Ce texte a été publié dans la brochure "Résistances. L’insurrection de décembre 1851. La Résistance pendant la deuxième guerre mondiale à Tourves", 2001pour commander cette brochure cliquez ici
Tourves
décembre 1851, le Peuple reprend ses droits. par
René Merle La
scène est digne d’un grand film historique : six décembre 1851, onze heures
du soir, sur la place de Tourves emplie de monde, le maire doit pénétrer dans
la mairie entre une double haie d’hommes en armes, une centaine de Tourvains,
jeunes pour la plupart. Au nom des citoyens insurgés, le cordonnier Requier lui
signifie que “la constitution ayant été violée, le peuple reprenait ses
droits”. À
Tourves, comme dans tout l’arrondissement de Brignoles, comme dans la plupart
des localités rurales du Var, c’est d’abord par la proclamation d’un
pouvoir communal démocratique que s’organise la riposte au coup d’État.
Puisque le Président étrangle la République qu’il était censé protéger,
il appartient aux citoyens de la défendre, dans le cadre le plus immédiat et
le plus naturel de la vie administrative et politique, la commune. Par
son coup de force, le Président Louis Napoléon se maintenait à une place qui
constitutionnellement devait bientôt lui échapper. Et cette ambition
personnelle rencontrait la peur sociale et politique du gouvernement
conservateur de la Seconde République, effrayé par les progrès électoraux de
la gauche démocrate-socialiste, la “Montagne”. Le coup d’État permettait
d’éviter l’échéance des élections de 1852. Alors
que l’opinion nationale adhérait à la démagogie présidentielle, ou que, résignée,
effrayée, elle la subissait passivement, alors que l’appareil d’état (armée,
police, magistrature, administration préfectorale) se rangeait totalement du côté
du coup d’État, la résistance se manifesta dans une trentaine de départements.
Elle se transforma en insurrection armée en Bourgogne et dans nombre de départements
méridionaux. Les Basses-Alpes, où l’insurrection fut victorieuse, la Drôme
et le Var furent à la pointe de ce puissant mouvement, dont Tourves ne fut pas
absente. La
belle étude de Claude Arnaud vous présente la dimension générale et locale
de cet événement. Et la première remarque que nous pouvons faire est qu’il
aura fallu attendre 150 ans pour que cette donne locale soit dépouillée et
mise en valeur. Ce qui nous interroge sur ce qu’il faut bien appeler une amnésie,
occultée de génération en génération, par le rappel émouvant de l’épopée
républicaine varoise, la marche de la colonne insurgée qui traversa le département
jusqu’à la défaite d’Aups... Or
ce n’est pas dans l’épopée que nous plonge la visite des archives
tourvaines, mais dans le prosaïsme tragique de quelques jours de résistance. À
travers le miroir faussé des archives de la répression, nous appréhendons
l’entrée en responsabilité citoyenne d’une partie du petit peuple tourvain.
Une semaine d’extrême tension où le drame se joue entre Tourvains, sans
autres interventions extérieures que celles des informations reçues de
Brignoles ou de Saint-Maximin. Dans la lucidité, l’exaltation ou
l’abattement, on peut ainsi deviner le rôle des fidélités politiques, celui
des initiatives personnelles et des tempéraments individuels. Nous sommes loin
de l’épopée, et pourtant ici, en ce froid décembre 1851, chacun joue son
destin. De
ce fait, plus sans doute que les communes où la grande majorité des hommes
valides rejoignit la colonne républicaine, (Le Luc, Vidauban, La Garde-Freinet...),
le microcosme tourvain illustre et éclaire la réalité de la situation varoise
: une localité divisée, une opinion républicaine mobilisée mais partagée, hésitante
sur la conduite à suivre. La
nouvelle du coup d’État est connue le mercredi 3 décembre. Le jeudi 4, les républicains
s’attroupent devant la mairie et y placent un poste de surveillance armée. Le
vendredi 5, le samedi 6 ils contrôlent la localité et les passages sur la
route. Le samedi soir, la mairie est occupée par les insurgés en armes, le
dimanche 7 au matin est proclamée une mairie insurrectionnelle. Mais le lundi,
les nouvelles montrent que la France n’a pas suivi, et la démobilisation
gagne les insurgés, qui savent qu’un bataillon d’infanterie a quitté
Marseille, accompagné de hussards et d’artillerie, et marche sur Brignoles.
Tourves subira bientôt l’occupation militaire et la répression. Mais
comment en est-on arrivé là ? Un
peuple exclu ? Monarchie
de Juillet (1830-1848). La commune aux mains des notables ? Depuis
1831, la France est dirigée par le roi Louis-Philippe d’Orléans. Son pouvoir
s’exerce essentiellement au profit des couches supérieures de la bourgeoisie.
