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Bulletin
de l'Association 1851-2001, n°2, 1998. L'insurrection
varoise de 1851 - Documents De
nombreux adhérents nous ont demandé des documents leur permettant des
approches pédagogiques de l'insurrection. Je
propose donc ici, en ce qui concerne le Var, des textes qui ont façonné la
première mémoire de l'insurrection : textes publiés "à chaud" après
l'insurrection (presse, livres), textes publiés ensuite sous le Second Empire
(livres). L'approche
pédagogique peut donc être : comment les contemporains ont-ils pu connaître
l'insurrection, en dehors des sources orales qui évidemment nous échappent
aujourd'hui ? Comment a-t-on présenté la place des femmes dans l'événement ? Les
textes cités ici sont souvent évoqués par les historiens, mais il est
difficile de les aborder directement : les collections de journaux n'existent
que dans quelques bibliothèques et les ouvrages, à une exception près, n'ont
pas été réédités depuis le siècle dernier.
Je
complète ces textes par quelques documents judiciaires (établis fin 1851, début
1852). Ces documents sont consultables aux Archives Départementales du Var,
mais il convient de rappeler qu'ils n'ont pas été publiés en leur temps. On
trouvera aussi nombre d'informations et de documents dans le recueil établi par
Michel Bellenfant, Le coup d'état du 2 décembre dans le département du Var,
C.R.D.P.Nice, 1978, ainsi que dans celui d'Antoine Tramoni, professeur chargé
du Service éducatif des Archives du Var, L'apprentissage du suffrage
universel dans le Var, 1830-1851, Archives Départementales du Var, 1997. Une
lecture demeure indispensable pour le traitement de ces sources : Maurice
Agulhon, La République au Village (Les populations du Var de la Révolution
à la Seconde République), Paris, Plon, 1970, réed. Seuil, 1979, et
Maurice Agulhon, Une Ville ouvrière au temps du socialisme utopique : Toulon
de 1800 à 1851, Paris-La Haye, Mouton, 1970. Je
n'utilise donc pas ici les nombreux articles de presse et les ouvrages publiés
au début de la Troisième République, particulièrement dans les années de
combat (1871-1880) et autour du cinquantième anniversaire de l'insurrection
(1881). Cette approche demande une étude à part. J'ai
choisi de présenter des textes relatifs à la marche de la colonne
insurrectionnelle. Mais
il est évident que seraient aussi très intéressantes des approches pédagogiques
concernant les manifestations républicaines de Toulon, Draguignan, Hyères,
l'insurrection de Cuers, l'insurrection dans le secteur de Brignoles. Pour
faciliter la lecture, je donne une brève présentation chronologique, quelques
indications biographiques et quelques commentaires. René
Merle Chronologie 2-12-51,
coup d'Etat du président Louis Napoléon Bonaparte. 3-12.
La nouvelle arrive dans le Var. Rassemblements républicains à Toulon et à
Draguignan, où le préfet est bloqué. Prise de pouvoir républicaine au Luc. 4-12.
Arrivée à Toulon du nouveau préfet Pastoureau. Rassemblement républicain
dispersé par l'armée à Toulon. Rassemblement républicain à Draguignan.
Prise de pouvoir républicain à Cuers, Brignoles, Vidauban, La Garde-Freinet et
levée en masse des localités avoisinant ces trois dernières communes. 5--
12. Arrestations à Toulon. Rassemblement républicain à Hyères, réprimé par
l'armée. Venu de Toulon, un bataillon du 50e de ligne occupe Cuers, début de
la répression. Rassemblement républicain à Draguignan mais mobilisation des
Blancs autour des autorités et de l'armée. Prise de pouvoir républicain à
Besse, Saint Zacharie, Saint Maximin, Salernes et dans les communes voisines. 6-12.
Rassemblement des insurgés au Luc et à La Garde Freinet. Leurs deux colonnes
se rejoignent le soir à Vidauban. Prise de pouvoir républicain à Barjols.
Insurrection des localités autour d'Aups. Toulon et sa proche région sont aux
mains de l'armée, à Draguignan les deux camps s'équilibrent, mais le reste du
Var est aux mains des municipalités insurrectionnelles. 7-12
Partie de Vidauban, la colonne insurrectionnelle marche sur Draguignan, mais
s'arrête à Lorgues et bifurque vers Salernes où elle arrive vers 11 h du
soir. Partis
de Cuers, le 50e de ligne et le préfet Pastoureau marchent par Puget-Ville,
Pignans, Gonfaron jusqu'au Luc. 8-12.
La colonne insurrectionnelle reçoit à Salernes des renforts venus de Barjols
et du Haut Var. Le
soir l'avant-garde de la colonne est à Aups, où la rejoignent les insurgés
des localités voisines. Un
corps d'armée venu de Marseille occupe Brignoles. Le
50e de ligne est à Lorgues à 11 h, puis à Flayosc. 9-12.
La colonne insurrectionnelle quitte Salernes dans l'après-midi, arrive à Aups
le soir. Un contingent d'insurgés prend place sur les hauteurs de Tourtour pour
tenir la route de Draguignan. Le
50e se repose à Draguignan. 10-12.
Le 50e rejoint les insurgés, qui sont dispersés à Tourtour et à Aups. Début
de la terrible répression. 11-12.
Dans sa Proclamation, le préfet Pastoureau félicite l'armée et les
bons citoyens du Var : "Le parti de l'anarchie et des brigands"
est écrasé, l'autre triomphe, "celui des lois, du travail, de l'ordre,
de la justice, de la paix, celui du pays honnête". On chasse l'insurgé
dans tout le département. Le dernier contingent d'insurgés arrive à Riez
(Basses Alpes) le 11 au matin, il continuera vers le Piémont. "La
démagogie est morte dans le Var, de longtemps elle ne relèvera la tête"
("Récit des événements, extrait des notes officielles", Le
Toulonnais, 31-12-51). Présentation
"à chaud" de l'Insurrection : Dans
le Var soumis à l'état de siège depuis le 4-12 ne sont évidemment publiés
que des journaux acquis au coup d'Etat. L'Union
du Var, publiée à Draguignan, journal royaliste, est devenu le journal des
Blancs, des notables conservateurs. Le préfet Haussmann (le même que rendra célèbre
son remodelage de Paris sous le Second Empire) en a fait un véritable journal
officiel de l'Ordre et de la Propriété. Son rédacteur est Hippolyte Maquan
(Cf. ci-dessous I-II-III-IV). La
presse toulonnaise est elle aussi gouvernementale. La bibliothèque du Vieux
Toulon possède une collection complète du Toulonnais que j'ai utilisée
ici. On
suit à chaud dans cette presse les nouvelles de l'insurrection et de la répression.
