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article publié dans 1851, une insurrection pour la République. Actes des journées d'étude de 1999 à La Tour d'Aigues et de 2001 à Sainte-Tulle, Association 1851 pour la mémoire des Résistances républicaines, Les Mées, 2002, pp. 169-178 (bon de commande) Intervention lors de la journée d'études et de rencontres de 1851-2001, à Ste Tulle, le 23 juin 2001
Les villages dans l’insurrection ou la commune face à la démocratie par
Jean Paul Damaggio Introduction Au
cours de ma présentation à la Tour d’Aigues du cas d’un insurgé, le géomètre-chanteur
Rozier, j’avais insisté pour expliquer que sans son insertion dans une
communauté villageoise particulière, Sauveterre de Rouergue, Rozier n’aurait
pas été Rozier. Dans une brochure présentant le personnage, un homme pour qui
l’engagement aux côtés de la langue occitane était la meilleure marque de
son esprit « rouge », j’avais même commencé par répondre à
cette question : « Qu’est-ce qu’un village ? » :
« Derrière « le village » se profile la spécificité française
de la multiplicité des communes, et celle de la force longtemps dominante de
l’agriculture (quand on compare avec les voisins européens du Nord). » Cette
spécificité communale, je pense utile de la retrouver sous l’angle de
l’insurrection de 1851, pour la confronter aux idéaux républicains de l’époque.
Le travail autour de « la république au village » prend là une
forme de « travaux pratiques » car il est possible de vérifier
l’importance des engagements communaux dans la structuration des luttes. A repérer la liste des communes véritablement insurgées de L’Aveyron, il s’en trouve seulement 9 et parmi elles, Sauveterre, où le maire en tête conduisit quelques habitants en armes à Rodez. Cette mobilisation de décembre 1851 matérialise une implication quotidienne assez ancienne d’un petit groupe d’hommes favorables à la République. Voici le tableau confrontant le nombre de condamnations fortes (Conseil de guerre, Cayenne, Algérie) suite à l’insurrection, et le nombre de communes insurgées dans quelques départements du Sud—Ouest..
Bien
sûr, les données ci-dessus ne disent pas tout (souvent des condamnés ne
furent même pas des insurgés) mais je pense juste d’en déduire que
l’insurrection toucha non seulement un nombre limité de départements mais,
au sein des départements, un nombre limité de communes. Dans le Gers où la révolte
fut puissante, nous comptons seulement 50 communes vraiment impliquées sur 467.
Toute la partie Est du département est restée calme. Avec Auch, parmi les
villes moyennes révoltées nous trouvons Mirande, Condom, Vic-Fezensac,
Fleurance. Pour le reste, la mobilisation se fera dans les petits villages :
Barran pour le canton d’Auch, Bassoues pour Montesquiou, Bezoles pour Valence
etc. Si on considère que la répression est l’indice d’une activité républicaine
de fond, son étude permet de braquer les projecteurs sur la fonction municipale
et communale de l’enracinement à gauche. Comment
la commune se mobilise ? Pour
la période antérieure à l’insurrection, voici la mobilisation communale
orchestrée par un maire dans un village du Tarn-et-Garonne, Bourg-de-Visa, où
la question de la pétition en faveur de la révision de la constitution est posée
en mai 1851. Le maire répond aux républicains par cet article : « En
invitant mes administrés à se rendre à la mairie, j’ai fait une démarche
qui n’avait aucun caractère officiel ; je voulais leur faire part de
l’initiative que je prenais pour signer une pétition, non en faveur de la
prorogation des pouvoirs de Louis-Napoléon Bonaparte, comme il vous plaît de
le dire, mais pour demander la révision légale de la Constitution, d’après
les principes et les moyens de la Constitution elle-même. Cette communication,
loin de jeter la paisible et honnête population de Bourg-de-Visa dans le plus
grand étonnement, comme vous affectez de le dire, fut au contraire
favorablement accueillie, puisqu’à la suite de la signature de M.
