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publié dans Provence
1851. Une insurrection pour la République, Actes des journées d’étude de
1997 à Château-Arnoux et de 1998 à Toulon, Association pour 150ème
anniversaire de la résistance au coup d’État du 2 décembre 1851, Les Mées,
2000 Suffrage universel et
mobilisation politique en Provence et dans la région alpine de 1848 à 1851 par Raymond Huard La seconde République est à juste titre
considérée comme un de ces moments d’effervescence démocratique qui
jalonnent périodiquement l’histoire de la France, un moment où la vie
politique et sociale est plus intense,
plus animée, où les masses se politisent, font leur apprentissage de la démocratie,
non sans erreurs et maladresses. L’insurrection de décembre 1851 n’est pas
concevable sans cette préparation initiale qu’on peut considérer comme une
sorte d’échauffement. Certes, de l’activité démocratique de masse des années
1848 à 1850, pour l’essentiel légale, à l’insurrection de 1851, la voie
n’est pas rectiligne. Pourtant la première est sans doute une précondition
pour que la seconde ait lieu. C’est sur ce moment initial que je voudrais
mettre l’accent en insistant tout particulièrement sur l’impact des expériences
électorales. Nous avons de la chance pour la région alpine de disposer d’un
ensemble exceptionnel d’études qui couvrent tous les départements depuis les
Hautes et Basses-Alpes jusqu’à la Drôme avec le travail monumental de P.
Vigier[1]
auquel il faut ajouter pour ce dernier département l’ouvrage de R. Pierre Ah
quand viendra la belle[2].
M. Agulhon a décrit la République au village dans le Var[3].
L’Ardèche a fait l’objet d’une étude plus ancienne, mais fortement
documentée d’Elie Reynier[4]. D’autres travaux se
sont ajoutés depuis ceux-ci[5].
Grâce à ces recherches convergentes il est possible de montrer comment les
luttes électorales ont pu contribuer à la mobilisation de la population, à
son éveil politique, à son apprentissage de la démocratie. Cette question est d’autant plus importante
qu’elle est toujours actuelle. Chaque génération opère son apprentissage de
la démocratie dans des conditions particulières liées à l’époque ou elle
vit. Et l’on sait qu’il y a ainsi des générations politiques, la génération
du Front populaire, celle de la Libération, celle de la guerre d’Algérie,
les soixante-huitards, la génération Mitterrand... L’originalité, en 1848,
c’est que les cadres de la vie politique changent complètement par suite de
la proclamation de la République et du suffrage universel, et aussi grâce un
certain élargissement, bien vite remis en cause d’ailleurs, des libertés
publiques. C’est donc toute la nation qui en 1848, doit faire un nouvel
apprentissage de la politique, aussi bien les anciennes classes dirigeantes que
la masse de ceux qui étaient autrefois exclus de l’activité politique, et
cela donne à cette expérience un prodigieux intérêt qui n’a jamais cessé
d’ailleurs d’attirer l’attention des historiens. Nous avons là une sorte
de laboratoire en action même si ce n’est pas seulement dans l’activité électorale,
loin de là, que l’apprentissage de la démocratie s’opère. Il nous faut d’abord préciser
les principaux changements qui affectent les conditions de vie politique dans la
région au sens large, puis l’on essaiera de montrer comment les habitants de
la région alpine ont utilisé ces nouvelles possibilités, les obstacles
qu’ils ont rencontrés, les pas en avant qu’ils ont faits et leurs limites.
Enfin on donnera de façon plus rapide un aperçu des premiers résultats. Ne méconnaissons
pas tous les autres facteurs qui ont pu aussi contribuer à cette mobilisation
politique populaire et en particulier ceux qui relèvent du domaine social, le
poids des impôts, notamment indirects (impôts sur le sel et les boissons),
l’endettement paysan et l’importance de l’usure, la persistance d’une
situation économique médiocre, le mécontentement résultant de la perte des
droits d’usage traditionnels, notamment dans les forêts, la déception de
constater que la République n’améliorait pas vraiment la condition
populaire. Mais ce qui est remarquable, c’est que le mécontentement social
s’est transcrit dans le domaine politique au lieu de rester au niveau de la révolte
rurale traditionnelle sans perspective. 1.