Si le suffrage censitaire ne donne le droit de vote aux législatives qu’aux
privilégiés de la fortune, il permet à un plus grand nombre de contribuables
de voter au plan local. À Tourves comme ailleurs, ce sont les notables locaux
qui se disputent leurs suffrages. Ces
notables ne se recrutent pas parmi les gros possédants, résidents extérieurs
influents, souvent de tradition légitimiste : des “Blancs”, royalistes
partisans de l’ancien régime des Bourbons. Notons parmi eux le Brignolais
Hippolyte Maquan, avocat à Lorgues, qui sera sous la Seconde République un fer
de lance de la réaction varoise : otage de la colonne républicaine, et il
publiera à chaud un récit très partial de l’insurrection. Le
conseil municipal est donc un aréopage de petits notables : l’avocat François
Sivan, maire, ses deux adjoints, le tonnelier Ourdan, le distillateur Cheilan,
sont entourés d’artisans cossus, de propriétaires, d’hommes qui comptent
comme l’aubergiste Jean François Sivan, le notaire Allaman... Le
régime orléaniste leur convient, et ils ne peuvent que prendre leurs distances
avec les courants protestataires qui traversent l’opinion, courants nouveaux,
républicains, démocrates, voire socialistes, qui, tout en divergeant sur les réformes
sociales à mettre en œuvre, ont en commun l’aspiration à la démocratie
politique. Une
fermentation républicaine : Faute
de documents et de témoignages, nous saisissons mal les cheminements et
l’influence de ces courants dans la population tourvaine. Dans son œuvre désormais
classique, Maurice Agulhon a investigué les vecteurs de la conscientisation
politique. Quel est donc le rôle des chambrées tourvaines, lieux de sociabilité
populaire masculine ? Quel est le rôle de ces bourgeois, “passeurs
politiques” d’informations et d’idées, comme cet Étienne Davin, rentier
aisé, qui sera le maire “rouge” de 1849 ? Un noyau communiste ?
Est
attesté en tout cas le prosélytisme d’un ouvrier cordonnier “communiste”
que la police inquiète à la veille de la Révolution de Février 1848 :
Jean-François Requier, un homme jeune, né en 1817. Il est membre d’une société
communiste icarienne, il est abonné au journal de Cabet : Le Populaire est
un formidable organe d’information et de conscientisation en milieu ouvrier,
que Requier fait connaître au café. L’engagement communiste des tailleurs et
des cordonniers est une donnée nationale dans la France des années 1840, et on
parle beaucoup dans leurs échoppes. Les
Cabétistes dénoncent la misère populaire, le mépris dans lequel sont tenus
les travailleurs, ils aspirent à une société fraternelle et égalitaire, mais
ne prônent pourtant pas l’insurrection, et leur moralité est “bonne” à
l’évidence. On
fiche pourtant et on intimide ces militants cabétistes varois : l’enquête
sur Requier relève du pur délit d’opinion. Mais, à la différence des
militants toulonnais par exemple, on juge Requier bien isolé, et peu dangereux
en définitive. Le maire ne lui a-t-il pas d’ailleurs confié la surveillance
de l’octroi ? Un
homme isolé ? Quoiqu’en dise le rapport de police, Requier n’est
certainement pas isolé au plan départemental et régional. Le réseau icarien
varois est en relation avec Marseille et Paris. Il est depuis plusieurs années
actif dans les milieux ouvriers de Toulon. Il compte des figures marquantes,
comme Jean Lafont, mécanicien à Belgentier où son influence est grande, et
Abraham Collée, peintre en bâtiment à Brignoles. Et ces deux hommes sont des
voisins pour le Tourvain. Mais
l’isolement idéologique au plan local est sans doute réel. De fait, quel
sens peut avoir le communisme cabétiste pour les agriculteurs et les ouvriers
qui se retrouvent dans ce café Cival où Requier fait connaître son journal,
et dans les trois chambrées de la localité ? L’apprentissage
de la politique : La
Révolution de Février 1848 est un événement parisien, et les Tourvains,
comme tous les Français, apprennent par les communiqués préfectoraux qu’ils
vivent désormais en République (la Seconde). Et bientôt leur parvient la décision
qui va changer complètement la donne politique : l’institution du suffrage
universel masculin (La jeune République n’a pas cru devoir accorder ce droit
aux femmes). Tourves n’avait pas 20 électeurs législatifs avant 1848, il y
en a dorénavant près de 900. Désormais,
à travers la sécheresse des chiffres, nous mesurerons la conscientisation
d’un peuple jusque-là tenu à l’écart de la vie politique. Un
pouvoir communal partagé : Le
