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article publié dans
La politisation des campagnes au XIXe siècle. France, Italie, Espagne,
Portugal, Actes du Colloque international
organisé par l’École française de Rome en collaboration avec l’École
normale supérieure (Paris), l’Universitat de Girona et l’Università degli
studi della Tuscia-Viterbo, Rome, 20-22 février 1997, Collection de l’École
française de Rome, 274, 2000 Contours nationaux et régionaux de l’associationnisme politique en France (1830-1880) par
Peter McPhee De 1830 à 1880, il
s’est effectué dans la politique électorale de la France rurale une mutation
que l’on peut qualifier de triomphe d’une culture politique démocratique ou
républicaine. Certes, il faut insister sur la pluralité des choix politiques
provinciaux, par exemple le républicanisme bleu ou modéré du Doubs étudié
par Jean-Luc Mayaud, le républicanisme rouge ou socialisant du Bas-Languedoc de
Raymond Huard ou de la Provence de Maurice Agulhon, les diverses tendances républicaines
de la Beauce de Jean-Claude Farcy[1].
Néanmoins, la politique rurale s’est transformée. À la base de cette
transition était une transformation de la mentalité associationniste des
habitants des campagnes et des petites villes rurales. Dans cette
communication j’esquisse les trois grandes étapes de cette transformation, à
la suite des révolutions de 1830, 1848 et 1870, et tente de l’expliquer. En
particulier, je prends en considération et modifie le modèle — que je
qualifie de « classique » — de l’historien américain Charles
Tilly. Les analyses récentes
de l’importance politique de la Révolution de juillet 1830, jadis considérée
comme un phénomène étroitement parisien et bourgeois, ont souligné
l’existence d’une crise à l’échelle nationale qui dura de 1828 à 1834[2].
À travers toute la France, les producteurs ruraux ont saisi l’occasion que
leur offrait la Révolution de juillet d’exprimer leurs griefs : il y eut
des émeutes de subsistance, des manifestations contre les impôts et des
incidents anti-cléricaux[3]. De plus, puisque les lois
électorales locales de 1831 avaient réadmis au suffrage peut-être 50 pour
cent des hommes adultes, la politique est réapparue légalement et formellement
dans toutes les communautés. Déjà en 1837, 37 pour cent des conseils
municipaux de la Dordogne et les Landes étaient qualifiés comme appartenant à
l’opposition démocratique, 33 pour cent dans l’Allier et les Pyrénées-Orientales,
et 27-28 pour cent dans l’Ain et l’Isère. La consolidation de
la Monarchie de Juillet ne put se réaliser qu’au prix d’une lutte prolongée
et souvent violente contre des mobilisations populaires visant à pousser le régime
dans des directions conformes aux aspirations du peuple, soit démocratiques
soit légitimistes. Après 1830, on créa des filiales de la Société des
Droits de l’Homme, de l’association « Aide-toi, le ciel t’aidera »,
et de l’Association pour la liberté de la presse dans les moyennes et grandes
villes, mais aussi dans des dizaines de communes rurales. Quoi qu’il en soit,
une élite élargie de propriétaires finit à
étouffer de telles actions en faisant approuver, par exemple, une loi sur
les associations (10 avril 1834), imposant une demande d’autorisation pour
toute réunion de plus de vingt personnes[4]. En 1848,
contrairement à la politique populaire de la Révolution française, les ruraux
embrassaient très vite toute la gamme d’institutions politiques démocratiques
désormais à
leur portée, surtout les clubs et les élections. Le printemps de 1848
devait être marqué par l’empressement frappant, et durable, avec lequel les
aspects électoraux et associatifs de la vie politique furent saisis comme
propices à la résolution de problèmes locaux et nationaux. Les premières élections
en France au suffrage masculin universel (le 23 avril 1848) furent marquées par
un taux de participation de 84 pour cent. Presque 77 pour cent des éligibles
votèrent dans les élections présidentielles du 10 décembre 1848 et plus de
68 pour cent pour une nouvelle Assemblée législative en mai 1849. Ces élections
législatives furent d’autant plus frappantes qu’elles étaient le théâtre
d’une bataille entre des républicains et une opposition majoritaire
conservatrice (ou de « l’Ordre »). Le point culminant de cet
engagement républicain, et sa dernière expression massive, fut la résistance
au coup d’État du 2 décembre 1851, à l’occasion duquel jusqu’à 100 000
personnes, venant de 900 communes, prirent les armes pour exprimer leur colère[5]. Tout comme dans le
cas des crises des années 1830 et du milieu du siècle, les historiens ont
cherché à comprendre la chute du Second Empire et la fondation de la Troisième
République dans le contexte d’une crise nationale à moyen terme qui aurait
duré de 1868 à 1877[6].