Le changement des conditions de vie politique Evoquons d’abord le suffrage universel qui
est la principale nouveauté surtout si on l’associe aux changements
institutionnels qui l’accompagnent. Dans son ouvrage La
Révotulion de 1848
en Ardèche, Elie Reynier écrivait très justement : « On
ne se rend pas compte suffisamment de ce que fut la révolution électorale. La
chiffrer laisse quelque stupeur.[6] »
Prenons quelques exemples dans notre région où elle est très marquée. A
la veille de la révolution de 1848, il y avait dans les six départements de la
région étudiée, Hautes-Alpes, Basses-Alpes, Ardèche, Drôme, Var et
Vaucluse, en tout et pour tout 8229 électeurs pour l’élection des députés.
Le droit de suffrage était, rappelons le, basé sur le paiement d’une somme
d’impôt assez élevée (200 F). Au printemps 1848, grâce au suffrage
universel, on passe à 456835 soit 55,5 fois plus[7]. Ce sont les départements les plus pauvres qui
gagnent le plus à ce changement. Dans les Hautes-Alpes par exemple le nombre
des électeurs passe de 432 à 38324 soit 80 fois plus (78 fois plus dans l’Ardèche,
69 fois plus dans les Basses-Alpes). On a objecté que la Monarchie de juillet
avait un peu élargi le droit de vote pour les municipales, et seulement pour
celles-ci, grâce à la loi le 1831. Mais cet élargissement est très limité.
Il concerne 1/10e au plus de la population des communes, et toujours
les plus aisés. Même si cela permet un certain renouveau de la vie politique
locale, on reste très loin du suffrage universel puisqu au moins un adulte sur
deux dans les petites communes et une proportion bien plus grande dans les
communes plus importantes sont éliminés du droit le vote municipal :
Riez, bourg de 2800 habitants, avait 197 électeurs municipaux avant 1848. Ce
nombre passera à 831 après la Révolution On assiste donc bien en 1848 selon le mot d’Elie
Reynier à une « révolution électorale », même si elle n’opère
qu’au profit des hommes — ce qu’il ne faut jamais oublier. Ce corps électoral
prodigieusement élargi est aussi démocratisé car ce sont les pauvres en
particulier qui reçoivent le droit de vote. Il est aussi rajeuni puisqu’on
pourra voter pour l’élection des représentants à partir de 21 ans au lieu
de 25. Mais l’on n’oubliera pas qu’une partie de cet électorat (50%
environ), en proportion très variable d’ailleurs selon les lieux, est illettrée.
D’autre part les responsabilités de ces électeurs sont aussi notablement élargies.
Ils doivent élire le 23 avril 1848, une Assemblée constituante qui fera la
nouvelle constitution (c’est la première fois depuis l’élection de la
Convention en septembre 1792). Ils vont élire le 10 décembre 1848 le chef de
l’Etat, le président de la République, ce qui est une grande première. En
outre, ils rééliront au suffrage universel en 1848 les conseillers municipaux,
les conseillers d’arrondissement —fonction qui n’existe plus aujourd’hui
— et les conseillers généraux. Ils procéderont à nouveau en mai 1849 à
l’élection des députés — qu’on appelle alors « représentants »
— soit au total cinq élections générales en 1848 et 1849. Ajoutons-y les élections
partielles qui sont assez nombreuses aussi bien en 1848 qu’en 1849 et 1850, en
Ardèche, en Vaucluse, dans le Var, les Basses-Alpes, la Drôme, et qui, comme
le scrutin est départemental, mobilisent tout le département. Autre
innovation, c’est que dans les communes jusqu’à 6000 habitants, les
conseillers municipaux peuvent désormais élire le maire. Or dans la région,
il y a très peu de villes importantes sauf en bordure du Rhône ou au bord de
la Méditerranée où l’on trouve Avignon (36000 habitants) et Toulon (62000
dont 17000 appartiennent à la population flottante des militaires, marins).
