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Un commentaire du jeune Victor Reymonenq (futur sénateur du Var) sur les pensions de 1882, attribuées aux victimes du coup d’Etat J’évoquais
dans un article
récent les multiples contestations qui accueillirent la publication de la
liste des pensions de 1882, contestations dont le grand journal républicain Le
Petit Var s’était fait l’écho. Je
verse à ce dossier une pièce bien intéressante. Il
y a vingt déjà, alors que je préparais un ouvrage sur l’histoire varoise,
j’avais pu, grâce à l’extrême amabilité de sa descendante que je ne
remercierai jamais assez, consulter les papiers laissés par Victor Reymonenq (né
en 1858 à La Roquebrussanne, Var), et conserver le double de quelques-uns. J’en
extrais cette lettre écrite à bord du croiseur Le Forfait[1] où servait le jeune
matelot Reymonenq. On ne pourra pas mesurer ici la fermeté et la netteté de
son écriture, mais on mesurera la qualité de l’expression française de ce
fils d’agriculteur de La Roquebrussanne et ex-agriculteur lui même (qui pour
autant, dans le cours ultérieur de sa vie politique, ne négligera jamais
l’usage de l’oralité provençale[2]).
On mesurera aussi, héritée de l’atmosphère familiale et locale, la passion
républicaine qui anime le jeune homme, passion maintenue dans le service sous
des cieux si lointains, et l’intériorisation totale de la phraséologie républicaine
avancée. Après son passage dans la marine, Victor Reymonenq revient à l’exploitation familiale, ruinée par la crise du phylloxera. Il la quittera bientôt pour l’Arsenal de Toulon, où il travaillera comme « manœuvrier », puis ouvrier et enfin contremaître, et où il développera une importante activité syndicale et politique. Militant socialiste, élu municipal aux côtés du maire socialiste de Toulon, Escartefigue (1904), il ralliera ensuite Clémenceau et le radicalisme. Il sera maire de La Roquebrussanne, conseiller général en 1907, et sénateur du Var en 1909 : l’arrivée au Sénat d’un ouvrier ne passera pas inaperçue[3]. Victor Reymonenq décèdera en 1933.
René
Merle, avril 2010 Bord du
Forfait, Zanzibar, 5Xbre 1882 Cher père et
chère mère, D’après
votre lettre et encore plus d’après les journaux, j’ai pu apprécier l’inégalité
qui existe dans les pensions accordées aux victimes de décembre. Pourquoi ces
inégalités ou plutôt ces abus ? L’on dirait que tous les proscrits ou
condamnés ne sont pas victimes des mêmes crimes et des mêmes désastres.
L’on dirait qu’ils n’ont pas lutté pour les mêmes principes et les mêmes
libertés. Aujourd’hui
que ces principes et ces libertés ont vaincu la honte infâme de l’empire, de
ce criminel empire, pourquoi l’égalité de récompense n’existe-t-elle pas ?
Je comprends parfaitement que la récompense doit être inégale entre les déportés
et les internés. Certainement que, ceux-là ayant eu des peines plus graves
doivent être mieux récompensés que ceux-ci. Mais dans ceux-ci, je ne peux
m’expliquer pourquoi la commission chargée d’examiner et de régler, ait
fait subir de si grandes disproportions pour ne pas dire injustices. Ces
injustices, puisque en République il faut encore se servir de ce mot honteux,
rappelleraient à l’homme honnètte
[sic] les jours néfastes de l’empire,
jours, où l’on voyait la honte sortir de tous les horizons. Allons, du
jour sur tout cela, et que les membres de la commission reconnaissent leur
erreur ou plutôt leur faute. Qu’ils reviennent de leur première décision
s’il en est temps encore et que tous les défenseurs de nos libertés soient récompensés
proportionnellement. Demandaient-ils quelque chose eux ? Non, après avoir
lutté et souffert ils ont eu la prison et l’exil, après l’exil l’empire
se dressait devant eux comme une potence ; il s’est pendu lui même à
cette potences, et ces lutteurs héroïques, après 18 ans d’angoisse ont
enfin trouvé leur République. Ils se contentaient de cela et ne demandaient
que la paix dans le travail et la lumière pour leurs enfants. Mais la République
a voulu autre chose. Elle a voulu les récompenser. Dans cette récompense,
s’est dressé des inégalités et ces inégalités mettront entre eux le désaccord,
eux qui jusqu’à présent n’ont connu que l’accord pour lutter contre les
oppresseurs. Je ne vous
parlerai pas cette fois de ce que je fais, je n’ai pas le temps et suis trop
indigné de ce qui se passe, je vous dirai seulement que la campagne
s’effectue toujours sous des bonnes conditions et que dans un an d’ici, peut
être moins, je serai dans vos bras. Nous partons demain pour Mayotte, où nous
resterons quelques jours seulement, nous irons ensuite à Nossi-Bé, et quand
vous recevrez ma lettre nous serons aux Seychelles. Votre fils
qui vous aime Reymonenq [1] Le Forfait : croiseur lancé en 1879. [2]
J’extrais du mémoire
biographique conservé par sa famille ces quelques lignes, relatives aux réunions
publiques dans les campagnes électorales législatives : « Ces réunions étaient devenues aussi difficiles dans les villages que dans les grandes villes. La question était de prouver que je pouvais tenir tête à mes contradicteurs. Je leur tins tête en effet, car il arrivait à mes colistiers de ne pouvoir placer un mot dans le tumulte. Je prenais alors la parole en parlant provençal et comme j’avais une forte voix j’étais écouté avec surprise car les électeurs n’étaient pas habitués à entendre la langue de Mistral et dans cette langue je disais tout ce que mes amis n’avaient pas pu dire en français. Les électeurs disaient : « aquéou es deï nostre, parlo coumo nautrè ». [3]
Cf. par exemple
l’article du Figaro, 1er
avril 1909, qui vaut son pesant de moutarde : « UN OUVRIER AU SÉNAT
Sous les auspices de M. Clémenceau, un ouvrier des arsenaux maritimes entre au Sénat. M.Victor Reymonenq, contremaître au port de Toulon, élu sénateur du Var sur la même liste que le président du Conseil. M. Victor Reymonenq se proclame socialiste indépendant. Il défend la patrie. Il condamne le sabotage. Cela suffirait, sans doute, pour le faire traiter de renégat par ceux qui détiennent la pensée collectiviste, car le socialisme n'est plus une méthode, c'est un Dogme qui a ses pontifes, les membres de la commission administrative permanente, et sa Bible le Capital, de Karl Marx. M. Victor Reymonenq est une exception. Parmi les dirigeants du parti unifié, on chercherait en effet vainement d'autres ouvriers. Partout des professeurs, des avocats, des propriétaires, nulle part des «manuels». Des redingotes, pas une blouse. Des «tubes», pas une casquette. Les intellectuels se sont lancés dans l'Internationale comme Mirabeau, comme Saint-Just, comme Anacharsis Cloots se lancèrent dans la Révolution. M. Clemenceau se trompe étrangement s'il croit qu'il va désarmer les unifiés en introduisant un travailleur sous les ombrages du Luxembourg. » |
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Association 1851 pour la mémoire des résistances républicaines |