Malgré l’enthousiasme diffus pour la nouvelle république, les élections
nationales de février 1871 furent un désastre pour les républicains qui
obtinrent seulement 200 sièges sur 650. Beaucoup plus révélatrices furent les
élections partielles qui suivirent la répression de la Commune : 100 des
120 nouveaux députés étaient des républicains de diverses tendances. Au
niveau local, les années de 1871 à 1877 furent dans plusieurs régions une période
d’un long conflit entre républicains et forces de « l’ordre moral ».
La réponse du
gouvernement de « l’ordre moral » fut le « coup d’État »
du 16 mai 1877 : la dissolution de l’Assemblée nationale et la prise des
mesures répressives contre les fonctionnaires et les associations républicaines,
comme en 1833-1834 et 1850-1851. Cependant, le 14 octobre, le triomphe républicain
de l’année précédente se répéta : ce fut un des grands tournants
dans l’histoire politique de la France. Dans la moitié du pays, la République
gardait toujours son image d’instabilité et d’anticléricalisme : en
Vendée, comme l’a démontré Jean-Clément Martin, elle a ressuscité et
ranimé un siècle de souvenirs collectifs, tandis que dans le Calvados des
victoires électorales serrées en 1876-1881 n’ont pas empêché une revanche
des partis conservateurs : néanmoins, cette lutte électorale se faisait désormais
dans un contexte républicain. Dans la Bretagne étudiée par Caroline Ford, ce
ne fut que vers la fin du siècle que le catholicisme social réussit à lier le
formes institutionnelles de la République avec la puissance de l’identité régionale[7]. Selon Charles Tilly,
cette mutation dans les choix politiques ruraux s’accompagnait d’une
transformation de la façon dont des collectivités contestaient le pouvoir. Ces
deux changements étaient liés à des mutations profondes de l’économie et
de la société rurales et à l’intégration graduelle des régions dans les
structures et les institutions nationales. Dans une série d’études joignant
les statistiques aux théories des conflits puisées dans le modèle de la
« modernisation », Tilly a soutenu que les années de la Seconde République
connurent un changement des formes de contestation du pouvoir politique[8]. Avant
l’acceptation générale de la notion d’État-nation moderne et centralisé,
prédominaient des formes de protestation collective appelées par Tilly
« pré-industrielles » ou « réactives ». Elles avaient
plusieurs caractéristiques. D’abord, ces manifestations étaient directes
(comme un réflexe contre un danger immédiat et réel au bien-être collectif)
et spontanées (montées sous l’impulsion du moment et sans grande
orchestration préalable, dans les lieux habituels de réunion). Deuxièmement,
leurs objectifs étaient limités et rétrospectifs : la défense
d’anciens droits acquis ; et, troisièmement, la violence ou la menace de
violence, quoique omniprésente, était dirigée vers la propriété. Une autre
caractéristique de ces manifestations était leur composition sociale au niveau
local — communale plutôt qu’associationniste — souvent évidente dans la
participation ou complicité quasi unanime de communautés entières. Toutes ces
caractéristiques étaient présentes et prédominantes dans les vagues de
protestation entre 1828 et 1834. La dernière grande vague de ces protestations
« pré-industrielles » eut lieu au printemps 1848. Dans des
centaines de communes, surtout dans des régions montagneuses, 1848 fut une année
de libération des exigences de l’État (pour l’administration en revanche,
elle fut plutôt une année d’« anarchie ») : invasions des
forêts, ressaisie des biens communaux, délinquance fiscale et militaire,
braconnage, délits pastoraux et de défrichement, destruction de machines,
contrebande[9]. La transition, sous
la Seconde République, des formes de protestation collective « pré-industrielles »
aux formes « industrielles » ou
« modernes » n’était pas totale. Mais la crise du milieu du siècle
a accéléré leur adoption. Après l’irruption initiale de violence « pré-industrielle »
qui suivit la Révolution de février 1848, des formes d’action plus modernes
