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texte publié dans XXe siècle, revue d'Histoire n° 28, oct. - déc. 1990, pp. 57 - 64
1940:
LE VAR ROUGE DANS LA VAGUE BLANCHE par Jean-Marie Guillon
«Il
y avait en France en 1936 38 millions de républicains. Que sont-ils devenus ?» Paradoxe
complémentaire souvent relevé: le régime français le plus réactionnaire
depuis 1875 s'est installé sur les terres méridionales, celle de la tradition
républicaine par excellence. La
question est très rhétorique, mais inévitable. Reprise par Paxton dans sa célèbre
«France de Vichy», elle est posée par Jean Guéhenno le 25 juillet 1942(1). A
ce moment-là, l'ampleur des manifestations patriotiques du 14 dans la zone Sud
a apporté une réponse. Mais en 1940, après l'installation du régime de Vichy
? Le
Var est un observatoire privilégié. C'est l'un des départements les plus «rouges»
d'un Midi qui, globalement, est considéré comme tel(2). Ce «rouge» englobe,
aux yeux des «Blancs», tous les «républicains». Il va de l'écarlate - deux
députés communistes - au très décoloré - la gauche pragmatique des notables
et d'un électorat souvent rural. Mais la nuance correspond moins aux étiquettes
qu'aux hommes. Il est des «socialistes indépendants» ou des «républicains
de gauche», classifications passe-partout de l'administration, plus «rouges»
que tel SFIO patenté. Ce
«rouge», c'est toute la gauche, un quasi-monopole politique, largement dominé
par un socialisme aux reflets divers, avec une SFIO restée solide, malgré
Renaudel et la scission «néo». La droite nettement définie ne revendique
qu'un seul parlementaire sur 8, un seul conseiller général sur 30, une poignée
de communes sur 150. Alors
cette Provence moyenne, dont le Var des villages déjà «urbains», enserrés
dans leurs collines et leurs vignobles, est l'archétype, passée du «blanc»
au «rouge» dans la première moitié du 19e siècle et du radicalisme au
socialisme à la fin, n'aurait-elle été recouverte que d'un vernis superficiel
vite écaillé sous le choc de la défaite ? La
vague blanche Le
Var «rouge» est mort dignement le 10 juillet 1940. Sur ses six parlementaires
présents à Vichy ce jour-là, les trois socialistes SFIO - Collomp, Sénès et
Zunino(3) - et le radical-socialiste René Renoult se sont retrouvés parmi les
«80». On
chercherait en vain un geste d'approbation dans le département. Il est moins
difficile de trouver des signes d'allégeance au Maréchal, y compris dans les
municipalités de gauche. En témoignent les motions de confiance et, bientôt,
l'apposition du nom du Maréchal sur les artères principales. La
Légion des combattants, formée à partir de l'automne, rassemble des anciens
combattants de tous horizons. Zunino, député-maire SFIO de La Garde (près de
Toulon), futur membre du comité directeur du Front national de la zone Sud,
tient à s'y inscrire dans les premiers. Officier de réserve, il était président
de l'association locale des anciens combattants, ce qui ne suffit pas à
expliquer son geste. Sénès, sénateur-maire SFIO du Muy, président du Conseil
général que l'on vient d'abolir, s'inscrit lui-aussi à la Légion, avant de
s'en faire exclure. On pourrait multiplier les exemples. Certaines
attitudes sont encore plus significatives. Alors même que la vague blanche les
menace dans leurs fiefs locaux, certains de ces élus n'en proclament pas moins
leur fidélité au Maréchal. Très attaqué, Maurel, maire SFIO de Bandol, président
de l'Association des maires du Var désormais dissoute, légionnaire lui aussi,
se dit d'accord avec le message du 10 octobre où le Chef de l'Etat a exposé
les principes de la Révolution nationale. On verra un peu plus tard, à Fréjus
par exemple, des édiles éliminés par la dissolution de leur municipalité
soutenir la «rénovation nationale». Ces
élus représentent un peuple de gauche qui n'est pas insensible à ce que le
nouveau régime paraît être. Réflexe d'union sacrée, pacifisme, partage des
espoirs communs sur ses buts patriotiques et même accord sur son orientation
moraliste et paysanne expliquent mieux ces premières attitudes qu'une commode
conclusion d'opportunisme. La République ? Bien peu comprennent qu'elle est
vraiment remise en cause. Il
faut plusieurs mois pour que l'équivoque maréchaliste se dissipe. Il faut
moins de temps pour se rendre compte que le régime met en selle une droite
radicalisée par des décennies d'opposition et les grandes peurs des années
30. On
ne soulignera jamais assez, à ce propos, l'importance de la «drôle de guerre».