Une synthèse complète est donnée peu après : "Récit des événements,
extrait des notes officielles", Le Toulonnais, 31-12-51. Mais
pour l'essentiel, la présentation vivante et journalistique de l'événement
est fixée "à chaud" par une série d'articles que Maquan donne dans L'Union
du Var et dans Le Toulonnais, sous le titre "Trois jours au
pouvoir des insurgés". L'insurrection est vaincue le 10-12 et Maquan
commence cette publication dans Le Toulonnais (reprise de L'Union)
le 19-12. Citons
aussi comme "mémoire à chaud" Le Toulonnais, 9-1-52 sq, "Récit
de six jours de prison, par un otage de la Garde Freinet" (repris de L'Union
du Var). "Trois
jours au pouvoir des insurgés"
est publié en brochure début février 1852 (Marseille, Olive). En 1853, Maquan
publie, après enquête, une étude complète sur l'insurrection, Insurrection
de décembre 1851 dans le Var, (Draguignan, Bernard), à laquelle il joint
son témoignage de 1851, repris et modifié, toujours sous le titre de "Trois
jours au pouvoir des insurgés". Qui
est Maquan ? Hippolyte Maquan, né en 1814, fils d'un avocat de Brignoles. Fixé
à Lorgues, près de Draguignan, cet avocat légitimiste* a été un
collaborateur du préfet Haussmann, il est le rédacteur de L'Union du Var.
Avec d'autres notables, il est pris en otage à Lorgues par la colonne
insurrectionnelle, qu'il devra suivre jusqu'à Aups. *
Les Légitimistes sont les partisans du prétendant de la branche Bourbon, chassée
du trône en 1830. 1
- Le Toulonnais, 19-12-51 - Début de la publication de "Trois
jours au pouvoir des insurgés", d'Hippolyte Maquan. Le
7 décembre, Maquan est retranché avec les Blancs de Lorgues dans la mairie, il
assiste à l'arrivée des colonnes insurrectionnelles venues de Vidauban. "Comme
dans toutes les masses insurrectionnelles, le burlesque y côtoyait le terrible.
C'était une vision de 93 qui n'avait pas pour nous, bercés au milieu des
souvenirs sanglants de notre première révolution, le mérite de l'original. Nous
avions tant rêvé de piques, de faulx et de haches que, pour notre part, notre
imagination, tant de fois frappée par les récits et les peintures de nos littérateurs
modernes, trouvait la réalité au-dessous du rêve. 93
avait inventé la Terreur. 1851
nous en montrait la parodie. Ces
bandes étaient universellement composées de paysans, habillés d'une manière
presque ordinaire et marchant avec un certain ordre. Les fusils de chasse remplaçaient
les piques traditionnelles, les faux étaient rares, on pouvait en compter
jusqu'à trois. Les insurgés tenaient à imiter de leur mieux les troupes
disciplinées. Les haches étaient portées en tête d'une colonne, de manière
à figurer une compagnie de sapeurs. À l'exception du costume de spahi et de
quelques autres excentricités, la plupart des chefs étaient en burnous et
paletots. La Déesse-Raison elle-même semblait avoir dérogé, ou plutôt elle
n'apparaissait qu'à titre de souvenir effacé. La
jeune femme qui paraissait remplir ce rôle n'était point sur un char, mais à
pied. Son bonnet rouge, son manteau bleu dont la doublure également rouge était
rejetée sur son épaule, pouvait bien relever l'éclat de son teint sans
relever suffisamment sa majesté, et le drapeau qu'elle tenait dans ses mains,
en gênant sa démarche, portait naturellement les esprits, peu disposés à se
résigner au merveilleux démocratique, à la plaindre plus qu'à
l'adorer*". *
Cf. infra : "Les femmes dans l'insurrection". Ce
texte est donc écrit à chaud, il relate une scène dont Maquan a été témoin.
On le comparera aux textes II, III et IV du même Maquan, textes légèrement
postérieurs, afin de mesurer le gauchissement opéré dans le sens d'une présentation
effrayante de l'insurrection. Mais
on comparera aussi la vision initiale de Maquan au seul texte émanant "à
chaud" du côté insurgé, (Cf. infra : V). II.
Hippolyte Maquan, "Trois jours au pouvoir des insurgés", in Insurrection
de décembre 1851 dans le Var, Draguignan, 1853. Maquan
reprend la scène du défilé de la colonne insurrectionnelle devant la mairie
de Lorgues. "Les
défenseurs de l'Hôtel de ville, se pressant aux fenêtres et sur le balcon,
voient défiler, immobiles et muets, les bandes anarchiques traînant après
elles de nombreux prisonniers, parmi lesquels ils ne peuvent remarquer, sans frémir
d'indignation, un prêtre et un pauvre vieillard grelottant de froid sur une
charrette*. Ces bandes sont sordidement vêtues et mal armées de mauvais
fusils, de faux, de haches, de bâtons, de vieux sabres, de faucilles. Une jeune
femme**, coiffée du bonnet phrygien, couverte d'un large manteau bleu, marche
entourée de cantinières** aux éclatantes écharpes et porte un immense
drapeau rouge. On distingue dans cette masse incohérente d'hommes recrutés en
partie par intimidation et laissant deviner sur leurs visages une contrainte
secrète, quelques chefs couverts de burnous et de paletots. On dirait une
parodie de 93. Des femmes et des enfants déguenillés** se font remarquer par
leur exaltation". *
Ce sont les otages de La Garde Freinet et du Luc, notables, gendarmes, Blancs
notoires. Le curé est le curé des Mayons du Luc, qui s'était fait détester
par ses positions anti-Rouges. *
*Cf. infra : "Les femmes dans l'insurrection". On
pourra, détail après détail, étudier le travail de réécriture qui vise à
justifier la vision d'une Jacquerie effrayante, archaïque et anarchique. III.
