il n’avait tiré que pour faire peur aux gendarmes ”. Durant
la journée du 5, sur la rive gauche de la Durance, les républicains d’un
grand nombre de communes des cantons de Riez, Moustiers, Valensole et Les Mées
courent aux armes à la réception de la proclamation du Comité insurrectionnel
de Forcalquier. Sous la conduite de l’avocat Aristide Guibert et de l’ancien
juge Gustave Jourdan, la colonne insurgée de Gréoux marche sur Valensole,
chef-lieu du canton, puis remonte la grande route de Marseille à Digne par
Oraison et Les Mées, forte au total d’environ 1 800 hommes. Les insurgés de
Riez, sous la conduite du docteur Prosper Allemand, se mettent en marche, bientôt
rejoints par les contingents d’Allemagne-en-Provence et de Sainte-Croix (avec
à leur tête le curé Chassan) ainsi que par les insurgés du canton de
Moustiers. Le
5 décembre a vu le glissement de la révolte sur place à la guerre de
mouvement. Et Philippe Vigier d’écrire : “ Le mouvement de
protestation contre le coup d’Etat prend ainsi dans les Basses-Alpes, dès le
5 au soir, une ampleur inconnue dans le reste de la région alpine, où il
faudra attendre la journée du 6 pour assister à l’éclosion de mouvements
insurrectionnels d’une réelle importance ”.
6-8
DECEMBRE : L’apogée du mouvement L’armée
insurrectionnelle se concentre à Malijai Le
samedi 6 au matin, les républicains de Sisteron, renforcés par les contingents
des communes rurales environnantes, dont un contingent venu des Hautes-Alpes, se
rendent maîtres de la ville. A la suite d’une grande manifestation populaire,
le maire et le conseil municipal sont contraints de démissionner : ils sont
remplacés par une Commission municipale révolutionnaire, présidée par le
chef montagnard Férévoux. Le sous-préfet et le faible détachement dont il
dispose (80 soldats environ) se retirent dans la citadelle. La colonne insurgée
de Sisteron quittera la ville dans la journée pour descendre la vallée de la
Durance. C’est
que les colonnes insurrectionnelles des arrondissements de Forcalquier et de
Sisteron ainsi que des cantons de Valensole et des Mées devaient faire leur
jonction à Malijai le 6 au soir. Malijai formait un centre stratégique
important au croisement des routes de Marseille, de Forcalquier et de Sisteron
à Digne. Le témoignage d’André Ailhaud est net : “ Dans la nuit
du 5 au 6, je revins à Forcalquier. Là les communes étaient réunies, la
plupart avaient des armes. Je me mis à la tête de 4 ou 500 hommes et nous
marchâmes sur Digne. A Château-Arnoux, ma colonne se recruta de 300 hommes
venus des communes d’alentour. De là, je me dirigeai vers Malijai, où était
le rendez-vous général ”. L’objectif des républicains est
de marcher sur le chef-lieu du département, en remontant la vallée de la Bléone. A
Digne même, dans la matinée du 6, la population s’est portée à la mairie.
A l’issue de violentes discussions, le maire, le docteur Fruchier, réussit à
convaincre le préfet Dunoyer et le procureur de la République Prestat de faire
remettre en liberté Charles Cotte et ses compagnons. A 2 heures, le préfet
passe en revue la troupe composée d’environ 300 jeunes soldats ainsi que la
garde nationale. Dans la soirée, l’arrivée des insurgés venus du bas pays
paraît imminente. L’anxiété des habitants est à son comble. En grand
nombre les gardes nationaux quittent les rangs, ne laissant plus à la
disposition des autorités que les jeunes recrues de la garnison. Convaincu de
l’impossibilité de toute résistance, le préfet quitte bientôt Digne
clandestinement au cours de la nuit en compagnie du procureur de la République,
pour se réfugier au fort de Seyne et de là gagner les Hautes-Alpes à la
recherche de renforts. Pendant
ce temps, l’armée insurrectionnelle, partie de Malijai, avance sur Digne. Et
Ailhaud de témoigner : “ Pendant la route, il n’a été commis
aucun attentat ni contre les personnes ni contre les propriétés. Nous
n’avions pas désigné de chef suprême. Chaque colonne marchait sous les
ordres d’un chef particulier ”. Selon Ténot, les insurgés
rassemblés à Malijai “ étaient déjà au nombre de 7 à 8 000 ”.
De son côté, la colonne venue des cantons de Riez et de Moustiers, grossie des
insurgés de Mézel et de son canton, compte plus d’un millier d’hommes lors
de son arrivée le 6 vers minuit à l’auberge de Gaubert, à 8 kilomètres de
Digne.
Le
chef-lieu du département est occupé Dimanche
matin 7 décembre : Digne est envahie. Eugène Ténot note : “ A trois
heures du matin, toute la population se réveilla au bruit des tambours et au
chant de la Marseillaise. C’étaient les douze à quinze cents hommes de Riez,
Moustiers, Mézel qui entraient par la route du Var ”. Dans son témoignage
rédigé en 1881, un ouvrier forgeron de Riez, René Girard, se souviendra : “ nous
passons sur le pont de Digne auquel il y avait de gros arbres en feu qui nous réchauffaient
en passant parce qu’il faisait beaucoup froid et beaucoup de neige ”.
