|
Entre
intertextes ethnographiques et fiction littéraire, le roman régional. Le
roman dit « régional », ou « régionaliste », est un
concept délicat à analyser à plusieurs titres. Outre le fait qu’il
constitue ce qu’on peut qualifier un « sous-genre », le roman
policier et le roman historique par exemple se situent dans la même
perspective, il peut dissimuler une idéologie voulue par l’auteur, ou crue
par le lecteur. Le problème d’une production de ce type de romans apparaît
alors à étudier en synchronie, dans une perspective d’ethnocritique; il
pose alors une interrogation à propos de moments historiques favorables à
ceux-ci. De plus, il convient d’observer dans quels espaces s’épanouit ce
genre : la Provence dont il s’agit ici, est-elle plus concernée que les
autres aires françaises ? Enfin, le sens des ouvrages, et leur
fabrication, ou leur poétique, sont certes indivis, cependant on peut isoler
dans ce genre littéraire une écriture qualifiable, peu ou prou, « d’ethnographique ».
Finalement, que signifie un roman régionaliste ? Quelle est sa finalité,
son « télos[1] » ?
Que veut-il raconter par delà l’intrigue elle-même ? Trois
romans ont été retenus pour leur cohérence géographique et synchronique. Il
s’agit de deux romans de Jean Aicard, Maurin des Maures et L’Illustre
Maurin[2],
écrits en 1908 et se déroulant dans le Var, dans le massif des Maures plus précisément,
et d’un roman peu connu de Andrée et Jean Viollis, Puycerrampion[3],
paru en 1911 dont l’action se passe aussi, dans les Maures. La pertinence
spatio-temporelle de ce choix devrait nous permettre l’observation de certains
phénomènes. En
revanche, des différences génériques sont à souligner à propos de ces œuvres.
Il
semble bien qu’avec Jean Aicard on ait affaire à une narration centrée sur
un héros au destin tragique. Cette dimension qui parcourt l’existence du héros
contraint la lecture et oblige à user d’un vocabulaire spécifique. La tragédie
est en effet une imitation, une mimésis, ou une représentation, non pas
d’hommes mais d’actions. Le personnage en action, le héros tragique, Maurin
des Maures, permet le muthos, l’histoire et sa péripétie. Le passage du
bonheur au malheur ne repose pas sur un vice du personnage mais sur une faute
qu’il commet, c’est l’hamartia ou la faute du héros tragique. Le
personnage est aussi un objet de la mimésis et il est saisi à travers l’écart
qu’il entretient avec le réel, c’est-à-dire qu’il peut être supérieur
à nous[4],
égal ou inférieur, ce sont précisément
ces nuances dans le personnage qui amènent des distinctions dans les genres et
les registres. Avec
Puycerrampion qui est le personnage éponyme du roman, nulle présence
d’un héros ou d’une quelconque épopée, comme c’est le cas avec Maurin.
Le genre voisine davantage la biographie d’un homme apparemment ordinaire,
mais qui a une épaisseur historique, puisqu’il s’agit d’un proscrit de
1851 vivant dans un village dont les auteurs font la chronique. Par
contre, ce qui est commun dans ces fictions ce sont leurs référentialités
ethnographiques. Chez
Jean Aicard, la référentialité est de façon continue, ethnographique, et
secondairement historique ; avec les auteurs Viollis l’ordre s’inverse.
Chez l’un comme chez l’autre, ce sont « les lectures » du légendaire
local qui permettent la constitution du personnage central. Ce dernier se forme
à partir d’une perception / conception en creux, peut-on dire, issue d’une
part, de l’image de Gaspard de Besse et d’autre part, du proscrit quarante
huitard. La fiction fera le reste, c’est-à-dire la convexité du héros. Si
ces auteurs appuient leur fiction sur des références ethno-historiques
locales, c’est bien sûr pour attribuer à leurs œuvres un label « d’origine
régional », la couleur locale, mais aussi pour renforcer de manière
oxymorique, la véracité de la fiction. Le légendaire historique, comme la
littérature orale, n’a pas d’auteurs, pourrait-on dire ; dans cette
mesure, Jean Aicard et les Viollis vont remplir ce vide par des références que
l’Histoire officielle n’a pas retenues. En publiant la parole anonyme, l’écrivain
s’engage[5], mais il démontre aussi
combien l’oralité peut avoir une dimension subversive ; sans aller
jusqu’à dire que l’écrit est répressif. Mais en agissant de la sorte, les
auteurs convoquent le lecteur à une véritable ethnographie du texte. En
d’autres termes, après une véritable enquête ethnographique effectuée par
les auteurs, il reste possible dans ce genre de roman, de vérifier leurs
sources ethnographiques ; cela revient à faire de l’ethnographie au
second degré. Cette
démarche permet également de cerner quels matériaux ont été retenus du
champ ethnographique. Plus largement, le comparatisme vers d’autres romans régionaux
est possible : ceux-là retiennent-ils dans leurs filets ethnographiques
d’autres thématiques, d’autres pratiques ? La référentialité Entendons
par référentialité, les matériaux de réemploi qui ont permis de fabriquer
un récit ; même si le projet est ambitieux, il reste hypothétique, on
peut cependant distinguer deux sources. Tout d’abord, celles qui sont
livresques ou intertextuelles, elles sont faciles à isoler puisque la référence
est donnée, ensuite celles qui sont orales. Parmi ces dernières, il faut
distinguer les récits liés à la tradition orale locale qui puise tant dans la
légendification historique que dans un légendaire traditionnelle, ensuite les
contes jouent un rôle de premier plan. Parmi
de nombreux thèmes qui reviennent dans la littérature régionale « provençale »,
beaucoup mettent en relief l’importance de la sociabilité. Il en est ainsi
des fêtes, du jeu de boules, notamment celle qui s’exprime par les cercles et
les orphéons, l’usage des sobriquets qui sert souvent de titre aux romans[6],
la langue, et enfin la politique et la chasse. On peut dire que de Daudet à
Pagnol, via Aicard ou Arène, Durandy ou Giono, la sociabilité, la chasse et la
politique occupent des places majeures qui vont permettre à ces auteurs de créer
le roman « régionaliste » : ces thèmes deviennent des lieux
communs de la provençalité. Cette
filiation thématique est assez éloquente en elle-même ; non seulement
elle est signifiante d’une inspiration qui puise sans cesse dans le mythe
d’un age d’or de la ruralité méridionale, mais elle ne se limite pas à
cela puisque antérieurement à Daudet, Garcin[7]
paraît déjà annoncer ce mouvement. Mouvement qui se situe au milieu du 19ème
siècle et qui surplombe sans doute la révolution industrielle[8]
; de plus, cette prise de conscience d’un certain péril en la demeure
provençale s’accompagne historiquement de la colonisation de l’Afrique[9]
et d’un phénomène qui s’incarne dans la folklorisation des régions en général.