Dans les Basses-Alpes, Riez, Manosque, Valensole, Moustiers, Digne n’ont pas
6000 habitants. Dans la masse des communes, le maire sera élu par les
conseillers municipaux. L’élection municipale est dans ces conditions
d’autant plus disputée. Le suffrage universel qui régit toutes ces élections
jusqu’en 1850 est donc une immense nouveauté qu’il ne faut surtout pas
sous-estimer. Mais elle n’est pas la seule car il s’y
ajoute l’extension des libertés politiques, notamment des libertés de presse
et d’association. Le régime de la Monarchie de Juillet bridait très sévèrement
la presse et les associations, la presse surtout après 1835, principalement grâce
à des conditions financières (cautionnement et timbre), les associations en
appliquant le code pénal napoléonien de 1810, encore aggravé en 1834 qui
obligeait toute association comprenant plus de vingt personnes à
être autorisée. Il n’y avait jusqu’à la veille de la Révolution de
1848 aucun journal républicain dans les départements mentionnés plus haut. La
Voix d’un solitaire de Mathieu de la Drôme paraît seulement en 1847. La
presse était donc le monopole des notables royalistes, soit gouvernementaux,
soit légitimistes, c’est a dire monarchistes opposés au régime de la
Monarchie de Juillet. Quant aux sociétés politiques déclarées, elles étaient
pratiquement absentes. La forme la plus courante d’organisation au moins
partiellement politisée, c’étaient les cercles de notables ou les loges maçonniques
et, en milieu populaire, les chambrées, légitimistes dans une ville comme
Avignon, patriotes — on pourrait dire de gauche — sinon républicaines, dans
le Var par exemple où s’est opéré surtout après 1830, comme M. Agulhon
l’a montré, une certaine maturation de l’esprit démocratique. Comment les
choses changent-elles sous la Seconde République ? Pendant les cinq
premiers mois jusqu’en juillet 1848, la liberté de réunion et de presse est
à peu près complète. Toutes les lois antérieures cessent d’être appliquées.
A partir de juillet 1848, ces libertés sont progressivement réduites d’abord
par une législation plus contraignante, puis dans les faits par des poursuites
visant les sociétés et les journaux sous des prétextes divers, ou bien par
des mesures d’exception comme la mise en état de siège de certains départements.
C’est dans l’effort pour faire vivre les journaux démocratiques, maintenir
des sociétés politiques que se forge le parti républicain et qu’il développe
son influence. Insistons donc sur ce point : on assiste à un changement
complet, même s’il n’est parfois que momentané, des conditions de la vie
politique. 2.
Le suffrage universel et les premières expériences électorales Comment la population a-t-elle profité de ces
nouvelles libertés ? On a beaucoup voté lors des premières élections générales
en avril 1848. La participation est très forte, avec quelques inégalités, 90
% dans le Var, 79,9 % dans les Basses-Alpes, 82 % dans la Drôme, et un peut
moins, 74,6 % — et ce sera toujours le cas — dans les Hautes-Alpes. Cette
participation massive est explicable. Les habitants veulent profiter d’un
droit nouveau. L’élection revêt une allure de fête. Ensuite la
participation baisse ; c’est le cas lors de la première élection présidentielle
en décembre 1848 où partout dans la région les pourcentages sont inférieurs
la moyenne nationale de 75 % et s’étalent entre 73 % dans la Drôme et 54%
dans les Basses-Alpes, baisse explicable partiellement par des raisons
climatiques (on est en décembre), mais qui a aussi des raisons politiques, et
notamment une certaine tiédeur à l’égard de la candidature de Louis-Napoléon.