Le peintre dignois Eugène Jaubert, dans ses “ Souvenirs de 1851 ”,
confirme : “ la neige, tombée la veille, couvrait tout le Pré-de-Foire ”;
et de poursuivre : “ Dès avant l’aube du jour suivant, un bruit
lointain, se rapprochant de minute en minute, éclatant bientôt en roulements
de tambours, en cris nourris à travers lesquels perçaient les notes enflammées
de la Marseillaise, mit sur pied tous les habitants. C’étaient les premiers
insurgés qui arrivaient par la route de Gaubert, ayant englobé dans leur
marche toute la population républicaine de Riez, de Moustiers, de Mézel, de
tous les gros bourgs disséminés sur la rive gauche de la Durance ”.
C’est Charles Cotte, venu au devant d’elle à l’auberge de Gaubert, qui
conduira l’avant-garde insurrectionnelle jusqu’à Digne, où elle pénètre
entre 3 et 4 heures du matin. Très vite, les républicains s’emparent de la
Préfecture, du Palais de Justice et de la Mairie. De
petites bandes armées arrivent ensuite de divers points, ainsi du canton de
Barrême. Mais surtout, vers 10 ou 11 heures, c’est la grande troupe de
Malijai, qui fait son entrée. Ecoutons Eugène Jaubert : “ Cependant
le gros des insurgés allait être là. Une foule énorme s’était portée
vers le Grand-Pont, au-delà duquel, sur la route des Sièyes, grouillait une
multitude bariolée, où les couleurs rouge et bleue étaient dominantes. Les
premiers rangs, plus resserés à cause de l’entrée plus étroite du pont, précédés
de quelques hommes qui battaient du tambour à tour de bras, s’avançaient
vers nous comme une grosse vague houleuse. Bientôt le défilé commença sur le
boulevard Gassendi. Malgré la fatigue de leur longue marche, tous ces paysans
avaient le visage épanoui, comme accomplissant allègrement leur devoir. Ils
avaient pour la population des paroles rassurantes; ils carressaient de la main
les gamins de la rue qui leur demandaient à porter leurs fusils, puis ils
reprenaient en choeur le refrain de la Marseillaise ”.
“ Rien
de plus pittoresque que l’aspect des insurgés en marche. Ils marchaient par
groupes, formés des contingents de cantons et de communes. Chaque groupe était
commandé par un chef, que l’on distinguait à son brassard rouge, posé sur
la blouse bleue. La blouse était le vêtement du plus grand nombre; mais la
diversité des costumes n’en était pas moins étrange. Les uns, surpris au
moment du labourage par le passage des insurgés, avaient laissé là leur
charrue au milieu du champ, pris en hâte, qui un vieux fusil, qui une fourche,
et avaient suivi les autres avec la grosse bure fauve et usée qu’ils
portaient en travaillant. Les autres avaient soit un pantalon rouge sous la
blouse bleue, soit une veste de soldat s’arrêtant à la taille, lambeaux
rapportés jadis du régiment, où ils avaient fait leur congé. d’autres, qui
avaient aidé à s’emparer de quelques gendarmeries, portaient des vestons
noirs, dont les aiguillettes et les parements blancs avaient été en partie
arrachées. Les contingents des sous-préfectures, Sisteron et Forcalquier se
remarquaient à leur costume moins disparate. Leurs chefs laissaient voir,
parfois, leur redingote noire sous la blouse bleue et dominaient la foule avec
leur chapeau haut-de-forme. Ceux-là, on les connaissait presque tous; ils
saluaient de la main ou d’un sourire grave ceux de leurs amis qui, au milieu
de la population de Digne, faisaient la haie de chaque côté du boulevard. Le
plus connu et le plus populaire d’entre eux était l’avocat Charles Cotte,
chef du parti républicain (de Digne) ”.
“ Parmi
les coiffures chamarrées d’étoffes voyantes ou de rubans tricolores, un
grand oiseau tout rouge (empaillé), perché sur le feutre gris d’un
paysan, attirait tous les yeux (...) L’homme qui le portait avait une
figure joviale. Il paraissait le chef d’un groupe assez important et ses
camarades, se ralliant autour de ce singulier Henri IV au panache rouge,
l’apostrophaient avec bonne humeur sous le nom de Tonin. Il souriait aux
enfants, qui le regardaient avec une ardente curiosité et qui, pour ne pas le
perdre de vue, se mirent à le suivre ”.
“ Le
défilé continuait, mais maintenant le spectacle était plus triste. Au milieu
des rangs des insurgés, on voyait de longues files de prisonniers, presque tous
des gendarmes, au costume souillé et lacéré, quelques-uns ayant les bras serrés
dans des menottes, et la vue de ces figures mornes, gardant une attitude ferme
dans leur marche lassée de vaincus, étreignait le coeur d’une émotion
poignante ”.