apparurent très vite dans le nouveau contexte de liberté politique. Les caractéristiques
des formes « industrielles » ou « pro-actives » de
protestation sont très différentes de celles d’une société « pré-industrielle »
typique. Une telle protestation est habituellement indirecte, dans la mesure où
elle cherche à résoudre les revendications locales en faisant appel aux
autorités extérieures ou, à long terme, en gagnant le pouvoir au niveau local
ou national ; on la distingue par son degré d’organisation plutôt que
par la spontanéité ; ses objectifs sont nationaux aussi bien que locaux,
car elle identifie le bien-être de groupes locaux ou de communautés particulières
avec l’accomplissement de changements politiques et sociaux à l’échelle
nationale. Une telle forme de protestation est marquée par l’absence de
violence ou, en dernier ressort, par des confrontations orchestrées et sur une
grande échelle plutôt que par des attaques violentes contre les manifestations
locales d’une injustice ressentie. Ceux qui prennent part à ce genre
d’activité s’identifient et agissent de plus en plus avec d’autres gens
dans des situations semblables à la leur, au niveau régional et national :
les fidélités « communales » cèdent la place aux loyautés
« associatives ». Toujours selon
Charles Tilly, sous la Seconde République cette action collective « moderne »
prit le plus souvent la forme de campagnes électorales, de pétitions, de démonstrations,
d’activités d’associations et de clubs et d’alliances politiques
intercommunales. À la différence du comportement « pré-industriel »,
ces mobilisations prirent toutes en compte l’existence d’un État-nation
centralisé et la nécessité de ses exigences. Pour être efficace, l’action
politique devait désormais être menée dans le contexte national même s’il
s’agissait de revendications locales. Plutôt qu’une « réaction »
à la menace contre des droits, cette protestation se tourna vers l’avenir et
chercha à remporter et utiliser le pouvoir pour créer un avenir meilleur :
la « protestation » a été supplantée par la « compétition ».
Rappelons dans ce contexte les centaines de clubs politiques fondés dans les
quinze mois qui suivirent février 1848, et le niveau de participation sans précédent
aux élections nationales. Rappelons aussi qu’en novembre 1848, un groupe de
75 députés radicaux fonda la Solidarité républicaine, première tentative
d’organisation d’un parti national en France : en janvier 1849 elle
comptait des bureaux dans 62 départements, 353 associations et peut-être 30
000 membres. Les événements politiques à Paris donnaient lieu désormais à des
réponses associatives à la campagne. Par exemple, l’invasion de la Chambre
des députés en mai 1848 a suscité une vague de quelque 850 pétitions
hostiles provenant des réunions de gardes nationaux, de conseils municipaux et
de clubs politiques, tout comme, en avril 1888, la victoire en duel du président
de la Chambre, Charles Floquet, contre le général Boulanger fut le prétexte
des centaines d’adresses de félicitations venant des banquets commémoratifs
du 14 juillet[10]. Il existait trois
grandes catégories générales de formes associatives masculines. D’abord, en
Provence et dans le Midi, les cercles, les chambrées, et les parterres
devinrent, selon l’expression de Maurice Agulhon, « le vrai tissu
cellulaire du mouvement démocratique ». Quand les producteurs ruraux
souhaitaient lire les journaux ou en écouter la lecture, et discuter de
politique, ils utilisaient souvent un second espace masculin, le plus commun de
tous : les cafés et autres lieux détenant une licence de débit de
boissons alcooliques. Certes, nous parlons d’un monde rural où seule une
petite minorité de gens avait accès aux nouvelles imprimées comme à
l’information orale. Cependant, étant donné qu’à l’école on pratiquait
la lecture plus que l’écriture, il est évident qu’un nombre croissant de
personnes pouvaient lire les journaux parisiens et provinciaux ; de plus,
un bon nombre de journaux étaient vendus aux propriétaires de cafés et de
cabarets où bien des gens pouvaient les lire[11].