Il est nécessaire de rappeler combien les écrivains provençaux sont marqués
par la nécessité de « monter » à Paris pour être reconnu, et par
conséquent d’écrire en français ; de plus, Daudet comme Aicard ont
suivi des études en dehors de la Provence ; enfin, la défaite de 1870 a
du constituer une contrainte supplémentaire qui exigeait une unité nationale
forte comme le rappelle A. Bitossi[10]
, laquelle nécessitait l’emploi du français. Corollaire
de la folklorisation, la caricature qui est d’ailleurs assez chronique au 19ème
siècle, va rapidement déboucher vers la notion de stéréotype et d’ethnotype.
En revanche, par delà la caricature du méridional à travers Maurin des
Maures, il demeure des éléments qui ne sont pas l’objet de caricature :
en cela le décor est un élément essentiel dans « l’horizon
d’attente » du lecteur, c’est-à-dire dans la stratégie du narrateur.
Il
faut quand même souligner que ces trois romans se déroulent dans les Maures ;
dans ce massif varois qui est l’objet d’une mythification puisqu’une
certaine confusion étymologique alliée à la présence d’un fortin véritablement
sarrasin, à La Garde-Freinet, a fait de ces montagnes celles « des Maures »,
ce qui amène d’ailleurs Aicard à insister sur le fait que les habitants étaient
des descendants d’Arabes et Maurin, bien sûr[11].
Rappelons que mauro en provençal signifie « brun, sombre »
ce terme est justifié par l’aspect sombre des collines hérissées de bruyères,
de châtaigniers et de chênes liège. De
plus, ces montagnes ont vu la naissance à Pignans du fameux Jules Gérard, le
tueur de lions, l’auteur de La Chasse au lion[12],
paru en 1859 et qui est en partie à l’origine de Tartarin. Mais
les Maures sont également le refuge du fameux Gaspard de Besse, sorte de bandit
d’honneur qui est à la source de nombreux romans et de pièces de théâtre[13],
et à propos duquel J. Aicard a écrit deux ouvrages en 1919[14]
. Enfin, en 1851, comme l’indique Maurice Agulhon, les Maures apparaissent au
centre du mouvement ouvrier[15].
Il est clair que Maurin des Maures est une sorte d’avatar de ce héros local que se partagent la tradition orale et les romans. Dans
Puycerrampion, on ne trouve pas d’évocation de Gaspard de Besse alors
qu’on en trouve bien sûr dans le cycle de Maurin[16] ;
quant au personnage de J. Gérard, J. Aicard le nomme et dans Maurin, un
personnage se met à raconter ses chasses au lion ; un clin d’œil à ce
propos est fourni dans Puycerrampion à travers un personnage nommé
« Girard, l’homme au bonnet turc » qui est un ancien des Zouaves[17]. Comme
on peut s’en douter, ce sont les références à Daudet et à Tartarin qui
sont les plus évidentes. Tout d’abord, les titres sont éloquents :
Maurin des Maures d’une part et Tartarin de Tarascon, de
l’autre : on est en présence ici d’une conjonction de
l’intertextualité et de l’ethnographie à laquelle il faut ajouter
certaines particularités. En effet, le redoublement des consonnes initiales des
termes du titre, m et t, provoque une allitération poétique
où le rythme binaire d’une part et ternaire de l’autre, a pour but
d’insister sur l’identité des héros. Le
titre en tant que paratexte ne se limite pas à cela puisque le qualificatif
« illustre » est commun aux deux titres. Pagnol n’ira pas aussi
loin dans le pastiche patronymique qui confine d’ailleurs à la parodie. Toujours
avec les patronymes, ils sont un lieu commun dont il convient de souligner,
outre la répétition, mais le principe qui est de caricaturer ; cela se
retrouve bien sûr chez Pagnol. On trouve par exemple : Désiré Cabissol[18],
Adélaïde Estocofy, Bédarride[19],
M. Cigalous[20], le comte de Siblas[21], Marius Mangeosèbe[22], Pitalugue[23]
qui sera repris par Pagnol ainsi que Escartefigue[24]
qui est cité avec Tombemousque, Terrasseboeuf, Arrachequesne, Lacroustade et
…Marlusse[25]. On
observe donc avec les noms de famille, et on ne saurait en comptabiliser
l’ensemble, un traitement qui consiste à les réduire à des sobriquets, cela
leur confère une intimité et une proximité qui suppriment bien entendu tout sérieux,
néanmoins le fait est réel et avéré encore actuellement, notamment du fait
de l’homonymie. Quoi qu’il en soit, ce procédé narratif tend à construire
une représentation de la communauté villageoise qui est celle d’une famille
où tout le monde se connaît ; en revanche, il est clair que la
constitution de l’ethnotype commence par sa réduction patronymique.
Cependant, Jean Aicard ne réduit pas l’ami de Maurin à un sobriquet, il lui
attribue un nom et un sobriquet : Pastouré, dit « Parlo-soulet »
c’est dire combien ce personnage inspire le respect. On
reconnaît Daudet chez Aicard avec l’évocation, par trois fois, des « chasseurs
de casquettes »[26]
qui sont donnés au début du roman quand il s’agit de se moquer des Parisiens
qui pensent que les chasseurs du Midi chassent véritablement les casquettes. De
plus, Tartarin est suggéré avec un récit sur la chasse au lion à l’aide
d’une chèvre attachée[27]. Enfin, une expression
particulière est utilisée par Daudet et elle est réemployée par J. Aicard,
ce qui nous fait dire que le second est pétri du premier, c’est «
le gros des chasseurs » qu’on rencontre dans Maurin des Maures[28] ;
chez Daudet ce terme est présent dans Port-Tarascon : « le
gros des messieurs »[29]. Il
est sans doute possible de rencontrer dans le texte d’autres indices
susceptibles de témoigner de la présence de Daudet. L’image de Don Quichotte
revient parfois, comme dans Tartarin, mais il y a celle des Corses associée aux
bandits[30],
ou de la « Corsoise » qui renverrait alors à P. Mérimée. Quant
aux Anglais, J. Aicard adopte une position
très proche de Daudet puisqu’il ne pardonne pas à ceux-ci l’exil de Napoléon
[31] : « En
emprisonnant ton grand Napoléon qui était venu librement à elle, l’Angleterre
s’est déshonorée pour les siècles des siècles ! ». Ce détour
n’est pas innocent dans la mesure où Tartarin aussi bien que Maurin sont
l’un et l’autre très proches de Napoléon : ils sont donnés comme des
hommes d’action généreux et idéalistes à leur façon, ce qui leur sera
fatal. Cette perception des anglo-saxons qu’on retrouve ailleurs[32]
relève non pas d’une attitude politique mais plutôt d’une incompréhension
de l’autre qui manque d’humanité. Une
remarque s’impose au sujet de J. Aicard, qui ignorait vraisemblablement La
Robinson Provençale, et qui néanmoins présente avec E. Garcin quelques
points communs. On vient de le dire à propos des Anglais, mais Maurin a quelque
chose de Robinson, Jean Aicard ne le formule pas clairement, mais on le devine[33] : « (…)
il faisait de ses mains, comme on dit, tout ce qu’il voulait, notre homme, et,
dans une île déserte, pourvu que le naufrage lui eût laissé quelques outils à
peu près, il eût été capable de construire une péniche presque aussi
bien que le charpentier de bord. », ailleurs : « Dans tout
le massif des Maures, ils avaient plusieurs cabanes (…) un cazaoù ,
vieille bâtisse en ruines au toit crevé, cabanon ou étable à chèvres, ils
se faisaient, dans l’angle le plus abrité de la masure, un gîte à leur
usage. ». La
fin du héros qui meurt dans une grotte, comme dans l’image inversée d’une
crèche, avec à l’arrière-plan, un train express qui roule et déroule ses
wagons éclairés dans la nuit est une image annonciatrice, et cinématographique,
d’une page de l’histoire qu’on tourne, de Maurin et de la Provence, et qui
laisse entendre la progressive venue d’un autre monde[34].