Hippolyte Maquan, Insurrection de décembre 1851 dans le Var,
Draguignan, 1853. Il
s'agit d'une étude sur la totalité de l'insurrection varoise, où Maquan
relate des événements dont il a été témoin, et nombre d'autres dont il
parle par témoins interposés. Voici
comment il présente l'insurrection dans la région du Luc et dans celle des
Maures, et la marche sur Vidauban de ces insurgés. Maquan évidemment n'a pas
été témoin de ces événements, mais il les nourrit de la vision qu'il a eue,
puis qu'il a recréée, de la colonne de Vidauban arrivant à Lorgues. Dès
le 4, insurrection à la Garde Freinet, Le Luc, Vidauban, et dans les localités
avoisinantes : "Le
tocsin sonne ; la générale bat ; de grands rassemblements d'hommes à figure
sinistre, armés de fourches et de bâtons, parcourent les campagnes, hurlent La
Marseillaise, se répandent partout, activent le mouvement, forcent à marcher,
le pistolet sur la gorge, les gens les plus paisibles, pénètrent violemment
dans les plus humbles demeures, dans les cabanes les plus retirées, pour
extorquer des armes et des vivres. Des
femmes excitent leurs maris et leurs pères ; il en est, parmi elles
quelques-unes qui se parent comme pour une fête. Leur jeunesse ne semble
retrouver des sourires, que pour réveiller les plus odieuses passions, que pour
éteindre les dernières étincelles d'honnêteté dans les âmes*. [...] Sur
un mot d'ordre donné par la comité directeur, les colonnes du Luc et de la
Garde Freinet renforcées, les premières des contingents des Mayons, du Cannet,
de Gonfaron, Pignans, Carnoules, Flassans, etc., les secondes des détachements
de Saint-Tropez, Gassin, Grimaud, Cogolin, s'ébranlent au même instant, au
bruit des cloches, au chant de la Marseillaise et du Ça ira, et se mettent en
marche vers le coucher du soleil, tambour battant, enseignes déployées. C'est
un spectacle étrange que ce ramassis incohérent d'ouvriers, de paysans en
veste ou en blouse, de vagabonds déguenillés, coiffés de casquettes ou de
vieux chapeaux de feutre défoncés, armés à la hâte de bâtons, de pioches
et de quelques mauvais fusils. Dans la foule, des enfants et des femmes portent
sous le bras un panier de cantinière**. Parmi elles on remarque déjà
l'aristocratie du genre, la personnification de la révolte. C'est une jeune
femme qu'un chef, dit-on, affuble de son manteau pour l'improviser déesse de la
Raison ou de la Liberté***. Toutes les exaltations se confondent dans cet
enivrement insurrectionnel : les propos obscènes et les chansons grivoises se mêlent
aux hurlements des chants révolutionnaires et aux cris de mort. La luxure a de
tout temps donné la main à la férocité sur le trône des Césars du
Bas-Empire, comme sous la tente des Vandales. [...] Çà
et là des figures patibulaires, des faces sordides et déformées par la débauche,
l'ivrognerie et la misère, surgissent comme d'infernales apparitions. [...] Ainsi
recrutée et composée, cette masse désordonnée et tumultueuse, surexcitée
par le bruit, l'ivresse et des hourras de femmes*, cette masse descend les
pentes raides et sombres du versant septentrional des Maures, à cette heure
douteuse où les malfaiteurs sortent de leur retraite pour venir guetter leurs
victimes au détour du chemin. [...] Une
preuve non moins irrécusable du hideux aspect des bandes insurrectionnelles de
la Garde Freinet et du Luc, c'est qu'elles frappèrent de terreur les démocrates
vidaubanais eux-mêmes." *Cf.
infra : XI. **
Cf. infra : XII. ***
Cf. infra XIII. Le
traitement partial de l'événement atteint ici son paroxysme. Maquan
conclut opportunément sa diatribe par cette invocation à Notre Dame des Anges,
dont le sanctuaire domine les Maures et le sillon Cuers - Vidauban, et donc les
communes insurgées et représentées dans la colonne : "Pourquoi
douter que la chapelle de Marie, tour de David, Boulevard de la Chrétienté au
moyen âge, dominant ces contrées délivrées autrefois des sauvages incursions
sarrazines, est appelée à les purger, les consoler, les préserver aujourd'hui
de l'invasion socialiste, de cette hérésie d'un sensualisme sanglant, qui nous
ramènerait à la barbarie musulmane ?" IV.
Hippolyte Maquan, Insurrection de décembre 1851 dans le Var,
Draguignan, 1853. La
vision terrifiante de l'insurrection est encore renforcée lors des épisodes de
Salernes et d'Aups, dont Maquan est témoin. Dans ces deux localités, la
colonne est rejointe par des insurgés de l'Ouest et du Centre Var. "De
nouvelles bandes arrivent sans cesse. Celles de Brue* et de Bras* se font
remarquer par leur attirail essentiellement rustique : des faux, des pioches,
des pelles, des fourches et des bâtons. Deux charrettes portant des femmes**
qui descendent, en disant dans le rude et grossier patois provençal*** de la
contrée : Il faut bien que nous suivions nos hommes pour leur faire la soupe. Quelques
vieillards les accompagnent. C'est
toute une émigration de tribus entières****. On se croirait dans la Kabylie.
C'est la smala des Abd-el-Kader****de la chaumière". *
Bras et Brue-Auriac, localités situées entre Brignoles et Barjols. *
*Cf. infra : XII. ***
On remarquera l'usage dévalorisant que fait ici Maquan du provençal. Le fait
est d'autant plus significatif qu'avec les encouragements du préfet Haussmann,
Maquan a abondamment usé du provençal dans son journal pour détourner les
paysans de la cause républicaine. Maquan est lié à Roumanille, qui adaptera
les dialogues provençaux anti-Rouges de Maquan dans son journal de Vaucluse.