Petit-Flourens, adjoint, et de la mienne, il fut ajouté spontanément un nombre
considérable de signatures, parmi lesquelles je spécifierai celles du conseil
municipal, moins deux qui se sont abstenus et qui, néanmoins, appartiennent au
parti de l’ordre ; de trois ecclésiastiques résidant dans la commune,
celles des principaux fonctionnaires publics et de tous les officiers de la
garde nationale, sans compter un grand nombre d’adhésions des électeurs
illettrés. » Cette
description n’a rien d’original mais elle rappelle très bien un ordre hiérarchique
de la commune qui se manifestera également le jour des élections, dans les
cortèges conduisant les électeurs des communes au chef-lieu de canton, pour
voter. L’action
du maire, sur ce point comme sur d’autres, est donc de la plus haute
importance et en conséquence, malgré révocations et autres pressions,
certains joueront en 1851 un rôle pivot, comme des journalistes, des avocats ou
des artisans. Parce qu’ils sont des élus du suffrage universel, leur attitude
peut nous en apprendre beaucoup sur la démocratie communale. A
présent, voici la description de quelques mobilisations villageoises dans le
Gers au moment de l’insurrection. A Bezolles, un village de 502 habitants à
32 km d’Auch une colonne va se mettre en marche. « Village rouge très
remuant, les républicains s’étaient réunis le soir du 3 chez le forgeron
Goudoulin aîné. Ils avaient décidé de sonner le tocsin, de battre le tambour
et de soulever les habitants. » indique Joseph Dagnan. C’est une commune
aisée et les chefs sont autant forgerons, tailleurs que cultivateurs. « A
Larroque-Saint-Sernin, le boulanger Sarran sonna le tocsin avec tant d’ardeur
qu’il cassa la corde de la cloche et dut la remplacer. » Puis, c’est
la marche sur Vic-Fezensac, avant de partir vers Auch. A Lavardens le tocsin
sonne aussi. « Nous sonnons la Révolution ! » répète
l’ex-maire Gardère. A Roquefort, un jeune artilleur en congé, Messine
Joseph, a sonné le tocsin et s’est rendu à Jegun avec quelques insurgés. ».
Le 5 au matin, le tocsin sonne de nouveau à Castillon. Bassoues 1600 habitants
est un centre rouge avec un riche pharmacien comme chef républicain. L’élément
majeur de la communauté villageoise est le tocsin et le tambour, à savoir le
pouvoir sur la mairie et sur l’église. Les maires ne sont pas directement présents
à tous les coups mais la commune se manifeste sous l’angle d’une communauté
active. Dans
le Lot le préfet prévoyant fit interdire, dès l’annonce du coup d’Etat,
l’usage des cloches, en riposte à l’appel républicain suggérant de sonner
le tocsin. Il savait où pouvait se jouer la naissance ou la mort d’une révolte.
A revenir aux maires, voyons l’évolution politique de ceux du Gers
entre 1848 et 1852 :
Alors que nous avons vu que seulement une cinquantaine de communes furent dans l’insurrection 234 communes voient changer le maire ou l’adjoint. C’est dire l’importance attachée à la question, importance que nous allons retrouver dans les paroles officielles. Modifications
des maires et adjoints suite au coup d’Etat en fonction des lieux.