Chez Garcin, on a une fin apocalyptique pour la Nouvelle Provence, celle de
Maurin est plus métaphorique mais, c’est un genre de vie et un homme
libre qui disparaît. Enfin, l’image du montagnard associée au sorcier est
tout à fait conforme à la représentation de celui-ci chez Garcin. Un
point qui unit J.Aicard et les Viollis est celui de la sociabilité par les
cercles et les fanfares, ce point est à la fois un lieu commun de la littérature
qui s’intéresse à la Provence et un fait ethnographique. Ce qui fait sans
doute la différence entre Daudet et Aicard à ce propos, est la position du
premier qui paraît décrire le cercle de l’extérieur[35]
alors que le second connaît apparemment mieux cette institution ; cette
remarque est d’ailleurs valable pour l’ensemble des œuvres de ces auteurs.
Aicard semble posséder une connaissance assez profonde du terrain alors que
Daudet paraît « sous-traiter », mais le second a eu le privilège
de créer un personnage qui a fait mouche dans le public. La
connaissance du terrain chez Jean Aicard se révèle avec la description d’une
chambrette, l’ancêtre du cercle, dans L’Illustre Maurin [36] :
« Tu appelles ça un cercle ? Parce que tu as mis au-dessus de la
porte de ton cabanon, en plein mitan des bois de pins, dans les Maures, un écriteau
avec ces paroles écrites : Cercle de la Libre Pensée et que j’y suis
allé une fois pour voir à quoi vous pensiez là dedans ; les quatre
chasseurs de bouscarles et de futi-fus que vous étiez (…). ». En
revanche, les luttes entre les Rouges et les Blancs, ou entre dissidents des uns
et des autres, par cercles ou orphéons interposés sont largement décrites
tant chez Daudet que chez Aicard, dans Numa Roumestan[37] :
« (…) et les vitres du Cercle des Blancs, éclairées à des heures
indues, s’ébranlent sous les éclats de la voix du Dieu. ». Dominique
Durandy[38]
nous permet de vérifier Daudet et Aicard avec une nouvelle qui se déroule dans
les Maures, « Pierrefeu » : « Seuls flamboyaient
dans la nuit les deux cercles du pays où les fortes têtes du cru se réunissent
d’ordinaire pour politiquailler au milieu des bouteilles. Sur la grande place
il y avait le cercle de l’Union et, au bout de la grande rue, le cercle de
l’Harmonie. ». Dans
L’Illustre Maurin[39] ,
on peut lire : « La Gloire de l’Harmonie ayant eu à sa tête un chef
d’opinion républicaine avec épithète, lequel avait jugé bon de se présenter
aux élections communales, les républicains sans épithète avaient, de leur côté,
jugé bon de créer une seconde société musicale. Et ainsi la Victoire de la
Symphonie était née d’un désaccord. » Quant
au roman de A. et J. Viollis[40],
la description d’une chambrette est fournie même si les participants la
qualifient de cercle : « Le proscrit s’achemina vers le Cercle
des Egaux (…). C’était une petite pièce attenante à la boutique de
Patapan qui servait habituellement de cuisine-salle à manger. Une fenêtre l’éclairait,
que l’on avait garnie d’épais rideaux pour décourager les indiscrets. Au
centre, sous la suspension, une table ronde recouverte de toile cirée. Le
dressoir supportait, au milieu de plats en faïence ou en étain, un grand
phonographe cravaté de rouge. Contre le mur, un portrait de Blanqui faisait
pendant à la photographie des parents du coiffeur (…). Enfin, fixée par des
punaises, une grande feuille en papier sur laquelle l’instituteur Cotinçon
avait tracé d’une main habile : CERCLE
DES EGAUX Statuts Article
premier… » La
littérature confirme par ses témoignages les études sur le terrain ainsi que
les études historiques : la période décrite dans Maurin ou dans Puycerrampion
est celle de la création de la « Fédération des Cercles Rouges » ;
en d’autres termes, ces cercles participent d’un moment de grande création
d’associations[41]
où ces structures vont servir de relais aux partis politiques ; nous
sommes vers les années 1880-1890. La différence entre les témoignages de
Daudet et de Aicard se situe dans la localisation des cercles : Daudet
s’exprime à propos de Tarascon[42]
et Aicard ou Viollis décrivent des cercles de village. Cela laisse entendre que
les campagnes étaient davantage politisées que les villes, il faut cependant
grandement nuancer ce concept : le Var est un cas particulier, mais ses
campagnes sont très politisées à ce moment là. Puycerrampion
a été écrit trois ans après Maurin, il est vraisemblable que les
auteurs du premier avaient lu le second, un indice peut nous mettre sur cette
voie, c’est la répétition de la scène des abeilles[43]
qu’on rencontre dans J.Aicard quand Maurin jette des ruches sur les gendarmes
et dans Puycerrampion quand le cercle organise une scène historique et
que les assiégés jettent des ruches sur les Barbaresques. Une
réflexion sur la sociabilité amène naturellement vers la société locale. En
effet, le héros de J. Aicard est une « force qui va », qui va dans
les Maures, et sa nature est paradoxale : homme aussi solitaire que les
sangliers, il est très recherché par son charisme et sa personnalité de
rassembleur, notamment aux périodes d’élections. Mais ce caractère a une
conséquence sur la description du village qui se trouve relativement
escamotée. Maurin
est partout et nulle part, sorte de bandit d’honneur, il peut être comparé
à Arsène Lupin comme le note R. Bonaccorsi[44].