nouveau pouvoir communal connaît plusieurs phases de mise en place. À
l’annonce du changement de régime, la municipalité fait contre mauvaise
fortune bon cœur : le maire ne cache pas la frayeur que lui a causée la résurrection
d’une République dont les souvenirs de 1792-93 terrorisaient notables et gros
propriétaire. Mais on est vite rassuré, ou on feint de l’être : unité
autour du nouveau régime de la Liberté, qui garantit le respect des personnes
et des biens. La
municipalité, comme toutes les autres municipalités varoises, n’en est pas
moins destituée par le nouveau pouvoir, qui nomme une commission municipale
provisoire, à l’effectif réduit. Les
clivages sociologiques et idéologiques sont masqués par une sorte
d’unanimisme républicain modéré. La présence à la tête de la commission
de Pierre Garrel, un marchand de laine et fabricant d’huile très aisé,
rassure. Tout comme celle de Louis Bouchard, Capitaine en retraite, Chevalier de
la Légion d’Honneur, propriétaire fortuné lui aussi, qui se voit attribuer
le commandement de la garde nationale. Mais apparaissent aussi des hommes
nouveaux, comme Jouve l’instituteur. Cette
première commission est vite remplacée par une commission plus nombreuse :
s’y rencontrent des notables, membres du conseil municipal d’avant février,
et des hommes nouveaux. Mais parmi ces derniers, peu se manifesteront ensuite
comme républicains actifs. On
le voit, le poids des notables traditionnels est ébranlé, mais demeure. Le
fait est manifeste aux élections municipales de septembre : sont élus des
notables déjà présents avant février, ou membres des commissions
provisoires. Élus également des hommes nouveaux. En particulier Joseph
Plauchier, cultivateur de 42 ans, tout petit propriétaire, un républicain
convaincu. Ce
conseil est partagé : Le maire est élu par 10 voix contre 9 à Jean Louis
Antoine Sivan, clairement conservateur, mais les conservateurs Allaman et Blanc
sont élus adjoints avec une ou deux voix d’avance devant des candidats républicains
comme Plauchier. Le maire est “bleu”, le commandant de la Garde Nationale
conservateur. Le
pouvoir central reste lointain : Les
élections législatives de 1848 voient dans le Var le succès attendu, puisque
sans vraie concurrence, d’une liste “républicaine” très modérée, plébiscitée
par une opinion encore peu rompue à la vie politique. On
vote au chef-lieu de canton pour les présidentielles de décembre 1848 : première
élection d’un Président au suffrage universel. Les Tourvains se déplacent
peu. Signe d’un intérêt plus immédiat pour la politique vécue dans la
proximité locale ou départementale que pour la “grande” politique
nationale ? Comme
le département, Tourves donne la majorité au candidat officiel, le républicain
modéré Cavaignac. Le candidat surprise Louis-Napoléon Bonaparte est loin
derrière. Alors que la France vote massivement pour Bonaparte, le Var est un
des quatre départements qui lui refusent la première place : la presse
conservatrice varoise a choisi Cavaignac, par ailleurs soutenu par la majorité
des Républicains de progrès. À Tourves également, les notables (tenants de
l’ancien régime, ou “Bleus”, républicains modérés) et les hommes du
peuple se retrouvent pour soutenir Cavaignac. Mais
le vote tourvain n’est pas exactement à l’image du Var : si le Var a voté
Cavaignac et repoussé l’aventurier Bonaparte, nombreux sont les Varois qui
ont choisi le candidat de la gauche montagnarde, Ledru-Rollin, qui obtient même
la majorité dans plusieurs localités. La surprise tourvaine vient du score
insignifiant obtenu par Ledru-Rollin. On ne voit donc pas se constituer à
Tourves, comme dans nombre de localités varoises, cette amorce d’alliance de
la bourgeoisie républicaine et du peuple autour de l’opposition de gauche,
cette “Montagne” démocrate-socialiste qui sera bientôt majoritaire dans le
département. Par
contre, les 16 voix de Raspail, candidat de l’extrême gauche, montrent la présence
et l’activité du petit noyau communiste, dont l’influence initiale dépasse
celle de la gauche d’opposition. Raspail dépasse Ledru-Rollin et fait presque
jeu égal avec Bonaparte. Mais le cordonnier cabétiste Requier, son ami Auguste
Cival l’ouvrier tanneur sont sans doute encore tenus aux marges de la
sensibilité commune. Il n’en reste pas moins qu’ils enracinent leur
militantisme dans des espoirs de république démocratique et sociale, à la
différence des plus convaincus des Cabétistes qui, déçus par ces débuts