Il
est normal de constater que l’arrondissement sans arrestation est celui qui a
le moins de communes avec des modifications municipales mais en même temps, le
pouvoir tient tellement à contrôler la situation que dans le dit
arrondissement de Lombez, il y a 23 communes avec des maires ou adjoints qui
changent. Nous
le savons, les insurrections constituent des moments privilégiés pour connaître
l’état d’esprit de citoyens qui souvent n’apparaissent pas dans les
documents d’histoire. Celle de décembre 1851 permet d’analyser jusqu’à
quel point les départements commencent à devenir un échelon du combat
politique local mais, plus encore, elle permet donc de comprendre comment des
communes vivent ce carrefour de l’histoire. Quelques villages ou bourgs vont
transformer des traditions de luttes diverses en luttes municipales, c’est-à-dire
en luttes politiques pour la république. Entre l’idée que la république
appartenait à des esprits éclairés devant la diffuser depuis les centres
jusqu’aux citoyens, et la pratique permettant à la communauté villageoise de
donner forme républicaine à un passé de révoltes, il aurait pu y avoir une
rencontre fructueuse. Elle commença à se produire autour de 1849, dans la
campagne électorale pour les législatives, car des démocrates comprirent que,
pour convaincre les citoyens, il ne suffisait pas de rappeler les idées générales
de liberté, égalité, fraternité. Mais le coup d’Etat mettra un terme définitif
à cette invention en gestation. Au lendemain du 2 décembre « le centre »
prend totalement les commandes. C’est vrai, en 1870-1871 il va devoir les céder
en partie mais les citoyens auront perdu quelque réflexes puissants de la
Seconde République. Les révoltes des Communes de 1871 confirmeront que la
commune sert de base à l’engagement démocratique conséquent mais qu’il
est devenu impossible de les fédérer dans une société où un fossé immense
a été creusé entre échelons de base et pouvoir central. La commune sous haute surveillance Par
le décret du 3 juillet 1848 les maires et adjoints sont élus par les conseils
municipaux sauf pour les chef-lieux du département, les chef-lieux
d’arrondissement et les communes de plus de 6000 habitants. Cette avancée démocratique
est exceptionnelle. Avec la République conservatrice des tentatives de retour
en arrière se firent jour mais la Législative n’osa pas revenir sur ce décret
alors que des pressions du gouvernement poussaient pour en revenir à une
situation d’avant 1831, en accordant aux préfets l’autorisation de prendre
le maire même parmi les non-élus au conseil municipal. Au
titre de cet appel au retour en arrière, voici la circulaire du préfet du Gers
en décembre 1849 : « Si
MM les Maires tiennent une partie de leur mandat du suffrage universel, il ne
faut pas qu’ils croient pouvoir l’exploiter impunément, soit au profit des
passions ou des vengeances de leurs commettants, soit dans l’intérêt de
leurs rancunes personnelles. Le pouvoir exécutif dont ces magistrats sont aussi
les délégués, n’entend pas abdiquer à leur égard qu’on le sache bien,
le droit de les diriger et de les surveiller dans l’exercice des devoirs qui dérivent
de leurs fonctions. Et cependant je me suis aperçu à regret que plusieurs
d’entre eux, ayant perdu de vue ces obligations, avaient essayé de s’y
soustraire. Il est temps que ces fatales habitudes empruntées à des souvenirs
révolutionnaires se perdent dans le département. Je ne saurais en souffrir le
retour. » Les
affrontements avec les maires rouges dans le Gers se produiront à Lectoure,
Saint Clar, Mirande, Masseube, Marciac, Cazaubon, Manciet, Beaucaire, Haget. Au
total 32 maires et adjoints révoqués avec 1005 pour toute la France. On est
plus proche des 50 communes insurgées que des 234 commune frappées après
1851.
La loi discutée au Corps législatif le 22 juin 1852 va nous éclairer
sur le contrôle des communes comme moyen de contrôle du suffrage universel. Le
rapporteur en est Dubouys (d’Angers) et nous n’aurons ce rapport dans le
Moniteur universel que le lundi 28 juin. J’aurai souhaité lire le
compte-rendu des débats sur la question mais la question du budget ayant pris
le dessus, elle fut passé à l’as. Avec même cette confusion étrange :
le texte du rapport est un ajout au procès-verbal de la séance du 22 juin
alors que le débat a été mentionné au sommaire de l’ordre du jour pour le
23 juin. Le Conseil d’Etat ayant étudié la question le 21 juin.