Au contraire, on assiste en 1849 à une stabilisation : alors qu’à l’échelle
nationale, le pourcentage continue à baisser (68 %), dans la région, la
participation reste importante dans la Drôme et le Vaucluse (72,1 % et 74 %) où
les élections sont très disputées, même si elle reste faible au contraire
dans les Hautes et Basses-Alpes (59,7 % et 56,2 %). Ce qu’on peut conclure,
c’est que dans l’ensemble, environ les deux tiers des électeurs potentiels
(un peu moins ou un peu plus) ont participé régulièrement aux scrutins, les régions
les plus montagneuses se situant à un niveau plus bas en général (ce qui peut
s’expliquer à la fois par les difficultés de communication, le climat, et
parfois, le bas niveau d’instruction). On constate aussi que les élections
partielles qui se déroulent au début de 1850 sont non seulement très disputées,
mais que la participation y est assez élevée surtout pour des partielles (58,2
% dans le Var en mars 1850, 63 % dans l’Ardèche le même mois)[8].
Et il ne faudrait pas négliger non plus tous les scrutins locaux qui continuent
à tenir en haleine la population après les grandes consultations nationales,
pour telle mairie, par exemple après la dissolution d’un conseil municipal,
ou pour tel siège de conseiller général ou de conseiller d’arrondissement,
scrutins souvent très passionnés qui entretiennent la fièvre électorale et
les luttes de partis. Même si la participation aux élections
n’est que la forme la plus banale de la politisation, il est remarquable
qu’une assez forte proportion des électeurs de la région aient utilisé ce
droit, nouveau pour une partie d’entre eux, qu’était le droit de suffrage. 3.
La presse et les associations Quant
aux militants, ils se sont efforcés, malgré de sérieux obstacles,
d’utiliser les libertés nouvelles d’ailleurs bien vite rognées. Le
mouvement républicain à la veille de 1848 était très faible dans la plupart
des départements de la région, même s’il existait comme dans le Var des prémices
favorables pour son développement. On ne repère guère de forces républicaines
organisées qu’à Avignon, sous forme de sociétés de carbonari antérieures
à la Révolution. Les républicains peuvent aussi s’appuyer sur de petits
notables proches d’eux : Laurent, écrivain et magistrat dans l’Ardèche,
Fulcran Suchet dans le Var qui est commissionnaire des fournisseurs de marine,
quelques avocats ou médecins dans la Drôme et l’Ardèche, les avocats
Sautayra à Montélimar, Curnier dans la Drôme, qui ont parfois flirté avec
les organisations républicaines au début des années 1830, un riche propriétaire
et ancien député Laboissière dans le Vaucluse. Mais tout cela est peu de
choses. La presse républicaine est quasiment inexistante : le seul journal
existant avant la révolution, La Voix
d’un solitaire est, comme son nom l’indique, l’oeuvre d’un homme
seul, Mathieu dit de la Drôme ; il parait seulement depuis la fin de 1847
et a une influence très limitée. Le camp adverse en revanche a encore de
puissants atouts. Le premier, c’est la domination que les notables exercent
sur la vie politique locale, notables gouvernementaux ou d’opposition, mais en
général centristes, prompts à changer de veste, notables caméléons comme
l’avocat et homme d’affaire Faure dans les Hautes-Alpes qui étaient déjà
ou ont été conseillers généraux ou députés, et qui vont essayer de
maintenir leur position dans le nouveau régime... Même s’ils n’ont pas
l’expérience du suffrage universel, ces notables ont déjà une pratique des
élections, ils ont des réseaux d’influence qu’il leur sera facile de faire
jouer. Cet aspect existe dans tous les départements de la région et il est
poussé au plus haut point là où la vie politique, avant la Révolution de Février,
se réduisait, comme dans les Hautes et Basses-Alpes, un affrontement entre des
coteries de notables. Le second aspect, plus rare, et qui peut se superposer au
premier, c’est l’existence d’une force politique de droite, organisée,
ayant une assise populaire au moins locale : c’est le cas avec le
royalisme avignonnais qui s’appuie sur des cercles populaires formant une
sorte de réseau. Plus généralement les royalistes peuvent compter sur le
soutien d’une large fraction du clergé, ce qui leur donne de puissants moyens
d’action. Les républicains de la région n’avaient
qu’un moyen de supplanter leurs adversaires, c’était de tenter de
s’organiser. D’abord, grâce à la liberté, on voit fleurir les comités et
cercles républicains en particulier dans les bourgs et les villes, comités et
cercles qui ont parfois une clientèle populaire (à Avignon ou Digne par
exemple). Le phénomène des clubs, caractéristique à Paris, ne prend pas ici
une grande ampleur ; on le rencontre surtout dans les villes chefs-lieux
comme Avignon ou Digne, et les clubs se transforment très vite en comités électoraux.