“ Déjà
le Pré-de-Foire, où s’étaient arrêtés les premiers arrivants, était
comble, malgré son étendue. La troupe se répandit dans toutes les rues, dans
les faubourgs, dans le cimetière, partout où elle pouvait poser un moment à
terre son étrange armement, et elle attendait là avec patience qu’on eût
trouvé des logements pour tout ce monde. Ce n’était pas chose facile, pour
une ville de 5 000 habitants que d’héberger 8 000 hommes! Chaque famille un
peu à l’aise reçut en moyenne de six à huit insurgés; tous les édifices
publics regorgeaient, et l’on ne put arriver à trouver un gîte pour chacun.
Au reste, on ne séjournait dans les maisons que pour le repas du soir et pour
la nuit. Dans la journée, on préférait vivre en plein air sur le Pré-de-Foire,
où de grands feux furent allumés... ”. A sa manière, le Glaneur
des Alpes du 20 décembre 1851 notera : “ Ils parcourent la ville
au chant de la Marseillaise et autres cris séditieux ”.
Quant
à l’effectif de l’armée insurrectionnelle, si Eugène Jaubert parle de 8
000 hommes et si Eugène Ténot donne le chiffre de huit à neuf mille hommes,
le Glaneur des Alpes du 20 décembre qui, par ailleurs, signale la présence
de “ quelques femmes dans cet immense rassemblement ”, évaluera
“ à plus de dix mille hommes le chiffre des insurgés qui occupent la
ville ”. Enfin, l’ouvrier-forgeron Girard écrira en 1881 : “ nous
étions plus de 15 000 combattants ”. Après
avoir désarmé la gendarmerie (composée d’une quarantaine de gendarmes), les
insurgés s’emploient à faire de même avec la garnison consignée à la
caserne. Le major Chevalier signera une véritable capitulation, livrant aux républicains
la poudre, les munitions et la caisse du Receveur général qui avait été
confiée à sa garde par le préfet au moment de son départ. La municipalité,
contrainte de résigner ses pouvoirs, est remplacée par une administration
provisoire. Les
chefs des insurgés, installés à la préfecture, constituent aussitôt un
Comité départemental de résistance, chargé de remplacer le préfet en fuite.
Deux proclamations sont successivement imprimées, la première sans date, la
seconde datée du 7 décembre. La première proclamation est signée d’Ailhaud
de Volx, Aillaud Pierre, Barneaud, Charles Cotte et Buisson; les signataires de
la seconde sont Charles Cotte, Buisson, Escoffier, Ailhaud de Volx, P. Aillaud,
Guibert et Jourdan. Le Comité de résistance comprend les dirigeants de la
Montagne des arrondissements de Forcalquier, de Sisteron et de Digne : le
liquoriste Joseph Buisson de Manosque, l’ancien garde général des Eaux et
Forêts révoqué André Ailhaud, l’horloger Pierre Emmanuel Escoffier de
Forcalquier, l’avocat Aimé Barneaud de Sisteron, l’avocat Charles Cotte de
Digne, l’huissier révoqué de Valensole Pierre Eustache dit Pierrette
Aillaud, l’ancien juge Gustave Jourdan et l’avocat Aristide Guibert de Gréoux.
On remarquera qu’à l’exception d’Escoffier, tous les membres du Comité
étaient issus de la petite bourgeoisie. Ces proclamations décrètent la
suspension des juges de paix, l’abolition des contributions indirectes, la création
de comités de résistance dans les communes, cantons et arrondissements. Outre
les caisses de la Recette générale, dont les fonds s’élevaient à 15 000
francs, le comité de résistance fait saisir les caisses du directeur de la
poste, du conservateur des hypothèques, de l’entreposeur des tabacs et du
percepteur. Selon le Glaneur des Alpes, “ une somme de 2 francs
cinquante par homme est distribuée à l’armée insurrectionnelle ”,
assertion confirmée par André Ailhaud lui-même : “ Nous nous emparâmes
aussi de la caisse du receveur général qui contenait 15 000 francs, nous en
donnâmes un reçu et la somme fut portée à la Préfecture. Nous prîmes sur
les 15 000 francs une somme de 50 francs chacun. Quant à moi, j’en ai dépensé
plus de cent pour ma troupe. Une distribution d’argent fut ensuite faite à la
troupe à raison de 2 f 50 par tête. Après cette distribution, il resta 8 000
francs. Un grand nombre avait refusé de recevoir cette solde ”. Eugène
Jaubert raconte que pour célébrer les décrets rendus par le Comité de résistance,
“ on dansait et farandolait autour des feux ”. Ce
dernier témoin apporte également un éclairage intéressant sur l’état
d’esprit de l’“ insurgé de base ” ainsi que sur les relations
entre les insurgés et la population dignoise. L’oncle de Jaubert était
adjudant de la compagnie confinée dans la caserne. “ A la nuit tombée
(du 7 décembre), inquiet de savoir ce que nous étions devenus, il
sortit je ne sais comment de la caserne et vint à la maison par une porte de
derrière. En entrant dans la salle à manger, il s’arrêta surpris à la vue
d’une tablée où huit insurgés avaient pris place avec nous : tous
mangeaient tranquillement, se reposant dans le bien être et la chaleur, des
fatigues de la longue marche sur les routes gelées. La vue soudaine de
l’uniforme d’officier les secoua d’un vague frisson : allaient-ils donc être
attaqués et pris comme dans une souricière? Deux d’entre eux s’étaient
levés et, dans un coin de la salle, on entendit le crissement métallique de
fusils remués. Il y eut là une minute d’angoisse réelle. Mon père sauva la
situation par sa présence d’esprit : “ Viens, dit-il à son frère,
t’asseoir là et manger un morceau avec ces braves gens ”. Déjà mon
oncle, qui avait eu à peine un instant d’hésitation, prenait place à la
table au milieu d’eux et leur parlait en provençal. Ils furent bien vite
rassurés et se mirent à raconter ce qu’ils avaient laissé au village : leur
femme, leurs enfants, le champ qu’ils n’avaient pas fini de labourer; mais
il fallait bien, disaient-ils, servir avant tout le pays et défendre la
Constitution ”.