Maquan sera plus tard un ferme soutien du Félibrige naissant, dans lequel on
trouvera aussi d'anciens insurgés. Cf. René Merle, Inventaire du texte
provençal de la région toulonnaise, 1986, et Les Varois, la presse
varoise et le provençal, 1859-1910, SEHTD, 1996. Cf. également infra : XIV. ****Mépris
absolu du peuple paysan assimilé à l'indigène qu'il faut mater. Ce mépris se
nourrit aussi de la différence entre l'aspect "militaire" de la
colonne venue de Vidauban et l'arrivée massive, mais peu organisée, des
"bandes" villageoises de l'Ouest. *****
Allusion à un épisode marquant de la guerre de conquête de l'Algérie par
l'armée française (1847). Abd El Kader avait été emprisonné à Toulon au
fort Lamalgue en 1848. V
- Camille Duteil, Trois jours de généralat ou un épisode de la guerre
civile dans le Var (décembre 1851), Savone, F.Rossi, 1852. Camille
Duteil originaire de Libourne (Gironde) a 52 ans. Il est rédacteur en chef du
grand journal démocrate socialiste de Marseille, Le Peuple, qui rayonne
sur toute la Provence. Il a publié de nombreux articles sur le Var, qu'il pense
donc bien connaître (Cf. par exemple son article sur les bouchonniers de la
Garde Freinet, 29-10-51). Il échappe à l'arrestation à Marseille le 4-12,
rejoint les insurgés à Brignoles le 5, puis à Vidauban le 6, où il
s'improvise général de l'armée républicaine. Sa modération, ses hésitations,
son refus de marcher sur Draguignan, son inaptitude à l'organisation et au
combat ensuite, seront dénoncés par nombre de ses anciens compagnons. Après
la défaite, il se réfugie dans le Royaume de Piémont Sardaigne comme nombre
d'insurgés, et y publie cet ouvrage pour se disculper. Dans
sa description de l'arrivée de la colonne insurrectionnelle à Vidauban pointe
l'effarement du petit-bourgeois cultivé devant cette masse populaire, menée
par les tambours, qui veut se donner l'illusion d'être une armée. "C'était
solennel et terrible, c'était ridicule et grotesque". Ce
sont les mots mêmes de Maquan. On le voit, la réaction du "général"
Duteil n'est pas bien éloignée de la première réaction de l'avocat légitimiste. Présentation de l'Insurrection par les Républicains sous l'Empire libéral Quand
l'Empire se libéralise, une première restitution de mémoire républicaine est
possible dans la presse et par le livre. Elle peut puiser directement dans les témoignages
des participants. VI
- Eugène Ténot,
La province en décembre 1851, Paris, 1865, réédition
en 1868. Réed. La province en décembre 1851. Étude historique sur le
coup d'Etat, Paris, 1877. Le
journaliste républicain Tenot publie en 1865 une étude qui couvre la totalité
des départements insurgés. On comparera sa vision de la colonne
insurrectionnelle avec celle de Maquan (II - III). "La
colonne de la Garde-Freynet avait un aspect redoutable. Elle était formée
d'ouvriers en liège, de paysans, bûcherons, charbonniers et chasseurs des forêts
des Maures. Ces hommes ignorants, rudes, intrépides, indépendants, avaient
embrassé les idées républicaines sans trop les comprendre peut-être, mais
avec une ardeur extrême. Ils formaient le plus solide noyau de l'insurrection. Avec
eux marchait une autre colonne venue de Saint-Tropez, Grimaud, Cogolin, Gassin,
etc. Elle était commandée par M.Campdoras*, chirurgien à bord du Pingouin, de
la marine d'état. Le docteur Campdoras avait quitté son navire, recueilli une
quarantaine d'hommes à Saint-Tropez, et enlevé les armes qui se trouvaient à
la mairie de Gassin. Là, il avait été rejoint par trois ou quatre cents
hommes venus de Grimaud et Cogolin. Cette colonne était conduite par le citoyen
Ferrier que les insurgés avaient nommé, la veille, maire de Grimaud**. Mme
Ferrier, belle jeune femme enthousiaste de la liberté, avait suivi son mari.
Elle marchait en tête des insurgés portant le drapeau rouge, drapée dans un
manteau bleu doublé d'écarlate, le bonnet phrygien sur la tête. Lorsqu'elle
entra, ainsi vêtue, à Vidauban, cette foule provençale, amoureuse de tout ce
qui est excentrique, appaudit à outrance la nouvelle déesse de la Liberté***. Ces
rassemblements, qui montaient à près de trois mille hommes, passèrent à
Vidauban la nuit du 6 au 7. Cette foule bruyante, mais bien intentionnée, ne
commit aucun excès". *
Campdoras. Antoine, né en 1825 à Thuir, Pyrénées Orientales. Chirurgien de 3ème
classe sur le navire de guerre Le Pingouin basé à Saint-Tropez, il
rallie l'insurrection dont il sera un des chefs. **
Sur Grimaud et Ferrier, cf. infra : XIII. Après les événements, le rapport du
juge de paix signale : "Les
insurgés de Saint-Tropez, Gassin et Cogolin arrivent ce jour-là au nombre de
quatre-vingt". D'autres suivront. ***
Cf. infra : XIII. VII
- Noël Blache, Histoire de l'insurrection du Var en décembre 1851,
Paris, 1869. réédité
sous le titre de : Noël Blache, L'insurrection du Var de 1851, Préface
de Charles Galfré, La Table Rase, 1983. Noël
Blache est né en 1842 à Toulon. Employé de bureau à l'arsenal de Toulon,
puis avocat, il milite dans la jeune opposition républicaine varoise. Il
présente ainsi l'arrivée de la colonne du Golfe de Saint-Tropez à La Garde
Freinet : "Un
courrier venu du Luc apporta, sur ces entrefaites aux patriotes, l'ordre de
descendre sur cette ville, pour y joindre les forces de la Révolution. Ils se
disposaient à exécuter ce mouvement, lorsqu'un nouveau courrier du Luc vint
contremander le départ. Les insurgés se massèrent dans le local de la Société
Saint-Louis. Ils
étaient là depuis plusieurs heures, quand un bruit de tambours résonnant dans
le lointain mit tout le monde sur pied. Chacun crut à l'arrivée des troupes et
courut aux armes. La méprise fut de courte durée. C'étaient les patriotes de
Saint-Tropez, de Gassin, de Cogolin, de Grimaud* qui, le drapeau rouge déployé,
se rendaient à l'appel des émissaires de la Garde Freinet, sous les ordres de
Martel, serrurier, et de Campdoras**. Si
tous les soldats et les chefs de la Révolution, avaient été de la trempe des
hommes alors réunis à la Garde Freinet, l'insurrection du Var eût été
formidable dans ses résultats***. [...] À
la suite de Campdoras et Martel, venait Ferrier, maire insurrectionnel de
Grimaud****, et sa femme, Mme Ferrier : la Déesse Raison. La Déesse était
jeune et belle, et son énergie a soutenu bien souvent les insurgés, qu'elle
devait suivre jusqu'au moment du désastre*****". *
Sur Grimaud, Cf.infra : XIII. **
Sur Campdoras : Cf. supra : VI. ***
Blache pense évidemment à Duteil (cf.V). ****
Sur Ferrier, Cf.infra : XIII. *****
Cf. infra : XIII. VIII
- Emile Zola, La fortune des Rougon. La
fortune des Rougon
a été publiée en livre à la fin de 1871, et donc après notre limite
chronologique de la chute de l'Empire (4 septembre 1870). Mais
en fait la publication a commencé sous l'Empire en 1870 (feuilleton dans Le
Siècle). Elle est interrompue par la guerre dans l'été 1870. Elle
reprendra en mars 1871 pour être interrompue par l'avènement de la Commune de
Paris. Zola
a écrit son roman en 1869, il a lu Ténot (VI) et Blache (VII). Il lit cette même
année dans la presse républicaine nationale de violentes polémiques contre
l'ex-préfet Pastoureau et son action répressive dans le Var en décembre 1851.