Comme
pour la constitution de 1848 nous apprenons que la question est traitée dans
l’urgence et sera donc l’objet d’une loi ultérieure. Le point crucial que
révèle le rapport est le suivant : « Sur
le suffrage universel une discussion sérieuse s’est élevée dans votre
commission. Dans l’exposé des motifs, le Gouvernement a pris le soin de faire
ressortir les périls du suffrage universel direct et sans limites, appliqué
surtout aux élections locales, il a signalé la différence profonde qui
existe, selon lui, entre le caractère et le but de ces élections d’un intérêt
purement départemental et communal, et le caractère et le but des élections
politiques qui, à de longs intervalles, sont destinées à constituer les
grands pouvoirs de l’Etat. Après avoir été conduit à tirer lui-même, de
cette diversité de but et d’origine, la conséquence qu’il semble plus
conforme au principe de n’accorder le droit électoral en matière de représentation
locale qu’à ceux qui sont véritablement parties intéressées dans les
affaires départementales et communales, c’est-à-dire à ceux qui, chef de
famille, propriétaires ou domiciliés doivent supporter les charges que les
conseils généraux et municipaux ont pour mission de voter, il finit cependant
par conclure à appliquer pour cette fois encore aux diverses espèces d’élections
locales le décret du 3 juillet 1848, reproduit par le décret du 2 février
1852 tout en avouant qu’il n’a pas la prétention d’avoir trouvé la
solution définitive d’un problème aussi difficile. »
N’est-elle pas extraordinaire cette vision des élections locales où
le suffrage universel serait d’application plus difficile que pour des élections
nationales ? Et ce rapport continuera par cette réflexion : « Il
faut voter à la commune pour soustraire des électeurs aux influences qui
pourraient au chef-lieu les circonvenir. »
Conformément à la vision républicaine, les communes seraient plus
« sages » que les chef-lieux d’arrondissements, qui eux seraient
plus sages que les chef-lieux de départements.
Faute
d’empêcher le suffrage universel la loi va cependant introduire des reculs
incroyables puisque le Président de la République s’octroie la nomination
des maires et adjoints des chef-lieux d’arrondissements et des villes de plus
de 3000 habitants laissant au préfet la nomination des autres. Mais la loi va
encore plus loin car le choix peut se porter sur des personnes n’appartenant
pas au conseil municipal. Cette loi nous renvoie à une situation antérieure à
1831 ! Et
pour le détail les séances du Conseil général, comme celles du Conseil
municipal perdent leur caractère public. La méfiance des autorités
dictatoriales en direction des mairies est démontrée sans masque. La
commission du Corps législatif se fera très critique sur un point : la
nomination par le Président de la République des présidents, vice-présidents
et secrétaires du Conseil Général. Mais la loi étant transitoire elle se
contente d’en proposer un « examen approfondi » ultérieurement.
Pour
préciser le contexte de cette discussion il est bon d’indiquer que le Comte
de Montalembert a obtenu seulement par 75 voix contre 59 l’autorisation
d’imprimer son discours. Les bonapartiste souhaitaient l’interdire en tant
que publication inopportune. Il s’agit d’un discours qui, bien sûr,
n’avait pas obtenu le soutien du Corps législatif.
Pour
conclure, ce mot du prince président au Corps législatif à la fin de la
session le 28 juin 1852 : « Vous vous êtes occupés des grands intérêts
du pays, comprenant que le temps des discours passionnés et stériles était
passé, que celui des affaires était venu. L’application d’un nouveau système
rencontre toujours des difficultés. Si le travail a semblé manqué à vos
premières sessions vous avez compris que le désir d’abréger la durée de ma
dictature et mon empressement à vous appeler auprès de moi en avaient été la
cause, en privant mon gouvernement du temps nécessaire à la préparation des
lois qui devaient vous être soumises. »
Ce Corps législatif qui fait revenir les libertés communales au temps
les plus noirs du pays était donc une façon d’en finir avec la dictature du
Prince-président ! Si la commune avait été base de la démocratie ? A
lire la Constitution du 4 novembre 1848, l’ordre des articles indique bien la
conception de la démocratie de ses rédacteurs : d’abord le citoyen avec
le chapitre III « droits des citoyens garantis par la Constitution »
puis le chapitre suivant est consacré à l’Assemblée législative avec
ensuite les pouvoirs du président. Après les articles sur les pouvoirs publics
et le pouvoir exécutif, la présentation du statut des communes devient une
question technique : de l’administration intérieure. L’article 78
indique la désinvolture du comité de la Constitution : « Une
loi déterminera la composition et les attributions des Conseils généraux, des
conseils cantonaux, des Conseils municipaux, et le mode de nomination des maires
et adjoints. ». Bien
sûr il sera fait mention ensuite de l’élection par le suffrage direct du
conseil municipal comme du pouvoir de dissolution du président, mais rien de
plus. C’est
en conscience que les penseurs de la Deuxième république reléguèrent au
second plan le statut de la commune puisqu’à en croire Tocqueville, ce thème
suscita une scission importante au sein du Comité de Constitution. Il écrit
dans ses Souvenirs : « La
discussion du Comité de Constitution s’ouvrit le 22 mai ; il s’agit
d’abord de savoir par quel côté on entreprendrait cette œuvre immense.