conservateurs de la République, s’en vont fonder l’Icarie en Amérique. La
structuration politique en liaison avec les élections : Aux
élections législatives de 1849, on vote pour élire 7 députés, au scrutin de
liste départemental avec panachage. Cette fois, les Varois doivent choisir dans
un affrontement tripartite : liste “blanche” très conservatrice du parti de
l’Ordre, liste républicaine plus que tiède des “Honnêtes Modérés”,
liste “rouge” de la gauche démocrate-socialiste, la Montagne. Une
scission vient affaiblir la Montagne : l’avocat Thourrel, qui avait quitté
Toulon pour Aix après sa brouille avec les Montagnards locaux, dirige une liste
plus radicale, dite du Comité des Travailleurs, liste soutenue par le grand
journal démocrate de Marseille, La Voix du Peuple, dont l’influence
est forte parmi les démocrates de Saint-Maximin et de Tourves, (ce qui ne va
pas sans créer une rivalité avec le journal des démocrates varois, Le Démocrate
du Var). Le
vote de Tourves n’est pas exactement à l’image de celui du Var, qui élira
quatre démocrates-socialistes et trois représentants du parti de l’Ordre. Tourves
place en tête les plus “modérés” de la liste blanche (l’avoué Arène,
député sortant, 286 voix, et Poulle, ancien sous-préfet, 283 voix). Un
“rouge” les talonne : le notaire Clavier (276 voix) : l’effet de proximité
a joué, car Clavier est brignolais. Suivent
trois des leaders de l’Ordre, dont les deux plus blancs (De Villeneuve
Bargemon, 267 voix, et De Clappiers, 264 voix, un “voisin” que Le Démocrate
du Var dénonce comme “un des plus grands propriétaires de Brignoles”,
tous deux grands notables légitimistes). Font
presque jeu égal avec eux les leaders nationaux de la liste des “Honnêtes
Modérés”, le général Changarnier, Adolphe Thiers. Par contre, les leaders
départementaux de ce courant
“bleu” ont peu de succès : les représentants sortants Philibert et Alleman
n’ont que 24 voix, et Guigue en a 3. Les
dirigeants de la Montagne obtiennent un score convenable mais sont distancés :
Arnaud, député sortant, 239 voix, Suchet, ex-maire de Toulon, 235 voix,
Mouttet, 234 voix. Ce dernier, paysan à Draguignan, a plus de voix que le
leader national de la Montagne, Ledru-Rollin, 232 voix. Sympathie sociologique ?
Ce qui n’est pas le cas pour le travailleur de l’arsenal de Toulon Debeney,
56 voix, seul représentant du monde ouvrier sur la liste de la Montagne. Mais
l’élément tout à fait original de cette élection à Tourves est le score
obtenu par Choffel, 171 voix, et Jouvenal, 169 voix, tous deux de la liste
dissidente du Comité des Travailleurs. Or les notables de cette liste n’ont
pas eu de succès. Son leader, l’avocat Thourrel, n’a qu’une voix, le représentant
sortant, Baume, deux. Comment expliquer la percée des deux inconnus ? Tout
simplement par le fait que Choffel, ouvrier licencié de l’arsenal de Toulon,
est un activiste communiste icarien, lié au groupe de Belgentier, et que
Jouvenal, également ouvrier de l’arsenal, et conseiller municipal
“communiste”, fait également partie du réseau icarien. Tous deux ont agi
sur le plan toulonnais pour poser à côté, voire en face, de la Montagne jugée
trop petite bourgeoise, une force politique populaire et ouvrière autonome. On
mesure donc par ces chiffres l’influence acquise à Tourves par Requier et ses
amis. En période d’accélération historique, la présence de personnalités
fortes et originales comme la sienne a rapidement joué. Tourves
apparaît donc comme une localité électoralement partagée entre Blancs, Bleus
et Rouges, les nuances étant grandes à l’intérieur de chaque camp. Les cercles
De
l’unanimisme politique de 1848, on est donc passé à une vie politique
d’affrontements qui n’est pas encore sous-tendue par la notion de partis
politiques, au sens moderne du mot. La politique se vit à travers les cercles,
et plus particulièrement à travers l’opposition du cercle rouge et du cercle
blanc. La
“Société des Rouges” est un lieu de sociabilité populaire masculine, elle
réunit l’ensemble des amis de la Montagne, y compris des élus comme
Plauchier. Par sa présence active dans la société, la gauche extrême est
sortie de son isolement, elle joue le rôle de ferment dans ce creuset où la
jeunesse domine. Alors que Cabet, déçu par l’évolution de la Seconde République,
prône plus que jamais le départ en Amérique pour y fonder la société idéale
de l’Icarie, les cabétistes varois militent pour une République de progrès.