Cependant, Maurin même s’il incarne un personnage en marge de la société,
participe aux fêtes comme la bravade de Saint Tropez, aux jeux de boules et aux
battues aux sangliers. Par
contre Puycerrampion, le proscrit, est le « cepoun[45] »
de son village, taxé de braconnier alors qu’il n’en est rien, il participe
aux élections et il est la mémoire du pays du fait de son grand âge. Ce point
est important puisque cela permet de considérer Puycerrampion sans doute en
tant qu’image inversée de Maurin : autant l’un est mobile et actif,
autant l’autre est rêveur et sage. Cet
angle de vue de la commune varoise permet aux auteurs de décrire la société
dont les principaux éléments sont l’instituteur, le coiffeur, le forestier,
l’épicier, le pêcheur, le cantonnier, le châtelain ruiné, le gendarme,
l’aubergiste et le maire. Aicard
met en scène moins de membres de la communauté villageoise ; bien sûr on
rencontre le gendarme, éternel ennemi de Maurin, le charbonnier qui incarne un
personnage malfaisant et en cela l’auteur utilise un stéréotype classique de
la littérature, l’aubergiste. Mais
si Puycerrampion peut être envisagé à la fois en tant que chronique
monographique d’un village et chronique biographique du héros, on y trouve la
constitution d’un groupe agrégé autour du Cercle des Egaux. La saga de
Maurin restitue cette dimension de la société villageoise où les boulomanes
ainsi que les chasseurs forment des groupes compacts qu’on retrouvera aux
moments des élections. Bref,
ces textes apparaissent comme réalistes, même si le héros de Jean Aicard peut
sembler romantique parfois, la prédilection des varois pour la politique est avérée,
du moins pendant cette période de la Troisième République, et le mécanisme
des groupes de pression est une description récurrente chez les auteurs. Le
paroxysme politique est atteint au chapitre XVII de Maurin avec la
description d’une réunion politique et quand il s’agit de se décider pour
une candidature unique ou multiple ; dans Puycerrampion[46],
les réunions se font à la façon des conspirateurs puisque ces dernières sont
entamées par le mot « Honneur ! » auquel les autres répondent
« Vérité ! » dès lors, une estimation des voix « pour »
et des voix « contre » est faite dans le local du cercle. Une
autre dimension de l’ethnographie littéraire est visible à travers une très
grande quantité d’ethnotextes[47]
dont la richesse s’exprime principalement avec les contes de tradition orale
et les chansons ainsi que les proverbes ou expressions. Les contes les plus
connus vont depuis l’évocation des gens des Martigues, de Gonfaron[48],
ou de Calas[49], aux contes facétieux très
répandus en Provence[50].
Jean Aicard retranscrit des chansons qui sont connues comme « J’ai
rencontré ma mie »[51]
ou celle « dei bouffets »[52]
mais on découvre également des ethnotextes intéressants comme des formules
magiques[53] et des invocations[54]. On
ne peut examiner tous les éléments ethnographiques des romans, mais il est
possible de dire qu’une enquête ethnographique est possible à partir du
cycle de Maurin, ce qui revient à dire que l’auteur réussit à
fabriquer une société provençale « de synthèse ». Perception
des étrangers puisque, si les Provençaux sont relativement caricaturés, les
Lyonnais ou les Parisiens ne sont pas épargnés, relation de vieux rites païens[55]
, rappel du récent phylloxéra[56],
évocation de procession[57],
pratique assez fréquente du provençal dans les dialogues notamment. Et puis il
y a une observation très juste de la « loi des collines », on pense
à Labarterie[58] que Maurin n’admet pas
à la chasse aux merles tant qu’il aura sa « trompette », ce genre
de rituel a été observé il y a peu, dans un cercle de chasseurs[59]. Une
autre remarque est à formuler à propos d’une battue aux sangliers qui est décrite
comme s’il s’agissait d’un charivari, mais le terme n’est pas donné : « Des
cris sauvages, des coups de fusil, des sons de conques marines, des roulements
de tambour éclatèrent (…) tout ce bruit s’apaisait durant quelques
secondes pour reprendre comme une huée de tempête.[60] ».
Enfin, « Le gros des chasseurs rentra dans la ville en bravadant, c’est-à-dire
en poussant des cris de victoire, en tirant coups de fusil sur coups de fusil,
en faisant tout le tintamarre possible. ». Effectivement, un charivari
lors d’enquêtes a été décrit à la façon d’une chasse, mais là, il
s’agissait de trouver les nouveaux mariés pour qu’ils offrent à boire au
village[61]. En
fait, l’essentiel ethnographique qui est relaté concerne le jeu de boules, la
chasse et la politique. Il est clair que la présence de ces trois activités
n’est pas un hasard, elles se complètent[62]
en quelque sorte par leur recherche d’une stratégie possible. De plus, les
chasseurs[63] ou les boulomanes forment
des groupes au même titre que le cercle qui d’ailleurs les fédère, dès
lors, ils occupent un espace politique pendant les élections municipales voire
cantonales ; à ce sujet, il serait très instructif de savoir si tous les
chasseurs se dirigent vers le récent CPNT[64],
ou non. En effet, le passage chez les chasseurs, de préoccupations « micropolitiques »
à des soucis « macropolitiques » est quand même un phénomène
d’instrumentalisation récent qui n’existe pas chez Maurin, puisque la
notion de « péril » de la société rurale était absente. A
l’issue de l’examen des notations intertextuelles et ethnographiques, il
semble que le problème qui se pose aux auteurs de romans dits « régionaux »
est celui de concilier description ethnographique et narration dans la
perspective d’une œuvre populaire. En
cela, la création d’un personnage devant répondre aux attentes du public est
nécessaire. La fabrication d’un héros est délicate, J. Aicard s’inspire
du thème légendaire du bandit d’honneur[65]
et A. et J. Viollis puisent du côté de l’histoire récente à légendifier. La
mythologie de 1851 dans les romans. On
l’a dit, de Jean Aicard aux Viollis, il y deux façons de percevoir 1851 ;
la première se nourrit davantage d’un imaginaire populaire lié à un héros
d’une certaine marginalité, la seconde reste plus « objective»,
focalisée directement sur une sorte de reportage ou de journal d’un ancien
proscrit en retraite, s’agit-il d’une suite de Maurin « post mortem » ?
Ce qui est sûr c’est que Puycerrampion et Maurin ne sont pas de la même génération,
l’un a vécu 1851, l’autre en a entendu parler. Une
problématique se pose d’entrée avec le personnage de Maurin, c’est bien sûr
celle de la relation qu’il entretient avec la loi. Maurin est un chasseur,
mais un chasseur particulier. C’est
un de ses amis, Maître Pons qui donne, au préfet, la définition des
chasseurs, dans les Maures : « On appelle braconniers chez nous,
ceux qui rencontrent du gibier, ceux qui en font sortir de terre, et qui en
tuent, et non pas ceux qui chassent en fraude. Le nom de braconnier est ici un
titre honorifique.[66] » Dès
lors, le ton est donné : Maurin est un hors la loi, mais un peu plus loin
le même Pons déclare : « Maurin ne chasse jamais sur les
terres de l’Etat (…) Maurin tend quelques pièges (…) mais les sangliers
sont des animaux nuisibles. » En
revanche, Maurin a une grande influence sur les masses, il est « le roi
des Maures ». Cabissol le place au dessus de Napoléon 1er
puisque « Maurin vénère les idéologues »[67].