On
lira la superbe description de la colonne insurgée, dans sa diversité
sociologique et géographique, lors de son entrée à Plassans (dans lequel on
peut reconnaître Lorgues). Il utilise aussi de façon très intéressante, mais
en le gauchissant, le personnage de la femme porte-drapeau*. Outre
l'édition critique dans La Pléïade, on trouvera facilement l'ouvrage en édition
de poche. Signalons particulièrement : Fasquelle-Rencontre (préface de
H.Guillemin), Folio (préface de M.Agulhon, dossier de H.Mitterand), Livre de
poche (préface de A.Dezalay). *
Cf. infra : XIII. Les femmes dans l'insurrection La
presse leur accorde une place relativement modeste, mais significative (IX). Par
contre Maquan présente à chaud plusieurs personnages de femmes : la célèbre
Déesse Raison ou Déesse de la Liberté (I-II-III), la Dame Rouge de Baudinard
(XIV). IX
- Les femmes dans les "Brèves" du Toulonnais. Le
Toulonnais,
15-12-51 : "On
nous écrit d'Aups, vendredi 12 à une heure de l'après-midi : [...] Deux femmes, armées de pistolets et habillées de rouge,
faisant fonction de cantinières auprès des révoltés, ont été arrêtées.
On dit que l'une d'elles est la nommée Vidal, de Draguignan, mariée à
Vidauban". Le
Toulonnais, 16.1.52 : "Le
13 un convoi de 86 insurgés venant de La Garde Freinet, Cuers, Hyères, et
autres localités, s'est dirigé vers le même fort*. On y remarquait deux
femmes de Carnoules qui seraient dit-on gravement compromises". *Il
s'agit du Fort Lamalgue à Toulon, dans lequel le journal annonce le 14 que sont
déjà entassés 1116 prisonniers. Le fort est surpeuplé et on entassera bientôt
les nouveaux prisonniers dans un navire à trois ponts désaffecté. Le
Toulonnais,
19-1-52. "On annonce l'arrivée prochaine d'un convoi de femmes de la
Garde Freinet et du Luc qui auraient, dit-on*, commis toutes sortes d'excès". *
Bel exemple de formule calomnieuse ambiguë : On verra (Cf.infra : XI) à quoi
se réduisent ces "excès". Le
Toulonnais,
15-3-52, annonce le prochain départ d'un convoi de "femmes transportées"
vers l'Algérie (condamnées à 5 ans ou 10 ans) : Truc
Catherine (5 ans) (épouse d'un cordonnier), Icard Césarine (10 ans), de
Draguignan*. Lonjon
Solange (5 ans) (boulangère) du Luc**. Bérenguier
Angélique (5 ans), Isnard Julie (10 ans), bouchonnière), Massé Joséphine (10
ans), (bouchonnière), Lonjon Appoline (5 ans) (bouchonnière), de la Garde
Freinet. Soit
sept des seize femmes dont on trouve trace dans les dossiers de la répression.
Ce nombre est évidemment loin de représenter la place des femmes dans l'événement. Leurs
peines seront en fait commuées en avril 1852 en surveillance à domicile. *
C'est la Déesse de la Liberté, Cf.infra : XIII. **
Cf.infra : X. Les
femmes apparaissent d'abord comme participantes à nombre de prises de pouvoir
municipales par les républicains (X). Elles encouragent les insurgés. Celles
de La Garde Freinet sont particulièrement signalées (XI). Un
certain nombre de femmes accompagnent la colonne dans sa marche. (IX) D'autres
la rejoignent à Salernes et à Aups (IV). Dès
le lendemain de l'insurrection, Maquan a mis en avant dans la presse le
personnage de la Déesse, qui mérite une présentation à part (XIII). Il sera
aussi le seul à attirer l'attention sur celle qu'il appelle la Dame Rouge de
Baudinard (XIV). X
- Suzanne Lonjon, des Mayons Un
exemple de la participation des femmes à la prise de pouvoir locale. Suzanne
Lonjon est née en 1823 aux Mayons, hameau forestier du Luc. Elle
sera accusée d'avoir dès le 4 décembre au matin mené la farandole des femmes
et des filles des Mayons, quand "le peuple a été souverain", d'avoir
brandi le drapeau rouge, menacé d'abattre la tête des Blancs, chanté la
chanson de la Cougourdo*, suivi la colonne avec ses frères. Elle sera condamnée
à 5 ans de transportation, peine commuée en surveillance à domicile. "Aux
Mayons, nous considérons cette femme, l'une des seize qui participèrent à
cette résistance contre le coup d'état de 1851, comme une prêtresse de la
justice et de la liberté... Et notre tout jeune écusson porte un denché en
rouge en souvenir de notre Dame Rouge" a
écrit René Nonjon, historien des Mayons, dans le Bulletin municipal quand la
commune a décidé de baptiser une rue du nom de Suzanne Lonjon. *
Pour sa défense, Suzanne Lonjon cite ce couplet auquel elle donne une
signification apolitique : Buvens
à la Cougourdo Farens
ounour oou Cougourdier Enfants
de la Mountagno S'y
rappelaran dé Février. (Graphie de l'interrogatoire, A.D.Var, 4 M 20.3) On
reconnaîtra aisément la symbolique de l'époque, Février 48 et la Révolution
; la Montagne, nom du parti de la démocratie socialiste - la Cougourdo (la
courge), symbole de la démocratie avancée : boire à la coucourde, c'est adhérer
aux idées démocratiques (Cf. F.Mistral, Trésor du Félibrige). (Buvons
à la courge [la gourde, courge évidée et jeu de mots sur : buvons à la santé
de la Courge, emblème révolutionnaire] / Nous ferons honneur au plant de
courge [le cougourdier : l'adhérent au club démocratique de la Cougourde] /
Enfants de la Montagne [la Démocratie socialiste, héritière des grands idéaux
de la Montagne révolutionnaire, et aussi jeu sur les Mayons, hameau forestier
dans la "montagne" des Maures] / Nous nous rappellerons de Février
[1848]. Par
contre, dans son Insurrection de décembre 1851 dans le Var,
Maquan donne un couplet autrement plus effrayant de La Cougourdo, chanté
par les insurgés : Meis
amis, lou mïou plan Es
d'enserta lei Blancs. Afin
qué n'escapé plus gés, Leis
ensertaren aou canouné. Per
qu'agoun pas dé réjétouns, Foou
coupa jusqu'ei sagatouns (Mes
amis, le meilleur plan / C'est de greffer les Blancs. / Afin qu'il ne s'en échappe
plus aucun, / Nous les grefferons en couronne. / Pour qu'ils n'aient pas de
rejetons, / Il faut couper jusqu'aux plus petites surgeons). XI-
Les femmes de La Garde Freinet. Les
bouchonnières de la Garde Freinet ont depuis longtemps participé aux conflits