Mais pour des raisons diverses (esprit de localité, rivalités de tendances ou
d’hommes) il est très difficile, sauf dans la Drôme, de coordonner
efficacement l’action de ces comites pour aboutir à une liste unique de
candidats. Or le mode de scrutin institué par le gouvernement provisoire était
un scrutin plurinominal départemental qui nécessitait que les forces
politiques proposent une liste de candidats pour tout le département, en évitant
la dispersion des votes en faveur de candidats locaux. Les républicains s’efforcent aussi de
fonder des journaux et effectivement, il s’en crée dans plusieurs départements,
Le Républicain, journal de la Drôme et
du Vivarais, qui n’a pas été longtemps un journal politique, La
Démocratie du Midi à Toulon. Mais les militants républicains ont rencontré
de très grandes difficultés à faire vivre un journal de leur tendance pendant
la Seconde République. Ni dans la Drôme, ni dans l’Ardèche, un organe véritablement
républicain n’a réussi à durer longtemps. A Toulon, il n’y a plus de
journal républicain entre juillet 1848 et avril 1849, date à laquelle reparaît
un Démocrate du Var. Dans les
Basses-Alpes, Le journal des travailleurs
de Digne ne tient que
quelques mois en 1848 et L’indépendant
des Alpes créé par Langomazino ne paraît que pendant la première moitié
de 1850. Ce n’est qu’en Vaucluse que l’existence d’une presse républicaine
est à peu près continue. Au bout du compte, les républicains doivent plutôt
s’appuyer sur la presse étrangère à la région comme La
Voix du peuple de Marseille ou Le
Patriote des Alpes de Grenoble ou bien sur la presse parisienne qui arrive,
nous le savons, dans les cafés et les cercles de la région. Enfin, en avril 1848. les républicains
tentent aussi de faire agir les instruments du nouveau pouvoir, notamment les
commissaires qui ont été envoyés pour remplacer les préfets, comme Chanal
dans les Hautes-Alpes, Châteauneuf dans les Basses-Alpes, Laboissière dans le
Vaucluse, commissaires qui brûlent d’ailleurs de se présenter aux élections.
Et leurs adversaires protestent, pas toujours à tort, contre cette forme de
candidature officielle. Mais cette ressource disparaît rapidement et bientôt
au contraire les préfets vont s’engager au service des conservateurs, le modèle
étant à cet égard l’ancien maire de Valence, Ferlay dans la Drôme. 4.