Vichy est hier (les forces politiques et sociales qui fondent le nouveau régime),
avant-hier (la résurgence des «Blancs» de toutes nuances, unis par le cléricalisme
et la haine du «rouge»), mais aussi la veille. Comme
dans le Lot de Pierre Laborie(4), la guerre a préparé le terrain de Vichy:
union sacrée, presse pratiquant un conformisme zélé, partis évaporés, CGT
inconsistante, militaires prenant le pas sur le pouvoir civil, un ennemi - le
communisme - qui fait l'unanimité de la droite à la gauche et sert d'exutoire
aux vieilles peurs, tout comme la xénophobie qui, de l'antifascisme à
l'anticommunisme, s'alimente à des sources diverses, une poussée de délation
politique, et, en fin de compte, comme en 14-18, un climat qui profite aux
valeurs traditionnelles à droite. Le
printemps 1940 est vraiment le moment d'une pré-Révolution nationale durant
laquelle la machine répressive s'emballe et multiplie les mesures
administratives - internements, déplacements, envois en compagnies de passage
spéciales, etc. L'irrationnel gagne du terrain. Dès le mois de mai, on en
appelle à l'aide céleste et à l'homme providentiel, alors que l'on interne à
nouveau et sans aucun discernement des antifascistes aussi notoires que
Feuchtwanger alors réfugié à Sanary(5). La
grande illusion Le
19 juin 1940, les grands quotidiens de Marseille, diffusés dans toute la région,
Le Petit Provençal (gauche) et Le Petit Marseillais (droite), publient
l'essentiel de l'appel du général de Gaulle. Il
ne passe pas aussi inaperçu qu'on l'imagine généralement. Peu après, Henri
Frenay en entend parler pour la première fois à Sainte-Maxime(6). Le 25 juin,
on trouve à Saint-Raphaël une inscription «A bas Pétain» et deux papillons
manuscrits appelant la population à écouter la BBC pour être fixée sur les
conditions de l'armistice. Mers-El-Kébir
porte un coup sérieux à l'anglophilie et sert les «réalistes» qui prônent
la résignation. Dans ce département en bout de France, épargné par les
combats (mis à part quelques attaques aériennes italiennes) et par l'exode,
l'accablement, entretenu par la presse et les homélies officielles, du 14
juillet - «jour de deuil et de recueillement», mais aussi premier jour de
contrition et de revanche sur l'«ancien régime» - fait place rapidement au
soulagement et à l'espoir du retour à la normale. Les réactions impatientes
des démobilisés sont significatives de la volonté de fermer la parenthèse. Le
PPF, implanté à Toulon et Hyères, seul parti à conserver une activité
autonome, tente de profiter de la situation. Il s'illustre par des actions antisémites
et une propagande dirigée vers les jeunes et les chômeurs. Mais, pour la
population, Vichy n'est pas la «révolution», c'est l'ordre revenu, bientôt
la paix et le retour des prisonniers. A
chacun ses illusions. Tandis qu'à Vichy, la Révolution nationale s'échafaude
dans les initiatives contradictoires des nostalgiques du passé et des
modernistes à la recherche d'une 3e voie fasciste ou d'une 4e voie catholique,
à Toulon, dès la fin juillet, on se soucie déjà de l'avenir, du tourisme,
d'un possible ministère de la Marine, de la reprise du commerce avec les
nations ennemies... Tout
est possible, semble-t-il, et le changement de régime ouvre la porte à bien
des espérances, d'autant que, vu d'«en bas», ses traits ne se dessinent pas
d'un coup. La
réaction Dès
la fin de l'été 1940, se réamorce la dialectique d'une répression mesquine
qui menace de plus en plus de personnes. L'Etat Français ne commence à prendre
tournure qu'au mois de septembre avec l'application des lois d'exclusion dont la