Lamennais proposa de commencer par régler l’état des communes. Il avait procédé
ainsi lui-même dans un projet de constitution qu’il venait de publier pour
s’assurer la primeur de ses découvertes. Puis il passa de la question de
priorité à la question de fond et se mit à parler de la centralisation
administrative, car ses pensées ne se divisaient guère ; son esprit était
toujours occupé en entier par un seul système et toutes les idées qui s’y
trouvaient y adhéraient si bien entre elles que, quand l’une en sortait, il
était comme nécessaire que toutes les autres suivissent ; il fit donc
voir avec une grande force qu’une république, dont les citoyens n’auraient
pas l’esprit et l’habitude journalière de se conduire eux-mêmes, était un
monstre et ne pouvait vivre. » Il fut décidé qu’on ne s’occuperait
pas d’abord du système communal et le lendemain Lamennais démissionna.
Tocqueveille peut écrire alors : « En France, il n’y a guère
qu’une chose qu’on ne puisse faire : c’est un gouvernement libre, et
qu’une institution qu’on ne puisse détruire : la centralisation. » Chacun
peut mesurer, 150 ans après la pertinence de cette discussion. Allons chercher
la logique propre à Lamennais qui n’est pas absent pour rien de notre
histoire (il travailla aussi au concept de séparation de l’église et de l’état
si cher à notre pays). Dans
un texte du 9 mars 1831 intitulé « La République » Lamennais
donnait déjà son sens à la République. Considérant que la question
fondamentale n’était pas la présence ou non d’un roi à la tête du pays
il précisait : « Nous le répétons, le France sous la Charte de
1830, est une véritable république … ». car il reste seulement à
permettre une meilleure expression de la volonté nationale : « Tout
se réduit à un bon système d’élection et à un bon système
d’administration. (…). Il suit de là que, pour établir un ordre régulier
et dès lors durable, le premier soin devrait être d’organiser un système
administratif fondé sur ce principe, que tout intérêt nettement circonscrit a
le droit imprescriptible de s’administrer lui-même. On remonterait ainsi de
la commune, qui est le véritable élément politique, jusqu’à la Chambre ou
jusqu’aux Chambres dont la principale fonction est de mettre en harmonie, par
des lois qui embrassent l’Etat entier, les administrations inférieures et de
constituer ainsi l’unité sociale. (…) Mais l’on conçoit qu’un pareil
système d’administration qui, en France, sort forcément de la nature des
choses, appelle de toute nécessité un système analogue d’élection. Car, en
premier lieu, chaque commune, chaque province ne peut s’administrer réellement
elle-même, si elle n’élit ses magistrats ; et comme, en second lieu,
les affaires du pays ne sont que la généralité des affaires des communes et
des provinces considérées en tant que, par leur union, elles forment l’Etat,
les représentants de l’Etat doivent être les représentants des provinces et
des communes, c’est-à-dire que leur élection doit se lier étroitement à
celle des magistrats locaux et n’en être qu’une extension. »
Je n’ai pu avoir entre les mains le projet de Constitution de Lamennais
en 1848 mais j’imagine sans peine qu’il devait faire référence à cette
construction politique contraire au centralisme français que Napoléon III
instituera comme marque définitive du pays. Entre
1848 et 1851, les maires purent obtenir quelques pouvoirs. Issus du suffrage
universel puisque élus par le Conseil municipal (décret du 3 juillet 1848 qui
exclut de la mesure les chefs-lieux d’arrondissement, de département et les
villes de 10.000 habitants), ensuite le Second Empire, les nomme directement.
Ils deviennent représentant de l’Etat dans la commune. La contradiction (ou
porteur des souhaits de l’Etat ou de ceux des citoyens) était réduite à sa
plus simple expression. De toute façon la Deuxième République alors qu’elle
décide de rémunérer largement les députés refuse de verser la moindre
indemnité au maire rendant la fonction « attractive » aux plus aisés.