Une évolution significative des résultats électoraux Les premières élections de 1848 se déroulent
dans une certaine confusion et ne permettent pas toujours d’apercevoir les
rapports de force entre les tendances politiques. En revanche ce qu’elles
montrent bien, c’est que les notables dans l’ensemble ont bien passé l’épreuve
de la révolution. Sauf dans la Drôme où l’organisation républicaine a été
assez efficace pour permettre aux républicains d’enlever six sièges sur
huit, c’est en pactisant avec les notables que les républicains ont pu
obtenir des sièges dans le Vaucluse, et au contraire, là où ils ont voulu les
affronter, l’échec a été total comme dans les Hautes et Basses-Alpes. En
Ardèche la liste conservatrice soutenue par le clergé l’a emporté en tolérant
l’élection d’un seul républicain, Laurent. Les élections à la présidence de la République
qui se déroulent en décembre 1848 sont un peu plus significatives, mais ne
permettent pas encore de voir les vrais rapports de force entre les tendances
politiques. Trois candidats principaux sont en lice, Louis-Napoléon Bonaparte,
neveu de Napoléon Ier, qui a l’appui des conservateurs, mais
rayonne aussi sur un plus vaste électorat, le général Cavaignac qui représente
la République modérée, Ledru-Rollin, candidat des démocrates. Il faut
ajouter Lamartine, ancien président du gouvernement provisoire, politiquement
modéré, et le médecin Raspail, candidat des socialistes, qui se présente
pour le principe, mais qui on ne peut passer sous silence dans la région
puisqu’il est originaire de Carpentras. Les résultats sont difficiles à
interpréter, mais on peut faire au moins deux constatations. La première
c’est que dans la majorité des départements de la région, la ferveur napoléonienne
est moins forte qu’ailleurs. Fait à noter pour la région, Louis-Napoléon
obtient des scores bien inférieurs à son pourcentage national de 75 %, dans le
Vaucluse (52 %), les Basses-Alpes (59 %), l’Ardèche (65 %) et même, ce qui
est tout à fait extraordinaire, dans le Var, il passe derrière Cavaignac (25 %
environ contre 55 %). La présence sur le terrain des forces politiques a enrayé
au moins partiellement la vague napoléonienne et cela se traduit aussi par des
résultats du démocrate Ledru-Rollin nettement supérieurs à sa moyenne
nationale de 5 % (15 % dans le
Vaucluse et les Basses-Alpes avec de très bon résultats à Manosque,
Forcalquier, Riez, 17,3 % dans le Var). La deuxième constatation, c’est
qu’il y a tout de même une poussée napoléonienne dans la Drôme (77 %) et
les Hautes-Alpes (78 %). Dans le
premier cas surtout, il s’agit de voix pour une grande part paysannes et républicaines,
qui débordent les états-majors politiques et manifestent de façon vague
l’espoir d’une autre politique. Donc on voit s’affirmer la paysannerie en
tant que force politique autonome, mouvement qu’on pressentait depuis les
municipales de 1848. Fait inédit, riche d’avenir. Enfin, c’est seulement en
1849, à l’occasion des élections législatives du 13 mai, que les forces
politiques régionales apparaissent nettement dessinées et elles vont rester
telles jusqu’au Coup d’Etat. On assiste d’abord — et c’est vrai aussi
sur le plan national — à une accentuation du clivage droite/gauche au profit
d’une part de la gauche républicaine, ceux qu’on appelle les démocrates-socialistes
ou les Montagnards d’une part, et de la droite d’autre part. Celle-ci
n’est toujours pas unie, mais elle commence à être fédérée par des préfets
acquis au bonapartisme (Ferlay dans la Drôme, Chevreau dans l’Ardèche). La
campagne électorale de 1849 est marquée par quelques traits saillants. D’une
part, ce sont les démocrates-socialistes qui sont à l’offensive. Ce sont eux
qui mènent la propagande la plus vigoureuse par des banquets, des tournées de
députés sortants (Laurent dans l’Ardèche), de candidats (Mathieu dans la Drôme),
de propagandistes (l’ex-ouvrier Langomazino dans les Basses-Alpes) et au même
moment, ils essaient, on l’a vu, de se donner de nouveaux organes de presse,
notamment en Ardèche et dans les Basses-Alpes. Cette action mobilise les
masses, rencontre un net succès. En outre, cette campagne se prolonge par un
perfectionnement de l’organisation montagnarde. Des clubs ou des comités,
assez isolés, de 1848, on commence à passer à la conception d’une
organisation plus vaste et plus centralisée, qui a eu son point de départ avec
la Solidarité républicaine, organisation nationale créée en novembre 1848.