Ils diffusent les publications de la librairie rouge de Paris, “La Propagande
démocratique et sociale”, qui touchent Tourves par les contacts de Requier
avec Collée de Brignoles. Qui plus est, Requier est désormais président
d’une société de secours mutuel, mise en œuvre d’un “socialisme
pratique” qui lui attire des sympathies en milieu populaire. Tous
peuvent se retrouver dans le programme de la Montagne rouge qui est un programme
très concret de défense de la petite et moyenne propriété, et de
revendication des droits élémentaires de survie et de bien être pour les
salariés. La haine des “Gros” et des Blancs, héritiers de la contre-révolution,
cimente ce vivier républicain. À
l’opposé, sous couvert d’un patronage religieux, et en proclamant leurs visées
charitables, les Blancs se structurent en 1850 autour du Cercle de Bienfaisance
de Saint Probace, créé à l’initiative d’un gros propriétaire, Lombard
d’Esperel, et de notables locaux. On se réunit dans la maison d’un notable,
et non pas au café. La
cristallisation de 1850 et le temps de la répression “républicaine” : On
vote à nouveau le 10 mars 1850 pour remplacer les deux députés montagnards,
Ledru-Rollin et Suchet, destitués par la répression qui suit la manifestation
montagnarde de 1849. Les
séquelles des divisions du camp démocrate en 1849 se manifestent encore à
Touves. Ainsi, lors du congrès des cercles démocrates, tenu au Luc pour désigner
les candidats, Thourrel, qui patronnait la liste dissidente de 1849, est
candidat. Et qui plus est un délégué de Tourves propose la candidature du poète
républicain de Caen, J.F.Destigny, connu par sa “ Némésis
incorruptible”. Thourrel
et Destigny sont mis en minorité, et finiront par se désister. Le
plein ralliement tourvain aux candidats démocrates varois se manifeste par une
lettre publiée par Le Démocrate du Var (25/26-2-1850) : “À
Mr le Rédacteur du Démocrate du Var Monsieur,
Vos
coreligionnaires en politique à Tourvès, ne sont guère que des enfants du
peuple ne prenant dans une existence que la part que le travail leur donne,
cependant ils n’ont pas été sourds à la voix de leur courageux défenseur,
s’ils partagent des espérances pour la réalisation desquelles vous avez à
lutter, ils regardent comme devoir le sacrifice qui doit faciliter votre tâche. En
recevant leur modeste offrande de 20 francs, sur laquelle on a prélevé les
frais de mandat et de port, veuillez agréer, Monsieur le Rédacteur, leur
regret de n’avoir pu la rendre plus riche. Salut
et fraternité. Biscarre” Lettre
que le journal décrypte à sa façon, en croyant se rappeler d’une bonne
influence des démocrates à Tourves, et en souhaitant qu’elle se manifeste
pleinement aux prochaines élections. Ce
qui sera. Le
10 mars 1850, Tourves partage la tendance varoise qui est celle de la
bipolarisation. Il
n’y a que 554 votants sur 890 inscrits, signe d’une désaffection générale
d’une partie du corps électoral. Les deux candidats rouges passent haut la
main, Claviers notaire à Brignoles, 345 voix (élu), et Pierre Suchet, frère
du député emprisonné, 336 voix. Les candidats blancs sont clairement en
recul, et nettement distancés : De Clappiers Louis, 214 voix, Siméon
202 voix. La
Montagne et l’extrême-gauche se sont soudées. Les Bleus ont dû choisir leur
camp : rejoindre la Montagne ou s’abstenir. Ce
progrès de la Montagne ne va pas sans inquiéter la préfecture, qui en 1850
applique à la lettre, et même au-delà, les consignes répressives
anti-montagnardes du pouvoir. Ainsi
le préfet casse le maire Davin (nommé en 1849), jugé trop républicain, et le
remplace par le notaire conservateur Allaman. Ainsi,
en novembre 1850, on perquisitionne chez Requier, suspecté de participation à
ce que la presse conservatrice appelle “le complot de Lyon”, vaste
conspiration montagnarde qui aurait préparé à l’insurrection les militants
de quinze départements du grand Sud-Est. Mais la perquisition ne peut rien
prouver, sinon, secret de polichinelle, que Requier continue à recevoir et
diffuser la propagande “communiste”. Daumas de Toulon et d’autres
montagnards sont incarcérés, mais Requier n’est pas poursuivi. Augustin Daumas, gravure parue dans La Région radicale en 1882
numérisation des Archives départementales du Var Alors
que grandissent les craintes d’un coup de force du parti de l’Ordre ou du Président,
dans tout le Sud-Est, les éléments les plus résolus du camp républicain vont
organiser les sociétés secrètes, qui, à travers des rites empruntés aux
Carbonari et à la Franc-Maçonnerie, mobilisent le peuple rouge, et tout
particulièrement la jeunesse. On se reportera sur cette question à la
remarquable étude sur les sociétés secrètes dans le Haut-Var que vient de
publier F.Négrel. À
Tourves comme ailleurs, le cercle rouge est la façade légale de la société
secrète. Mais il ne faut pas confondre les deux structures. Les modalités de
recrutement, l’organisation par sections dont les chefs ne connaissent comme
responsables que le chef de la société (on ne sera pas étonné qu’il
s’agisse de Requier) et le commandant “militaire”, Plauchier, témoignent
qu’il s’agit bien d’une organisation qui se prépare à l’affrontement défensif.