série a été ouverte le 17 juillet. Il se traduit par des licenciements en
particulier dans les établissements de la marine et les services municipaux,
par la reprise en grand des internements qui font affluer les communistes de
toute la région au camp de Chibron, près de Toulon(7), par le remplacement du
préfet Haag, franc-maçon au profil républicain typique. Les
minorités municipales relèvent la tête et réclament le pouvoir, tandis que
les militaires réclament des têtes et exercent un magistère qui trouve son
cadre privilégié à Toulon, fief de la marine qui est un des piliers de
l'ordre nouveau et qui impose à la ville une chape de plus en plus étouffante. Le
tribunal maritime, devenu cour martiale, est le fer-de-lance de la lutte contre
les «déviants»: communistes, passagers clandestins vers l'outre-mer, marins
de la France Libre. L'amiral Muselier est condamné à mort par contumace le 23
octobre. Le
régime est d'abord celui des fonctionnaires dont le parti de l'ordre fait ses
porte-parole. Le commandant de la subdivision appuyé sur ses gendarmes, le préfet
maritime, la police spéciale, dont les enquêtes sont déterminantes, poussent
aux mutations politiques et à la répression. Les divers services de
renseignement (marine, armée, C.E.I. du colonel Groussard ou Fédération du
patronat qui a son propre réseau) dont les agents se recrutent presque
exclusivement dans la droite extrême poussent dans le même sens que la délation,
anonyme ou non, bientôt relayée par la Légion des Combattants. Cette volonté
d'épuration, xénophobe ou politique, est largement partagée, y compris par
nombre de ceux qui sont à la base de tout un pan de Résistance et qui pour
l'heure se situent politiquement dans les marges du régime (ainsi les affidés
du général Cochet). Ici,
de l'Action Française et du PSF qui se dissolvent presque aux modérés dont il
serait bien difficile, à ce niveau, de distinguer à quelle tradition, libérale
ou bonapartiste, ils appartiennent, sans négliger le PPF et les Francistes qui
se livrent au noyautage, toute la droite se confond avec le nouveau régime à
qui elle fournit les cadres des institutions nouvelles. Que
le sommet, Vichy, soit plutôt moins sectaire que cette base n'a que les
apparences du paradoxe. Moins homogène, il est plus sensible à la nécessité
de tenir compte des équilibres politiques locaux. Ainsi s'expliquent certains
choix, celui du chef départemental de la Légion - le directeur de l'agence
Havas qui n'a aucun engagement politique - ou celui des membres de la future
commission administrative (nommée en janvier 1941, mais préparée en
novembre)(8). L'épuration municipale, commencée avant même la loi du 16
novembre 1940, affecte d'abord Sénès au Muy et Collomp à Draguignan, les élus
les plus notoirement suspects. Mais l'administration n'encourage pas des
changements plus étendus. Cependant,
très vite, monte la pression d'une base qui ne veut pas être dépossédée de
sa revanche. L'épuration municipale ne tarde pas à devenir une question de
rapport de force local. Elle n'épargnera pas, le cas échéant, les petites
localités qui échappent au remaniement imposé par la loi(9). La répression
contre les communistes dépend elle aussi, pour partie, de considérations
locales semblables. Au
fil des mois, la Révolution nationale prend donc forme. La répression et l'épuration
politique qui touche l'administration (y compris la police) et les élus lui
donne son vrai visage. Les amalgames classiques jouent sans frein: gauche =
communiste = étrangers = «indésirables». «Droit commun», étrangers et «politiques»
sont mis dans le même sac de l'internement administratif érigé en système.