Le
mouvement gagne Barcelonnette Presque
partout dans le Sud-Est, la journée du 8 décembre voit s’évanouir les
derniers espoirs des républicains. Seules dans les Basses-Alpes, la résistance
républicaine va durer plus longtemps qu’ailleurs. Dans la nuit du 7 au 8 décembre,
le mouvement insurrectionnel éclate dans le nord du département, à
Barcelonnette, jusque-là restée calme. Quatre cents hommes se réunissent sur
la place, désarment les gendarmes et arrêtent le sous-préfet et les autorités
locales. Un Comité de résistance est constitué, formé de trois républicains
influents, Jean-Pierre Gastinel, propriétaire-cultivateur de Saint-Pons,
l’horloger Pascal Buffe et le libraire Jean-Baptiste André de Barcelonnette :
il administrera la ville et ses environs pendant plusieurs jours. A
Digne dans la matinée du 8, les insurgés allument un grand feu de joie sur le
Pré-de-Foire, dans lequel sont brûlés des papiers et registres des
contributions indirectes. Dans la même journée, la dernière sous-préfecture
restée calme, Castellane, accueille avec enthousiasme une colonne d’insurgés
venant de Digne. De façon générale toutefois, l’arrondissement de
Castellane restera tranquille. Philippe
Vigier conclut : “ En deux jours, l’insurrection républicaine triomphe
dans presque toutes les Basses-Alpes qui, seules de tous les départements français,
parviennent ainsi à se débarrasser temporairement des fonctionnaires de
Louis-Napoléon ”.
9-15 DECEMBRE : L’échec L’armée
régulière marche sur les Basses-Alpes Mais
ce même lundi 8, vers 5 heures de l’après-midi, la nouvelle parvient qu’un
bataillon du 14ème léger parti la veille de Marseille marche sur
Digne. Selon le Glaneur des Alpes du 20 décembre, le Comité de résistance
rassemble l’armée insurrectionnelle qui “ défile vers le grand
pont au chant de la Marseillaise. Quelques membres du Comité sont à sa tête.
Deux mille hommes environ restent à Digne ”. D’après Eugène
Jaubert : “ La plupart des chefs insurgés restaient confiants dans la
victoire prochaine. Ils parcouraient les rangs pour communiquer à leurs hommes
l’ardeur qui les animait et redonner du coeur à ceux qui commençaient à
faiblir. Ils décidèrent que l’on marcherait à la rencontre de la troupe
envoyée de Marseille. Le soir venu, la ville reprit son aspect lugubre. Les
tambours battaient le rappel dans les rues. Sur les visages des paysans, on ne
voyait plus ni la résolution ni l’allégresse de la veille. Les bourgeois et
les artisans (dignois), qui restés simples spectateurs du drame,
discernaient mieux le péril de la situation, conntrebalançaient maintenant
l’influence des chefs, et, pris de commisération pour ces braves gens
qu’ils avaient hébergés, ils leur représentaient que la lutte ne pouvait
plus désormais se terminer que par leur défaite : “ Vous avez assez
fait pour la défense de vos droits. Ne vous exposez pas à être massacrés
inutilement. Rejoignez vos enfants et vos femmes ”. Ces conseils timorés
mais humains ne furent pas partout repoussés. Beaucoup de ceux qui regrettaient
déjà le village natal se détachèrent furtivement de leurs groupes, gagnèrent
les faubourgs et les bords de la Bléone et, jetant leurs mauvais fusils,
disparurent isolés dans la nuit. Cependant, vers 7 heures, le gros de l’armée
républicaine se mit en marche, en chantant la Marseillaise. Ils étaient
environ 5 000 et, malgré le froid glacial qui présageait une nuit très dure,
ils partageaient l’enthousiasme de ceux qui dirigeaient la colonne ”.
Il s’agissait de barrer la route de Digne à la troupe : le 8 au soir, l’armée
insurrectionnelle bivouaque aux abords de Malijai. Le
combat des Mées Le
lendemain, 9 décembre au matin, ce sera le “ combat des Mées ”.