Les archives de la répression donnent comme chefs de section de 6 à 10 hommes,
ce qui, à 10 hommes par section, correspond à la centaine de Tourvains inquiétés
après l’insurrection de 1851. Les sociétaires sont des gens du peuple,
agriculteurs et ouvriers. Les chefs de section, à l’exception de l’ouvrier
tanneur Auguste Cival, 31 ans, sont tous des agriculteurs.
On
mesure ainsi l’importance de l’enracinement militant montagnard en milieu
populaire. Certes, la conscience politique des sociétaires peut varier, mais
ils sont unis par une même conviction démocratique, qui mêle le messianisme
égalitariste imprégné de religiosité, et les objectifs très concrets du
programme montagnard : réforme du système fiscal, lutte contre l’usure,
instruction du peuple... Les unit également le sentiment de faire partie
d’une très vaste organisation, dont témoignent les ramifications dans les
localités voisines. C’est
dans ces conditions que va survenir la nouvelle du coup d’État. L’insurrection
: Appliquer
le plan d’ensemble : La
résistance tourvaine est à l’image de ce qui se passe dans tout
l’arrondissement de Brignoles : le 2 décembre, le président de la République
a commis son coup d’État. La nouvelle parvient dans le Var le lendemain, et
à Tourves comme dans toutes les localités voisines, dès le 4, les Républicains
appliquent le plan depuis longtemps mis en place au plan national par la
Montagne rouge et dont sont très concrètement chargées les sociétés secrètes
: la légalité ayant été violée à Paris, c’est dans chaque commune
qu’elle doit être rétablie : mise en place de municipalités
insurrectionnelles, armement du peuple par la récupération des fusils de la
Garde Nationale, désarmement des gendarmes, contrôle de la circulation. Quand
le cultivateur Joseph Tourtin, 38 ans, tambour marchant à la tête de
l’insurrection sur la place de Tourves, appelle les citoyens à la résistance,
c’est bien d’une affaire de citoyens qu’il s’agit, une affaire
d’hommes donc. Conséquence perverse de plus du suffrage “universel”
seulement masculin : les femmes n’ont pas part à la fête (à la différence
d’autres “émotions” populaires qui ont pu agiter Tourves sous les
monarchies précédentes, où on les voit manifester et chanter en provençal).