Du fait de l’interdiction ultérieure de celle-ci, les démocrates utiliseront
les comités électoraux de 1849 et, après les élections, des sociétés secrètes
républicaines ayant à la fois pour objectif de défendre la République et de
préparer les conditions du triomphe d’une république nouvelle, plus sociale.
Le ralliement à ces sociétés secrètes, soit des anciennes structures encore
existantes (comités et cercles des travailleurs), soit des chambrées paysannes
dans les Basses-Alpes, va donner progressivement une assise de masse à cette
organisation républicaine. Enfin les résultats du scrutin sont très
encourageants pour les démocrates, mais de façon très différenciée. Ils
triomphent de la droite là où ils réalisent à peu près l’unité du camp républicain
et rallient même des notables modérés : c’est le cas dans l’Ardèche
et la Drôme où la victoire des démocrates est nette et même dans les
Basses-Alpes, bien que dans ce dernier département, la commission de
recensement proclame élu, de façon contestable, un des candidats
conservateurs, Fortoul. Dans le Vaucluse au contraire, la gauche républicaine
en s’isolant des républicains modérés, se fait battre par les royalistes,
ici très bien organisés, défaite sans appel. Dans le Var, la lutte est très
serrée et les résultats partagés (4 élus de droite, 3 élus de gauche).
Enfin dans les Hautes-A1pes, les notables continuent à dominer, mais on
constate tout de même une évolution vers la gauche et un député sur trois
sympathise avec les montagnards[9].
La lutte a été ardente, les conservateurs sont inquiets. La région apparaît
comme rouge, mais ces résultats sont très fragiles, et seront remis en cause
en partie par les élections partielles suivantes tant en juillet 1849 qu’en
mars 1850. Il ne faut donc pas exagérer le succès de 1849, même s’il représente
malgré tout une avancée incontestable de la gauche. Cela encourage les démocrates
à continuer à agir légalement et à préconiser la prudence tout en
poursuivant le renforcement de leur propagande. L’avocat Gent, qui est un des
principaux organisateurs des sociétés secrètes républicaines dans la région,
plaide encore pour l’action légale en 1849. Langomazino, un des militants les
plus actifs des Basses-Alpes déclare devant les Assises de Digne le 29 août
1849 : « Je suis persuadé
que le suffrage universel, comme la lance d’Achille, peut guérir les
blessures qu’il fait.[10] »
Jusqu’en 1850, la confiance dans le suffrage universel reste en gros
intacte, et les succès, même relatifs, rencontrés dans les élections
partielles en 1850 la renforcent. On attend des prochaines élections, celles de
1852, des changements radicaux. Au contraire, depuis 1849, la droite, bien
qu’elle ait gagné les élections, est plus que jamais réservée devant le
suffrage universel et en 1850, après une série d’élections partielles très
disputées, elle vote la loi du 31 mai qui ampute d’un tiers le nombre des électeurs
inscrits, et en particulier les électeurs les plus pauvres, métayers,
travailleurs migrants. Dans notre région l’effet est un peu moins grave, car
la loi touche moins dans l’ensemble les paysans que les ouvriers des villes
et, en conséquence, ses effets sont assez faibles dans les Hautes-Alpes (moins
13,7 %), dans les Basses-Alpes, dans la Drôme (moins 23 %), mais malgré tout
la ponction est importante en Ardèche (moins 33 %), en Vaucluse (moins 34 %),
dans le Var (moins 39 %)[11]. On pétitionne
d’ailleurs contre la loi à Valence et à Dieulefit, à Annonay, au
Bourg-Saint-Andéol entre autres. Cette loi est saluée par la droite comme un
bienfait, un acte qui, affirme Le Courrier
de la Drôme et de l’Ardèche le 7 juin « purifie les collèges électoraux de cette horde de vagabonds, de misérables