Selon le commentaire de Ténot, “ la grande route avant d’arriver
aux Mées est serrée entre la Durance et des hauteurs escarpées. Elle forme
ainsi une sorte de défilé fermé par le bourg et difficile à forcer s’il
est défendu avec quelque résolution. C’est là que se posta la petite armée
insurrectionnelle. Une partie occupa fortement le bourg; le reste prit position
sur les hauteurs dominant la route. Le garde général des Eaux et Forêts,
Ailhaud de Volx, semble avoir dirigé ces dispositions ”. Fort de sa
connaissance des lieux[3]
et de ses compétences de stratège, André Ailhaud avait su positionner ses
troupes avec habileté. Les républicains se défendirent avec “ rage
et fanatisme ”, si l’on en croit le procureur de la République de
Sisteron, c’est-à-dire, avec énergie, courage et détermination. D’après
Ténot, “ le colonel Parson, ne les supposant pas capables de tenir
contre la ligne, ordonna l’attaque... La troupe, parvenue à l’entrée du défilé,
se trouva en présence d’obstacles insurmontables. Le colonel Parson consentit
à parlementer... ”. Mais bientôt, “ les parlementaires (républicains)
furent saisis et conduits à la queue de la colonne. La troupe recommença,
sinon à attaquer, du moins à tâter la position des républicains. Ceux-ci
firent la meilleure contenance. Une compagnie d’infanterie s’engagea dans un
sentier qui conduisait au-dessus des crêtes occupées par les insurgés. Le
succès de ce mouvement allait permettre une attaque vigoureuse sur le bourg. La
compagnie, assaillie à l’improviste dans un chemin creux, fut surprise,
rompue et dispersée, laissant le capitaine, le sous-lieutenant et une vingtaine
de soldats entre les mains des républicains. Ces prisonniers, conduits au bourg
des Mées, furent un instant menacés. Quelques furieux se jetèrent sur les
deux officiers et menacèrent de les fusiller. Ailhaud de Volx les arracha de
leurs mains et les préserva de toute violence. Cet échec compromettait la
petite colonne de troupe. Le colonel Parson ne s’obstina pas à enlever une
position aussi forte et bien défendue, il relâcha les parlementaires arrêtés
et battit en retraite. Il rétrograda le soir même jusqu’à Vinon sur Verdon,
petite ville du Var à la limite des trois départements des Basses-Alpes,
Bouches-du-Rhône et Var. Les pertes étaient de part et d’autre de quelques
hommes tués et blessés ”. La
nouvelle d’un “ engagement aux Mées entre les troupes et les insurgés ”
n’est connue à Digne que le lendemain. L’événement est relaté par le Glaneur
des Alpes dans son numéro du 20 décembre. Quoiqu’il parle de débandade
chez les insurgés, celui-ci n’en reconnaît pas moins la retraite du 14ème
léger sur Vinon ainsi que la capture des deux officiers et de quelques soldats.
Le Glaneur fait état d’une quarantaine de tués ou de blessés chez
les insurgés et de 3 ou 4 blessés chez les militaires. “ Au-delà
des Mées où les émeutiers s’étaient fortifiés, ils rencontrèrent un détachement
du 14ème léger envoyé en avant. Des coups de feu partent du rang
des insurgés. La troupe riposte par quelques feux de peloton qui abattent ou
blessent une quarantaine d’émeutiers, le reste se débande et prend la fuite;
quelques uns jettent leurs armes et se précipitent dans la Durance qu’ils
tentent de traverser à la nage. Tandis que le détachement se replie sur le
bataillon, une petite troupe d’insurgés parvient à se rallier et, embusqués
sur les hauteurs qui bordent la route, harcèlent la retraite du bataillon, qui
revient sur Oraison. Deux officiers et quelques soldats tombent entre les mains
des émeutiers qui les emmènent aux Mées. L’intervention de chefs influents
sauve ces militaires au moment où ils allaient être fusillés. Le bataillon a
eu 3 ou 4 blessés ”. La
version présentée par le Courrier de l’Isère du 16 décembre 1851
est plus partielle et encore plus partiale : “ Les insurgés étaient
organisés et armés. Il a fallu, pour les disperser et les réduire, en arriver
à des engagements sérieux dont le principal a eu lieu à Malijai (sic
au lieu des Mées), sur les bords de la Durance. Soixante insurgés environ
ont été tués; plusieurs soldats ont également péri. La plus grande partie
des révoltés se sont sauvés en traversant la Durance à la nage ”.