Tandis que les chambrées et les cafés avaient longtemps fait partie intégrante
de la plupart des communautés rurales, une des innovations de la Seconde République
fut l’expansion des sociétés de secours mutuels. Jadis tolérées, voire
encouragées comme signes d’efforts personnels, de telles associations avaient
été fondées sur le principe du versement par les membres d’une cotisation
hebdomadaire dans un fonds commun où l’on pouvait ensuite puiser en cas de chômage
ou de maladie. Sous la tutelle administrative du Second Empire, ces sociétés
devaient s’abstenir de politique mais elles devenaient au même temps beaucoup
plus répandues. Nous ne voulons pas
écarter la logique élégante du modèle de Tilly, qui prétend qu’au cours
du dix-neuvième siècle une transition s’opère dans les pratiques « associationnistes »
d’un comportement communal ou « vertical » à un comportement
national ou « horizontal ». Mais nous voudrions suggérer néanmoins
que les actions « associationnistes » sont toujours marquées par
des caractéristiques régionales et religieuses. Son modèle, basé sur le
concept-clé de la « modernisation », ne peut pas rendre compte de
la permanence des cultures régionales et de leurs expressions politiques. Comme
Caroline Ford, nous pensons que le modèle de la diffusion des idées et des
structures associatives urbaines ou « modernes » à des sociétés
rurales « archaïques » est trop simpliste et même téléologique. Dans toutes les sociétés
la politique est l’expression culturelle propre de l’exercice et de la
contestation du pouvoir : les formes précises que revêtent
l’affirmation du pouvoir, d’une part, et des intérêts propres du peuple,
d’autre part, sont des expressions déterminées culturellement. Quelque riche
qu’ait été la Seconde République en formes d’action politique
identifiables — participation aux élections, réunions électorales,
manifestations — la majeure partie de l’action politique se déroulait par
l’intrusion de forts symboles idéologiques dans les rituels collectifs de la
communauté de la famille et de la vie religieuse. Maurice Agulhon a
soutenu que, vers le milieu du XIXe siècle l’importance du folklore et de la
culture orale était à son apogée en France. Quand la masse de la population
du Midi, en particulier, s’engagea dans les luttes politiques au milieu du siècle,
elle ne se « défolklorisait » pas ; on y voit plutôt « l’intégration
de l’acquis politique au syncrétisme folklorique spontané »[12]. Ce fut surtout le cas à
partir du début de l’année 1850, quand l’administration bonapartiste a étendu
sa campagne contre le radicalisme provincial. Le fait d’investir
des rituels collectifs respectés — donc, en un sens, la communauté elle-même
— d’une dimension politique spécifique et nouvelle était lui-même un
symptôme de la répercussion du mouvement républicain. Et cette symbiose a
comporté deux conséquences extrêmement importantes. Tout d’abord, étant
donné que le lieu de l’expression politique était devenu l’espace public
en général, et non plus seulement les institutions masculines telles que les
clubs et les élections, la contestation politique était de nouveau ouverte à
la participation féminine. Deuxièmement, l’usage délibéré ou inconscient
de rituels culturels et religieux pour transmettre des notions politiques créait
un lien étroit entre radicalisme rural et culture populaire. Le symbole —
habits, couleurs, objets, pseudonymes — était ici le langage essentiel.