La gauche, même prête à se rallier, est exclue des rouages du régime, à
l'exception des syndicalistes CGT de la tendance Belin censés représentés les
ouvriers, milieu où la droite n'a pas de concurrents à leur opposer. Vue
du Var, la Révolution nationale est bien l'«expression éruptive d'un séculaire
refoulement de rancunes, de haines et d'ambitions déçues»(10). L'instauration
du régime de Vichy a déclenché une dynamique qui culminera en 1941. Unanimité
ambiguë Au
sommet et quel qu'en ait été le prétexte, le limogeage de Pierre Laval, le 13
décembre 1940, s'inscrit dans ce processus épurateur. Il est obtenu par
Peyrouton, ministre de l'Intérieur, et par du Moulin de Labarthète, directeur
du cabinet du Maréchal, au cours du voyage qui mène le chef de l'Etat à
Marseille et à Toulon. Quelques
jours auparavant, fin novembre, le préfet du Var avait dû éliminer contre son
gré la municipalité toulonnaise de Marius Escartefigue, seul député de
droite du département, qui avait pourtant voté «oui» le 10 juillet. Il est
vrai que c'était un ancien socialiste, réputé déserteur en 1914, et démagogue
contesté par une partie de la droite «installée». Nommée au pied levé, la
délégation spéciale qui accueille le Maréchal est dirigée par le candidat
de la Marine, un haut fonctionnaire issu de son sérail. Cette
visite, le 4 décembre, se déroule selon un rituel désormais bien au point:
foule enthousiaste, enfants des écoles agitant de petits drapeaux, serment des
milliers de légionnaires rassemblés, groupes folkloriques, défilé des
troupes, mais aussi des Scouts et des Compagnons de France. Les opposants éventuels
ont été arrêtés préventivement au cours de la première des grandes rafles
de la période. L'impression
est d'unanimité, mais cette façade cache des perceptions contradictoires. Les
lignes de fracture se dessinent surtout autour d'une collaboration qui soulève
l'hostilité. Dès novembre, au cinéma Eden, à Toulon, le Maréchal est
applaudi tandis que Laval est sifflé, si bien que les actualités doivent être
projetées dans une demi-lumière et sous la surveillance de deux agents de
police. Laval
a bon dos. Son renvoi est l'illustration d'une ambiguïté générale. Il
relance l'illusion d'un coup d'arrêt à la collaboration. On voit moins qu'il
s'agit de redorer le blason terni du régime et, accessoirement, de faire sauter
un frein à la Révolution nationale en marche. L'anglophilie
est assez générale. Elle est même l'un des éléments de cohésion d'une Résistance
- communistes mis à part - qui est en train de se construire lentement à
partir de pôles éloignées. Au
début décembre, un tiers des élèves du lycée de Toulon est considéré
comme anglophile, au milieu de beaucoup d'hésitants et malgré la présence
d'un groupe antigaulliste actif, qui traduit l'influence de la marine ici. Ce
n'est pas négligeable, même si c'est moins qu'à Marseille (50% environ) ou
Aix (propagande pro-anglaise et gaulliste dominante à la Faculté), pendant qu'à
Nice, on mesure la confusion courante de ce temps avec un «bon état d'esprit
au point de vue national» non contradictoire d'un soutien général aux Anglais
et d'une unanimité anti-italienne(11). En
1940, la Résistance reste d'autant plus à inventer qu'elle est une rupture
avec une tradition politique qui a oublié les clandestinités et les
insurrections républicaines du siècle précédent. Elle ne naît pas toute
faite, pas plus qu'elle n'est parachutée, mais se construit par étapes, en
suivant forcément les voies de circulation des hommes et des choses. Le premier
stade est urbain et littoral, évidemment peu structuré. Les bourgades, même
«rouges», de l'intérieur ne seront touchées que bien plus tard, sans que ça
signifie qu'elles soient rétives. Après
l'attente de l'été, circulent, dès octobre, les premiers tracts autour de
Toulon et de Fréjus. Dénonçant la collaboration, ils appellent à écouter la
B.B.C. dont on ne soulignera jamais assez l'importance dans la formation d'un
sentiment gaulliste qui sert de terreau à la Résistance, même à celle qui,
au départ, ne le partage pas. Les
tracts les plus répandus sont signés «Légion française de Gaulle». Prétendument
dispersés par la R.A.F., ils viennent, selon toute vraisemblance, de Marseille
qui constitue effectivement, comme le remarque Maurice Chevance-Bertin, «la
première capitale de la Résistance» de la zone non occupée(12). Spontanément
des chaînes les reproduisent et les font circuler. Celle que la police découvre
à Toulon, fin octobre, fournit les premières victimes varoises de la répression
antigaulliste (7 inculpations et 3 arrestations), qui ne seront jamais membres
d'une quelconque organisation. Les
sources contradictoires de la Résistance Il
n'y a pas de centre unique d'où serait partie la «vraie» Résistance. Les
organisations futures sont en gestation au sein de trois milieux urbains encore
très éloignés les uns des autres. Aucun n'a le monopole d'une lucidité
absolue. Le gaullisme et l'anglophilie, pas plus que l'attachement à la République,
ne sont contradictoires d'un soutien partiel au régime et d'une vénération
pour le Maréchal. Très
isolés, enfermés dans une logique qui leur est propre, les communistes, comme
les autres, doivent apprendre la clandestinité. Jusque-là, le parti, réduit
à peu de choses, est resté souterrain. Il lui faut se transformer en parti
clandestin, processus long et difficile, au cours duquel nombre de militants
chuteront. Les bases en sont jetées quand la démobilisation libère les
militants fidèles, avant que l'internement ne les happe à partir de septembre
(112 entre cette date et avril 1941). La troïka de direction mise en place par
la direction régionale de Marseille ne peut déborder, faute de temps et
d'hommes, du secteur de Toulon-La Seyne, alors que d'autres noyaux isolés
subsistent sur le littoral des Maures. Il lui faut renouer un à un les
contacts, assurer la solidarité avec les internés, créer à partir de la J.C.