et de repris de justice que toute la sollicitude de l’autorité et de la
justice ne parvenaient pas toujours à en éloigner. » C’est pourtant une atteinte à la constitution,
c’est, écrira Marx, « le coup
d’Etat de la bourgeoisie[12] »
et il est sûr qu’à partir de cette loi, une partie au moins des démocrates
ne comptent plus que sur un mouvement exceptionnel pour réorienter vers la
gauche cette république qui s’enlise dans la réaction. On comprend alors que se développe le mythe de 1852. En 1852 doivent être renouvelés presque en même temps le président et l’Assemblée. Les démocrates pensent que ce sera l’occasion à la fois de reconquérir le suffrage universel, de faire triompher la république sociale. L’échéance inquiète aussi fortement les conservateurs, qui mènent une politique de harcèlement des démocrates, particulièrement visible dans la Drôme et dans l’Ardèche en 1851, et qui exaspère encore les esprits. A la veille du coup d’État, les démocrates
des départements du Sud-Est ont donc été mobilisés par plusieurs années de
luttes électorales et politiques. Depuis la fin de l’année de 1847, le
changement est considérable. Dans une partie, certes encore minoritaire, de la
population, une approche nouvelle de la politique s’est fait jour. Elle est un
peu millénariste, présente des caractères utopiques, mais elle reflète bien
une maturation des esprits. Elle s’est opérée autour d’une idée-force :
la République comme moyen de progrès politique et social, une république
encore insatisfaisante, mais que l’on peut faire progresser comme l’étape décisive
d’un processus en cours. Mais à défaut, si un coup d’État venant du président
se produisait (et l’idée est dans l’air), ce pourrait être l’occasion
d’une lame de fond venant, en riposte, de la nation, et qui imposerait les
changements souhaités. C’est le scénario que les républicains de la région
tenteront de mettre en oeuvre en décembre 1851. Raymond Huard [1]
Philippe VIGIER, La seconde République dans la région alpine. Etude
politique et sociale : I. Les Notables, II. Les Paysans, Paris,
1963, 335 et 527 p. [2]
Roger PIERRE, Ah quand viendra la Belle ? Résistants et insurgés
de la Drôme, 1848-1851, Valence, 1981 [3]
Maurice AGULHON, La République au village, Paris, 1970, 543 p. [4]
Elie REYNIER, La Seconde République dans l’Ardèche, 1848-1852, rééd.
1998, FOL de l’Ardèche, 222
p. (l’ouvrage est paru en 1948) [5]
On lira en particulier sur les Basses-Alpes, l’ouvrage de Gisèle
ROCHE-GALOPINI, Saint-Etienne-les-Orgues et la gloire de la Montagne,
Alpes de Lumière, Salagon, 1994, 172 p., et sur le Vaucluse, l’article de
Nathalie Petiteau, « 1848 en Vaucluse ou l’impossible république
bourgeoise », Cahiers d’Histoire, n°2, 1998, pp. 223-245 (résumé) [6] Elie REYNIER, op. cit., p. 67 [7]
Les chiffres par départements sont les suivants :
[8]
Pour les données concernant la participation, outre les auteurs cités, on
se référera aux dossiers des A.N. sur les élections dans la région,
notamment C 1325 à 1329 (élections du 23 avril 1848), B II 1038
(Vaucluse), 962 (Hautes-Alpes), 961 (Basses-Alpes), 963 (Ardèche), 1037
(Var), 982 (Drôme) pour les élections présidentielles. [9]
Les résultats des législatives de 1849 sont conservés en C 1330 à 1335
aux Archives nationales. Voir aussi les ouvrages cités. [10]
Défense du citoyen Langomazino, Digne, août 1849, 34 p. B.N. Lb 55
1152 [11]
Sur l’amputation du nombre d’électeurs réalisée du fait de la loi du
31 mai, voir le tableau par départements conservé en C 977, aux Archives
nationales. [12]
Karl MARX, Le
18 brumaire de Louis Bonaparte, Editions sociales, 1993, p. 130 |
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Association 1851 pour la mémoire des Résistances républicaines |