Le héros déclare lui-même au préfet : « — Nous en avons assez
de vos farceurs qui nous viennent de Pontoise ou de Paris, avec des phrases et
des cors de chasse, et qui se font nommer représentants pour ne rien représenter
que leur intérêt, (…) des électeurs qui se vendent dans l’idée
d’obtenir du candidat des places de facteur rural ou d’ouvriers dans
l’arsenal de Toulon ![68] » Plus loin :
« — Il y a beaucoup de vos bourgeois qui ne veulent plus de révolutions
parce qu’ils ont profité de la première. ». Cabissol, encore lui, déclare : « —
Dans les armées de la première République, des hommes comme lui, fils de
fruitières ou charretier, devenaient généraux à vingt ans et, sous l’Empire,
maréchaux à trente. » Cependant,
Maurin passe son temps à jouer au chat et à la souris avec les gendarmes, un
peu à la façon de Zorro, alors où situer véritablement Maurin ? Il
veut refaire la France[69],
et sa sympathie « socialiste », quand il discute avec Rinal est
claire ; mais c’est alors que Maurin est en colère, dans L’Illustre
Maurin, qu’il apporte des précisions : « Si on
attaquait la République comme en 51, mon tromblon de bravadeur la défendrait
à mort[70] ».
Ce détail a son importance, d’une part on apprend qu’en 1851 Maurin était
trop jeune pour participer à l’insurrection[71]
et que d’autre part, c’est un insurgé dans l’âme. Mais
si l’évocation de 1851 s’arrête là avec le héros, il n’y a que
Marlusse qui va l’évoquer ainsi que Rinal. Cigalous n’en parle pas mais ses
paroles vont assez loin. L’attitude
de Jean Aicard à propos de 1851 est à la fois claire et discrète, cela peut
nous indiquer un certain respect du sujet. En effet, son roman ne se déroule
pas en 1851 et ce choix peut nous faire dire qu’il n’a pas voulu reprendre
un thème que Zola avait déjà traité, or Aicard dose avec sagesse les
souvenirs de l’insurrection dans le récit. Il ne veut pas en faire un sujet
de lamentation qui déboucherait soit vers la caricature, soit vers la
victimisation. Son attitude consiste surtout à faire parler les mémoires. Au
cours d’une réunion politique houleuse, Marlusse pour y participer utilise un
stratagème, il déclare : « — Vous voyez cette corde ?
C’est la corde avec laquelle mon pauvre père fut attaché, ligoté, lié,
entortillé, ficellé, amarré, enchaîné et conduit à Lambessa, au coup d’Etat
de 1851 ! Avec ça on entre partout. Je m’appelle François Marlusse,
fils, petit-fils et peut-être arrière petit-fils de victime ! Vive la République ![72] ».
Ce fétichisme des reliques a du exister puisqu’un journal[73]
de droite le relate en 1852 mais de façon à en renverser la portée : « Augustin
Pascalis de Cabasse avait été conduit sous bonne escorte et enchaîné (…)
au fort de Lamalgue, il fut renvoyé chez lui par la commission (…) qui vit
dans ce maçon un individu plutôt égaré que pervers. Ce brave homme a rapporté
comme un trophée d’expiation, la corde qui avait servi à l’attacher durant
le trajet ; il la suspendit, le jour même de son retour, à la cheminée
de sa maison et la montrant à sa femme et à ses enfants (…) : « —
Enfants, leur dit-il avec solennité, si jamais, égarés par les prédications
anarchiques, il vous prenait envie de suivre mes traces, que cette corde soit
pour vous un avertissement terrible. Puisse-t-elle vous détourner du mal et
vous maintenir dans la bonne voie. ». On le voit, la légendification est
en marche et toujours au cours de cette réunion politique qui permet décidément
à beaucoup de se revendiquer de 1851, et donc d’affirmer une identité
politique, Rinal[74]
s’exclame : « — Je suis un vieux fidèle de la république.
En 1851, étant officier de la marine, chirurgien, j’ai voté non. Ma
carrière en a été entravée. » Et l’auteur d’ajouter : «
Le souvenir de 1851, dans le Var, est un souvenir toujours saignant. ». Cigalous
qui s’emporte devant Labarterie (le parisien) déclare : « —
Il y a longtemps que les Parisiens nous agacent ! Est-ce parce qu’ils
nous plaisantent ? Non, car c’est nous-mêmes, nous seuls qui leur avons
appris à rire de nous. (…) dites-leur qu’ils nous donnent envie, des fois,
de redevenir plus Provençaux que Français et de rire sans eux ! »
Cette véritable déclaration d’indépendance est certes atténuée par « des
fois », mais elle est dite. Ces
détails nous aident à mieux comprendre le personnage de Maurin. Aicard a voulu
en faire un homme de la même trempe que ceux qui n’ont pas accepté le Coup
d’Etat de Louis-Napoléon, c’est-à-dire des citoyens respectueux des lois
de la République que le futur Napoléon III n’a précisément pas respectées.
A partir de là, on fait vite des insurgés, des rebelles. Et il semble que Jean
Aicard, avec l’aide de l’image populaire de Gaspard de Besse, fasse de
Maurin un « rebelle » plutôt qu’un citoyen fidèle aux lois de la
République. La formation du héros à la tonalité légèrement romantique et
s’inscrivant dans un cycle[75]
passe par là. En ce sens Aicard se libère de la réalité en brouillant les
notions de chasseur et de braconnier, même si l’amour n’est pas innocent
dans la rivalité de Maurin et du gendarme Alessandri. De plus, il y a sans
cesse Tonia la corsoise qui aimerait faire de Maurin un véritable bandit
d’honneur corse. L’identité de Maurin est donc ambiguë mais elle est une nécessité
romanesque ; par ailleurs, on y retrouve le topos de l’insularité[76]
des Maures qui justifie peut-être les paroles de Cigalous et l’attitude de
Tonia. En
revanche, dans Puycerrampion on n’observe que très peu d’action,
mise à part une légère agitation lors des élections ou pendant la fête
organisée par le cercle des Egaux. Il faut dire que ce personnage est un véritable
monument historique. Aux étrangers interrogateurs qui n’ont pas un grand
savoir, on répond avec une égale ignorance : « — C’est le
Proscrit… » « — Proscrit de quoi ? » « — Du
Deux-Décembre » « — Diable ! Il a donc été exilé à
Cayenne ? » « — Oh ! Plus loin. (…) Il en avait
fait de toutes, à Bonaparte. Alors les gendarmes l’ont emmené… ».
Les auteurs ajoutent peu après : « Puycerrampion, dit le
Proscrit, dit le Rouge des Rouges, dit l’ami du Pauvre, dit le Pur, sentait la
dignité qui s’attachait à sa personne et s’appliquait à marcher dans la
vie en regardant tout droit. (…) Oui, la République lui faisait une pension,
mais il s’acquittait par la fermeté de ses principes et la dignité de ses mœurs. ».