des groupes de propagande et d'action, notamment vis-à-vis des marins et des
soldats puisque la ligne se place alors dans l'illusion d'une révolution
prochaine. Comme ailleurs, elle répand les papillons appelant «Thorez au
pouvoir» et proclamant «Ni Londres, ni Berlin». Les autorités répliquent
par des internements en représailles qui touchent à la fois des militants
encore actifs et d'autres en proie au doute et que l'arrestation conduira à
reprendre le combat. Infiltrée par la police, l'organisation qui vient de
recevoir son premier cadre clandestin est démantelée à partir de janvier
1941. Elle compterait alors 200 militants dont un quart de jeunes et seulement
80 jugés sûrs, ce qui permet de penser que la plupart des militants, même
organisés, partagent l'anglophilie commune. La faiblesse du parti et ce
sentiment expliquent bien mieux que le noyautage leur présence ultérieure dans
les mouvements de résistance. Un
autre courant autochtone se cristallise autour de socialistes et/ou de francs-maçons,
hostiles au régime, tout en tâchant éventuellement de conserver les positions
de pouvoir qu'ils ont acquises. Anticommunistes, parfois pacifistes, très
anglophiles, ils constituent l'un des milieux les plus ouverts au gaullisme,
mais non sans méfiance. A Toulon, le noyau de militants accablés et souvent
amers qui se groupent autour du docteur Risterrucci, leader toulonnais de la
SFIO, et de Lamarque, encore premier adjoint de La Seyne et journaliste au «Petit
Provençal,» répugnent à «lutter contre le mythe Pétain en suscitant un
mythe gaulliste»(12). Réticent à l'égard d'autres milieux pré-résistants,
mais suspendu à la radio, ce groupe n'a pas d'action collective, à part une
vaine tentative de manifestation le 11 novembre. Par contre, d'autres militants
socialistes ou francs-maçons, à Toulon ou à Saint-Raphaël, ont déjà
rejoint, par le hasard des contacts, facilités peut-être par moins
d'attachement partisan au passé proche, un troisième courant. Aussi
embryonnaire que les autres et plus hétérogène, il se veut strictement
militaire, patriotique et antipolitique. Nourri du gaullisme sécrété par l'écoute
de Londres et de la tradition républicaine, il est initié par des démocrates-chrétiens
très au fait du nazisme, des officiers humiliés par la défaite, des Parisiens
ou des Alsaciens, victimes d'une occupation que la masse mesure mal (ce qui
accentue l'impression d'incompréhension). Anglophiles toujours, souvent
d'origine bourgeoise et plutôt à droite, ils ne sont pas forcément hostiles
à l'orientation que paraît prendre Vichy en politique intérieure, ce qui peut
constituer pour le moment une barrière avec le courant qui se situe, lui, sans
hésitation, du côté de la République et de la politique (entendue au sens de
l'«ancien régime»). Ils se placent soit à l'intérieur du régime (armée et
nouvelles institutions), soit sur ses marges, entre l'officiel discret et le
clandestin toléré, avant de s'en faire exclure ou de s'en séparer lorsqu'il
deviendra évident, en 1941, que Révolution nationale et collaboration sont
indissociables. C'est
dans ce cadre que se situent les hommes que commencent à grouper le général
Cochet ou le capitaine Frenay. A cet égard, le texte que nous considérons
comme le manifeste fondateur du MLN est révélateur(12). Rédigé par Frenay en
plusieurs étapes, entre Sainte-Maxime (fin juillet-début août) et Marseille
(après Montoire), il ne nie pas la nécessité de «la Révolution nationale
qui s'impose» et fait allégeance à l’œuvre et à la personne du Maréchal.
Considérations tactiques ? Non. Il partage les phobies communes en limitant le
recrutement aux «Français de vieille souche à l'exclusion des étrangers même
naturalisés» et aux «Juifs, s'ils ont réellement combattu dans l'une des
deux guerres». Toutes les recrues doivent souhaiter la victoire anglaise et être
ennemies «du communisme, des francs-maçons et de la finance internationale».