C’est la signification extraordinaire que la politique avait acquise dans la
vie quotidienne après 1848, alors que persistaient de vigoureuses cultures
locales, qui explique pourquoi ces deux phénomènes se renforçaient
mutuellement et pourquoi la protestation provinciale de ces années fut si fréquente
et si caractéristique[13]. Même dans des régions
où la ferveur catholique semblait être en déclin au milieu du dix-neuvième
siècle, les festivités et rituels religieux avaient néanmoins retenu leur
importance symbolique et sociale dans la culture populaire. L’alliance des
festivités religieuses communales à la démonstration de solidarité républicaine
prenait quatre formes principales : l’appropriation de la fête
patronale, les festivités majeures du calendrier ecclésiastique, les chansons,
et les danses. Dans les régions de grands villages et de bourgs de plaine et
des basses vallées, la vie publique était centrée autour de la socialisation
en plein air et, en particulier, sur le rythme des festivités religieuses et laïques,
avec les processions, les chants et les danses qui en constituaient les formes
complexes et chargées d’émotion. Par exemple, malgré la domination quasi
absolue de Collioure par les « démoc-socs », cette petite ville méditerranéenne
demeurait très pratiquante si l’anticléricalisme de l’instituteur était
assez véhément pour lui valoir son licenciement par ordre du préfet, le
policier local a pu rapporter, après la procession du jeudi saint en mars 1850
que « ce qu’il y avait de plus remarquable et de plus édifiant, c’était
de voir les divers choeurs de chant composés de tout ce qu’il y a de plus éminemment
socialiste dans la ville »[14]. Le rôle précis et
l’importance des patrons bourgeois et petits bourgeois pose toujours un problème
dans les mobilisations politiques populaires, mais vers la fin de 1850 la gauche
rurale était entre les mains de ce que l’historien américain Ted Margadant a
appelé « les leaders d’en bas ». Son analyse des zones démocrates-socialistes
actives dans l’Hérault, le Var, les Basses-Alpes et la Drôme montre que les
sociétés secrètes étaient dirigées par des paysans dans 48 pour cent des
villages de moins de 1000 habitants et dans 14 pour cent des communes rurales
plus importantes[15].
C’étaient ces sociétés secrètes qui furent à la base de la plus
importante insurrection dans la France rurale depuis la grande peur de 1789,
c’est-à-dire la mobilisation d’une centaine de milliers d’habitants de la
campagne et des petites villes en signe de protestation contre le coup d’État
de décembre 1851. Ce tableau ne
serait-il un peu trop respectable, trop aseptisé ? Nous ne voulons pas
nier les actes rituels de violence dans ces communautés appauvries et étroitement
unies par le lieu, la foi et la famille. Le journaliste et homme politique
Pierre Joigneaux, né en 1815 à Varennes dans la Côte-d’Or, se rappelle
ainsi sa jeunesse : « On se battait village contre village ; on
se battait les jours de fête patronale et le jour du tirage au sort entre gens
qui ne se connaissaient point et ne se haïssaient pas.[16] »
Selon Maurice Agulhon, la France des premières décennies du siècle étaient
peuplée par un « peuple fruste ... non encore assagi, ni « acculturé »
ni « intégré » par un siècle d’école, de journal et de
bulletin de vote ... La brutalité est endémique et l’indocilité mille fois
plus fréquente que de nos jours.[17] »
Certes, il y avait des cas — très rares — de meurtres politiques dont la
violence nous choque : je pense au double homicide à Villesèque (Aude) en
1830 que j’ai analysé et au meurtre de Hautefaye (Dordogne) en 1870 étudié
par Alain Corbin[18]. Cependant, il me semble
que la violence de la société rurale au XIXe siècle était le plus souvent
verbale et symbolique, c’est-à-dire exprimée par des paroles menaçantes,
parfois par la destruction de la propriété, et souvent par les rituels
culturels dont la fonction précise était de canaliser la violence à l’intérieur
de limites symboliques. Là où nous sommes
d’accord avec Charles Tilly c’est qu’il faut comprendre la lente
transition des pratiques associationnistes dans le contexte des deux grandes
transformations qui ont eu lieu au XIXe siècle : l’importance croissante
des réseaux de commerce nationaux et l’efficacité grandissante de
l’intervention de l’État. Certes, nous ne voulons pas imposer un lien
direct entre changement économique et opinion politique : Alain Corbin
nous a donné un bel exemple d’un Limousin où une dominance républicaine coïncide
avec la rigidité de structures économiques et culturelles. Et le pouvoir
« fermocratique » identifié
dans l’Artois par Jean-Pierre Jessenne démontre la permanence des mécanismes
du pouvoir malgré des transformations économiques[19].