Le chiffre de soixante morts du côté des insurgés sera propagé au loin,
ainsi par l’Indépendance Belge[4]. La
déposition d’André Ailhaud devant le juge d’instruction de Marseille le 27
décembre 1851 apporte plusieurs précisions importantes : “ Aux Mées,
nous recontrâmes le bataillon qui à la suite d’un engagement où il y eut
des blessés de part et d’autre se retira sur Vinon. Jourdan et moi, nous
avions été envoyés en parlementaires à l’effet d’engager le commandant
à prévenir des malheurs. A peine arrivés, nous fûmes brutalement rejetés au
milieu des soldats et accueillis par ces paroles : “ On ne parlemente pas
avec des brigands ”. Pendant deux heures nous fûmes ainsi retenus
prisonniers; mais le juge de paix des Mées craignant les effets de l’exaspération
de la phalange (républicaine), vint nous réclamer et nous fûmes rendus
à la liberté. Après l’engagement, nous fîmes à notre tour prisonnier un
capitaine, un sous-lieutenant et plusieurs soldats et quoique j’eusse été
maltraité, alors que j’étais parlementaire, j’eus pour eux tous les plus
grands égards ”. Lors du procès d’Ailhaud devant le
conseil de guerre de Marseille en mars 1852, “ un officier que les
insurgés avaient tenu en leur pouvoir aux Mées ” confirmera que “ au
moment où on voulait le fusiller, ainsi qu’un de ses camarades, qui avait
partagé son sort, Ailhaud a réussi à les soustraire à cette lâche et basse
vengeance... ”. On l’aura noté, les chiffres de quarante tués ou
blessés (Glaneur des Alpes) ou de soixante tués (Courrier de l’Isère
et Indépendance Belge) ne sont pas repris par Ailhaud, qui ne parle que
de blessés des deux côtés. Dans
sa lettre à la commission d’indemnisation en 1881, l’ouvrier forgeron
Girard se souvient également : “ Nous avons campé toute la nuit dans
une grande plaine par un froid rigoureux. Au jour, nous prenons une position
solide près du village des Mées. C’est là que nous nous rencontrons. Il y a
eu combat. Nous avons fait quelques prisonniers et parmi eux quelques officiers.
De notre côté, ils avaient fait prisonnier notre brave commandant en chef
Monsieur Buisson de Manosque (sic au lieu d’Ailhaud de Volx et de
Gustave Jourdan ?). Nous apprîmes la triste nouvelle que Paris hélas était
vaincu. Nous nous sommes échangés les prisonniers et tout s’est dispersé ”. De
fait, les nouvelles recueillies auprès des soldats faits prisonniers durant
l’enggagement ne permettent plus de douter de la réussite du coup d’Etat.
La plupart des meneurs républicains, Buisson en tête, donne aux insurgés,
pourtant invaincus, le signal de rompre les rangs et de regagner leurs foyers.
En même temps, dans la nuit du 9, les derniers insurgés restés sur place à
Digne abandonnent la préfecture. Seul Ailhaud de Volx poursuit la résistance :
“ Buisson, sans nous consulter, notifia à nos phalanges qu’elles
pouvaient se retirer et attendre un nouvel appel. Tous les membres du Comité de
résistance disparurent à l’exception d’Escoffier et de moi. De leur côté
les phalanges se débandèrent et nous pûmes Escoffier et moi rallier 200
hommes que nous conduisîmes à Forcalquier où nous arrivâmes le 10 ”. L’armée
réoccupe le département Mais
les forces armées arrivent maintenant en masse dans un mouvement concentrique.
Elles viennent non seulement du Sud -- un bataillon du 21ème léger
commandé par le colonel de Sercey entre à Manosque dès le 10 et rétablit
l’ordre à Château-Arnoux et dans le canton de Volonne le 12 -- mais aussi du
Nord -- les troupes des Hautes-Alpes sous le commandement du préfet Dunoyer réoccupent
Sisteron le 10, Digne le 12 et Barcelonnette le 15 au matin -- ainsi que de l’Ouest
-- Forcalquier est réoccupée le 12 et Saint-Etienne les Orgues le 14 par un détachement
du 54ème de ligne envoyé du Vaucluse sous le commandement du
colonel Vinoy. En quelques jours, elles tiennent tout le département, déclaré
en état de siège depuis le 9. Le
Glaneur des Alpes note ainsi qu’à l’arrivée à Sisteron du préfet
Dunoyer, à la tête de 300 hommes d’infanterie et de 20 gendarmes, “ le
sous-préfet et les autres autorités de la ville étaient encore enfermées
dans la citadelle avec quatre-vingt-sept hommes du 25ème léger qui
la veille avaient eu à se défendre contre une bande revenant de Malijai et de
Digne. Les portes de la ville et la mairie étaient occupées par des insurgés.
La municipalité socialiste improvisée le 5 délibérait à l’Hôtel de
ville; elle fut immédiatement dissoute et Sisteron rendu à la direction de ses
autorités légitimes sans qu’il ait été besoin cette fois de verser une
goutte de sang ”. Ailhaud
de Volx prend le maquis dans la montagne de Lure André
Ailhaud raconte : “ Le 11 nous étions à Sigonce, Escoffier était
resté à Forcalquier. Le 12 nous étions à Saint-Etienne. J’avais appris que
cette commune était dans la consternation, elle redoutait des excès et des
attentats. J’étais parti avec 150 hommes environ dans le but de rassurer ces
habitants. A mon arrivée, j’adressai à la population réunie une allocution
qui dissipa toutes les craintes. Pendant mon séjour à Digne, la maison du
maire (et notaire Prosper HyacintheTardieu) avait été saccagée.