ConclusionLa
République s’imposera réellement en se traduisant en victoires électorales
aux municipales (entre 1880 et 1890) et bien souvent, les villages rouges de
1848-1851 seront les premiers à présenter des listes officiellement opposées
aux conservateurs. La pratique communiste continuera cette pratique républicaine :
les municipalités communistes devaient servir de preuve concrète du bien fondée
de l’idéologie défendue. Mais, la tradition française rencontrant l’idéologie
communiste (et l’ayant formé pour une part), les élus de ce parti furent
souvent pris entre deux feux : servir l’autorité centrale (le Parti) ou
servir les pratiques citoyennes (la Base). D’où les difficultés
traditionnelles de ce parti avec ses élus. En même temps, la question traverse
toute l’histoire de France en prenant parfois pour opposition jacobins et
girondins, centralisateurs et fédéralistes. Le
thème des libertés communales (comme leur refus) appartient à une logique
multiple. Dans son livre, Les cloches de
la terre, Alain Corbin démontre comment la France passe de la cloche à
l’esprit de clocher (ce clocher si frappant dans l’affiche de Mitterrand en
1981) et comment en certains endroits le pouvoir sur le cloche heurte le pouvoir
sur le tambour. Son livre possède même un chapitre sur « les principales
collisions ». Des phénomènes qui se sont produits entre 1848 et 1851 y
trouvent naturellement leur place, mais même si Philippe Vigier y est cité,
l’attention n’est pas portée sur ce moment symbolique qu’est la résistance
au coup d’Etat par tocsin interposé. J’ai envie de dire que le livre, avec
ses nombreuses qualités, manifeste une conception de la commune comme unité
parcellaire de notre société, voire comme simple unité administrative. Or je
m’inscris dans une autre vision de la commune. La politique, en tant
qu’engagement collectif contraire à l’engagement corporatiste, avait besoin
d’un lieu communautaire pour apparaître, et ce lieu s’appuya sur les
communes, je veux dire sur les histoires communales. Un vaste dialogue social et
inter-classiste s’y produisit surtout quand les intérêts économiques des
uns et des autres n’étant pas trop opposés, le cabaret devenait le lieu de
fusion démocratique de la conscience villageoise. Face au livre d’Alain
Corbin qui a le mérite de s’intéresser à un objet servant de référence à
une commune (le clocher), il faudrait une étude des cabarets comme lieu majeur
de la formation politique des citoyens (d’où l’exclusion d’autant plus
forte des citoyennes). La commune, de parcelle de la société, en deviendrait
un condensé. En conséquence il ne s’agit pas d’utiliser la commune, ou le hameau, comme simple espace (la mode actuelle de ce terme qui exprime seulement le vide, n’est pas pour m’étonner) où se manifeste d’abord des insurrections dirigées d’ailleurs, mais de l’étudier comme lieu constitutif de la conscience démocratique. Face à l’idéologie républicaine considérant que la diffusion des idéaux par des canaux allant de Paris vers la Province, en particulier à partir de la presse, l’insurrection démontre qu’il est possible de mesurer l’existence de tels idéaux dans des communautés qui se servirent de la presse démocratique pour se renforcer. A l’heure où le tissu social a été chamboulé par les orientations économico-politiques dominantes, la reconstruction d’un sens démocratique peut puiser quelques énergies dans de telles analyses. Si je suis bien informé, l’espoir né à Porto Alegre a pour base une pratique politique municipale et non une action associative particulière.
Sources : Alain Corbin : Les cloches de la terre, Flammarion, 1994 ; Alexis de Tocqueville, Souvenirs, Gallimard, 1999 ; Maurice Bel : Les condamnés à l’Algérie en 1852 dans le Gers ; Joseph Dagnan : Le Gers sous la Seconde république (deux tomes), 1928 Félicité de Lamennais : De la société première et de ses lois ou de la religion (nouvelle édition suivie de mélanges politiques) Garnier (peut-être édité en 1848) Le Moniteur Universel pour les textes de loi. |
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