Mais nous ne croyons pas non plus que la politique soit autonome. Nous suggérons
plutôt que la présence croissante de l’État, mais surtout le développement
des réseaux de commerce étaient à la base des mutations de l’imaginaire
politique. La transformation économique
critique de la France rurale du XIXe siècle était la transition — variable
en temps, en intensité et en nature selon la région — d’une production
essentiellement de subsistance à une spécialisation orientée vers le
commerce. Tandis que dans certaines régions cette transition ressemblait au modèle
anglais, caractérisé par la production extensive de céréales dans des métairies
capitalistes à grande échelle, ailleurs un modèle plus commun transformait
graduellement les paysans en petits entrepreneurs ou en simples producteurs de
produits de base spécialisés. L’exode des secteurs les plus pauvres de la
communauté rurale après la crise du milieu du siècle allégea la pression sur
les ressources agricoles. Avec eux disparut l’immense pression collective qui
s’opposait à l’exercice illimité de droits individuels à la propriété
privée, une pression à la base de la protestation « pré-industrielle »[20]. Pendant ce demi-siècle
de 1830 à 1880, l’effet collectif de ces changements — l’émigration
rurale, la chute de plusieurs industries rurales et l’accélération de la
monoculture — devait faire de la France rurale un monde bien différent de
celui des années 40. La crise économique et les mobilisations politiques du
milieu du siècle furent un tournant critique dans le processus graduel de
francisation par lequel les minorités ethniques furent intégrées dans l’État-nation,
même, par exemple, jusque dans la Cerdagne récemment étudiée par Peter
Sahlins[21].
La spécialisation agricole et la « dédifférenciation » de la vie
rurale hâtaient la désintégration des anciennes routines agraires et, avec
elles, celle des célébrations et des festivités associées aux routines
saisonnières et à la vie religieuse. En même temps, la
mobilisation politique des ruraux au sein des mouvements politiques nationaux de
diverses tendances engendrait une acceptation des institutions françaises et le
concept même de nation. La crise économique
et les mobilisations politiques du milieu du siècle furent un tournant critique
dans le processus graduel de francisation par lequel les minorités ethniques
furent intégrées dans l’État-nation. Ce fut surtout le cas dans les régions
républicaines, où un sentiment de solidarité dans une lutte nationale avait
été particulièrement vif au niveau de l’idéologie comme de
l’organisation. À l’époque de la Seconde République, bien des Catalans,
Occitans, Provençaux Bretons, Alsaciens et autres se servaient de leur propre
culture et de leur langue pour s’exprimer politiquement, et contestaient les
menaces qui planaient sur leur identité ethno-culturelle. Mais il semble
qu’il y avait peu de conscience de la tension apparente entre ces actions et
leur attachement fervent à un mouvement politique français porteur d’un héritage
ambivalent ou hostile envers les minorités nationales. Pour eux, il semblait
exister beaucoup de très bonnes raisons de supposer que leur avenir serait
garanti par une identification de leurs intérêts à ceux des autres républicains
français. Notre point de vue
est donc bien différent de celui de l’historien américain Eugen Weber, pour
qui ce n’est qu’à partir des années 1880 que « l’autarcie »
des régions paysannes au sud de la Loire fut finalement érodée par la
« modernisation » et l’intégration nationale basée sur l’éducation
universelle, la conscription, l’économie de marché et l’hégémonie de la
culture parisienne. Selon Weber, la politique rurale se fondait jusqu’alors
sur les rivalités traditionnelles des factions villageoises menées par des
notables locaux prêts à subordonner leurs idéologies aux animosités
paysannes anciennes, locales et matérialistes. Les conflits violents de la
campagne au milieu du XIXe siècle ne seraient donc qu’une politique rurale à
la Cloche-merle. Selon lui, en fait, la paysannerie n’était pas vraiment
politisée : au niveau local, la rhétorique des partis politiques
nationaux n’était qu’une arme de plus pour battre l’opposition du village[22]. Pour notre part,
nous comprenons ces années-là autrement. La Seconde République en particulier
était aussi un moment d’apprentissage en masse du républicanisme, pour
emprunter l’expression de Maurice Agulhon. Du même coup, des traditions
politiques régionales de gauche et de droite très distinctes s’enracinaient.