Faisant allusion à cet acte coupable, je dis au peuple que je regrettais que
quelques individus isolés se fussent livrés à de pareils actes de vandalisme,
que la démocratie n’en acceptait pas la solidarité et que les auteurs en
seraient sévèrement punis. J’appris avec plaisir que Audoyer qui se trouvait
à Saint-Etienne avait fait arrêter le principal auteur et l’avait envoyé
garotté à Forcalquier. Le 13, ayant appris que la troupe était arrivée à
Forcalquier et qu’on avait proclamé la mise en état de siège du département,
je licenciai ma troupe et depuis lors je n’ai plus pris part à aucun événement ”.
Le
Glaneur des Alpes du 25 décembre 1851 précise que : “ le 14,
l’avant-garde des troupes libératrices (un détachement du 54ème
de ligne envoyé de Forcalquier) arriva dans la matinée. Les insurgés se
dispersèrent à son approche. Aillaud s’enfuit le premier vers la montagne et
chacun de ses soldats en fit autant. Si le reste du bataillon fut arrivé
quelques heures plus tôt, tout ce monde là était pris sans peine. A une heure
entrèrent dans le village 2 escadrons de hussards et 800 hommes d’infanterie,
spectacle magnifique inconnu à Saint-Etienne. Les rues furent cernées et les
arrestations commencèrent. On arrêta (suivent différents noms d’insurgés
de Saint-Etienne) et quelques autres habitants ou étrangers, en tout 16.
Deux de ces derniers et le sieur Gaubert dit Béguin de Saint-Etienne, pris les
armes à la main, ont été fusillés ”. D’après le témoignage
d’un habitant de Banon, du nom de Delhomme, qui accompagnait les troupes du
colonel Vinoy : “ Les insurgés à l’approche des hussards envoyés
en éclaireurs avaient pris la fuite. On en prit 6 ou 7 qui furent fusillés ”.
L’indépendance Belge parlera de neuf insurgés fusillés. Avec
les réoccupations de Saint-Etienne-les-Orgues le 14 et de Barcelonnette le 15,
tombent les derniers bastions insurgés de France. C’en est totalement fini de
la grande insurrection bas-alpine.
LES
DEBUTS DE LA REPRESSION
Le général de brigade Morris, nommé commandant
supérieur de l’état de siège dans les Basses-Alpes, arrive à Digne le 15 décembre.
Par arrêté du 17 décembre, “ toutes les chambrées, cercles ou réunions
de ce genre sont formellement et complètement interdits à partir de ce jour
dans toute l’étendue du département ” (Le Glaneur des Alpes,
20 décembre 1851). Un autre arrêté, rendu quelques jours plus tard, stipule
que “ à partir du 22 décembre courant, tous les cafés, cabarets et
généralement tous les débits de boissons seront fermés à 9 heures du soir
dans les communes rurales et à 10 heures dans les villes et bourgs où réside
une brigade de gendarmerie. Ces établissements ne pourront être ouverts avant
le jour ” (Glaneur des Alpes, 25 décembre 1851). D’après
le même journal, des colonnes mobiles parcourent le département, désarment
les gardes nationales des villages soulevés et organisent de véritables
chasses à l’homme : “ les troupes opèrent de grandes battues dans
le bois de Lure où plusieurs centaines d’émeutiers se sont réfugiés ”.
Outre les fusillés de Saint-Etienne, le Glaneur du 25 décembre rapporte
que : “ deux autres insurgés ont été tués entre Saint-Etienne et
Fontienne, pendant qu’ils fuyaient, et cette nuit on en a encore fusillé
trois autres dans la montagne. On assure qu’Aillaud, suivi de près par
quelques soldats, n’a dû son salut qu’en se précipitant d’un rocher élevé
de plus de 15 mètres, au bas duquel il a disparu sans qu’on sache ce qu’il
est devenu ”[5]! Le
témoignage d’Eugène Jaubert rend bien compte de l’atmosphère de répression
qui s’abat sur Digne et l’ensemble du département : “ L’insurrection
était terminée. Mais la réaction allait se produire, terrible et parfois
sanglante (...) Partout, dans le département, on arrêta ceux qui étaient
convaincus ou soupçonnés d’avoir pris part au mouvement. Un bon nombre de
chefs purent s’enfuir et gagner le Piémont, entre autres l’avocat Charles
Cotte. D’autres furent pris chez eux et emprisonnés (...) Les insurgés
arrêtés de tous côtés étaient journellement ramenés en grand nombre à
Digne par les gendarmes et les soldats. Avant de les expédier devant les
Conseils de guerre, on les interrogeait sommairement, puis on les entassait où
l’on pouvait. La prison départementale une fois comble, on remplit une maison
de trois étages, que l’on appelait la Caserne des passagers sur le boulevard
Gassendi. A chaque fournée d’hommes qu’on empilait là-dedans, des cris de
protestation s’échappaient à travers les murs et ne se calmaient qu’à de
rares intervalles pendant la nuit. Des odeurs nauséabondes s’exhalaient de
cette foule d’êtres pressurés et foulés, qui ne trouvaient pas même une
place suffisante pour allonger leurs corps brisés de fatigue ”. A la
faveur d’un mouvement d’exaspération collective, l’insurgé Tonin
(l’homme au grand oiseau rouge) sera tué par la sentinelle de la Caserne des
passagers. “ Le lendemain, on évacua la Caserne des passagers, et
tous ces malheureux, pour qui les souffrances ne faisaient que commencer,
suivirent la voie douloureuse de ce calvaire, dont les stations devaient être
les Conseils de guerre, la prison, la déportation, l’exil et, pour beaucoup
la mort loin du pays natal ”. En
raison de l’ampleur et de la durée du mouvement insurrectionnel bas-alpin, le
plébiscite des 20-21 décembre est décalé d’une semaine. Louis-Napoléon
Bonaparte avait appelé aux urnes le peuple tout entier pour entériner son coup
d’Etat. Du fait sans doute de l’atmosphère de peur suscitée par la répression,
mais aussi peut-être afin d’obtenir la libération de leurs parents et amis
arrêtés, les électeurs du département votent massivement en faveur du Oui
(98,2 % des votants, soit le deuxième meilleur score national)...