D’ailleurs, on voit comment le maire essaie de jouer sur les craintes des
femmes pour calmer leurs hommes. Dans
cette première phase initiale, la déclaration du maire Allaman montre l’écho
rencontré par la mobilisation républicaine, mobilisation qui touche autant le
village que les écarts, qui embrigade massivement des agriculteurs,
majoritaires, des ouvriers, des artisans, des commerçants. La présence à leur
tête, dès le 4 de deux protagonistes est significative, Plauchier le
conseiller municipal, Requier le militant révolutionnaire, la légalité et la
révolution réunies pour exiger la remise des armes de la Garde Nationale aux
citoyens assemblés. On
est frappé par l’exaltation et la violence verbale des jeunes (le tailleur de
pierre Chrétien et le commis marchand Maloye, qui menacent d’enfoncer la
porte, ont 25 ans. Maloye paiera son geste de 5 ans d’exil en Belgique), mais
en même temps par la prudence des leaders insurgés qui se gardent de toute
atteinte aux personnes et aux biens, qui laissent louvoyer le commandant de la
Garde Nationale, Bouchard. Lequel de son côté est tout aussi prudent : il voit
que le rapport de force n’est pas en faveur des tenants de l’Ordre, que les
notables conservateurs, le maire en tête, brillent par leur absence. Seul
l’adjoint Blanc essaie de faire face. La première étape consiste donc dans
un compromis : les armes restent dans la mairie, mais elles sont gardées par un
poste de Rouges “fiables” : leur présence garantit à Bouchard qu’il
n’y aura pas d’excès. Ce contrôle est assuré par des familles
d’agriculteurs rouges : les Verdillon, dont le père commande le poste, les
Tochou, les Bremond, les Castellan, les Maurin, les Guisol, Liautard, Fouque,
etc. Les jeunes sont là, mais aussi les anciens, comme Maurice Requier dit
Paton, 70 ans, cultivateur, qui sera membre résolu de la municipalité
insurrectionnelle. Cette
prudence tourvaine réciproque est à l’image de ce qui se joue dans tout
l’arrondissement de Brignoles. C’est à Brignoles, plus qu’à
Saint-Maximin, que Requier va chercher informations et consignes : l’attitude
des notables républicains de Brignoles et très claire, il faut contrôler le
pouvoir municipal et attendre. C’est
le le lendemain que les insurgés prennent donc encore plus les choses en main,
et les plus modérés d’entre eux sont débordés par des radicaux comme le
cultivateur Tochou, qui paiera chèrement son activisme. Les postes de garde aux
portes du village sont alors composés de la totalité des Rouges, on y trouve
de jeunes ouvriers, tanneurs en particulier, mais leur présence n’est pas
suffisante pour empêcher des passages cruciaux comme celui de gendarmes, que
Bouchard autorise. Les
plus résolus des insurgés décident alors d’en finir avec le double pouvoir.
Le soir du 6 Requier et Tochou envahissent la mairie à la tête de leurs
hommes. La fière formule que Requier adresse au maire déchu, lui signifiant
que “la constitution ayant été violée, le peuple reprenait ses droits”,
est celle de toutes les proclamations montagnardes des communes varoises. Mais
sans doute le militant communiste y met-il aussi le sens que lui donne depuis
des années Le Populaire de Cabet dont le but est “de relever le sort
matériel du peuple, de l’élever en dignité et de lui permettre de reconquérir
ses droits”. Le
lendemain matin, par la bouche du jeune ouvrier tanneur Cival, ils proclament la
commission insurrectionnelle provisoire. Dans cette commission, que préside
Requier, on trouve des agriculteurs, militants actifs de la société secrète,
des artisans, des commerçants aisés, mais aussi des élus ou anciens élus qui
lui apportent une caution légale. La présence de Plauchier, conseiller
municipal, rétablit en quelque sorte la légitimité républicaine violentée
par ce pré-coup d’état préfectoral. Tourves
est alors pour des communes voisines, comme Mazaugues ou Bras, un point de
ralliement insurrectionnel. Faute
de ces petits bourgeois républicains éclairés (médecins, pharmaciens,
notaires, rentiers, etc.), présents dans l’insurrection de nombre de communes
varoises, on va le lendemain adjoindre à la commission le vétérinaire. Il est vrai que la localité est petite, et que ces couches
sont ici peu représentées. Mais on peut quand même penser qu’il y a ici un
recul sociologique devant cette mobilisation plébéienne, et devant ceux qui en
sont les porte-parole. La
résistance n’a pourtant rien d’une jacquerie, même si les “Gros”
propriétaires terriens se sentent menacés. Que faire ?
Tout
l’arrondissement de Brignoles s’est insurgé, sans plus de violence qu’à
Tourves. Le pouvoir municipal une fois pris, il ne restait qu’à attendre que
tout le pays fasse pareil. Requier a des contacts permanents avec Constant, chef
de la société secrète de Brignoles, et avec Moullet, président de la société
secrète de Saint-Maximin. Comme
dans tout l’arrondissement de Brignoles, la mesure est vite prise de la
difficulté, voire de l’inanité de l’entreprise : si la France ne suit pas,
pourquoi tenter l’aventure sanglante ? Faut-il que les insurgés
regagnent leurs foyers, rendent les armes ? Faut-il au contraire rejoindre la
colonne insurrectionnelle qui s’est regroupée à Vidauban, et qui, par
Lorgues, se rend à Salernes ? Dès
le lendemain de la proclamation de la commission insurrectionnelle, on voit
plusieurs de ses membres (sociologiquement plutôt aisés, mais aussi hommes du
peuple, comme Plauchier), auxquels s’est joint l’ex-maire “rouge” Davin,
suivre le vétérinaire Martin et le propriétaire distillateur Garrel, exprimer
au maire déchu Allaman leurs regrets devant l’évolution de la situation et
leurs souhaits d’un dénouement pacifique. Lors
des interrogatoires, chacun évidemment tente de présenter une version des
faits qui donnera le moins de prise à la répression. Il
est clair en tout cas que les insurgés, dans leur grande majorité, considèrent
dès le lundi soir la partie comme perdue. Il ne reste plus qu’à attendre
passivement l’arrivée des troupes et la répression inévitable. Requier au
contraire partage le point de vue de la minorité républicaine brignolaise, une
centaine d’hommes qui rejoindront la colonne des insurgés à Salernes. Cette
nuit-là, une vingtaine d’hommes seulement des jeunes comme l’ouvrier
tanneur Cival, le charbonnier Pascal Blanc ou le cultivateur J.B.Garrassin,
suivent Requier qui veut les entraîner vers l’armée républicaine. Jusqu’où
sont-ils allés ? Ils se retrouvent en tout cas à Tourves au moment de la répression.