sociaux et aux luttes politiques de cette localité ouvrière. Elles sont tout
naturellement dans la lutte en décembre. Cf. Maurice Agulhon, La République
au village, op.cit. Jacques Dalmon, La Garde en Freinet, Universud,
1994. En
mars 1850, alors que les femmes assistent en masse aux meetings de la démocratie
socialiste lors de la campagne électorale, le procureur reprend le rapport du
juge de paix du canton selon lequel "la commune de La Garde Freinet
avait donné l'exemple de l'atteinte à la morale politique en réunissant les
femmes et les filles pour les faire participer à la politique. Cette démarche
a un double but : favoriser la débauche et exalter l'opinion socialiste". Le
Toulonnais,
9-1-52, "Récit de six jours de prison, par un otage de la Garde
Freinet" (Charles Courchet) (repris de L'Union du Var). Le 6-12
au soir, la colonne insurrectionnelle quitte la localité pour marcher sur
Vidauban : "Notre
sortie du village fut signalée par les clameurs des femmes qui criaient comme
des possédées : bon voyage, citoyens, revenez bientôt avec la bonne, vive la
rouge*". *Parmi
les femmes de la commune qui seront poursuivies après les événements, notons
Julie Isnard, épouse Coulomb, bouchonnière, qui a crié : "Vive la République
rouge", condamnée à 5 ans de transportation en Algérie, peine commuée
en surveillance. Dans
son rapport sur les événements, le juge de paix écrit de cette même scène
(AD.Var, 4 M 20.3) : "L'acharnement
des femmes redouble au moment où la colonne s'ébranle. Toutes répètent à
l'envi le vœu criminel des passions anarchiques résumé dans ces mots : Aduas
la bouano !* Et
la horde se vomit sur la route de Vidauban. [...] La
nuit suivante, la commission municipale qui continue à être en permanence
requiert les femmes de se joindre aux insurgés qui gardent le pays pour monter
la garde aux avenues. Les femmes font des patrouilles, elles sont armées de
sabres, de pistolets, et répandent la terreur sur leur passage par la férocité
de leurs propos. Quelques-unes s'introduisent dans les maisons pour y faire
aussi leur perquisition". *
"Ramenez la Bonne" (République, la République démocratique et
sociale). Plusieurs
femmes seront poursuivies pour ces faits, dont Angélique Béringuier, épouse
Gastinel, femme du maire révolutionnaire. XII
- Les femmes dans la colonne La
présence des femmes est attestée de plusieurs façons. Inattendue parfois.
Ainsi, au hasard d'un procès verbal de condamnation, comme celui d'Honoré
Terrin, tuilier à Villecroze, 50 ans, que présente Maurice Bel dans Les
condamnés à l'Algérie dans le département du Var (Nice, chez l'auteur) : "A
pris par à l'insurrection et proféré des menaces, a marché sur Tourtour avec
ses cinq filles. Très dangereux". Un
certain nombre de témoignages et de procès-verbaux présentent des femmes
porte-drapeaux. On peut ranger aussi dans cette catégorie l'escouade de cantinières
arborant ostensiblement le rouge sur leurs vêtements (I.II.III). Ces femmes
sont dans la colonne depuis Le Luc et La Garde-Freinet, elles reçoivent des
renforts dans diverses localités. Femmes d'artisans politiquement très engagés,
mais aussi cultivatrices. La plupart ont moins de trente ans. Leur rôle est à
la fois militant, utilitaire et emblématique. Parmi elles, le cas de la Déesse
est à la fois semblable et particulier (XIII). Le
rôle de ces militantes semble différent de celui des femmes venant assister
leurs maris dans la levée en masse des villages du centre ouest (IV). Mais
les unes et les autres brandissent les étendards rouges qui couvrent la place
de Salernes à l'arrivée de la colonne. Un
personnage singulier est celui de la Dame Rouge de Baudinard (XIV), qui tranche
sociologiquement et culturellement avec les femmes que nous venons d'évoquer. XIII
- La Déesse de la Liberté. On
relira à son sujet les textes de Maquan (I.II.III), de Ténot (VI), de Blache
(VII) ainsi que l'analyse que donne M.Agulhon dans La République au village,
pp.455-463. On
comparera ces textes à celui de Zola ( sur La Fortune des Rougon,
Cf.VIII) : Zola
a modifié le personnage emblématique de Mme Ferrier. C'est Miette Chantegreil
qui va se saisir du drapeau, une très jeune fille du peuple dont le père est
au bagne pour avoir accidentellement tué un gendarme en chassant. "Jamais
Miette n'avait entendu dire du bien de son père. On le traitait ordinairement
devant elle de gueux, de scélérat, et voilà qu'elle rencontrait de braves cœurs
qui avaient pour lui des paroles de pardon et qui le déclaraient un honnête
homme. Alors elle fondit en larmes, elle retrouva l'émotion que la Marseillaise
avait fait monter à sa gorge, elle chercha comment elle pourrait remercier ces
hommes doux aux malheureux. Un moment, il lui vint l'idée de leur serrer la
main à tous, comme un garçon. Mais son cœur trouva mieux. À côté d'elle se
tenait l'insurgé qui portait le drapeau, et, pour tout remerciement, elle dit
d'une voix suppliante : -
Donnez le moi, je le porterai. Les
ouvriers, simples d'esprit, comprirent le côté naïvement sublime de ce
remerciement. -
C'est cela, crièrent-ils, la Chantegreil portera le drapeau. Un
bûcheron fit remarquer qu'elle se fatiguerait vite, qu'elle ne pourrait aller
loin. -
Oh, je suis forte, dit-elle orgueilleusement en retroussant ses manches, et en
montrant ses bras ronds, aussi gros déjà que ceux d'une femme faite. Et
comme on lui tendait le drapeau : -
Attendez, reprit-elle Elle
retira vivement sa pelisse, qu'elle remit ensuite, après l'avoir tournée du côté
de la doublure rouge. Alors elle apparut, dans la blanche clarté de la lune,
drapée d'un large manteau de pourpre qui lui tombait jusqu'aux pieds. Le
capuchon, arrêté sur le bord de son chignon, la coiffait d'une sorte de bonnet
phrygien. Elle prit le drapeau, en serra la hampe contre sa poitrine, et se tint
droite, dans les plis de cette bannière sanglante qui flottait derrière elle.