L’histoire des décennies de 1830 à 1880 nous montre que les questions les
plus larges peuvent être vraiment significatives pour les habitants des
campagnes. Ceci ne veut pas dire que nous envisageons une histoire purement
locale, ni qu’il y ait une contradiction inhérente entre la politique locale
et les structures et idéologies nationales. Mais même inextricablement liées
à la France urbaine, à l’administration et à la politique nationales, les
masses rurales doivent aussi être comprises dans le contexte spécifique de
leur environnement, de leur culture et de leur histoire. C’est cette
interaction entre le fait local et le fait national qui est au coeur de la société
rurale de ces décennies, et qui demeure au coeur d’une compréhension
historique de l’extrême variété d’une société en transition. Peter
McPhee [1]
J.-L. Mayaud, Les
Secondes Républiques du Doubs, Paris, 1986 ; R. Huard, Le
mouvement républicain en Bas-Languedoc : le parti républicain en
Bas-Languedoc, 1848-1881, Paris, 1982 ; M. Agulhon, La République au village : les populations du Var de la Révolution
à la Seconde République, Paris, 1970 ; J-C. Farcy, Les paysans beaucerons au XIXe
siècle, Chartres, 1989. [2]
J.M. Merriman (éd.),
1830 in France, New York, 1975 ;
S. Vila, Une révélation ? Les
luttes populaires dans le département de l’Hérault au début de la
Monarchie de Juillet, 1830-1834, dans Centre d’histoire contemporaine
du Languedoc méditerranéen et du Roussillon, Droite
et Gauche de 1789 à nos jours. Actes du colloque de Montpellier, 9-10 juin
1973, Montpellier, 1975, p. 105-135. [3] R.D. Price, Popular Disturbances in the French Provinces after the July Revolution of 1830, dans European
Studies Review, 1, 1971, p. 323-350 ; P. Pilbeam, Popular
Violence in Provincial France after the 1830 Revolution, dans English
Historical Review, 91,1976, p. 278-297; et
The Three Glorious Days : the Revolution of 1830 in Provincial France, dans
Historical Journal, 26,
1983, p. 831-844. [4]
A. Jardin et A-J.
Tudesq, La France des notables, Paris,
1973, ch. 5. [5]
M. Agulhon, 1848
ou l’apprentissage de la République, 1848-1852, Paris, 1973 ;
T.W. Margadant, French Peasants in Revolt. The Insurrection of 1851, Princeton (New Jersey), 1979 ; J.M.
Merriman, The Agony of the Republic :
the Repression of the Left in Revolutionary France, 1848-1851, New Haven
(Connecticut), 1978 ; P. McPhee,
The Politics of Rural Life. Political
Mobilization in the French Countryside 1846-1852, Oxford, 1992. Parmi les études régionales, voir par exemple P. Lévêque,
Une société en crise : la
Bourgogne au milieu du XIXe siècle (1846-1852), Paris, 1983. [6] Voir, par exemple R. Huard, op.
cit. ; L.L. Frader, Peasants
and Protest : Agricultural Workers, Politics and Unions in the Aude,
1850-1914, Berkeley (California), 1991 ; L.A. Loubère, Radicalism
in Mediterranean France : Its Rise and Decline (1848-1914), Albany
(New York), 1974. [7] T. Judt, Socialism
in Provence 1870.1914 : a Study in the Origins of the Modern French
Left, Cambridge, 1979, ch. 3 ; J-C. Martin, La Vendée de la mémoire
(1800-1980), Paris, 1989, ch. 6 ; Y. Lecouturier, La pénétration de la république dans le bocage calvadosien
(1848-1924), dans Annales de
Normandie, 28, 1978, p. 241-57 ; C, Ford, Creating
the Nation in Provincial France : Religion and Political Identity in Brittanv,
Princeton (New Jersey), 1993. [8] Cette discussion suit les arguments dc C.