Sans doute avec ces remarques tout a été dit sur le personnage, il ne suffit
plus que de le mettre en scène à l’aide d’un décor provençal, mais sans
insistance, il faut le souligner. Puycerrampion incarne dans cette biographie
l’homme vertueux tel que l’idéal Républicain a pu le forger, c’est en
quelque sorte un clerc de la République mais là encore sans exagération, avec
mesure ; néanmoins s’il est la mémoire de la commune, sa sagesse[77]
et sa personnalité sont antiques. En cela, il est l’héritier des Lumières
mais plus encore des philosophes de la Méditerranée, quoiqu’il reste marqué
par l’histoire récente : le cercle en tant que « forum intérieur »
correspond à un lieu qui est relativement secret, c’est encore presque une de
ces chambrées secrètes qui existaient réellement en 1851[78],
on l’appelle « Cercle des Egaux » et « honneur » et
« vérité » y demeurent des mots de passe. D’ailleurs si « Puycerrampion
restait membre actif du Cercle, c’était pour remplir un devoir civique[79] » Ainsi,
les points qui paraissent communs à Maurin et à Puycerrampion semblent bien
cette sorte de marginalité, mais celle du braconnier n’est pas celle du
Proscrit, néanmoins elle s’épanouit avec la politique, mais elle accompagne
aussi un grand respect de la loi. Là encore, l’un et l’autre ont une
conception spécifique de la loi, mais la loi Républicaine est un criterium
incontournable. Cela nous permet de mieux comprendre la société provençale
marquée par la dimension du rituel en général ; mais une des sources,
sinon la source de ce rituel paraît s’enraciner dans la pratique de la
politique qui génère des lois, de plus cette politique se théâtralise dans
le cercle[80].
En
ce sens, la formation de groupes, avec les chasseurs ou les boulomanes, qui sont
déjà, mais de façon informelle, une métaphore du cercle, alors que lui est
plus formel, est inhérente à la ruralité vécue, à son système « holiste ». Quoi
qu’il en soit, Jean Aicard paraît s’appliquer à retenir Maurin dans
certaines limites, faute de quoi il peut incarner un apôtre de la dissidence.
Cela ne risque pas d’arriver à Puycerrampion qui cultive son jardin. L’imaginaire
dans les romans. Si l’on avait à caractériser Jean Aicard, on penserait d’abord à son amour pour la Provence et ensuite à l’image du père dans le théâtre ou les romans. Mais sans doute y a-t-il plus. Ainsi
certains titres de ses œuvres sont éloquents, pour la poésie : Jeanne
d’Arc (1866), Les Rebellions et les apaisements (1871), La
Chanson de l’enfant (1876), Le Petit peuple (1879) Le Livre des
petits (1886), Jésus (1896) ; pour les romans : Roi de
Camargue (1890), Maurin (1908), L’Illustre Maurin (1908), Un
bandit à la française, Gaspard de Besse (1919), Le fameux chevalier
Gaspard de Besse (1919) ; pour le théâtre, on retiendra Le Père
Lebonnard (1889) et Forbin de Solliès ou le testament du Roi René
(1920), enfin un essai est à signaler : Comment rénover la France
(1919). En effet, une certaine thématique se dégage de ces titres, c’est,
d’une part son attention pour les malheureux et d’autre part sa prédilection
pour le « rebelle » ; les deux thèmes sont bien sûr complémentaires. Si l’on revient aux romans de J. Aicard, certains détails vont dans ce sens. Lors de la Bravade de Saint-Tropez, il se conduit en véritable Zorro et c’est précisément, déguisé en mousquetaire, qu’il se met en colère contre son collègue Terrasson et qu’il s’engage de façon imaginaire aux côtés des insurgés de 1851, se situant d’emblée par rapport à cet évènement. Le fait n’est pas anodin, surtout qu’il est suivi par l’arrivée des gendarmes. Un
autre indice, relativement important est la remarque à propos du phylloxéra et
Aicard ne pouvait ignorer les incidents liés à ce dernier dans le Languedoc,
un an avant de publier Maurin. Enfin, on a observé avec Cigalous des paroles
pleines de colère. L’ensemble
de ces remarques et de ces thèmes peut nous mettre sur la voie d’un Jean
Aicard nostalgique quant à un âge d’or qui fut celui de « l’homme
libre » sinon d’une Provence plus libre. Le
fait qu’il soit l’auteur en 1920 d’une pièce qui met en scène le
rattachement de la Provence à la France est peut-être un indice supplémentaire.
Ce qui est clair avec un de ces thèmes, le phylloxéra, c’est qu’il y a de
façon évidente, un temps d’avant le fléau, et un temps d’après. Or le
temps d’avant est celui de l’âge d’or. On
retrouve avec cette évocation[81]
faite par Cabissol, des accents de Mistral dans Mémoires et Récits [82] : « (…)
le paysan provençal se trouva fort ennuyé, mais il ne fut vraiment désolé
que lorsque, ayant remplacé les vieilles souches françaises par le cep américain,
il fut obligé de le cultiver avec des soins spéciaux ignorés de lui. (…)
C’était un heureux temps puisqu’on avait sous les yeux, dans le même
champ, tout ce qu’il faut pour vivre : le pain, et le vin, et l’huile,
produits essentiels, simples, tous nommés dans l’Evangile (…) Le paysan
travaille plus qu’autrefois ; il a des rêves de bourgeois parce qu’il
a appris à lire, il déserte les champs pour la ville… ». « Les
temps d’avant » est une expression de Mistral, elle laisse entendre
qu’un paradis a été perdu et qu’une apocalypse a frappé, même si,
intrinsèquement, elle annonce des temps meilleurs. La
datation de cet âge d’or[83]
est intéressante puisque Maurin est publié en 1908 et le phylloxéra
est de 1907, il y a peut-être une réalité économique derrière cette représentation
de Maurin, l’homme « naturel » et des Maures en tant qu’île ou
Arcadie. La mort de Maurin dans une grotte n’est pas un hasard, elle est
symbolique d’un être enraciné dans le terroir. Ainsi, on peut aborder le
roman de Jean Aicard en tant qu’illustration d’un mythe où se croisent
Rousseau, Rétif de La Bretonne, Diderot et combien d’autres. De
plus, alors que la communauté villageoise se rassemble de façon imaginaire
dans La Pastorale, la politique rassemble ici le peuple des Maures
autour de ses héros emblématiques, ceux de 1851 bien sûr. Avec
Puycerrampion on obtient davantage l’image d’un patriarche à la
longue barbe qui a rempli son devoir républicain et à qui l’on doit le
respect. L’image du messie ou du mage n’est pas très éloignée ; il
est, ou a été, celui qui a construit les temps nouveaux, c’est un passeur
anonyme. Ainsi, le roman dit « régional » et populaire s’exprime par une écriture « ethnographique » qui peut signifier, ou pas, par les ethnotypes qu’il crée de façon indirecte, un avertissement au lecteur comme pour lui dire qu’il rentre dans un monde qui a ses spécificités, en ce sens il porte une certaine ambiguïté : les ethnotypes sont-ils réels ou imaginaires ? En
dépit de ce caractère, ce genre littéraire donne naissance à des représentations
sinon à une conscience identitaire qui fait de l’auteur un traducteur des
siens, un « passeur ». La description ethnographique possède un
aspect « naturaliste », d’une part, en raison de son aller-retour
pourrait-on dire, depuis la réalité à l’auteur et de l’auteur au lecteur,
et d’autre part, par sa déterminante « mimesis ». Mais le cycle
de Maurin n’est pas d’inspiration naturaliste. En
revanche, les éléments ethnographiques que J. Aicard introduit dans le récit
sont réels. Quelques ethnotextes recueillis dans le Var font écho aux
remarques de J. Aicard : « — A Cuers, ils avaient planté
l’arbre de la liberté, je me rappelle de ma grand-mère, elle avait un oncle
qui était pensionné, c’était le père Garcin de Salernes. Les pensionnés
de 51, ma grand-mère m’en parlait. (…) Il y en a qui avaient déportés en
Algérie, à Cayenne. Dans le Midi, dans le sang, il bouillonne plus vite, le
Var Rouge, on vous dit.[84] » La
dimension ethnographique du roman dit « régional », dont G.