Alors que Requier a disparu. Après la défaite, il a fui vers le royaume sarde
comme des centaines d’insurgés varois. On le retrouvera avec eux à Nice où
il passera plusieurs années d’exil. Les
suites de l’insurrection
Le retour des notables
C’est
tout naturellement dans le groupe des notables municipaux fortunés d’avant 48
que puise le pouvoir pour composer la commission municipale provisoire de décembre
51, et même, de façon plus provocante, dans les animateurs du cercle blanc,
comme d’Espérel. Notables qui se retrouvent en force dans le conseil
municipal élu en 1852, comme en retour à la case départ. Une répression sélective
La
modération dont ont fait preuve les résistants, le compromis qui s’est assez
vite installé entre une partie d’entre eux et la municipalité déchue
explique sans doute le fait que les notables locaux focalisent sur la minorité
des activistes rouges et ne chargent pas outre mesure leurs concitoyens insurgés.
De
la centaine de Tourvains interrogés, une quarantaine seront emprisonnés
quelques jours ou quelques semaines. Ceux-là
toucheront en 1882 les pensions modestes correspondant à ce type de sanction
(100 à 25 F). Seuls Germain (350 F), Tochou (600 F) et Requier (1000 F)
toucheront les pensions correspondant à l’expulsion, à l’internement en
France et à la déportation en Algérie. Mais ce n’est pas à Tourves que
nous retrouvons alors Requier, c’est à Toulon qu’il vit, toujours
cordonnier. Peut-être le trauma du décembre tourvain de 1851 lui a-t-il laissé
un goût de cendre ? L’attribution
des pensions, leur plus ou moins grande importance, on s’en doute, ne feront
pas l’unanimité à Tourves, ni dans les rangs du conservatisme local, ni dans
celui des républicains encore marqués par le traumatisme de 1851 et les
divisions du camp républicain. Mais dans les conditions nouvelles de la lutte
politique, cette reconnaissance des “anciens de 1851” sera comme un des
actes fondateurs de la tradition de républicanisme avancé qui sera celle
d’une bonne partie de la population de Tourves sous la Troisième République. René
Merle M.AGULHON, La République au Village Paris, Plon, 1970, réed.
Seuil, 1979. M.BELLENFANT, Le coup d'État du 2 décembre 1851 dans le département
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Paris, 1869. Réed. L'insurrection du Var de 1851, Préface de C.GALFRÉ,
La Table Rase, 1983. E.CONSTANT, Le département du Var sous le Second Empire et au début
de la Troisième République, Université de Provence, Aix-en-Provence,
1977. H.MAQUAN, Trois jours au pouvoir des insurgés, Marseille. Insurrection
de décembre 1851 dans le Var, Draguignan, 1853". C.DUPONT, Républicains et Monarchistes dans le Var en décembre
1851, Paris, 1883. A.GARIEL, Le coup d'État de décembre 1851 dans le Var,
Draguignan, 1878. R.MERLE, "L'insurrection varoise de 1851", Bulletin de
l'Association 1851-2001, n°2, juillet 1998. R.MERLE,
“ Martin
Bidouré, "fusillé deux fois" ”, Bulletin
de l'Association 1851-2001, n°12, oct.nov 2000. F.NEGREL, Clandestinité et réseau républicain dans le
Haut-Var. La société secrète montagnarde d’Artignosc (1849-1851),
Ed.Association 1851-2001, 2001. E.TENOT, La province en décembre 1851, Paris, 1865, réédition
en 1868. Réed. La province en décembre 1851. Étude historique sur le coup
d'Etat, Paris, 1877. N. NOYON, Statistique
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Montaigne, 1982 FELIX
L. TAVERNIER, Marseille et la Provence, CNDP-CRDP Marseille 1988 M.
MARGUERITE, Histoire des Varois, Sika 1977 |
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Association 1851 pour la mémoire des Résistances républicaines |