Tilly, How Protest Modernized
in France, 1845-1855, dans W.C. Aydelotte (éd.), The Dimensions of Quantitative Research in History, Princeton (New
Jersey), p. 192-255 ; C. Tilly, The Contentious French : Four Centuries of Popular Struggle, Cambridge
(Mass.), 1986 ; C., L. et R. Tilly, The Rebellious Century 1830-1930, Cambridge (Mass.), 1975. Voir aussi
G. Rudé, The Crowd in History, New
York, 1964. [9] P. McPhee, op. cit., ch.
3. [10]
Ibid., p. 98-100 ;
O. Ihl, Convivialité et citoyenneté
Les banquets commémoratifs dans les campagnes républicaines à la fin du
XIXe siècle, dans A. Corbin et
al. (éd.), Les usages
politiques des fêtes aux XIXe-XXe siècles, Paris, 1994. p. 148-152. [11]
C.
Bellanger et
al (éd.), Histoire générale de la presse française, Paris, 1969, 2, p.
193-203 ; M. Agulhon, La République
au village. [12]
M. Agulhon, 1848
ou l’apprentissage
de la République. p. 108. [13] P. McPhee, op. cit ;. R. Bezucha, Mask
of Revolution : A Study of Popular Culture during the Second French
Republic, dans R. Price (éd.), Revolution
and Reaction : 1848 and the Second French Republic, Londres, 1975 ;
J-F. Soulet, Les Pyrénées
au XIXe siècle, 1, Toulouse, 1987, p. 245-261. [14]
P. McPhee, Les
semailles de la République dans les Pyrénées-Orientales, 1846-1852 :
classes sociales, culture et politique, Perpignan, 1995, p. 302. [15]
T. W. Margadant, op. cit., ch.
8. [16]
P. Joigneaux, Souvenirs
historiques, 1, Paris, 1891, p.
10. [17]
M. Agulhon dans G.
Duby et A. Wallon (éd.), Histoire de
la France rurale, Paris, 1976, 3, p. 145-146. [18]
P.
McPhee. Un
meurtre dans le Sud de la France en 1830 : violence, mémoire et
tradition démocratique, dans Bulletin
du Centre d’histoire contemporaine du Languedoc méditerranéen et du
Roussillon, 56, 1995, p. 3-30 ; A. Corbin, Le
village des cannibales, Paris, 1990. [19]
A. Corbin, Archaïsme
et modernité en Limousin au XIXe siècle, 1845-1880,
Paris, 1975 ; J.-P. Jessenne, Pouvoir
au village et Révolution : Artois 1760-1848, Lille, 1987. [20] T. W. Margadant, Tradition and Modernity in Rural France during the Nineteenth Century, dans
Journal of Modern History, 56,
1984, p. 667-697 ; G. Duby et A. Wallon, (éd.), op. cit. [21] P. Sahlins, Boundaries :
The Making of Modern France and Spain in the Pyrenees, Berkeley (California),
1989. Voir aussi P. M. Jones, Politics
and Rural Society : The Southern Massif Central c. 1750-1880, Cambridge,
1985, surtout ch. 9. [22]
E Weber, La fin des terroirs : la modernisation de la France rurale
1870-1914, Paris 1983. Voir aussi The
Second Republic. Politics and the Peasant, dans French Historical Studies, 11, 1980, p. 521-550 ; Comment
la politique vint aux paysans : a Second Look at Peasant Politicization,
dans American Historical Review, 87, 1982, p. 357-389. Cf. les
commentaires de P. Ardaillou, L’église,
l’école et la mairie : les enjeux du pouvoir local dans le pays de
Caux des années 1840 dans R. Dupuy (éd.), Pouvoir
local et Révolution :: la frontière intérieure, Rennes, 1995, p.
471-491. |
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Association 1851 pour la mémoire des Résistances républicaines |