EPILOGUE
: ET SI MARSEILLE... En
1865, Eugène Ténot, s’appuyant sur une déposition du colonel de Sercey
devant les Conseils de guerre, écrira : “ Marseille était la vraie
capitale de cette partie du Midi. Le Parti révolutionnaire, surtout, en
recevait l’impulsion et la direction. Dans le plan des sociétés secrètes
pour la lutte éventuelle de 1852, Marseille devait être la base et le point
d’appui de la levée en masse du Midi. Sa population, ses richesses, ses
ressources de tout genre, sa belle position stratégique, en faisaient un centre
admirablement choisi. Marseille insurgée, les autorités des départements
voisins privés de secours, eussent été impuissantes à se défendre contre un
soulèvement dont l’influence de Marseille eût décuplé l’énergie.
L’insurrection républicaine aurait vu accourir des masses de paysans du Var,
des Basses-Alpes, de Vaucluse; se joignant par les ponts du Rhône aux insurgés
du Gard et de l’Ardèche, et ayant en tête les rudes montagnards de la Drôme,
ils auraient constitué le plus formidable soulèvement. Par contre, Marseille
restant au pouvoir de l’autorité, les insurrections des départements
voisins, n’ayant ni base, ni direction, ni centre, ni lien, devaient
promptement succomber. C’est ce qui arriva ”[6] SOURCES
UTILISEES : -
Le Glaneur des Alpes,
publié à Digne, numéros des 20 et 25 décembre 1851. -
Le Courrier de l’Isère, publié à Grenoble,
numéro du 16 décembre 1851. -
Rapports des procureurs de la République à Digne, Forcalquier, Sisteron,
Castellane et Barcelonnette, décembre 1851-janvier 1852 (Archives départementales
des Bouches-du-Rhône, dépôt d’Aix-en-Provence, 12 U 17 et 14 U 47). -
Déposition d’André Ailhaud devant le juge d’instruction de Marseille, 27 décembre
1851 (Archives Nationales BB30 397). -
Lettre de Delhomme de Banon, 3 janvier 1852 (Archives privées). -
Rapport du conseiller à la Cour d’appel d’Aix, Marquézy, 11 février 1852
(Archives Nationales BB30 335) -
Procès d’André Ailhaud devant le Conseil de guerre de Marseille, mars 1852
(Archives départementales des Bouches-du-Rhône 2 R 504, dossier 1 et Gazette
des Tribunaux des 15 et 16 mars 1852). -
Eugène Ténot, La province en décembre 1851. Etude historique sur le coup
d’Etat, Paris, 1865; rééd., Paris, 1868, p. 161-184. -
Demande adressée à la Commission d’indemnisation de l’Isère par
l’ancien ouvrier forgeron de Riez, René Girard, 23 août 1881 (Archives départementales
de l’Isère, 52 M 30). -
Eugène Jaubert, “ Souvenirs de décembre 1851 ”, Bulletin de
la Société Scientifique et Littéraire des Basses-Alpes, t. XII, n° 96,
1905, p. 9-22. -
Philippe Vigier, La Seconde République dans la région alpine, Paris,
1963, 2 vol.
Christian
MAUREL ORIENTATION
BIBLIOGRAPHIQUE [1] Le bastidon de Manuel était un pavillon, aujourd’hui détruit, appartenant à Jean Elzéar Manuel, situé au pied de l’ancien château-citadelle de Forcalquier (recherches d’Eloïse Magilaner). [2] D’après une déposition postérieure du sous-préfet Paillard devant les Conseils de guerre (Gazette des Tribunaux, 1er mai 1852). [3] Au début de sa carrière, il avait été en poste à Digne et aux Mées dans les années 1831-1835. [4] Voir l’article de Gisèle Roche-Galopini dans ce bulletin. [5] Il sera arrêté à Marseille le 27 décembre, alors qu’il tentait sans doute de passer à l’étranger. [6] E. Ténot, p. 127, renvoyant à la déposition faite par le colonel de Sercey dans le procès d’Ailhaud de Volx devant le Conseil de guerre. |
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Association 1851 pour la mémoire des résistances républicaines
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