S'il se sépare du régime, c'est sur l'ordre des priorités, parce que la Libération
nationale doit passer avant la Révolution nationale, parce que la Libération
est la condition indispensable à la réalisation de cette révolution. Il
n'empêche que le MLN est l'une des deux matrices des mouvements de résistance
locaux avec l'antenne du réseau franco-polonais F2. Créée
à Toulon dès la fin de l'été par le secrétaire départemental de la CFTC,
Gaston Havard, celle-ci regroupe des hommes qui appartiennent à des milieux
divers (syndicalistes, communistes isolés, socialistes comme le futur président
du Comité départemental de la Libération, Arnal, francs-maçons, etc.). Dès
la fin de l'année, elle est la plaque tournante de la Résistance toulonnaise
naissante, alors que le MLN reste centré sur Fréjus-Saint-Raphaël où Frenay
a recruté d'abord ses amis officiers qui, assez vite, essaiment parmi les
civils. La responsabilité locale incombe à un ingénieur SNCF démocrate-chrétien,
André Ruelle «LN», qui en fait un secteur modèle, rassemblant, lui aussi,
des résistants d'origine diverse. C'est une préfiguration de l'évolution ultérieure
très particulière du MLN régional.
Cette
évolution - en 1941 - tient, à la fois, du durcissement du régime au temps de
l'Amiral qui fait disparaître les illusions ultimes, mais aussi du recrutement,
souvent autochtone, qui s'effectue alors et qui va faire de Combat en Provence
une sorte de parti socialiste clandestin. Mais, à la fin de 1940, il reste du
chemin à parcourir entre des républicains qui doivent apprendre la Résistance
et celle-ci qui doit redécouvrir la République. Jean-Marie
GUILLON Notes 1-
Guéhenno (J.), Journal des années noires, Paris, 1947, rééd. 1973,
pp. 275-276, cité par Paxton (R.), La France de Vichy, Paris, 1973, p.
35. 2-
Cet article résume une partie de notre thèse, La Résistance dans le Var.
Essai d'histoire politique, Aix-en-Provence, 1989. 3-
Sur les militants cités dans cet article, on se reportera aux volumes 1919-1939
du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français (dir. J.
Maitron et C. Pennetier), Paris. On y trouvera aussi les noms des 2
parlementaires qui ont voté «oui»: le député de droite Escartefigue et le sénateur
USR Fourment. 4-
Laborie (P.), Résistants, vichyssois et autres, Paris, 1980. 5-
Feuchtwanger (L.), Le diable en France, Paris, 1985. 6-
Frenay (H.), La nuit finira, Paris, 1973, p. 26. 7-
Voir nos contributions in Les communistes français de Munich à Châteaubriand
(dir. J-P. Rioux, A. Prost, J-P. Azema), Paris, 1987. 8
- La commission administrative comprend 9 membres dont, obligatoirement, 3
conseillers généraux (1 URD, 1 radical, 1 socialiste indépendant) plus 2
aristocrates d'Action française, 1 cégétiste et 1 USR. 9-
Guillon (J.-M.), « Vichy et les communes du Var ou les dilemmes de l'épuration »,
Provence Historique, 134, 1983, pp. 383-404.
10-
Siegfried (A.), De la IIIe à la IVe République, Paris, 1956, p. 7. 11-
Archives départementales du Var 1W80, rapport à l'Amirauté, 8 décembre 1940
sur le «mouvement gaulliste dans les lycées et les universités du Sud-Est». 12-
Général Chevance-Bertin, Vingt mille heures d'angoisse, Paris, 1990, p.
99. 13-
Michel (H.), Quatre années dures, Paris, 1945, p. 13. Henri Michel,
futur historien de la 2e Guerre mondiale, était professeur au lycée de Toulon
et militant SFIO notoire. 14-
Nous avons identifié et publié ce texte intégralement dans notre thèse, op.
cit., tome 3, pp. 82-89. Autre version retrouvée parallèlement et identifiée
de même par Cordier (D.), Jean Moulin, l'inconnu du Panthéon, Paris,
1989, tome 1, pp. 25-26. Les contestataires (Le Monde 15 et 25 novembre
1989) ne fournissent aucun texte à opposer à celui-ci.
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Association 1851 pour la mémoire des Résistances républicaines |