Sa tête d'enfant exaltée, avec ses cheveux crépus, ses grands yeux humides,
ses lèvres entr'ouvertes par un sourire, eut un élan d'énergique fierté, en
se levant à demi vers le ciel. À ce moment, elle fut la vierge Liberté. Les
insurgés éclatèrent en applaudissements. Ces Méridionaux, à l'imagination
vive, étaient saisis et enthousiasmés par la brusque apparition de cette
grande fille toute rouge qui serrait si nerveusement leur drapeau sur son sein.
Des cris partirent du groupe : -
Bravo, la Chantegreil ! Vive la Chantegreil ! Elle restera avec nous, elle nous
portera bonheur ! On
l'eût acclamée longtemps si l'ordre de se remettre en marche n'était arrivé". Que
nous apprennent les textes d'archives sur Mme Ferrier ? Situons
d'abord le contexte local (A.D.Var, 4 M 20.3). Immédiatement
après la défaite des insurgés, le juge de paix donne pour Grimaud une "Liste
des douze individus* qui ont pris une part active à l'insurrection en se réunissant
en armes à la phalange révolutionnaire" : Joseph Ferrier (de
Draguignan), 25 ans, charron, "maire insurrectionnel, fauteur de désordres".
Benjamin Garnoux, 25 ans, cultivateur. Joseph Garnoux, 32 ans, bouchonnier.
Gaspard Boulegon (né à Puymoisson, Basses-Alpes), 43 ans, ouvrier tisserand.
François Pélissier, 32 ans, ouvrier maçon. François Bouisson (de Pierrefeu),
22 ans, cultivateur. François Mouniguet, 20 ans, ouvrier maçon. Baptistin
Guigonnet, 33 ans, tisserand. Castueil (de Besse), 45 ans, bâtier. Baptistin
Farnet, 30 ans, bouchonnier. Césarine Icard, épouse Ferrier, 19 ans, couturière,
"connue sous le nom de la déesse. Femme sans pudeur et sans moralité".
Louis Christine, 30 ans, boulanger. On
le voit, le juge insiste sur le fait que nombre d'insurgés ne sont pas nés à
Grimaud, et salit la seule femme qui se soit jointe à la troupe. *
Il s'agit là de ceux qui sont partis pour La Garde Freinet le premier jour. Les
gendarmes signalent que d'autres ont essayé de rejoindre ensuite la colonne. On
lit également dans : "Etat des individus compromis qui se sont absentés
de leur domicile pour se soustraire aux désordres de la justice" : "Ferrier
- mauvais antécédents. En février 48 il a participé aux désordres de
Draguignan, notamment au bureau des contributions indirectes où les registres
furent brûlés. Il a été poursuivi peu après pour un autre fait devant le
tribunal correctionnel. Il est à Nice". On
comprend pourquoi les Ferrier ont dû quitter Draguignan et revenir à Grimaud. Le
25-12-51, le juge de paix précise encore : "Ferrier,
de Draguignan, maire insurrectionnel, époux de la Déesse à écharpe rouge. femme
Icard, de Draguignan, épouse du précédent". Le
juge de paix dédramatise en essayant de présenter la prise de pouvoir
insurrectionnelle à Grimaud comme une entreprise extérieure, avec la complicité
de l'exalté Ferrier. Il
écrit le 22.1.52 à propos de la situation à Grimaud : "Cette
commune a une population agglomérée de mille habitants. [...] L'esprit public
est bon. [...] Quelques individus en fort petit nombre et la plupart étrangers
à la localité formaient avant décembre 1851 un groupe rouge plus ridicule que
dangereux et nos paysans eux-mêmes se riaient de l'importance politique qu'ils
cherchaient à se donner en s'occupant à la lecture d'un journal. Mais ce petit
nombre d'individus visité quelquefois, en novembre dernier, par Arrambide*,
Jacques Blanc et consorts établis à Cogolin, menaçait de devenir plus
compact. La vigilance de l'autorité et le bon sens de la population rendirent
vains tous les efforts des agents de la propagande socialiste". Dans
la nuit du 4 au 5 décembre, poursuit le juge, vers une heure du matin,
Arrambide et des hommes de Cogolin, tambour en tête, viennent renverser le
maire de Grimaud qui proteste contre la violence qui lui est faite. "Arrambide
lui dit à ce sujet : les hommes du désordre ne sont point dans nos rangs, mais
dans les vôtres". *Arambide,
ou Arrambide, Pierre, né vers 1811 dans les Pyrénées Atlantiques. Contremaître
serrurier à l'arsenal de Toulon, conseiller municipal de Toulon, révoqué de
l'arsenal, pour militantisme démocrate au printemps 1849, il devient alors
salarié du journal démocrate socialiste Le Démocrate du Var, dont il
est "voyageur", c'est-à-dire collecteur d'abonnements. Il parcourt
ainsi le département, et est pour cela suspecté d'organiser les sociétés
secrètes. À la disparition du journal, il trouve un emploi de contremaître
dans la mine de plomb argentifère de Cogolin. Quand il visite Grimaud, il loge
chez les Ferrier. Le
rapport fait par le maire de Grimaud sur les événements arrivés dans la
commune a une tout autre tonalité : 200 hommes, Ferrier en tête, viennent
chanter la Marseillaise sous ses fenêtres et réclament les clefs de la
mairie. Demain, dit le maire. Ferrier répond : "Aro ! "*. "Et
l'émeute menaçante vociféra ce mot". Le
maire cède car il croit à la destitution de Napoléon. Mais après le départ
vers la Garde Freinet de Ferrier et de ses hommes, il organise la Garde
Nationale et maintient l'Ordre ! *
"maintenant !" Ce
n'est qu'à la Garde Freinet que prendra corps le mythe de la Déesse. Arambide,
qui connaît donc les Ferrier, pousse Mme Ferrier à porter des insignes de
commandement pour entraîner les femmes et la colonne. M.Agulhon insiste sur
l'originalité de la démarche de ce militant dans sa reconnaissance de la place
de la Femme. Voici
le texte de l'accusation qui vaudra condamnation à Mme Ferrier (10 ans de
transportation en Algérie, peine commuée en assignation à résidence surveillée).