Sand serait la créatrice, est réversible ; on a vu que si la connaissance
du terrain permet l’écriture d’un roman dit « régional »,
on peut envisager un trajet inverse c’est-à-dire faire de l’ethnographie à
partir du roman. Mais, c’est précisément dans ce « retour » au
lecteur qu’un phénomène peut avoir lieu à propos du sens et de la portée
du roman dit « régional ». L’interprétation
des textes d’Alphonse Daudet ou de J. Aicard peut donner lieu à des critiques
et mettre les auteurs dans une situation embarrassante[85],
Daudet lui-même parlait de « diplopique », toujours enclin à voir
simultanément l’envers et l’endroit. L’exactitude
de l’observation ethnographique est particulièrement évidente chez Aicard
alors que Zola par exemple paraît brouiller systématiquement l’identité[86],
Daudet lui, présente des affinités certaines avec Aicard, tous deux ont une
« expérience » de la langue un peu similaire, expérience marquée
par l’interdit auquel s’ajoute un éloignement du pays. Ces faits ont leur
importance dans la perception des siens qui deviennent « autres »,
mais Aicard paraît davantage enraciné dans les pratiques locales que Daudet. Puycerrampion
se présente sous la forme d’un roman qui aborde la réalité avec plus
d’instantanéité, cela tient sans doute aux auteurs qui étaient habitués
aux reportages[87] ;
cela peut expliquer certains procédés qui rappellent le cinéma, la technique
des travellings, par exemple. On a vu avec l’intertextualité combien la mémoire de l’écrit perlait au travers de la diégèse, mais il faut ajouter l’oralité « ethnographique » dont l’auteur est le récepteur ; l’un et l’autre joue un rôle déterminant dans la constitution d’une mythologie sans cesse revisitée. On
pourra ainsi s’interroger sur l’avenir du roman dit « régional »
aujourd’hui, et on notera une certaine inclination de celui-ci vers un
sous-genre, qui peut d’ailleurs facilement se confondre avec un registre,
c’est celui du roman policier[88]
qui s’exprime dans un décor urbain[89].
Mais
il semble que le genre de la chronique accompagne ce mouvement à la fois littéraire
et cinématographique[90] qui
paraît caractérisé par un vérisme certain, en d’autres termes :
c’est une affaire à suivre. Pierre
Chabert. [1]
Voir Aristote, Poétique, éd de J. Lallot et R. Dupont-Roc, Paris,
Le Seuil, « Poétique », 1981, chapitre 6, 13 et 14. [2]
J. Aicard, Maurin des Maures, Paris, Flammarion, 1908 et L’Illustre
Maurin, Paris, Flammarion, 1908. [3]
A. et J. Viollis, Puycerrampion, Paris, « Les Inédits »,
A. Fayard, 1911. [4]
Cf . A. Gefen, La mimésis, Paris, Garnier-Flammarion, « GF
Corpus », 2002. [5]
Cf. Michel Foucault, Dits et Ecrits, Paris, Gallimard, 1994, tome 1,
p. 789. [6]
Tartarin, Maurin, mais aussi Jean de Florette, Manon des Sources… [7]
E. Garcin, écrivain et poète varois de la première moitié du 19ème
siècle, mais J.Aicard n’a pu connaître ses écrits n’étant pas publiés.
Garcin est l’auteur de diverses descriptions et dictionnaires sur la
Provence, et d’une robinsonnade où il imagine une Provence idyllique. [8]
La Révolution de 1848 est le signe d’un malaise profond dont la littérature
se fait bien sûr l’écho. [9]
Dans le même temps, les Anglais, avec Lord Brougham, commencent à séjourner
sur la future Côte d’Azur. [10]
Voir à ce sujet l’article de A. Bitossi dans J. L. Vernet, Jean
Aicard, du poème au roman, Aix, Edisud, 2000, p. 62. [11]
Maurin, p. 36, 110, 185, 186, 278. [12]
J. Gérard, La Chasse au lion, Paris, Librairie Nouvelle, 1859. Cet
ouvrage est, pour certains, à l’origine de l’inspiration de Tartarin,
mais il est possible que ce soit l’oncle de Daudet qui soit
l’inspirateur de Tartarin ; sans doute, J. Gérard est-il aussi à
l’origine de Dache, Perruquier des Zouaves, de P. de Sémant. [13]
On se reportera aux indications de R. Bonaccorsi, dans J. L. Vernet, op.
cit. , p. 151. [14]
Le Fameux Chevalier Gaspard de Besse, Raphèle, CPM, M. Petit, 1997,
et Gaspard de Besse, un bandit à la française, Raphèle, CPM, M.