A.D.Var
IV M 20/2 (Texte communiqué par Antoine Tramoni, professeur chargé du service
éducatif des Archives du Var) : Insurrection
du Var Commission
militaire de Draguignan Noms
et Prénoms : Icard Césarine Joséphine épouse Ferrier d. à Grimaud Age
: 21 ans Profession
: son mari est charron Lieu
de naissance : Draguignan Arrêté
à : Riez (basses alpes)* Pour
les faits suivants : partie de Grimaud pour la Garde-Freinet. Là un des chefs
Arambide** lui remet une écharpe rouge, elle se met en marche pour encourager
les autres femmes. Elle a été ensuite coiffée d'un bonnet phrygien rouge***,
elle est allée jusqu'à Aups, elle a passé la nuit dans la maison de mr de St.
André de Grasse. Le mercredi le sergent Chanot du 50e trouva dans un lit le
bonnet phrygien et l'écharpe rouge. Tres
exaltée, elle a joué dans la colonne le rôle de la déesse de la liberté****. Femme
de mœurs suspectes. Le bruit public l'accuse d'avoir été pendant
l'insurrection la maitresse du s. Campdoras, insurgé, chirurgien du bateau à
vapeur de l'état Le pingouin*****. Elle
se fesait remarquer par son exaltation, par ses propos séditieux. Elle aurait
dit à Vidauban qu'il fallait qu'elle lavà ses mains dans le sang des blancs. Elle
était armée d'un fusil et portait un bancal****** en bandoulière. Elle
excitait les femmes à marcher, elle disait je ne suis qu'une femme, mais après
la victoire je ferai comme les autres, j'assouvirai ma vengeance sur les blancs. À
Salernes, elle se présenta chez le curé avec quatre femmes de la Garde Freinet
qu'elle conduisait et exigea qu'il lui livra des liqueurs pour les distribuer à
la colonne - ce qui eut lieu. *
Les débris de la colonne insurgée arrivent à Riez le 11-12 au matin. Ferrier
passera en Piémont, sa femme sera arrêtée. **
Sur Arambide, voir ci-dessus. ***
Maquan la voit coiffée d'un bonnet rouge à Lorgues, l'instruction dit qu'elle
l'a porté à Salernes à l'occasion de la fête rouge. ****
Déesse de la Liberté, et non de la Raison, comme le dit initialement Maquan
nourri de ses évocations de 93. *****
Ce qu'elle niera. Elle insiste dans sa déposition sur la démarche de couple légitime
qui a porté sa participation à l'insurrection, comme celle d'autres couples
amis. ******
Sabre de forme recourbée. XIV
- "La Dame Rouge de Baudinard". H.Maquan, Insurrection de 1851
dans le Var, 1853. Le
journaliste déverse tout son fiel sur celle qu'il appelle "la Dame Rouge
de Baudinard". Il
s'agit de Céline Poirson, épouse Monge, née à Dieuze (Moselle) en 1825, qui
sera condamnée à 5 ans de transportation en Algérie (peine commuée en
assignation à résidence surveillée). Elle
était l'épouse de Hyacinthe Monge, né à Baudinard en 1802, médecin, et
revenu depuis peu au village. Il animait la société secrète qui regroupait de
nombreux hommes du village. Il sera condamné à 10 ans de transportation en Algérie. "C'est
une dame de Baudinard, cet illustre village* qui s'est signalé dans nos fastes
révolutionnaires par une si éclatante initiative, c'est une Dame (et non une
femme vulgaire) qui eut l'ingénieuse idée de faire décréter une contribution
forcée**, après une discussion préalable, qui restera comme un monument
curieux des procédés révolutionnaires. Cette
Dame était une fleur du nord, jetée par une dérision du sort dans ce triste désert
d'un misérable village, où elle s'étiolait, aspirant à s'épanouir dans un
Eden plus digne d'elle. [...] Si on ajoute à cela qu'elle dépassait cet âge
terrible de trente ans***, que les moralistes s'accordent à considérer comme
l'apogée des influences féminines, on comprendra que la Dame de Beaudinard
devait aspirer à sortit de l'étroit horizon où son génie manquait
d'air". Maquan
se délecte à présenter la Dame Rouge régentant une commission de rustres qui
va taxer les riches. *
Baudinard sur Verdon, au nord d'Aups, en limite des Basses Alpes. La
population de Baudinard, en conflit forestier, avec la famille de Sabran, s'était
unanimement dressée contre le château lors de l'insurrection, avant de marcher
sur Aups. **
Le 9 décembre à Aups, l'état-major des insurgés décide d'une commission de
l'emprunt sur les riches, afin d'assurer la survie de la colonne. ***
Elle est née en fait en 1825 ! Quelques
destins sur lesquels on peut rêver... Arambide
: Le 10 décembre, il commande le détachement posté sur les hauteurs de
Tourtour, mais fuit devant l'assaut. Discrédité, il passe en Piémont. Il
mourra en exil en Espagne. Campdoras
: En 1865, Ténot le sait en Amérique,
mais sa trace est perdue. Il meurt à North
Topeka, Kansas, Etats-Unis, en 1881, et sa veuve, Eliza Reader, ne peut produire
de papiers de mariage lors de la constitution des dossiers de pension d'insurgé
(1881), car au moment de leur mariage le Kansas n'était qu'un territoire et non
un état. Duteil
meurt en exil en Argentine. Ferrier
a pu s'enfuir à Nice. Ténot le dit officier de l'armée fédérale américaine
en 1865. En 1882, lors de l'obtention des pensions, il est charron à
Donaldsville, Louisiane, Etats-Unis. Il semble que son épouse Césarine Icard
l'ait rejoint aux Etats-Unis. Solange
Lonjon se mariera aux Mayons avec un scieur de long originaire du Forez, François
Gonon, dont elle aura quatre enfants. Maquan
"monte" à Paris où il est en 1865 à Paris un des secrétaires d'Haussman,
ex-préfet du Var. René Merle |
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Association 1851 pour la mémoire des Résistances républicaines
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