Petit, 1997. [15]
M. Agulhon, La République au village, op.cit, p. 305. [16]
Dans Maurin : p. 36 et dans L’Illustre…p. 357. [17]
Puycerrampion, p. 110. [18]
Maurin, p. 32. [19]
Maurin, p. 53. [20]
Maurin, p. 60. [21]
Maurin, p. 71. [22]
Maurin, p. 136. [23]
Maurin, p. 391. [24]
L’Illustre,
p. 39 [25]
L’Illustre, p. 137. [26]
Maurin, p. 27, 33, 111. [27]
L’Illustre, p. 300. [28]
Maurin, p. 120. [29]
Port-Tarascon, Paris, Marpon et Flammarion, sans date, p. 21 et 29. [30]
Maurin, p. 198. [31]
Maurin, p. 199. [32]
Dans E. Garcin et la Robinson Provençale, manuscrit de la
bibliothèque municipale de Draguignan. [33]
Maurin, p. 397 et 348. [34]
Une recherche d’archives confirmerait sans doute cette hypothèse de
lecture. [35]
On pourra se reporter à notre communication à propos de « La
sociabilité dans quelques œuvres de Daudet », colloque Daudet,
Fonvieille, mai 2005. [36]
L’Illustre…p. 228. [37]
Numa Roumestan, Paris, Flammarion, s.d. p. 9. [38]
D. Durandy, L’Ane de Gorbio, Paris, Grasset, 1911, p. 268. [39]
L’Illustre…p. 246 ; le village de Bourtoulaïgo renvoie au
pseudonyme de L. Jourdan qui fut un saint-simonien. [40]
Puycerrampion, p. 12. [41]
On se reportera à la thèse de Y. Rinaudo, Les Paysans du Var, fin 19ème,
début 20ème siècle, Aix, 1978,
tome 2, p. 612-649. [42]
D’autres auteurs comme Zola pour Marseille ou Paul Alexis et Jean Payoud
pour Aix critiquent les cercles en tant que lieu de débauche, mais ils ne
s’arrêtent pas sur leurs activités politiques. [43]
L’Illustre, p. 220 et Puycerrampion, p. 129. [44]
Ibidem, Jean Aicard, du poème au roman, p.149. [45]
« Lou cepoun » en provençal désigne le doyen du cercle ou du
village. [46]
Puycerrampion, p. 14. [47]
Un ethnotexte est avant tout un discours sur le passé. [48]
Maurin, p. 292. [49]
L’Illustre, p. 425 [50]
Maurin, p. 406, à propos de « Iou siou d’Oouruou, m’en fouti ». [51]
L’Illustre, p. 391 [52]
L’Illustre, p. 444, d’autres chansons moins connues sont données,
p. 508, ainsi que la légende de Saint-Martin,
p. 513. [53]
L’Illustre, p. 510 ; nous avons relevé également
cette formule lors d’une enquête à Solliès-Pont, en 1979, elle est donnée
in extenso dans L. Giraud, Le Général Estancelin à Port-Cros,
1979, p. 298. [54]
L’Illustre, p. 515, on trouve là une variante de la prière
à Sainte Barbe, lors des orages. [55]
Maurin, p. 78. [56]
Maurin, p. 44, les révoltes des viticulteurs datent de 1907. [57]
Maurin, p. 228. [58]
Maurin, p. 128. [59]
Il s’agissait d’un chasseur italien qui n’était pas admis au cercle,
il a du montrer ses talents de chasseurs de sangliers pour finalement être
admis…où l’on voit que l’exclusion n’est pas forcément de la
xénophobie. Ce fait a été observé au cours de notre thèse de
troisième cycle, Les Cercles dans le Pays d’Aix, Aix, tome 1, p.
209. [60]
Maurin, p.114. [61]
Thèse de troisième cycle, Les Cercles dans le Pays d’Aix,, Aix,
tome 1 p. 431. [62]
Dans Pagnol, et dans la réalité, le verbe « calculer » est
souvent employé, avec le sens de « réfléchir », voir L’Illustre
, p. 57. [63]
Les chasseurs de sangliers forment un groupe compact qui peut être indépendant
du cercle, dans le Var notamment, à Camps, p. 987 dans notre thèse d’Etat. [64]
Voir l’étude intéressante, mais qui n’aborde malheureusement pas ce
sujet,
de Ch. Traïni, Les Braconniers de la République, Paris, PUF,
2003. CPNT a été créé vers 1988-89. [65]
Maurin, p. 36. [66]
Maurin, p. 27 [67]
Maurin, p. 207. [68]
Maurin, p. 124. [69]
Maurin, p. 403 [70]
L’Illustre, p. 229. [71]
Jean Aicard est né en 1848, de plus son père était un saint simonien, sur
ce point, on se reportera à Jean Aicard…op. cit. , p. 18-19. On précisera
qu’un dossier relativement important sur J. Aicard existe au Musée Arbaud,
à Aix en Provence. [72]
L’Illustre,
p. 137. [73]
In Le Mémorial d’Aix du 18 Avril 1852. [74]
Rinal qui serait Michel Reynaud, un ami de l’auteur, comme l’indique B.
Brisou in Jean Aicard, op. cit, p. 133, et qui n’aurait pas eu à
subir cette attitude. [75]
La notion de feuilleton n’est pas éloignée non plus. [76]
Garcin a fait de la Nouvelle Provence, dans La Robinson Provençale,
une île aux caractéristiques maritimes empruntées aux Maures ; P.
Foncin dans son ouvrage Les Maures et l’Estérel, Paris, A. Colin,
1910,
le confirme, p.3 et 6. Et à la page 164, il se demande « s’il
ne faudra pas recommencer pacifiquement l’histoire de l’invasion des
Sarrasins (…) en implantant
des travailleurs kabyles. » [77]
Puycerrampion, p.69. [78]
Au cours d’une enquête à Correns, on a recueilli la monographie d’une
de ces sociétés secrètes, in P. Chabert, Les Cercles en Provence,
Aix, thèse d’Etat, 1990, tome 3, p. 786. [79]
Puycerrampion, p. 16. [80]
Cf. Ethnologie Française, P. Chabert, « Rouges » et
« Blancs » : Cercles en Provence, XXXV, 2005, 1, p.
147-156. [81]
Maurin, p. 44. [82]
F. Mistral, Mémoires et récits, Paris, Plon, [83]
Cf. R. Girardet, Mythes et mythologies politiques, Paris, le Seuil,
1986. [84]
Enquête pour le DEA, à Solliès-Pont, en 1978. Les témoins avaient
quatre-vingts ans. On a recensé, au cours de notre thèse d’Etat, quatre
cercles dans le Var qui célébraient le 24 février par un banquet dans le
cercle ou dans une chapelle de Pénitents. [85]
On connaît l’opposition des Félibres après Tartarin ou Numa
Roumestan, et l’embarras de Mistral. [86]
La Fortune des Rougon en est un exemple, mais c’est un choix d’écriture
littéraire. [87]
Andrée Viollis a écrit des romans, Criquet, La Perdrix dorée,
mais elle est surtout connue pour ses reportages : Seule en Russie,
Tourmente sur l’Afghanistan, L’Inde contre les Anglais, Le
Japon et son empire ou Shangaï (1933). [88]
Depuis R. Izzo (Total Chéops) à R. Merle en passant par Y.
Audouard, J. Giovanni, J.T. Samat, P. Cauvin, Ph. Carrese. Quant à F.
Valabrègue, il fait une chronique, avec Les Mauvestis, 2005, dont
l’inspiration part, comme N. Ciravégna avec Chichois de la rue des
Mauvestis, 1979, du quartier du Panier. [89]
Décor urbain qui est celui du rap, et de « art de rue » de IAM. [90]
On pense bien sûr à Guédiguian. |
|
Association 1851 pour la mémoire des résistances républicaines
|